‹ La véritable histoire de "Elle et lui", notes et documentsChapitre 22 sur 40 · ALFRED DE MUSSET · texte numérisé non relu

ALFRED DE MUSSET

Chose vraiment curieuse ! L'autographe des lignes de Sainte-Beuve auxquelles Alfred de Musset fait allusion dans cette lettre existe encore. En voici le texte, écrit sur une carte de visite du célèbre critique :

« Mon cher ami, » Je venais vous voir pour vous prier de ne plus voir ni recevoir la personne que j'ai vue ce matin si affligée. Je vous ai mal conseillé en voulant vous rapprocher, trop vite du moins. Écrivez-lui un mot, bon, mais

1. George Sand habitait le quai Malaqnais, et Musset la rue de Grenelle.

ne la voyez pas. Cela vous ferait trop de mal à tous les deux. Pardonnez-moi mon conseil à faux.

» A bientôt. »

Enfin, par l'excès même de son martyre, George Sand, pour s'enfuir de ce bagne d'amour, allait bientôt retrouver, elle l'espérait du moins, sa fermeté et son courage habituels. A ce moment précis, elle écrivit à Sainte-Beuve le billet suivant, le dernier de cette période de leur correspondance où il soit question de la lutte arrivée à son paroxysme entre elle et lui, mais dont le dénouement se préparait enfin :

« Pris, 2'8 novembre 1834.

<( Tâchez, mon ami, de venir me voir aujourd'hui. Je vous espère et ne vous écris que pour être sûre. Je n'ai plus même l'espoir de terminer doucement cet amour si

orageux et si cruel. Il faut qu'il se brise et mon cœur avec !

» Il faut de la force, donnez-m'en ; ne cherchez plus à me faire espérer, c'est pire. Ne vous ennuyez pas trop de mon désespoir ; j'en ai tant que je ne peux pas le porter.

» Jeudi.

» GEORGE»

Malgré ces efforts de volonté de l'héroïne, la séparation qui s'ensuivit ne fut encore qu'une des étapes de ce calvaire de fautes et d'égarements. Elle retourna donc à Nohant, d'où elle écrivit à Sainte-Beuve, vers la fin de décembre 4834, la lettre que voici 1 :

« Mon excellent ami, » J'aurais dû vous écrire plus tôt, mais

1. Imprimée pour la première fois dans la Revue de Paris du 15 novembre 1896. 1897.

vous comprenez bien qu'il m'a fallu quelques jours pour reprendre ma pauvre tôle et pour comprendre où m'avait conduite cet affreux cauchemar.

» Mon réveil ici a été assez doux. J'ai retrouvé mes chers camarades aussi bons pour moi qu'à l'ordinaire. Mais mon vieux cœur, hélas! est bien las et bien flétri. Je ne crois pas qu'il se relève de sitôt.

» Alfred m'a écrit une petite lettre assez affectueuse, se repentant beaucoup de ses violences. Son cœur est si bon clans tout cela ! Je lui ai envoyé pour toute réponse une petite feuille de mon jardin, et lui m'a envoyé une mèche de ses cheveux que je lui avais beaucoup demandée autrefois, c'està-dire il y a quinze jours! Et voilà, c'est fini.

» Je ne désire plus le revoir, cela me fait trop de mal. Mais il me faudra de la force pour lui refuser des entrevues, car il m'en demandera. Il ne m'aime plus, mais il est toujours tendre et repentant après la colère ;

il voudra effacer le triste souvenir qu'il m'a laissé de nos adieux; il croira me faire du bien et il se trompera, car je me retrouverai tout à coup l'aimant et ayant travaillé en vain à me détacher.

» J'aurai cette force de le fuir, je vous le promets ; je sens bien qu'il me la faut.

» Je voudrais rester ici longtemps, mais je ne le peux pas. M. D[udevant], tout en se montrant fort affable, trouve un peu mauvais le surcroît cle dépense que j'apporte ici 1 et je ne peux attendre qu'il me dise de m'en aller, d'autant plus qu'il se ruine en effet, et qu'il va être obligé de fermer la porte de la maison. Il a une pauvre tête, il fait de mauvaises spéculations, et il s'en affecte beaucoup. J'essaie de lui donner de la philosophie. Voilà à quoi je passe mon temps.

1. Sur l'autographe, George Sand a remplacé : dans sa maison, par ce dernier mot. On sait que Nohant était sa propriété personnelle.

)> Ma fille Laure1 est accouchée d'une fille dont je suis marraine. Duteil chante et boit. Vous l'avez fasciné. Il parlera de vous toute sa vie, et dans quarante ans, il racontera à ses petits-enfants qu'il a vu M. de Sainte- Beuve à son voyage de Paris en Tan de grâce 4834.

» Je suis dans une situation d'esprit souffrante et pourtant douce. Je rêvasse beaucoup; je vais accoucher de quelque livre sentimental. Je pleure et je ris en même temps.

» Mon ami, comme vous avez été bon pour moi et comme il m'est cher de me sentir assistée et consolée par vous, et par tous ces bons cœurs qui m'aiment malgré tout ! Soyez sûr que dans aucun temps de ma vie, je n'oublierai cette affection si indulgente et si active que vous avez eue pour moi. Si

1. Nom d'amitié donné à madame Alphonse Fleury, née Laure Decerfz. Sa fille Nancy, dont George Sand fut la marraine, est née le 13 décembre 1834.

vous avez jamais besoin de moi, combien je serai heureuse!

» Adieu, mon cher directeur; écrivez-moi un petit mot pour me dire tout ce que vous voudrez; mais si vous savez quelque chose de triste de la part d'Alfred, quelque mouvement d'humeur pendant lequel il aurait mal parlé de moi, ne me le dites pas. J'ai bien assez souffert, et je suis bien assez résignée à Tavoir perdu.

» Adieu. Je suis à peu près idiote, mais j'en reviendrai. Je vous embrasse de tout mon cœur. Vous portez- vous bien? Êtes-vous heureux? Oui, vous êtes aimé.

» Pensez quelques fois à moi et priez le bon Dieu pour votre pauvre vieux ami

» GEORGE

» La Châtre (Indre). Poste restante. »

Mais toutes ces belles résolutions s'évanouirent bientôt, car peu de jours après

avoir envoyé cette lettre, George Sand rentrait à Paris plus énamourée et, par conséquent, plus malheureuse que jamais.

A cette heure, la douleur de la pauvre femme s'épanchait, du reste, sous toutes les formes. Nous avons déjà parlé de la cinquième Lettre d'un Voyageur, écrite toute entière à Nohant et parue d'abord dans la Bévue des Deux Mondes du 15 janvier 1835, sous le titre général de Lettres d'un Oncle. Elle contient une des confidences voilées les plus profondément navrées qui soient tombées de la plume éloquente de George Sand. Nous voulons parler du récit allusionnel des amours de Watelet et de Marguerite Le Conte. Chose singulière! Depuis 1835, ce fragment, cité fréquemment un peu partout, l'a presque toujours été à la fois comme une des pages les plus émues de l'écrivain, et comme un souvenir personnel de sa rupture avec Jules Sandeau.

Or, ces lignes se rapportent uniquement

à Musset et non, par conséquent, à l'auteur de Marianna. La phrase suivante ne peut laisser aucun doute sur ce point : « Il [le dessin de Watelet] est encadré dans ma chambre, au-dessus d'un portrait dont personne ici ri a vu V original. Pendant un an, l'être qui m'a légué ce portrait s'est assis avec moi toutes les nuits à une petite table, etc. »

En effet, malgré leur liaison d'environ trois ans (1831-1833), Sandeau ne passa jamais une année complète et sans interruption aux côtés de son amie. Musset non plus, à vrai dire. Mais à la date où ce morceau fut écrit et publié, l'auteur de Bolla, après douze mois à peu près d'intimité absolue avec George Sand, régnait seul dans sa mémoire, et son cœur déchiré ne saignait qu'à propos du poète. Enfin et surtout, jamais Musset, c'est-à-dire l'original du portrait, n'était venu à Nohant; au contraire, Jules Sandeau y avait passé de très nombreuses journées.

Il nous faut placer ici sous les yeux du iecteur une lettre de George Sand à Liszt, écrite à Paris le 18 janvier 1835, et publiée pour la première fois dans un recueil de correspondances diverses adressées au grand musicien 4. La voici :

« Mon cher monsieur Liszt,

» Je ne sais où vous êtes. Plusieurs personnes m'ont dit que vous étiez resté à Paris; où que vous soyez, je présume que votre mère vous fera parvenir ma lettre.

» Vous avez eu la bonté de vous intéresser à mes chagrins et de me parler de vos ennuis. Vous m'avez témoigné une très douce et précieuse amitié. Je ne sais pourquoi quelques personnes autour de moi ont pensé que cette sympathie mutuelle était un sentiment plus vif et même une liaison plus intime. D autres ont seulement pensé qu'il

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