DERNIÈRE AUDIENCE
Mercredi 23 février 1898.
Emile Zola, le plus grand écrivain français de l’époque, vient d’être, tout à l’heure, condamné à un an de prison ; Perrenx, le gérant de L’Aurore, son complice, par la publicité de l’écrit, à quatre mois de la même peine.
On s"y attendait. Les pronostics ne portaient que sur le montant de la condamnation, les uns tenant pour un trimestre, les autres pour un semestre. Toutefois si les réfléchis ne s’associaient pas à l’optimisme des quelques naïfs rêvant l’acquittement, ils n’allaient pas, non plus, jusqu’à supposer qu’on honorât M. Zola du maximum.
On l’a fait, c’est bien. On a souhaité, sans doute, proportionner le châtiment au talent du romancier, et dans l’impuissance à réaliser telle ambition, trop haute, on a fait du moins ce qu’on a pu...
Mais ce que nul ne pouvait prévoir, c'était la physionomie de l’audience, en sa dernière partie du moins.
Hier, déjà, un incident assez caractéristique s'était produit. Lors de l’ovation faite à Labori par presque tous ses confrères et une partie du public, M. de Niessen, officier au 2€ tirailleurs algériens, après avoir donné ordre à la garde d’expulser un israëlite dont l’enthousiasme lui déplaisait, était monté sur un banc pour provoquer les avocats et intimer à l’auditoire (dont plusieurs dames) l’ordre de se taire, en des termes que L’Aurore nous a redits ce matin :
— Si quelqu’un applaudit encore ce Labori, ce n’est pas ma main que je lui applique sur la figure, c’est mon sabre que je lui passe à travers du corps.
Ceci dans le prétoire même, c’est-à-dire dans l’enceinte des lois.
Hé! bien qu’on multiplie ce fait par dix, par vingt, par cent, et l’on aura le diapason exact des conditions dans lesquelles le verdict a été rendu.
Les débuts de la séance avaient été calmes, l’enclos du public debout était à demi plein, les banquettes réservées n’étaient pas garnies.…
Quand vers cinq heures tout cela changea.
Brusquement, le fond de la salle s’était rempli, et la salle elle-même regorgeait. C’étaient des officiers en civil, le chapeau juché au bout
de fortes cannes, très excités, le ton arrogant. Ils prirent possession de la salle.
C'était à une reprise d’audience : Georges Clemenceau allait parler. La modération de ses paroles et de son accent ne prétaient que peu au scandale. Cependant, de violentes interruptions, des injures se produisirent.
M. Van Cassel, par contre, peu habitué à de pareilles fortunes, fut acclamé, lors de sa réplique, en tant qu’accusateur. M€ Labori, enroué, donnant le suprême effort de sa voix, de sa volonté, d’une éloquence qui souleva jusqu'aux bravos de Déroulède, fut hué, menacé.
Parallèlement à la température, les fureurs montaient, les invectives emplissaient l’air. Les officiers en uniforme, sous la jaune clarté du gaz, parmi la buée de tant d’haleines confondues, debout sur les bancs, les poings en l’air, vociféraient des imprécations.
Jamais spectacle ne donna idée de celui-là, en un tel lieu.
Mais les insultes se changèrent en cris d’allégresse dès que, très pâle, d’une voix étranglée, le chef du jury eut prononcé les deux oui livrant les accusés aux magistrats. Et la joie se transforma en délire quand ceux-ci revinrent avec l’arrêt que l’on sait.
Des trépignements, des cris, des rires ; au dehors, en écho, une foule — je ne dis pas un peuple — qui hurle à la mort... et dans le prétoire, une poignée d'hommes, les yeux flambants, tragiquement blêmes, se jetant aux bras les uns des autres, dans une étreinte qui était comme un serment.
Voilà ce qui a été, voilà ce que j'ai vu...