‹ La véritable question romaine, réponse à Edmond AboutChapitre 3 sur 11 · A L'EDITEUR · texte numérisé non relu

A L'EDITEUR

Monsieur,

Après vous avoir envoyé mon manuscrit, j'ai hésité, vous le savez, à en autoriser le tirage.

j'avais lu, en effet, depuis que j'ai écrit, les belles paroles de Mgr d'Orléans :

« Je ne puis m'empêcher d'être vraiment surpris et attristé, en entendant tout ce que d'honnêtes gens, et même de bons chrétiens, se permettent de dire, entre eux et tout haut, sur le Saint-Siège depuis qu'il est malheureux. Je m'étonne, en voyant combien il s'en rencontre qui se laissent aller à ce triste entraînement , et profitent de cetle occasion pour exposer avec une confiante assurance leur pensée sur les améliorations possibles dans les Etals pontificaux, dans l'administration civile, financière, politique, dans les bureaux des chancelleries romaines, etc., etc. Pour moi , quand j'aurais eu jamais l'inspiration d'une pensée et d'un conseil , sur quoi que ce soit , à confier à l'oreille de celui qui me nomme son frère dans Tépiscopat de Jésus-Christ, et que je nomme mon père dans la hiérarchie sacrée, j'éprouverais une répugnance instinctive et invincible à rien lui dire de pareil en un tel moment.

«Messieurs, que ce soit là notre ligne de conduite à tous : soyons fidèles à cette grande loi du respect pour la plus sainte et la plus haute autorité qui soit sur la terre. Si nous ne savons, si nous ne pouvons pas combattre pour elle, sachons nous taire et prier... »

Mais il m'a semblé , pourtant, que si j'avais parlé, moi aussi, d'améliorations et de réformes dans ee travail, je l'ai fait sans m'écarter de la grande loi du respect. Il m'a paru que cette brochure écrite pour combattre un livre hostile au Saint-Siège, et capable de répandre et de vulgariser beaucoup d'idées erronées, n'était pas du nombre de celles que l'amour filial envers le souverain Pontife devait réprouver. En un mot, j'ai cru que j'étais ici l'un des tenants de la bonne cause et que si j'avais à dire quelques vérités utiles, le temps présent n'est pas celui dans lequel je dois me taire. Beaucoup d'autres parlent de Rome , sans connaître ce dont ils parlent. Il n'en est pas ainsi pour moi, et parce que le séjour de la ville éternelle m'a laissé les plus doux et les plus précieux souvenirs, je n'ai pu voir sans regret comment à propos de réformes ou d'améliorations à introduire dans l'organisation sociale — quel État européen n'en a pas besoin? — on agitait étourdiment les questions les plus graves et les plus hautes.

J'ai, de nouveau, mûrement réfléchi. Je ne m'oppose plus au tirage et à la mise en vente.

Veuillez agréer, monsieur, l'assurance de ma parfaite considération ,

Horoy.

Canly, près Compiègn.i (Oise\ janvier 1860.

Lo tirage de notre brochure était entièrement terminé lorsque le Moniteur a publié la lettre suivante de l'Empereur au Souverain Pontife :

« Très Saint-Père ,

« La lettre que Votre Sainteté a bien voulu m'écrire le « 2 décembre m'a vivement touché , et je répondrai avec «. une entière franchise à l'appel fait à ma loyauté.

« Une de mes plus vives préoccupations , pendant « comme après la guerre, a été la situation des Etats de « l'Eglise, et certes, parmi les raisons puissantes qui m'ont « engagé à faire si promptement la paix, il faut compter la « crainte de voir la révolution prendre tous les jours de « plus grandes proportions. Les faits ont une logique inexo- « rable, et malgré mon dévouement au Saint-Siège, malgré « la présence de mes troupes à Rome, je ne pouvais « échapper à une certaine solidarité avec les effets du mouce vement national provoqué en Italie par la lutte contre « l'Autriche.

« La paix une fois conclue , je m'empressai d'écrire à « Votre Sainteté pour lui soumettre les idées les plus pro- « près, selon moi, à amener la pacification des Romagnes , « et je crois encore que si, dès cette époque, Votre Sainteté « eût consenti à une séparation administrative de ces pro- « vinces, et à la nomination d'un gouverneur laïque, elles « seraient rentrées sous son autorité. Malheureusement, « cela n'a pas eu lieu , et je me suis trouvé impuissant à « arrêter l'établissement du nouveau régime. Mes efforts « n'ont abouti qu'à empêcher l'insurrection de s'étendre, « et la démission de Garibaldi a préservé les marches d'Àn- « cône d'une invasion certaine.

« Aujourd'hui le Congrès va se réunir. Les puissances ne « sauraient méconnaître les droits incontestables du Saint- « Siège sur les Légations : néanmoins , il est probable « qu'elles seront d'avis de ne pas recourir à la violence pour « les soumettre. Car, si cette soumission était obtenue à « l'aide de forces étrangères, il faudrait encore occuper les « Légations militairement pendant longtemps. Cette occupa- « lion entretiendrait les haines et les rancunes d'une grande « portion du peuple italien, comme la jalousie des grandes « puissances: ce serait donc perpétuer un état d'irritation, « de malaise et de crainte.

(( Que reste-t-il donc à faire? car enfin cette incertitude a ne peut pas durer toujours. Après un examen sérieux « des difficultés et des dangers que présentaient les di- « verses combinaisons, je le dis avec un regret sincère, et, « quelque pénible que soit la solution, ce qui me paraîtrait « le plus conforme aux véritables intérêts du Saint-Siège, « ce serait de faire le sacrifice des provinces révoltées. Si « le Saint-Père, pour le repos de l'Europe, renonçait à ces « provinces qui, depuis cinquante ans, suscitent tant d'em- « barras à son gouvernement, et qu'en échange il deman- « dàt aux puissances de lui garantir la possession du reste, « je ne doute pas- du retour immédiat de l'ordre. Alors le « Saint-Père assurerait à l'Italie reconnaissante la paix pen- « dant de longues années et au Saint-Siège la possession « paisible des Etats de l'Eglise.

« Votre Sainteté, j'aime à le croire, ne se méprendra pas « sur les sentiments qui m'animent ; elle comprendra « la difficulté de ma situation ; elle interprétera avec bien- « veillance la franchise de mon langage, en se souvenant « de tout ce que j'ai fait pour la religion catholique et pour « son auguste chef.

» J'ai exprimé sans réserve toute ma pensée, et je l'ai « cru indispensable avant le Congrès. Mais je prie Votre « Sainteté, quelle que soit sa décision, de croire qu'elle ne « changera en rien la ligne de conduite que j'ai toujours « tenue à son égard.

« En remerciant Votre Sainteté de la bénédiction aposto- « lique qu'elle a envoyée à l'Impératrice, au Prince Impérial a et à moi, je lui renouvelle l'assurance de ma profonde « vénération.

« De Votre Sainteté ,

a Votre dévot Fils ,

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