CASIMIR
en souffrir. Le reproche que je t'adressais sur ton silence ne partait pas, il me semble, d'un mauvais sentiment contre loi, et tu ne devrais voir dans mon inquiétude qu'une preuve d'amitié.
» Je te remercie de n'avoir pas exécuté ton premier projet de mettre Solange en pension avant mon retour. Elle est bien jeune pour quitter les petits soins de la maison paternelle et d'ici à quelques mois sa bonne suffira parfaitement à l'éducation qui lui est nécessaire. Elle ne peut pas être plus heureuse et plus sainement traitée qu'à Nohant. Cela me décide à prolonger mon séjour ici de deux ou trois mois encore. J'y vis à très peu de frais, ce qui me met à même de payer mes petites dettes et de faire quelques excursions dans les envi rons. J'ai été ces jours-ci dans les Alpes, que j'ai trouvées bien différentes des Pyrénées, mais très belles aussi dans leur genre. Elles sont encore couvertes de neige au
sommet, et les pêchers et les amandiers y sont en fleurs à mi-côte. Je voyage à pied très lestement; j'ai fait en un jour, jusqu'à huit lieues de France. Je repartirai un de ces jours par une autre gorge, et j'irai jusque dans le Tyrol.
» Gronde Maurice de ce qu'il ne m'écrit pas. Il est très paresseux avec moi. Quand j'étais à Paris, je lui recommandais sans cesse de t'écrire et il me le promettait. Fais de même à mon égard, et dis-lui ce que je lui disais, qu'il doit nous aimer également, parce que nous sommes ses deux meilleurs amis. A cet égard, nous serons toujours d'accord toi et moi; ce serait un crime que de vouloir nous enlever l'un à l'autre l'affection et l'estime de notre enfant, et j'espère que tu me crois incapable de le tenter, quelle que soit la mauvaise opinion que tu peux avoir de mon caractère. Dis-lui donc qu'il ne doit pas m'oublier, il fera attention à cette leçon venant de toi.
» J'ai passé en effet sur plus d'un champ de bataille. J'ai vu Vicence, Bassano, Feltre, toutes ces conquêtes, qui sont devenues des noms de famille en France. Les maisons de Bassano sont encore toutes criblées de nos balles et de nos boulets. C'est très glorieux pour nous, mais fort triste pour ces pauvres campagnes, qui sont si belles et que nous avons ruinées. 11 y a encore bien des familles qui ne se relèveront jamais des pertes que nous leur avons causées. La guerre est une belle chose quand on en est revenu. Malheureusement, on n'en revient pas toujours.
» Adieu, mon ami, je suis bien aise que tu te portes bien ; moi je ne vais pas mal et je t'embrasse de tout mon cœur. Embrasse nos enfants et Hippolyte pour moi.
« [aurore] »
Mais la période aiguë du drame ne se produisit véritablement qu'après la rentrée de George Sand en France. Accompagnée de Pagello, elle avait quitté Venise à la fin de juillet 1834, et, dès son retour à Paris, la lutte avec son premier compagnon de voyage recommença plus ardente et plus cruelle que jamais.
Pagello, d'ailleurs, avait surtout entrepris ce voyage dans l'intention de vendre à Paris quelques tableaux anciens. Aussi
passa-t-il fort peu de temps avec George Sand dans la patrie de cette dernière, car elle partit pour Nohant dès le mois de septembre, accompagnée seulement de son fils, et tous deux y séjournèrent pendant toute la période des vacances d'automne de celte année 1834.
Presque toutes les lettres connues écrites de Venise par George Sand à des tiers, sont à peu près muettes sur les événements de ce séjour. Même après son retour chez elle, c'est à peine si elle y fait allusion, témoin la fin de sa lettre à Sainte-Beuve du 24 septembre 1834, qui se termine ainsi qu'il suit ; sauf quelques lignes de celte conclusion, le grand critique a cité la missive toule entière en 18G8, à la suite de la nouvelle édition de Volupté:
« Je vais à Paris dans quelques jours. J'y veux arranger mes affaires, et me mettre en mesure de quitter ce monde sans faire
de dérangement autour de moi. Je suis assez sérieusement malade pour penser que j'ai peu de temps à vivre. Cette idée m'a rendu beaucoup de calme. Je viendrai finir dans mon pays, au milieu de mes compagnons d'enfance, qui, s'ils ne m'aiment pas tous extrêmement, sont du moins habitués à me supporter comme je suis. J'espère que je vous verrai, ne fût-ce qu'une heure, pour vous faire mes adieux. Personne n'en souffrira, n'est-ce pas ? Personne n'aurait l'injustice d'interdire à deux amis qui ne se reverront plus une dernière poignée de main ; ce ne serait pas bien.
» Adieu, mon ami ; puissiez- vous trouver, après tous les tourments de la jeunesse, cette sérénité qui règne dans les dernières pages de Volupté! Dites-nous votre secret, car enfin vous n'êtes pas prêtre ! Moi, je suis tranquille aussi ; mais le calme des morts ne profite pas aux vivants. Je vous ai écrit deux ou trois fois de Venise, et unë
fois entre autres une énorme letlre. J'ai tout jeté au feu. Je n'ai jamais eu la force de parler de mes chagrins, même à vous, mon excellent ami.
» Tout à vous,
Pour se faire une idée bien nette de la misérable vie qu'à celte heure suprême menèrent les deux anciens amants, il faut lire avec soin dans l'œuvre d'Arvède Barine le récit détaillé de leurs divers entraînements. Il faut y voir la suite des ruptures
1. Ceci s'accorde tout à fait avec ce passage d'une lettre à M. Alfred Tattet écrite le 22 mars 1834 et publiée pour la première fois par M. Clouard :
« Je n'écris pas à Sainte-Beuve parce que je ne me sens pas le courage de parler davantage de mes chagrins et qu'il m'est impossible de feindre avec lui une autre disposition que celle où je suis. Mais si vous lui écrivez, remerciez-le pour moi de l'intérêt qu'il nous porte. Sainte-Beuve est l'homme que j'estime le plus : son âme a quelque chose d'angélique et son caractère est naïf et obstiné comme celui d'un enfant. Dites-lui que je l'aime bien; je ne sais pas si je le verrai à Paris; je ne sais pas si je le reverrai jamais. »
et des reprises de la funeste passion de George Sand pour Musset, passion qui s'éveillait enfin, à l'heure même où ses manifestations ne pouvaient désormais faire naître chez cette malheureuse femme que le plus affreux désespoir.
Il y eut là, pour elle et pour le poêle, des combats acharnés et des heures douloureuses, dignes d'être analysés dans V Enfer du Dante. Aussi George Sand, entre deux courses à Nohant, appelait-elle parfois la mort à grands cris, et écrivait-elle la lettre suivante à leur confident commun, Sainte- Beuve, en le suppliant de lui fournir, par ses conseils, le courage nécessaire pour se la donner :
Paris, 25 novembre 1834.
« Voilà deux jours que je ne vous ai vu, mon ami. Je ne suis pas encore en état d'être abandonnée, de vous surtout qui êtes
mon meilleur soutien. Je suis résignée moins que jamais. Je sors, je me distrais, je me secoue, mais en rentrant dans ma chambre, le soir, je deviens folle.
» Hier mes jambes m'ont emportée malgré moi ; j'ai été chez lui. Heureusement je ne l'ai pas trouvé. J'en mourrai. Je sais qu'il est froid et colère en parlant de moi ; je ne comprends pas seulement de quoi il m'accuse, à propos de je ne sais qui. Cette injustice me dévore le cœur; c'est affreux de se séparer sur de pareilles choses.
» Et pas un mot, pas une marque de souvenir! Il s'impatiente et il rit de ce que je ne pars pas. Mais, mon Dieu, conseillezmoi donc de me tuer; il n'y a plus que cela à faire!
» Venez me voir aujourd'hui à quatre heures ou demain à la même heure; j'ai séance chez Delacroix pour ce portrait de la Revue [des Deux Mondes], et je ne veux pas rester chez moi le soir. Jaimerais mieux
jouer aux dominos dans un café, que de passer une heure de l'après-dîner chez moi, au risque d'être seule. Seule, quelle horreur !
Musset, de son côté, pour la seconde fois s'adressait très loyalement à Sainte-Beuve, auquel il faisait parvenir les lignes suivantes :
[Novembre 1834].
« Je vous suis bien reconnaissant, mon cher ami, de l'intérêt que vous avez bien voulu prendre, dans ces tristes circonstances, à moi et à la personne dont vous me parlez aujourd'hui. Il ne m'est plus possible maintenant de conserver, sous quelque prétexte que ce soit, des relations avec elle, ni par écrit ni autrement. J'espère que ses amis ne croiront pas voir dans cette résolution aucune
intention offensante pour elle, ni aucun dessein de l'accuser en quoi que ce soit. S'il y a quelqu'un à accuser là dedans, c'est moi, qui, par une faiblesse bien mal raisonnée, ai pu consentir à des visites fort dangereuses sans doute, comme vous me le dites vousmême. Madame Sand sait parfaitement mes intentions présentes, et si c'est elle qui vous a prié de me dire de ne plus la voir, j'avoue que je ne comprends pas bien par quel motif elle l'a fait, lorsqu'hier soir même, j'ai refusé positivement de la recevoir à la maison.
» Je vous répète encore, mon ami, qu'il me serait bien pénible qu'on interprétât défavorablement pour elle mes résolutions. Je n'en fais part d'ailleurs qu'à vous, et je pense que cela ne peut avoir aucun inconvénient. — Maintenant, mon ami, je vous remercie encore; il y a: A bientôt, au bas de votre carte ; ne me faites pas croire, je vous en prie, que c'était tout à fait pour le quai Malaquais que vous vous êtes souvenu de la
rue de Grenelle *. Vous feriez de moi un cruel, si vous me laissiez croire que, pour vous voir, il faut que je sois brouillé avec ma maîtresse.
» A vous de cœur.