‹ La véritable histoire de "Elle et lui", notes et documentsChapitre 25 sur 40 · Voir à l'appendice le texte de ce commentaire · texte numérisé non relu

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première de ces missives rappelle en propres termes que, peu de semaines auparavant, l'expression de la douleur de l'infortunée correspondante embêtait son confident ! Nous les citerons d'ailleurs plus loin.

Ce fut George Sand, à bout de forces, qui, la première, rompit enfin sérieusement sa chaîne et quitta définitivement Musset. Après lui avoir soigneusement caché le jour et Fheure de son départ, tant elle redoutait un éclat sans pareil, elle partit seule pour Nohant. Et cette fuite fut l'épilogue d'une liaison commencée, d'une part, sous les auspices de la passion la plus ardente, et de l'autre sous la forme d'un dévouement et d'une tendresse sans bornes.

C'est avec son ami Jules Boucoiran, l'ancien précepteur de son fils Maurice, que George Sand combina ce retour en Berry à la façon quelque peu d'un cinquième acte de mélodrame, mais néanmoins avec beaucoup de décision et de sang-froid, ainsi qu'en témoigne la curieuse lettre suivante, adressée à l'ami dont nous venons de parler. Elle précise exactement le jour et l'heure même de la séparation des deux amants, et combien les moindres démarches d'elle, étaient surveillées de près par lui :

[Paris], vendredi [6 mars 1835].

« Mon ami, » Aidez-moi à partir aujourd'hui. Allez au Courrier à midi et retenez-moi une place. Puis venez me voir. Je vous dirai ce qu'il faut faire.

» Cependant, si je ne peux pas vous le dire, ce qui est fort possible, car j'aurai

bien de la peine à tromper l'inquiétude d'Alfred, je vais vous l'expliquer en quatre mots.

» Vous arriverez à cinq heures chez moi et, d'un air empressé et affairé, vous me direz que ma mère vient d'arriver, qu'elle est très fatiguée et assez sérieusement malade, que sa servante n'est pas chez elle, qu'elle a besoin de moi tout de suite et qu'il faut que j'y aille sans différer. Je mettrai mon chapeau, je dirai que je vais revenir et vous me mettrez en voiture. Venez chercher mon sac de nuit dans la journée. Il vous sera facile de l'emporter sans qu'on le voie, et vous le porterez au bureau.

» Faites-moi arranger le coussin de voyage que je vous envoie. Le fermoir est perdu.

» [GEORGE

» Adieu; venez tout de suite si vous pouvez. Mais si Alfred est à la maison, n'ayez pas l'air d'avoir quelque chose à me dire.

Je sortirai dans la cuisine pour vous parler. »

Trois jours après, le même destinataire recevait de la fugitive une nouvelle lettre, datée de Nohant, dont nous extrairons seulement le passage suivant relatif à son départ de Paris :

[Nohant, lundi 9 mars 1835].

« Mon ami, » Je suis arrivée en bonne santé et nullement fatiguée à Châteauroux, à trois heures de l'après-midi. J'ai vu, hier, tous mes amis de la Châtre. Rollinat est venu avec moi, de Châteauroux. J'ai dîné avec lui chez Duteil. Je vais me mettre à travailler pour Buloz. Je suis très calme. J'ai fait ce que je devais [faire]. La seule chose qui me tourmente, c'est la santé d'Alfred. Donnez-moi de ses nouvelles, et racontez-moi, sans y

DE « ELLE ET LUI ». l07

rien changer et sans en rien alténuer, Tindifférence, la colère ou le chagrin qu'il a pu montrer en recevant la nouvelle de mon départ. Il m'importe de savoir la vérité, quoique rien ne puisse changer ma résolution. »

Enfin, quelque temps après son retour au bercail, George Sand adressait en outre à Sainte-Beuve les deux lettres suivantes, dont nous avons parlé plus haut, lettres récemment mises au jour, on s'en souvient, par M. de Loménie :

[Nohant, mars 1835].

(( Mon ami, » Je vous en veux un peu; il faut que je vous le dise. Vous m'avez bien abandonnée durant ces tristes semaines, quand je me débattais entre la vie et la mort. Vous

me disiez bien que vous ne pouviez rien pour moi, et je sais aussi que personne ne peut accomplir la tâche de son frère. A chacun la sienne. Mais vous savez, vous, qu'il m'eût été doux et consolant, sinon fortifiant et salutaire, de vous voir de temps en temps. Or, vous m'avez quittée comme une lépreuse de malheur que j'étais. Je vous embêtais, convenez-en? Je comprends bien cela; vous avez peut-être souffert les mêmes maux, ou pires encore, dans votre vie, et sachant l'insuffisance des amitiés humaines, vous vous êtes retiré, croyant que d'accorder une larme ou une poignée de main, c'était une consolation puérile, un don indigne d'un intérêt qui voudrait tout guérir d'un mot et qui s'afflige de savoir qu'il ne le peut. Eh bien, vous vous êtes exagéré beaucoup la force et la virilité de ma douleur en vous disant tout cela. Je ne suis qu'une femme, et les petites consolations vont souvent mieux aux êtres puérils que les grands services et les fortes

leçons. Me trouver seule dans ce malheur, sans entendre parler de vous, sans entendre prononcer votre nom, m'a beaucoup découragée. Si je vous avais vu seulement entrer et sortir, sans pouvoir vous dire autre chose que quelques mots échangés à la porte, c'eût été encore beaucoup pour moi ; les visites que je reçois de plusieurs personnes que j'estime et qui me plaisent sont des distractions pour mon esprit. Mais les vôtres eu eussent été de bien bonnes pour mon cœur. Vous n'êtes pas pour moi quelqu'un qui parle chez moi et qui m'occupe une heure ou deux ; je sais qu'en rentrant chez vous vous pensez à moi, et, le soir, en me couchant, bien triste et bien brisée et bien seule, je me dis : « Au moins quelqu'un prie peut-être pour moi dans ce moment-ci et demande à Dieu de m'accorder ce que je ne sais pas obtenir. »

» Enfin, vous avez eu tort, vous ne le ferez plus, n'est-ce pas? Je vous écris et vous

parle de mon triste moi pour vous prouver que, malgré mes plaintes, je suis encore sûre que vous m'aimez et que vous me plaignez. Encouragez-moi à présent; j'ai fait (tard, il est vrai, mais je l'ai fait bien) ce que je devais faire, et je suis partie avec la conscience que, si je laissais quelque amertume derrière moi, elle était, pour le coup, tout à fait ingrate et injuste. Je suis donc calme, et je vais travailler à rester ainsi le plus qu'il me sera possible, afin que, si l'orage me reprend sur son aile un beau matin, j'aie au moins recouvré des forces pour lui résister. Je travaille beaucoup à des choses calmantes, comme Valentine (je dis calmantes pour moi). Puis mon intention est d'aller à Genève, de faire à pied et seule le tour de la Suisse, et puis après, nous verrons bien. Mais c'est assez d'arrêté pour le moment. Les convalescents qui se remettent au travail doivent commencer par de petites tâches.

» Qu'est-ce que vous écrivez? Faites donc un livre qui me prouve bien évidemment quelque chose de possible et de bon pour moi, et je vous donne bien ma parole que, fût-ce d'aller conquérir la Chine, je le ferai. Mais, mon Dieu, que faire de notre force? où la mettre? quel emploi avez-vous trouvé à la vôtre? Dites donc, dites donc vite ! Vous n'êtes pas de ceux qui peuvent répondre : « Moi, je n'en ai pas; je n'ai pas envie de » courir, parce que je n'ai pas de pieds. » Vous avez mis quelque part, dans quelque tabernacle sacré, dans quelque astre mystérieux, votre jeunesse, vos doutes, vos douleurs. Est-ce donc vraiment dans cette religion chrétienne? Mais comment faire pour entrer dans ce temple? Chaque fois que je passe devant la porte, je m'agenouille devant cette divine poésie, vue de loin. Mais si j'approche, je n'y vois plus ce que je croyais être là exclusivement. Ce n'est qu'une face de ce que je cherche. Je voudrais trouver mon

Dieu tout entier dans sa majesté et dans sa gloire, et me prosterner, et n'avoir pas d'antres êtres de mon espèce autour de moi pour me dire : a C'est lui », car alors j'en douterais.

» Ah ! que vous êtes heureux ! quel crime ai-je commis pour être condamnée au rôle du juif errant? Vous dites que vous souffrez et que vous savez souffrir. Eh I je le sais aussi bien que vous ! Je parie même que vos douleurs me sembleraient bien plus légères qu'à vous, si j'avais ce que vous avez pour vous en consoler, si je pouvais me recueillir une fois, un seul instant par jour et dire, en adorant quelque chose : a Voilà ce dont je ne peux pas douter. »

» Mon Dieu I vous me répondrez que vous avez mené, par l'esprit du moins, une meilleure vie que moi, que vous n'avez pas prodigué et dépensé votre cœur, que vous n'êtes pas descendu dans la fosse apx lions. Ceux qui en sont sortis à demi dévorés

resteront-ils donc ainsi mutilés et rampants pour toute leur vie? — Mais, tenez, il me vient souvent dans l'idée (et c'est une espèce de consolation que je me permets) que la cause pour laquelle les âmes passionnées subissent leur martyre est une noble et sainte cause. Aimer, c'est, de tout ce que nous connaissons, ce qu'il y a encore de plus larçe et [de] plus ennoblissant. C'est là qu'on trouve encore la volonté et le pouvoir de se sacrifier ! Malheur à ceux qui repoussent le sacrifice et qui forcent une âme en feu à se reprendre et à s'éteindre! Ceux-là sont les bêtes féroces qui déchirent le patient. Mais le Dieu pour qui le martyre s'accomplit n'en est pas moins digne de bénédictions, et ceux qui le blasphèment en mourant sont des lâches. Bah ! vive l'amour quand même ! Nos douleurs ne prouvent pas plus contre lui que les nuages de la nuit contre l'existence et la beauté des étoiles.

» Adieu, mon cher directeur! Il court par le monde un bruit que vous allez vous faire prêtre. En vérité, je le voudrais bien; j'irais me confesser à vous, et j'aurais beau vous ennuyer, vous seriez forcé par votre ministère de m'entendre et de me consoler. Ma foi, votre exemple me donnerait envie de me faire religieuse. Mais j'aurais soin de me faire bien enfermer, car je ne répondrais guère de ne pas sauter quelquefois par les fenêtres en entendant sonner le cor et galoper les chevaux.

» Adieu, mon excellent ami; tout à vous de cœur. Écrivez-moi.

» GEORGE

(( Poste restante. La Châtre (Indre). »

Nohant, 4 avril 1835.

« Mon ami, » Quoique tout mon temps se passe à vous demander de l'aide, et le vôtre à me

répondre que vous ne pouvez m'en donner, votre manière de me refuser me donne tellement ce que je vous demande que je ne me lasserai pas d'y avoir recours. Vos humbles retours sur vous-même, au sein d'une existence si belle et si noble que vous avez su vous faire, me disposent plus que tout au monde à chercher le sentier qui vous mène au repos, car si vous me prêchiez avec l'orgueil de la vaine sagesse, je ne croirais point. Je comprends bien toute votre conduite avec moi et ne vous en veux plus du tout (quoiqu'il y ait deux ou trois mots au milieu de vos prétextes qui n'ont pas le moindre sens entre nous deux).

» Pour tout le reste, vous avez raison si parfaitement dans vos remontrances, que je vous remercie de tout ce que vous avez fait et de tout ce que vous n'avez pas fait. Je vous remercie surtout de cette bonne lettre que vous avez bien voulu m'écrire et qui ne sera pas stérile, soyez-en sûr. Ne plaignez

donc pas votre peine quand il vous viendra le loisir de m'en écrire d'autres. Car ce n'est pas du temps perdu pour votre religion, laquelle, je le sens, consiste à chercher le bien pour vous-même et pour les autres.

» Dans le silence de ma retraite je suis plus capable de recueillir le bon grain de votre parole que je ne 1 étais au milieu de mes orages et de mes agonies. Vous avez donc bien fait de me réserver votre bonne volonté et votre bénédiction absolutive pour le jour où je rentrerais dans la vie. Sachez bien que c'est un grand bonheur pour moi que ce retour de votre intérêt et de votre protection. Depuis que j'ai reçu votre lettre, je l'ai toujours dans ma poche, et à l'heure où je vais voir mes jacinthes et mes pervenches dans le jardin, je m'assieds sur un banc que Maurice m'a fait aux vacances dernières et je relis vos reproches, vos flatteries, vos encouragements et vos avertissements. Votre lettre est un parfait modèle de bonté,

de compassion et de ce talent que donne l'envie de guérir et de consoler. Vous y caressez mon amour-propre extraordinairement, pour me faire avaler ensuite des réprimandes bien méritées, et vous avez raison, car ma vanité aime beaucoup par instants à relire certaines lignes, après qu'elle a souffert en sentant la justice de certaines autres. Et, en résumé, j'arrive à une conclusion que moi seule suis en état de tirer sur moimême, c'est que ces éclaii^s de mon front, ces flammes du génie, ces forces passionnées de mon âme, toutes ces ardeurs et ces grandeurs que, dans votre poésie (car vous êtes poète avant tout et malgré tout), il vous plaît d'appeler ainsi, ne sont que l'abus coupable et le développement maladif de certaines facultés que Dieu m'avait données pour un meilleur usage. Cette conclusion me rend profondément triste, mais ne vous le reprochez pas ; c'est mon expérience qui la tire de vos louanges, c'est ma conscience abattue et

consternée qui se charge de démêler la vérité de ces mensonges que votre amitié romanesque m'adresse en toute sincérité de cœur. Ah ! j'y vois clair, à présent, soyez-en sûr, et c'est le châtiment de mes erreurs. Mais il ne me découragerait que si j'étais bien sûre d'être incorrigible et inguérissable. Or, voilà ce que je ne sais pas et ce que je suis bien résolue de savoir, en mettant toute la force qui peut me rester à réparer le mal que je me suis fait. Si je ne le puis, je verrai à me brûler la cervelle, plutôt que de recommencer la vie que j'ai eue depuis deux ou trois ans. Mais j'espère, non que je sente en moi de grands éléments de succès, mais parce que le désir de réussir fait toujours espérer.

» Ne croyez donc pas que le : bah ! qui se trouvait dans ma dernière lettre, en tête, s'il m'en souvient, d'une réhabilitation de l'amour dans mes idées, signifiât autre chose que la volonté de respecter ce sentiment

comme une belle et sainte chose, dont j'avais mal usé et dont on avait mal usé avec moi. Quant à la volonté de m'y rejeter par ennui ou par dépit, ne craignez pas que je l'aie. Loin de là, l'idée même d'un amour tel que vous me le dépeignez m'apparaît comme un rêve qui ne se réalisera pas pour moi, et que j'appliquerai toute mon énergie à ne point essayer de réaliser. Non, non, ni celuilà ni l'autre. Ni l'amour tendre et durable, ni l'amour aveugle et violent. Croyez-vous que je puisse inspirer le premier et que je sois tentée d'éprouver le second ? Tous deux sont beaux et précieux, mais je suis trop vieille pour tous les deux. C'est à cela que je n'ai plus (pour moi) ni foi, ni espoir, ni désir. Je ne peux affirmer rien de durable dans mes dispositions en général, mais je sens celle-là bien profonde ; ce côté de ma vie est frappé d'une tristesse et d'une terreur qui ressemble à la mort, et qui l'est sans doute. Ce n'est donc pas de ce côté que se

tournent mes regards, et, s'ils y vont jamais, ce sera avec plus de crainte et de timidité que vous ne pouvez m'en recommander.

Vous le croiriez si vous saviez ce que j'ai souffert dans l'espace de quatre ou cinq jours. Cela ne m'empêchera pas de chanter des hymnes à ce Dieu de ma jeunesse, que j'ai mal adoré et qui m'a foudroyée; mais je chercherai ailleurs ma guérison et ma réhabilitation vis-à-vis de moi-même.

» Où? je ne [le] sais vraiment pas, et vous me faites une si juste et si terrible définition des transformations morales que je puis subir, sous le nom de cavalcades, que cela m'ôte l'envie de mettre le pied à l'étrier. Mais au milieu de ce que* vous m'ôtez d'illusions, en quelques paroles, il s'en trouve une qui m'a frappée particulièrement, c'est celle d'abnégation, de sacrifice. Quoiqu'elle soit tout à fait dans le vague pour moi, puisque le désordre de mes idées présentes n'y permet pas d'application, elle ne laisse

DE d ELLE ET LUI ».

pas de me faire une impression profonde. Je vois bien que mon tort et mon mal sont là dans l'orgueil avide qui m'a perdue. Tout, dans les choses extérieures (dans le monde ambiant, comme dirait Geoffroy Saint- Hilaire), m'appelait à cette vie d'insouciance présomptueuse et d'héroïsme effronté. Mais je comptais sans la faiblesse humaine qui devait, à chaque pas que je faisais en avant, me faire reculer de deux. Ne vivant que pour moi et ne risquant que moi, je me suis exposée et sacrifiée toujours comme une chose libre, isolée, inutile aux autres, maîtresse d'elle-même, au point de se suicider par partie de plaisir et par ennui de tout le reste. Maudits soient les hommes et les livres qui m'y ont aidée par leurs sophismesl J'aurais dû m'en tenir à Franklin, dont j'ai fait mes délices jusqu'à vingt-cinq ans, et dont le portrait, suspendu près de mon lit, me donne toujours envie de pleurer, comme ferait celui d'un ami que j'aurais trahi. Je

ne retournerai plus à Franklin, ni à mon confesseur jésuite, ni à mon premier amour platonique pendant six ans, ni à mes collections d'insectes et de plantes, ni au plaisir d'allaiter des enfants, ni à la chasse au renard, ni au galop du cheval. Rien de ce qui a été ne sera plus. Je le sais trop. Je veux me résigner et attendre que la Providence m'envoie naturellement quelque moyen de faire du bien. Je ne sais encore s'il en est, car celui qu'on est convenu d'appeler ainsi, et que nous pratiquons tous plus ou moins, ne me paraît pas mériter un si beau nom. Mais nous verrons I Ce à quoi je voudrais apprendre à renoncer volontairement et de bonne grâce, c'est [à] ma satisfaction personnelle. C'est un grand et rude travail dont je ne sais pas le but, mais qui doit en avoir un, et qui, s'il ne produit pas le bien, ne saurait produire le mal. Je vous dirai, si j'y réussis, quels effets il produit en moi, et si je me sens améliorée. Je voudrais don-

ner à mes enfants une vieille mère respectable. Si je n'y réussis pas, mon ami, soyez sûr que je ne laisserai pas ma vie traîner à la leur comme un haillon. Vous avez cru souvent que j'adoptais certaines manières d'exister, parce que vous m'avez vue les regarder curieusement de près, les comprendre en les voyant, et les tolérer à force de me les expliquer. Vous ne savez pas ce que ma tolérante gaieté cachait de douleur et d'ineffaçable impression. J'ai ouï dire qu'on guérissait les jeunes gens du désordre en leur montrant certains hôpitaux. Gela me paraît très possible, et, pour ma part, j'ai vu sans haine et sans mépris des grabats où je ne m'étendrai jamais tant qu'il y aura un coin de terre pour m'ensevelir. Ma crainte n'est donc pas là ; elle est, depuis ces trois années, dans l'aspect d'une mort que je ne voudrais pas être forcée de me donner,7 car j'aime la vie, quelque mauvaise qu'elle soit; mais je saurais très bien y renoncer si elle

devenait honteuse pour mon fils et nuisible à ma fille.

» Écrivez-moi donc et ne craignez pas de me traiter franchement et rudement, comme an homme si vous voulez, et certainement sans culte. Un culte à moi ! est-ce que j'y croirai jamais de la part d'un amant? Est-ce que de la part d'un ami je n'en rougirais pas ? Hélas ! ne me parlez pas comme à une reine sur son trône, mais comme à un roi qui a fait des ordonnances.

» Bonsoir, mon ami, pardonnez-moi de vous écrire si longuement et de vous parler si obstinément de moi. C'est vous dire tout ce que je pense de vous et tout ce que vous êtes pour moi, que de vous parler de mes maux, comme un malade à son médecin.

14 avril [1835].

« J'avais mis cette lettre dans un coin aussitôt après l'avoir écrite. J'ai si pauvre

opinion de moi à présent que j'ai voulu attendre quelques jours avant de vous l'envoyer. J'ai assez bien passé cette semaine et l'autre. J'ai relu Franklin ; j'ai causé avec un vieux ami, qui est sage et heureux, et qui fait aussi ses délices du bonhomme Richard. Et puis, j'ai vu un grand ouragan d'hommes politiques, qui ne m'a pas donné envie de faire une cavalcade dans ces idées-là, quoique ce soient de belles idées et des hommes beaux intellectuellement. Je suis contente du calme de mon esprit et du peu de part que je prends aux choses humaines, en ce qu'elles ont de personnel à moi. Le besoin d'appui, qui m'a obstinément tourmentée jusqu'ici, se dissipe en présence des individus qui représentent ou qui prétendent représenter des théories. J'aime mieux attendre qu'une conviction quelconque me vienne, que de me la faire entrer dans le cerveau avec du vin de Champagne.

» Bonsoir, mon ami ; je ne suis pas gaie,

ni fière. J'espère un peu. Voici le temps qui devient magnifique ; le mois prochain j'irai en Suisse; je m'imagine que, tout à fait seule et livrée à des habitudes de méditation journalière, que n'interrompront pas à chaque instant mes joyeux camarades, je serai encore mieux. M'écrirez-vous quelquefois ? Ne me dites pas que votre bonheur et votre vertu me feraient pitié si je voyais le fond de ces grands secrets. Dites-moi tout le contraire, quand même vous devriez exagérer un peu. Ahl si j'étais sûre que la vertu est ce que je l'ai rêvée autrefois, comme j'y retournerais vite ! Moi qui me sens tant de force dont je ne sais que faire ! Mais où retrouver ce désir, cette foi et cet espoir ?

> Priez pour moi, si Dieu vous écoute ; priez pour tous les hommes infortunés ! » Tout à vous.

Une fois cette douloureuse rupture définitivement consommée, George Sand, nous l'avons déjà dit, retrouva rapidement le calme et l'indulgence. Il n'en fut pas de même pour Musset, dont l'amertume se répandit sous toutes les formes. Sa Confession d'un Enfant du siècle, dont le premier fragment parut moins de six mois après le retour chez elle de l'héroïne, fut seule bienveillante et juste. Toutefois, le fait de livrer ainsi au public, qui ne s'y trompa

point, une page vraie de la vie d'une femme, page encore toute chaude des larmes dont l'écrivain avait fait couler la plus grande partie, cette action ne fut guère approuvée, et comme il arrive le plus souvent en pareil cas, elle se retourna contre son auteur. Jusqu'alors il n'avait même pas gardé partout une réserve relative, car antérieurement, dans une de ses Nuits, le grand poète venait d'y manquer, et il faut reconnaître que, s'il dota par ses vers admirables la poésie française de quelques-uns de ses plus magnifiques chefs-d'œuvre, les attaques incli rectes qu'ils contiennent contre George Sand excèdent, néanmoins, toute mesure et toute vérité *.

Malgré ces indiscrétions et ces blessures, celle-ci ne cessait pourtant de donner à tous

1 . Il faut rappeler les dates exactes de la première publication de ces œuvres dans la Revue des Deux Mondes; la Nuit de Mai, 15 juin (trois mois après la rupture!!), le f ragment de la Confession d'un Enfant du siècle, 1 5 septembre et la Nuit de Décembre, 15 décembre 1835.

le conseil et l'exemple du silence et de la modération. Dans ses lettres à ses amis intimes de cette époque, tels que madame d'Àgoult, Papet, Boucoiran, d'autres encore, — sans parler de Sainte-Beuve — elle exprime constamment des sentiments pleins de générosité pour son malheureux compagnon de voyage, et reproche à tous ceux qui le blâment par affection pour elle, de manquer à ce qu'elle réclame en vain de leur amitié dévouée.

Mais une question importante, soulevée par Musset, ne tarda pas à surgir entre eux. Préoccupé du sort de ses propres lettres, il parla de les reprendre, et fit proposer à George Sand un échange de leurs correspondances réciproques. Malgré la bonne volonté

1. Eq 1869, le grand critique a publié lui-même, à la lin du tome premier de la nouvelle édition de ses Portraits contemporains, plusieurs fragments relatifs à Musset, extraits des lettres de George Sand, que, par suite de cette ancienne mise au jour, nous n'avons pas voulu replacer ici sous les yeux du lecteur.

permanente de l'héroïne, toujours disposée à approuver toute solution acceptée par lui, mesdames d'Agoult, Rozane Bourgoing, Marliani, et plusieurs amis à elle s'interposèrent en vain pour faire aboutir cette combinaison.

Voici d'abord, comme preuve de son persévérant désir d'entente, une première lettre à Musset, déjà citée en partie par Arvède Barine. Elle porte la date du 19 avril 1838 :

« Mon cher Alfred, » J'ai reçu ta lettre la veille de mon départ de Nohant. J'ai sur-le-champ recommandé madame Lafont à une des puissances ou pour mieux dire à la seule puissance du théâtre de Châteauroux : M. Martinet, propriétaire, administrateur, etc., etc., dudit théâtre.

y> Je n'ai pas bien compris le reste de ta lettre. Je ne sais pourquoi tu me demandes si nous sommes amis ou ennemis. Il me

semble que tu es venu me voir l'autre hiver, et que nous avons eu six heures d'intimité fraternelle, après lesquelles il ne faudrait jamais se mettre à douter l'un de l'autre, fût-on dix ans sans se voir et sans s'écrire, à moins qu'on ne voulût aussi douter de sa propre sincérité ; et, en vérité, il m'est impossible d'imaginer comment et pourquoi nous nous tromperions l'un l'autre à présent.

i> Tout ce que je puis répondre à tes questions, c'est que tu peux disposer de moi comme d'un ami, et compter que je ferai avec joie tout ce qui te sera agréable, sans examiner si cela est convenable ou non, si les protégés ou protégées sont grand' chose ou pas grand'9 chose. Je te remercie de n'avoir pas douté de mon dévouement en cette rencontre. Je vois que, comme de coutume, tes bons instincts ont donné secrètement un démenti à tes méfiances.

y> Si tu veux venir me voir, cela me

rendra très heureuse. Si tu ne veux pas, je n'en serai pas offensée du tout; entre nous il ne peut y avoir d'autre loi que le bon plaisir. Fais selon ton idée.

» Je demeure chez madame Marliani, [rue] Grange-Batelière, 7. Je suis ici pour huit jours au plus.

» Tout à toi.

» GEORGE

Puis, deux autres billets de George Sand au même, écrits deux ans plus tard :

[Paris, 30 avril 1840].

« Elle [la correspondance] est à Nohant, dans un coffre dont j'ai les clefs ici. Je vais écrire tout de suite à Papet de m'envoyer ce coffre, et, dès que je l'aurai reçu, je vous avertirai pour que vous veniez le chercher, si jusque-là vous demeurez dans les mêmes intentions.

)> J'ai bien maudit cette histoire de lettres

DE «ELLE ET LUI». lo3

d'il y a quatre ans, lorsque vous étiez si malade l'hiver dernier. Vous avez dû comprendre pourquoi je n'allais pas vous voir, si vous avez pensé à moi durant celte terrible épreuve. Pour moi, j'ai bien pensé à vous, je n'ai pas besoin de vous le dire,

Vendredi [mai 1840],

« Les lettres sont arrivées. Si vous voulez venir les chercher, vous me trouverez toujours de cinq à six heures de l'après-midi.

» GEORGE

j> Si vous ne vouliez pas venir (ce qui serait bien mal), je vous enverrais le vieux Rollinat pour opérer l'échange. Faites-moi savoir ce qu'il vous convient de faire à cet égard.

» Rue Pigalle, 16 *. »

1. Les autographes mêmes do es trois dernières lettres sont ausbi en noire possession.

Ces lettres, dont l'échange, malgré tant de pourparlers, ne s'effectua jamais, finirent, comme on le verra plus loin, par retomber toutes, après diverses péripéties, entre les mains de George Sand.

Quoi qu'il en soit, dès l'apparition de la Confession d'un Enfant du siècle, l'auteur de Leone Leoni forma de son côté le projet d'écrire un jour le récit voilé de ses luttes et de ses douleurs. Mais, à l'opposé de Musset, elle laissa s'écouler vingt-quatre ans avant de le publier. Elle eut donc la bienséance et le tact d'attendre que les cendres de ce loyer, si longtemps brûlant, fussent assez refroidies pour qu'il lui fût possible de réveiller, à son tour, un passé déplorable.

Aussi garda-t-elle seule ici les ménagements et la discrétion qui, dans de semblables circonstances, sont l'apanage ordinaire de l'homme, et dont le poète s'était si cavalièrement départi à l'égard de sa compagne d'un moment *.

1. Depuis l'apparition de ces lignes, M. Clouard a cité cette phrase, jusqu'alors inédile, de la lettre écrite, le 12 mai 1834, par George Sand à Alfred de Musset : « 11 m'est impossible de parler de moi dans un livre, dans la disposition d'esprit cù je suis; pour toi, fais ce que tu voudras : romans, sonnets, poèmes; parle de moi comme tu l'entendras, je me livre à toi les yeux bandés ».

Puis l'auteur ajoute : « Ce projet, on le sait, est deven î la Confession d'un Enfant du siècle. On a donc eu tort de prétendre que George Sand avait imaginé Elle et Lui pour répliquer à cette Confession. Non seulement elle était prévenue des intentions d'Alfred de Musset, mais elle l'autorisait à écrire, etc. »

Et dans une autre partie de son travail, on lit encore : « Ce (Elle et Lui) n'est pas une réponse à la Confession oVun Enfant du siècle; nous avons donné la preuve que Musset, avant de l'écrire, avait l'autorisation de George Sand, etc. ».

Nous ne saurions, sur aucun de ces points, nous rang» r à l'avis de notre aimable contradicteur.

D'abord et avant tout, la phrase même de George Sand citée par lui indique clairement, nous semble-t-il, qu'elle se réserve la liberté, sa disposition d'esprit étant changée, d'écrire à son tour ce que bon lui semblera et quand bon lui semblera. De plus, en quoi une autorisation semblable

Nous possédons le début d'un premier ouvrage commencé par George Sand sur ce sujet. À en juger d'après le papier et l'écriture, ce manuscrit, dont il ne subsiste malheureusement que l'entrée en matière, c'està-dire trois pages et demie, doit avoir été écrit

implique-t-elle, pour celui qui la donne, sans autres stipulations, l'obligation ou l'engagement de ne jamais user delà même faculté? Donc, à quel titre George Sand, parle fait qu'elle avait autorisé Musset à écrire et à publier la Confession d'un Enfant du siècle, se serait-elle trouvée engagée à ne jamais faire de réponse à ce livre et à ne jamais rédiger à son tour ses souvenirs du même temps? Enfin, la façon dont le poète usa, dans la Nuit de Mai, — antérieure, on s'en souvient, à la Confession, — de la généreuse permission qu'il avait reçue, ne put-elle pas inspirer à l'auteur à'Elle et Lui le désir légitime de prendre aussi quelque jour la parole et de répondre, à son heure, aux attaques allusionnelles de Musset, qui se prolongèrent pendant si longtemps? On a parlé des témoignages de bonnes relations échangés après leur séparation par les deux amants. Mais, du côté du poète, toujours aigri et malveillant, nous cherchons en vain ces témoignages, tandis que de la part de George Sand, pas une lettre, — celles adressées à Musset que nous avons publiées plus haut en font foi, — pas une ligne imprimée, pas un mot mis au jour ne manifestent autre chose pour lui qu'une affection sincère et sans amertume. Les pages apaisées d'Elle et Lui font ressortir absolument d'ailleurs cette sérénité sans défaillance.

vers 1841 ou 1842. Nous croyons surtout à cette dernière date, car elle correspondrait à celle de la publication des Animaux peints par eux-mêmes, où Alfred de Musset inséra Y Histoire d'un Merle blanc qui révèle chez le poète, après sept ans écoulés, une rancune persistante, à peine voilée sous une ironie d'un goût plus que douteux.

On sait qu'il s'agit dans ce récit d'un merle blanc devenu l'époux d'une merlette dont la couleur, la même en apparence, finit par déteindre sous les larmes de son mari. Après avoir mis les paroles suivantes, — qui précisent le lieu de la scène, — dans la bouche de son héros : « J'irai à Venise et je louerai sur les bords du Grand Canal, au milieu de cette cité féerique, le beau palais Mocenigo, qui coûte quatre livres dix sous par jour ; là, je m'inspirerai de tous les souvenirs que l'auteur de Lara doit y avoir laissés », Musset fait faire en ces termes par le merle blanc le tableau de son ménage emplumé :

« J'ignorais d'abord que ma bien-aiméc fût une femme de plume; elle me l'avoua au bout de quelque temps, et elle alla même jusqu'à me montrer le manuscrit d'un roman où elle avait imité à la fois Walter Scott et Scarron. Je laisse à penser le plaisir que me causa une si aimable surprise. Non seulement je me voyais possesseur d'une beauté incomparable, mais j'acquérais encore la certitude que l'intelligence de ma compagne était digne en tout point de mon génie. Dès cet instant nous travaillâmes ensemble.

Tandis que je composais mes poèmes, elle barbouillait des rames de papier. Je lui récitais mes vers à haute voix, et cela ne la gênait nullement pour écrire pendant ce temps-là. Elle pondait ses romans avec une facilité presque égale à la mienne, choisissant les sujets les'plus dramatiques, des parricides, des rapts, des meurtres, et même jusqu'à des filouteries, ayant toujours soin, en passant,

d'attaquer le gouvernement et de prêcher l'émancipation des merlettes. En un mot, aucun effort ne coûtait à son esprit, aucun tour de force à sa pudeur; il ne lui arrivait jamais de rayer une ligne ni de faire un plan avant de se mettre à l'œuvre. C'était le type de la merlette lettrée. »

Ces allusions, il est facile de s'en rendre compte, sont d'une extrême transparence, et rien n'est donc plus plausible que l'éventualité présentée par nous relativement à la date du roman inachevé de George Sand.

Voici cet intéressant et trop court fragment d'une œuvre qui, d'ailleurs, n'a jamais dû être terminée, ainsi que l'indique ce titre tracé de la main même de l'auteur :

FRAGMENT D'UN ROMAN QUI n'A PAS ÉTÉ FAIT

« Il était dix heures du soir lorsque le misérable legno qui nous cahotait depuis le

DE « ELLE ET LUI ». i 41

matin sur la route sèche et glacée s'arrêta à Mestre. C'était une nuit de janvier sombre et froide. Nous gagnâmes le rivage dans l'obscurité. Nous descendîmes à tâtons dans une gondole. Le chargement de nos paquets fut long. Nous n'entendions pas un mot de vénitien. La fièvre me jetait dans une apathie profonde. Je ne vis rien, ni la grève, ni l'onde, ni la barque, ni le visage des bateliers. J'avais le frisson, et je sentais vaguement qu'il y avait dans cet embarquement quelque chose d'horriblement triste. Cette gondole noire, étroite, basse, fermée de partout, ressemblait à un cercueil. Enfin, je la sentis glisser sur le flot. Le temps était calme, et il ne me semblait pas que nous allassions vite, bien que trois hommes noirs fissent voguer rapidement. Ils faisaient entre eux une conversation suivie, comme s'ils eussent été au coin du feu. Nous traversions sans nous en douter cette partie dangereuse de l'archipel vénitien où, au moindre coup

de vent, des courants terribles se précipitent avec furie. Il faisait si noir que nous ne savions pas si nous étions en pleine mer ou sur un canal étroit et bordé d'habitations. J'eus, un instant, le sentiment de l'isolement. Dans ces ténèbres, dans ce tête-à-tête avec un enfant que ne liait point à moi une affection puissante, dans cette arrivée chez un peuple dont nous ne connaissions pas un seul individu et dont nous n'entendions pas même la langue, dans le froid de l'atmosphère, dont l'abattement de la fièvre ne me laissait plus la force de chercher à me préserver, il y avait de quoi contrister une âme plus forte que la mienne. Mais l'habitude de tout risquer à tout propos, m'a donné un fond d'insouciance plus efficace que toutes les philosophies. Qui m'eût prédit que cette Venise, où je croyais passer en voyageur, sans lui rien- donner de ma vie, et sans en rien recevoir, sinon quelques impressions d'artiste, allait s'emparer de

moi, de mon être, de mes passions, de mon présent, de mon avenir, de mon cœur, de mes idées, et me ballotter comme la mer ballotte un débris, en le frappant sur ses grèves jusqu'à ce qu'elle l'ait rejeté au loin, et, faible jouet, avec mépris? Qui m'eût prédit que celte Venise allait me séparer violemment de mon idole, et me garder avec jalousie dans son enceinte implacable, aux prises avec le désespoir, la joie, l'amour, et la misère?

» Eh bien, qui me l'eût prédit ne m'eût pas fait reculer. Je lui aurais répondu par mon grand argument philosophique : Tout se peut I Donc, tout ce qui peut arriver peut aussi ne pas arriver, et tout ce qui peut arriver peut être supporté, car tout ce qui peut être supporté peut aussi ne pas arriver.

» Tout à coup Théodore, ayant réussi à tirer une des coulisses qui servent de doubles Persiennes aux gondoles, et regardant à travers la glace, s'écria : — Venise !

» Quel spectacle magique s'offrait à nous à travers ce cadre étroit ! Nous descendions légèrement le superbe canal de la Giudecca ; le temps s'était éclairci, les lumières de Ja ville brillaient au loin sur ces vastes quais qui font une si large et si majestueuse avenue à la cité reine I Devant nous, la lune se levait derrière Saint-Marc, la lune mate et rouge, découpant sous son disque énorme des sculptures élégantes et des masses splendides. Peu à peu, elle blanchit, se contracta, et, montant sur l'horizon au milieu de nuages lourds et bizarres, elle commença d'éclairer les trésors d'architecture variée qui font de la place Saint-Marc un site unique dans l'univers.

» Au mouvement de la gondole, qui louvoyait sur le courant de la Giudecca, nous vîmes passer successivement sur la région lumineuse de l'horizon la silhouette de ces monuments d'une beauté sublime, d'une grandeur ou d'une bizarrerie fantas-

tique : la corniche transparente du palais ducal, avec sa découpure arabe et ses campaniles chrétiens soutenus par mille colonnettes élancées, surmontées d'aiguilles légères; les coupoles arrondies de Saint-Marc, qu'on prendrait la nuit pour de l'albâtre quand la lune les éclaire ; la vieille Tour de l'Horloge avec ses ornements étranges ; les grandes lignes régulières des Procuraties ; le Campanile, ou Tour de Saint-Marc, géant isolé, au pied duquel, par antithèse, un mignon portique de marbres précieux rappelle en petit notre Arc triomphal, déjà sï petit, du Carrousel; enfin, les masses simples et sévères de la Monnaie, et les deux colonnes grecques qui ornent l'entrée de la Piazzetta. Ce tableau, ainsi éclairé, nous rappelait tellement les compositions capricieuses de Turner qu'il nous sembla encore une fois voir Venise en peinture, dans notre mémoire, ou dans notre imagination.

— « Que nous sommes heureux ! s'écriait

Théodore. Cela est beau comme le plus beau rêve. Voilà Venise comme je la connaissais, comme je la voulais, comme je l'avais vue quand je la chantais dans mes vers. Et cette lune qui se lève exprès pour nous la montrer dans toute sa poésie ! Ne dirait-on pas que Venise et le ciel se mettent en frais pour notre réception ? Quelle magnifique entrée! Ne sommes-nous pas bénis? Allons, voilà un heureux présage. Je sens que la muse me parlera ici. Je vais enfin retrouver l'Italie que je cherche depuis Gênes sans pouvoir mettre la main dessus.

» Pauvre Théodore ! Tu ne prévoyais pas.

Pour l'exactitude et la vérité, rien ne manque vraiment à ce tableau. Cette arrivée à Venise pendant une sombre et froide nuit de janvier, la fièvre accablant la voyageuse et la jetant dans un abattement et une apathie insurmontables, son compagnon

tout à la joie d'apercevoir soudain la Venise qu'il avait chantée dans ses vers, et surtout ce trait si caractéristique qui pourrait servir d'épigraphe au récit de la vie entière de George Sand : « l'habitude de tout risquer à tout propos », tout révèle en ces pages les (races d'émotions personnelles profondément incrustées à la fois dans le cœur et dans la mémoire de leur auteur.

Lorsque George Sand renonça à continuer cet ouvrage, sans doute elle ne jugeait pas encore le moment venu de mettre au jour son propre récit des faits racontés par Musset dans la Confession d\m Enfant du siècle. Le temps passa. D'autres œuvres, d'autres préoccupations s'emparèrent de son esprit. La Révolution de 1848 et l'enthousiasme qu'à son aurore elle éveilla chez la grande idéaliste; puis, son départ de Paris, à la suite des émeutes de Juin; la chute de ses espé-

rances sociales et politiques, ses rapides désillusions, toutes ces secousses et ces alternatives la plongèrent bientôt dans un violent mépris des hommes et dans un découragement profond qui, par une sorte de réaction, firent se réveiller en elle la veine pastorale, à laquelle on doit ces chefs-d'œuvre : la Mare au Diable, François leChampi, la Petite Fadette. Mais, en revanche, tout cela n'était pas fait pour lui rendre le désir d'entreprendre à ce moment l'exécution d'un livre inspiré par des souvenirs douloureux, exécution qu'elle avait constamment ajournée depuis si longtemps.

Un incident, survenu peu d'années après, la décida peut-être définitivement à l'écrire. Nous voulons parler de la publication, en 1854, de la Biographie de George Sand par Eugène de Mirecourt, dont la Presse littéraire inséra d'abord quelques parties.

Chose vraiment bizarre, quinze ans auparavant, le même Eugène de Mirecourt avait

en vain tenté d'entrer en relations avec le célèbre écrivain, et cela par des lettres si extravagantes, que nous ne résistons pas au plaisir de les transcrire ici :

[Paris-Belleville], 28 mars 1840.

« Madame,

» Je prends la liberté de vous envoyer quelques nouvelles publiées dans une Revue de province, et que j'ai réunies tout exprès pour vous. Je vous prie de vouloir bien les juger sans trop de rigueur et de me pardonner si j'ose vou demander conseil et protection lorsque je vous suis inconnu; mais vous me pardonnerez de céder à l'impulsion de mon cœur.

» Je vous ai vue dernièrement à la représentation de Chatterton. Depuis trois ans j'ambitionnais cette joie sans l'avoir obtenue. Hélas ! Madame, que vous êtes belle ! Comme le génie brille sur votre front I

Combien vous êtes supérieure aux autres femmes! Je vous ai reconnue de suite, car bien souvent j'ai collé mes lèvres sur votre portrait; chaque nuit vous a vue revenir dans mes rêves; et d'ailleurs aurais-je pu me tromper à l'émotion que votre présence faisait naître en mon âme? Je vous aime, oh! oui, je vous aime avec délire!... Ange ou démon t (car vous êtes tout cela pour moi : ange, lorsque je vous lis, démon, lorsque la renommée m'apporte le nom de vos amants). Voulez-vous m'accorder une grâce? Je vous la demande à genoux.

» Dites-moi les lieux où je pourrai vous rencontrer, afin que je puisse vous admirer en silence. Peut-être un de vos regards tombera-t-il sur moi qui serai perdu dans la foule, sur moi que vous ne connaîtrez pas ; n'importe! Ce regard me fera du bien; il me communiquera quelques étincelles de votre beau génie. Reine de la littérature, vous soutiendrez dans la lice un pauvre auteur

inconnu, un pauvre fou qui vous aime; il s'abritera sous votre aile comme sous l'aile de Dieu ; vous serez sa providence, son ange tutélaire... Madame, vous devez être bonne et généreuse. Vous ne me refuserez pas!

» Daignez agréer les respectueux hommages de votre plus sincère admirateur.

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