‹ La véritable histoire de "Elle et lui", notes et documentsChapitre 23 sur 40 · Leipzig. 2 volumes, 1895, publiés par La Mara · texte numérisé non relu

Leipzig. 2 volumes, 1895, publiés par La Mara

y avait eu de ma part curiosité et coquetterie.

» J'en appelle à vous, mon ami, et vous charge du soin de me justifier auprès de ceux avec qui le hasard pourrait vous mettre à même d'échanger quelques mots à ce sujet. Je suis dans une si douloureuse situation, en proie à des chagrins si profonds et entourée de soupçons si cruels que je ne saurais profiter d'aucune affection, si pure et si légitime qu'elle soit. Vous ne viendriez certainement pas chez moi sans en retirer quelque ennui.

» Permettez-moi de vous prier, au cas où vous seriez de retour à Paris avant moi, de ne pas venir me voir, et croyez bien que, malgré cela, je ne vous tiens pas quitte de l'amitié que vous m'avez promise. Je la mets en dépôt clans votre propre cœur et vous prie de l'y chercher quelquefois pour adresser à Dieu une prière pour moi, car je suis très malheureuse.

DE uC ELLE ET LUI ». 91

» Je vais partir pour essayer cle rompre une passion bien sérieuse pour moi et bien terrible. Je doute que cela me serve à quelque chose, car chaque nouveau jour de cette passion m'apprend à douter de mon libre arbitre. Je ne sais où je vais, et vous me permettrez de ne le dire ni à vous, ni à aucun autre. Je sais que je vais être accusée d'avoir été vous rejoindre, et d'être cachée avec vous dans quelque retraite romanesque. Justifiez-moi, je compte sur vous.

» Je compte sur vous aussi pour me rendre cette justice, qu'aux jours de ma plus grande douleur, je n'ai point accusé l'auteur de mes souffrances. Je vous l'ai dit, moi seule suis coupable et porte la peine d'une faute immense. En fuyant un pardon trop humiliant, je fais preuve de faiblesse et non de force. Ma vertu serait de m'y soumettre et d'accepter toutes les conséquences du passé, dans un présent orageux et rigide. Je ne le peux pas.

» Ma raison et ma religion m'abandonnent. Dieu sait ce que je vais devenir. Mon âme est peut-être à jamais perdue, car je n'ai pas le courage de rester avec celui que je devrais aimer, et je l'aimerai toujours trop pour jamais offrir de garantie certaine à un autre contre lui. Je vais donc travailler à tuer l'amour en moi. Il y a peut-être autre chose dans la vie. Priez pour moi. Je le répète.

» Tout à vous de cœur.

Pour bien saisir le vrai sens de ces lignes si noblement pensées, il faut se souvenir que la badauderie publique, là comme partout, éternellement en éveil autour des deux amants, avait déjà tenté, à propos de Liszt, d'exciter la jalousie du poète. L'écho de ces calomnies avait dû parvenir jusqu'aux oreilles de George Sand, car nous lisons ce qui suit dans une sorte de journal intime manuscrit, tenu par

elle à ce moment, journal qu'après leur séparation elle lit, croyons-nous, remettre à Musset :

Mercredi matin.

« Qu'est-ce que Buloz me disait donc hier de M. Liszt? Est-ce qu'Alfred lui en aurait parlé? Est-ce qu'il a pensé sérieusement un instant que j'allais aimer M. Liszt? Est-ce qu'il le penserait encore? Ah! mon cher bien, si tu pouvais être jaloux de moi, avec quel plaisir je renverrais tous ces gens-là! Mais vous n'êtes pas jaloux de moi. Vous avez fait semblant de croire une chose que vous n'avez pas crue, pour vous débarrasser de moi plus vite, et cela est mal, et si j'avais pu aimer M. Liszt de colère, je Taurais aimé. Mais je ne pouvais pas!... »

Mais arrivons aux dernières convulsions, à l'agonie de ces tragiques amours.

Déjà, dans nos Lundis d'un Chercheur, nous avons fait allusion à l'attitude gardée par Sainte-Beuve pendant que cette tempête d'amour faisait rage autour de lui. Mais que pouvait un ami, fût-il le plus parfait de tous, entre ces deux cœurs saignants et exaspérés? Et Sainte-Beuve, dont le rôle avait été pourtant considérable dans ce duel, n'était pas, il faut bien l'avouer, cet ami-là.

Quintessencié, cherchant à satisfaire, à propos de tout et de tous, Tidéal d'une sorte de sensibilité presque maladive, dont les désillusions continuelles développèrent en lui une susceptibilité sans limite, — qui devint avec le temps impossible à calmer, — secrètement aigri par des déceptions sans nombre, les unes imaginaires, les autres réelles, il ne se donna jamais à personne sans réserves calculées, ni sans restrictions intérieures. Si l'on peut trouver dans certains côtés de sa nature l'origine de sa surprenante pénétration, et de presque tous les dons qui firent de lui le maître critique du xixe siècle, on voit aussi bien vite qu'un tel homme, en pareille circonstance, ne pouvait être d'aucun secours réellement efficace.

Tout au début de leurs relations, au moment où s'imprimait Lélia, Sainte-Beuve avait écrit à George Sand la belle lettre suivante, qui fut en quelque sorte le point de départ de leur intimité littéraire. L'au-

teur de Valentine avait trouvé ces lignes si remarquables qu'il les transcrivit lui-même dans un cahier de noies personnelles, relié en cuir de Russie, qui porte pour titre : Sketches and hints, et dont malheureusement un grand nombre de pages sont détruites.

[Paris], ce dimanche malin [10 mars 1 833] .

« Madame, « Je ne veux pas tarder à vous dire combien la soirée d'hier et ce que j'y ai entendu m'a déjà fait penser depuis, et combien Lèlia m'a continué et poussé plus loin encore dans mon admiration sérieuse et mon amitié sentie pour vous. Comme livre, comme œuvre, je ne vous en parlerai que quand vous m'aurez bien voulu lire le commencement. Mais il est aisé de voir ce que ce sera. Le gros public, qui demande au cabinet de lecture un roman quelconque, [se] rebutera sur celui-là. Mais il vous classera haut pour

lous ceux qui ne voientdans le roman qu'une forme plus vive des éternelles et humaines pensées. Ce sera votre livre de philosophie, votre vue générale sur le monde et la vie. Tous vos romans suivants en seront éclairés d'en haut et y gagneront une autorité grave qui ne leur serait venue que plus lentement. Mais, sans songer ici à Lélia comme composition et production littéraire, et à ne la juger qu'en elle-même, dans l'idée qu'elle donne de qui l'a pu concevoir et ainsi exprimer, je ne vous dirai jamais assez combien j'ai été saisi de tant de fermeté, de suite et d'abondance, à travers des régions si générales, si profondes, si habitées à chaque pas par l'effroi et le vertige. Être femme, avoir moins de trente ans, et qu'il n'y paraisse en rien au dehors quand on a sondé ces abîmes ; porter cette science, qui, à nous, nous dévasterait les tempes et nous blanchirait les cheveux, — la porter avec légèreté, aisance, sobriété de discours, — voilà ce que j'admire

avant tout. C'est Lélia en vous-même, dans la substance de votre âme, dans ce que vous avez longuement senti et raisonné, dans ce que vous en exprimez si puissamment quand vous voulez le peindre, et aussi dans ce que vous savez en dérober aux yeux sous le simple extérieur et l'habitude ordinaire.

» Allez, madame, vous êtes une nature bien rare et forte. Quelque corrosive qu'ait été la liqueur dans le calice, le métal du calice est vierge et n'a pas été altéré. Que Lélia continue ou non de désespérer, pour vous la vie est consolante encore, et votre force, devenue régulière, a de belles années devant elle de triomphe et de satisfaction sérieuse.

» Vous voyez, madame, qu'en commentant Lélia de la sorte j'use bien entièrement de cette qualité d'ami que vous m'avez permis de prendre. Je dois vous dire qu'hier, tout en vous entendant, je me sentais un peu fier de ce titre auprès de vous. J'étais aussi légè*

rement inquiet de tant de défectuosités à nu sous un coup d'œil aussi pénétrant que le vôtre, et aussi ferme. Mais ce qui me rassurait, c'est que ce coup d'œil n'aperceyrait jamais en moi que vive reconnaissance et zèle d'un respect digne de vous.

» SAINTE-BEUVE

Plus tard, dans V Histoire de ma vie, George Sand a résumé elle-même ses rapports avec l'auteur des Causeries du Lundi. Le fragment suivant semble bien se rapporter aux événements dont il s'agit ici :

« Parmi les hommes d'un talent apprécié, M. de Sainte-Beuve, par les abondantes et précieuses ressources de sa conversation, me fut très salutaire, en même temps que son amitié, un peu susceptible, un peu capricieuse, mais toujours précieuse à retrouver, me donna quelquefois la force qui me manquait vis-à-vis de moi-même. Il m'a affligée

profondément par des aversions et des attaques acerbes contre des personnes que j'admirais et que je respectais ; mais je n'avais ni le droit ni le pouvoir de modifier ses opinions et d'enchaîner ses vivacités de discussion; et comme, vis-à-vis de moi, il fut toujours généreux et affectueux (on m'a dit qu'il ne l'avait pas toujours été en paroles, mais je ne le crois plus), comme d'ailleurs il m'avait été secourable avec sollicitude et délicatesse dans certaines détresses de mon âme et de mon esprit, je regarde comme un devoir de le compter parmi mes éducateurs et bienfaiteurs intellectuels. »

Nous lisions dernièrement, dans l'intéressant travail de M. S. Rocheblave sur George Sand et madame d'Agoult\ cette phrase relative à leur correspondance : « Parmi les noms qui reviennent sous leur plume, on

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