Première représentation le 10 janvier
» J'ai été avec les Périgny voir l'Exposition du Luxembourg. Il y a une douzaine de tableaux magnifiques ; le reste est pitoyable. Il y a une certaine Judith, d'Horace Vernet, qui est ce que j'ai vu de plus beau dans ma vie, et puis le Portrait d'une jeune Italienne, qui est ravissante. Les batailles tVAusterlitz, d'Eylau et d'Aboukir, la Peste de Jaffa, sont encore de belles choses. Mais après
Horace Vernet, on ne peut plus rien regarder.
» Je vais ce soir entendre Moïse à l'Opéra. Demain, j'irai au Gymnase, et puis je me reposerai de spectacles, et je travaillerai pendant une quinzaine de jours.
» Mon article pour la Revue [de Paris] est entre les mains de M. Véron, le rédacteur en chef1. M. Delatouche le lui a beaucoup recommandé. Mais je suis obligée d'employer beaucoup de subter-
1. Il s'agit de la Prima Dona, nouvelle signée J. Sand, insérée en avril 1831 dans la Revue de Paris.
fuges pour n'être pas connue. M. Véron déteste les femmes et n'en veut admettre aucune. Je fais donc agir à ma place, et je me tiens tranquille, en attendant. Je trouve l'occasion de voir Casimir Delavigne. On dit que c'est le meilleur des hommes et que, si je peux avoir son appui, je serai à flot; je vais donc essayer, car je n'aime guère Latouche, et je ne veux pas lui avoir de grandes obligations.
» Adieu, mon ami. Envoie-moi de l'argent le plus tôt que tu pourras, afin que j'achète l'habit de Maurice. Je t'embrasse, ainsi qu'Emilie et Polite.
» [aurore.] »
[Paris, février 1831.]
« Mon ami, » J'ai reçu ta lettre et je t'en remercie. Je ne sais pas quand j'aurai une heure de liberté. Je viens de chez Kératry. En rentrant
chez moi, j'ai trouvé une lettre de madame Decerfz, et je cours chez M. Duris Dufresne. Il est toujours excellent pour moi, et j'espère faire réussir l'affaire qui m'est confiée. C'est bien difficile. Pour la moindre place7 il y a des bataillons d'oiseaux de proie.
» C'est notre bon député qui m'a procuré la protection littéraire de M. [de] Kératry. Il m'a reçue d'une manière paternelle, et j'ai bonne espérance maintenant, car, entre nous soit dit, je ne m'entendrai jamais avec un homme comme Latouche. Il continue pourtant à mettre beaucoup d'obligeance dans ses démarches. Mon article a été renvoyé de la Berne de Paris, parce que Youvrage, ne portant pas un nom connu, ne pouvait pas être bon! Cependant Latouche, qui s'était fait fort de le faire insérer, me l'a envoyé redemander ce matin, et promet encore une fois qu'il paraîtra, pourvu que je lui laisse y faire les changements qu'il jugera conve-
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nables, et qu'il le signera comme il voudra. Je consens à tout, de sorte que je ne sais même pas quel est mon nom littéraire. Quant au roman, les corrections qu'il exige vont mal avec mes principes. J'aime mieux adopter celles que Kératry m'imposera, car lui, du moins, est un honnête homme et un bon homme'. C'est un petit vieux, laid, bégayant un peu, parlant comme un bon villageois, et tirant sa principale gloire d'avoir été trente ans maire de village. Tu vois qu'on peut faire son chemin même de cette façon. Il est vrai que la question relative à ton élection est encore pendante. J'irai l'entendre discuter.
» Croirais-tu que je n'ai pas eu le temps d'aller entendre les Saint-Simoniens? Madame de Périgny y est assidue, quoiqu'elle voie dans leur doctrine le renversement de
1. George Sand raconte, dans Y Histoire de ma Vie, qu'elle a brûlé cet ouvrage peu de temps après Ta voir fait lire à M. de Latouche.
tout ordre social, et des flots de sang à faire couler. Moi, je n'y vois qu'une erreur impraticable, et l'opinion générale en fait déjà justice. H y a une papesse, qui n'est là que pour montrer sa robe de velours bleu de ciel et son boa de cygne. Toujours des farces.
» Entre nous encore, je trouve les couplets d'Alfred Laisnel pitoyablement médiocres.
C'est de la prose rimée. Ils n'en ont pas moins été mis sous les yeux de Lafayette. On dit qu'il a une armoire spécialement destinée à recevoir les couplets et les odes que la France lui adresse.
» Adieu, mon ami. Remets à Hippolyte les papiers ci-joints, et embrasse-le de ma part, ainsi qu'Emilie. Mon Dieu, quand donc aurai-je le temps de vous écrire des lettres qui ne se ressentent pas de la précipitation où je suis?
» [aurore.] »
» Voilà encore un message de M. Delatouche! Adieu, je t'embrasse de tout mon
cœur. Félicie me mande que mon projet littéraire n'est plus un secret. Madame Duvernet ne l'a pas gardé. Je devais m'y attendre. Mais qu'importe? Mes œuvres n'iront jamais jusqu'à la Châtre!
» Je te prie de ne pas parler de ma liaison avec Kératry, à cause de M. Delatouche qui n'en sait rien encore, et qu'il faut ménager, ainsi que la vanité de bien d'autres de cette espèce.
» Je suis fort surprise du mariage de Pierre. J'espère qu'il ne nous quitte pas, le brave garçon? J'en serais bien fâchée. »
[Paris, 21 décembre 1831.]
« As-tu fait un bon voyage, mon vieux? N'as-tu pas eu trop froid en route ? Ton retour et ta malle ont dû faire bien des heureux, et j'attends que Maurice me conte tout cela.
» Moi, je suis retombée dans les oignons de mon modeste ordinaire, et dans les courses à pied dans la crotte. Ce n'est pas
tous les jours fête. Je suis maintenant accoutumée à une vie simple, de sorte que ton séjour ici a été un vrai temps de bombance et de débauche pour moi. Je t'en remercie, ainsi que de ma belle robe, qu'on m'apporte aujourd'hui.
» Le soir de ton départ, j'ai eu encore une espèce de congestion cérébrale. C'était le même jour et la même heure que celle d'il y a un mois, et c'est un mal périodique. Mais, cette fois, l'accès a été supportable, et j'espère qu'il ne reviendra plus.
» Adieu, mon vieux. Donne-moi de tes nouvelles et embrasse les mioches pour moi. Je t'embrasse de tout mon cœur.
» [aurore. J 1 »
1. Cette lettre fut écrite après un voyage à Paris de M. Dudevant, qui l'avait annoncé en ces termes à sa femme :
« [Nohant, 5 décembre 1831.]
» Je pars mercredi ou jeudi au plus tard pour Paris; j'y serai samedi matin probablement. Je descendrai chez Hip-
[Paris, 7 juin 1832.]
« Ne sois pas inquiet, nous nous portons bien. On s'est battu sous ma fenêtre depuis huit heures du soir jusqu'à minuit. Solange a eu un peu peur. Je lui ai dit que c'était pour rire, comme à la comédie, et elle l'a cru. Elle s'est endormie en dépit de la fusillade.
» Hier, je n'ai cessé d'entendre les feux de file et le canon qu'à cinq heures du soir. Alors j'ai pu sortir. Aujourd'hui, on amène les cadavres à la Morgue par charretées. Les journaux te diront mieux que moi ce qui s'est passé. Moi, je suis encore trop malade du chagrin que tout cela m'a causé. Je ne me suis pas sentie émue tant
polyte, parce que je ne veux te gêner nullement, ni par conséquent être gêné, ce qui est bien juste.
» Tes enfants se portent bien, et nous tous aussi. Adieu, je t'embrasse de tout mon cœur.