Numéros dc^ 15 et 22 février lc
légitime déjà éveillée par les extraits de Sainte-Beuve. Mais il l'a tout aussitôt désappointée, en indiquant que des causes indépendantes de sa volonté, bien qu'étrangères aussi à celle de la famille de madame Sand, s'opposaient, quant à présent, à la publication de lettres si précieuses, et qu'il déclarait lui-même si utiles à divulguer, dans l'intérêt même de leur auteur1.
La publication des deux lettres qu'on va lire, et qui ont été séparées par les circonstances de la collection à laquelle elles appartiennent naturellement, ne rencontrait pas cette difficulté, et nous nous estimerions heureux si l'intérêt qu'elles pourront exciter avait pour effet de hâter la production au jour du reste de la collection. La mémoire de madame Sand a tout à gagner à des
1. Depuis l'apparition de ces lignes, celles de ce3 lettres qui n'avaient encore été citées ni par Sainte-Beuve lui-même ni par nous, ont été publiées dans la Revue de Paris des 15 novembre et 1er décembre 1896. s. l.
éclaircissements qui, ajoutant peu de chose à ce que l'on sait de faiblesses peu dissimulées, mettront en pleine lumière les côtés nobles et généreux de son caractère. Cette pleine lumière ainsi jetée sur la personne morale du grand romancier idéaliste contribuerait certainement beaucoup à rajeunir sa gloire. Qu'en outre on opère dans les soixante-dix volumes de ses œuvres un triage nécessaire, et l'on s'apercevra bien vite que George Sand n'a pas, autant qu'on pourrait le croire, perdu pour nous l'attrait qui charmait jadis nos grands-pères et grand'mères.
Nos deux lettres ont été retrouvées dans les papiers de madame Récamier ; elles paraissent lui avoir été données par Sainte- Beuve à l'époque même où elles ont été écrites, ou peu s'en faut. Sainte-Beuve avait été présenté dans le salon de l'Abbaye-aux- Bois par son ami Ampère ; il y était alors assidu. Son enthousiasme pour madame Récamier lui dictait les stances : Sur un por-
trait de Gérard, qui figurent dans ses Pensées d'août. Et « dans ce salon discret », où il goûtait en dilettante la satisfaction de découvrir, comme il le dit dans ses vers à madame Récamier :
Tout un bel art de vivre éclos autour de vous.
il apporta le contraste des confidences brûlantes qu'il se plaisait à recevoir au même moment de la jeune femme révoltée contre la vie.
Ce ne fut pas seulement, il est permis de le penser, un intérêt de curiosité qu'elles y inspirèrent. Madame Récamier, qui ne s'était jamais piquée de faire concurrence aux femmes écrivains et aux femmes artistes, avait pour elles, surtout quand elles étaient malheureuses, une source inépuisable de sympathie et de pitié. Et, quant à Chateaubriand, il reconnaissait en madame Sand une fille de son génie, une fille qu'il blâ-
maît do certaines erreurs, mais dont il était fier pourtant. Tout en reprochant à quelques-uns de ses ouvrages ce qu'il appelle, d'une belle et forte expression, « l'insulte à la rectitude de la vie », il lui témoigne, dans le dernier volume des Mémoires d'outretombe, l'admiration la plus chaleureuse qu'il ait accordée peut-être à aucun écrivain contemporain de sa vieillesse.
L'une de nos deux lettres, la seconde, est datée du 4 avril 1835. N'eussions-nous pas cette indication, il nous serait facile de déterminer par leur contenu l'époque à laquelle elles se placent. C'est le moment où madame Sand vient de briser définitivement, par une brusque fuite à Nohant, sa liaison deux fois rompue, deux fois renouée, avec Alfred de Musset K
Rien de plus célèbre que l'histoire de cette passion si violente et si malheureuse.
1. L'autographe de ces deux lettres est aujourd'hui entre nos mains. s. l.
Elle est, ainsi que l'a dit Sainte-Beuve, « entrée dans la poésie du siècle », avec la Confession d'un Enfant du siècle qui en est le récit à peine déguisé, avec la Nuit de mai et la Nuit de décembre de Musset, avec Jacques, Leone Leoni, et les Lettres d'un voyageur, de George Sand qu'elle a à des degrés divers inspirés. Elle est, hélas ! entrée aussi dans la psychologie du siècle, « comme un exemple unique et extraordinaire, a dit madame Arvède Barine, de ce que l'esprit romantique pouvait faire des êtres devenus sa proie ». Au mépris des promesses réciproques d'oubli et de pardon entre ceux qui avaient rêvé un jour « d'être comme ces amants immortels qui n'ont plus qu'un nom à eux deux », elle a donné lieu il y a quelque trente ans à un débat scandaleux autour d'une tombe à peine fermée. Un roman, que madame Sand eût mieux fait de ne pas publier alors, fut l'objet ou le prétexte d'inexcusables représailles.
Ceux qui veulent connaître en détail cet épisode cle la vie des deux grands romantiques n'ont plus heureusement à se reporter à ce triste débat. Faute des lettres même des personnages, lettres retenues dans les cartons, contre le vœu de George Sand, par un scrupule de la famille d'Alfred de Musset, il leur suffira de lire le chapitre consacré par madame Arvède Barine à l'épisode dont il s'agit, dans son livre paru l'année dernière sur Alfred de Musset. Les circonstances y sont racontées, les torts y sont répartis, les causes générales y sont recherchées avec une sûreté d'analyse, un souci de la vérité et une délicatesse de touche qui ne laissent presque rien à désirer.
Ici, nous avons seulement à rappeler que cette passion célèbre fut des deux parts, pendant les deux années qu'elle dura, une suite d'élans vers un idéal extraordinaire, et de lourdes rechutes dans une très vulgaire réalité ; que, meurtris et séparés plusieurs
fois par cette réalité cruelle, mais rejoints par un attrait impérieux, les deux amants en étaient arrivés à ne pouvoir se passer l'un de l'autre, tout en ne se retrouvant que pour se torturer mutuellement ; et que ce fut d'abord une délivrance pour tous deux, lorsque madame Sand, cédant aux conseils de ses amis et notamment de Sainte-Beuve, et profitant d'un instant de sang-froid, se déroba par la fuite à la fatalité qui l'enchaînait.
Cette impression première de délivrance ressort nettement des deux lettres qu'on trouvera ci-après. Mais sortir vainqueur d'un combat de ce genre, ce n'est pas en sortir sans atteinte profonde. Madame Arvède Barine, si équitable d'ordinaire, oppose, à tort, suivant nous, à la blessure incurable emportée par Musset le prompt rétablissement moral de son amie. « George Sand, dit-elle, eut une crise de foie ; après quoi elle en vint très vite à l'indifférence. »
Non, ce n'était pas avec indifférence que madame Sand envisageait l'évanouissement définitif du rêve qu'elle avait formé, alors qu'une première fois, désespérée et lasse de vivre, comme sa Lélia, elle avait cru rencontrer la personnification même du poète Stenio, déjà imaginé par elle. Après deux ans d'émotions violentes, qui l'avaient fait beaucoup souffrir, mais qui l'avaient fait vivre aussi, elle était retombée dans un vide insupportable, et, sans regretter le passé, mais sans pouvoir l'effacer de sa mémoire, elle appelait avec détresse le secours, le rayon de lumière, l'intérêt de cœur et d'esprit qui lui donneraient le courage de poursuivre sa vie, jetée hors des sentiers battus.
On la verra, dans ses lettres à Sainte- Beuve, abjurer, avec une bonne foi téméraire, le culte clans lequel elle avait placé ses espérances et qui les avait trompées, le culte de la passion, « seule loi de nous tous », comme dit Sainte-Beuve en parlant
de ses jeunes années et de ses jeunes compagnons de l'école romantique dans son étude sur Proudhon. Elle jette un regard d'envie sur l'existence d'abnégation et de sacrifices qui a sanctifié obscurément tant de femmes inférieures à elles par l'esprit. Dans une autre lettre de la même époque, adressée à M. Guéroult et qui a été imprimée, elle déclare que « sa vie de femme est désormais finie ».
Ce qui était vrai, du moins, c'est qu'une grande évolution allait s'opérer dans ses idées et ses inspirations d'écrivain. La même cause, qui avait en Musset ruiné l'énergie virile, la portait, elle, à cesser de « se considérer comme une chose libre, isolée, inutile aux autres », à chercher hors d'elle-même une doctrine commandant l'action « quelque thèse héroïque et grandiose pour laquelle tlle pût combattre et souffrir », comme le dit M. Renan dans son étude sur Lamennais. Les Lettres d'un voyageur nous la montrent*
en 1835 et 1836, avide de trouver ce principe de vie morale, dont elle ne peut plus se passer, hésitante et comme ballottée entre des influences diverses parmi lesquelles elle ne peut arrêter son choix : le mysticisme de Sainte-Beuve, mysticisme plus épicurien que chrétien dont elle se détache de plus en plus; les doctrines jacobines de Michel de Bourges, son avocat dans le procès en séparation contre son mari, lequel fit un instant diversion à ses agitations intérieures ; le néo-christianisme de Lamennais.
Pendant quelque temps, elle demanda à à ce dernier de la reporter, sinon vers la foi de sa jeunesse, du moins vers les espérances consolantes, les préceptes fraternels, la poésie du christianisme. C'est alors qu'elle refait son roman de Lélia, dont l'héroïne ne meurt plus assassinée par Magnus, le prêtre fou de désirs inassouvis, mais se relève et devient une espèce de Vicaire savoyard ; qu'elle compose les Lettres à Marcie, qui sont écrites
dans un si beau langage, et ce curieux roman de Spiridion, roman sans amour et sans femmes, qui se déroule tout enlier sous les voûtes d'un monastère. Mais où elle cherchait un abbé de Saint-Cyran, elle avait trouvé un Savonarole. On peut se demander comment elle réussit à pénétrer dans l'intimité morale de ce sévère tribun, qui professait pour les femmes un si superbe mépris, marqué presque à chaque page de ses écrits familiers, elle qui se reconnaissait avec sa bonne foi ordinaire « excessivement femme par l'ignorance, l'inconséquence des idées, le défaut absolu de logique, le manque de précision et de suite » , et il est facile de comprendre qu'elle n'ait pu s'y fixer.
La doctrine du Lamennais des Paroles d'un croyant et du Livre du peuple n'était plus, comme l'a très bien fait remarquer Proudhon, que celle de Rousseau. Croyant marcher avec le premier vers un christianisme transformé
et perfectionné, madame Sand en revenait seulement au maître qui avait illuminé ses méditations de jeune fille. Elle ne satisfaisait pas ses aspirations récentes; la tournure d'esprit sombre et agressive du prêtre dissident ne laissait aucune place autour de lui aux espérances consolantes et aux rêves promettant à bref délai un idéal de fraternité et d'amour, qu'il fallait travailler à réaliser par l'amour.
M. Pierre Leroux fut le guide spirituel nouveau, moins ondoyant que Sainte-Beuve, plus ami des femmes et plus optimiste que Lamennais, ou, comme dit madame Sand « le sauveur » qui lui fit entrevoir ces espoirs, ces chimères, cet aliment et cet encouragement à son besoin d'agir et d'aimer. Et c'est ainsi que l'évolution commencée, pour madame Sand, par l'écroulement de la passion la plus vive qu'elle ait jamais ressentie, aboutit à son entrée dans une école socialiste, spiritualiste et mystique, fort différente
à tous égards de nos écoles socialistes contemporaines.
On ne saurait étudier l'œuvre et le talent de George Sand sans rattacher aux différentes circonstances et influences de sa vie les différentes séries de ses écrits. Ceux-ci rendent surtout les impressions successives qui peuvent affecter une âme de femme enthousiaste, mobile, et, entre toutes ses admirables facultés, douée d'une aptitude extraordinaire à traduire ce qu'elle éprouvait. Les critiques qui auront à parler d'elle ne devront jamais, croyons-nous, perdre de vue cette définition qu'elle a donnée d'ellemême, comme écrivain, dans une de ses lettres à M. Alexandre Dumas fils : « Une eau de source qui coule sans trop savoir ce qu'elle pourra refléter en s'arrêtant. »