EUGÈNE DE MIRECOURT
» Rue de Paris, 156 bis. — Belleville. » [Paris-Belleville] 11 avril 1840.
« Madame,
» Ma première lettre vous a blessée peutêtre, car vous ne l'avez pas jugée digne d'une réponse. Je serais bien malheureux s'il en était ainsi; j'aurais perdu, par mon imprudence, le seul espoir de bonheur qui me reste encore, la seule illusion que je craigne de voir s'envoler.
» Cette lettre que vous avez reçue, je vous l'ai écrite dans un de ces moments d'exalta-
DE « ELLE ET LUI ». 1o3
tion fiévreuse où l'on croit tout possible, parce que l'âme éprouve un tel besoin d'amour qu'elle réalise d'avance tous ses rêves.
» Pourtant, Madame, je vous demandais une grâce que vous auriez pu m'accorder; j'aurais été fidèle à l'adoration respectueuse que je vous promettais. En devenant ma noble protectrice, vous m'auriez soutenu dans la carrière ingrate de la littérature où, privé d'appui, je crains de succomber.
» Si vous avez cru que je vous parlais d'amour afin de vous intéresser davantage à mon avenir, veuillez abandonner cette persuasion, Madame ; je redoutais au contraire que ma hardiesse ne vous offensât et qu'elle ne fût un obstacle à votre bienveillance; mais c'était une impérieuse nécessité pour moi de vous dire que je vous aimais. Soyez bonne et généreuse, soyez indulgente, accordez-moi mon pardon.
» Daignez agréer, Madame, l'hommage de
mes sentiments respectueux et de mon entier dévouement.