IMPRESSIONS D'AUDIENCE
PREMIÈRE AUDIENCE 7 février 1898.
… M. Mouquin vient de faire déblayer le quai. M. Zola paraît en compagnie de son avocat. La voix nasillarde du romancier crie au cocher : ‘‘ rue de Bourgogne! *”” La portière claque. Une rumeur d’orage gronde au loin :
— À bas Zola! A bas Zola!
Par la portière, j’entrevois un geste effaré. Un ouvrier en tenue de travail s’avance vers la voiture et crie :
— On ne lui veut pas la mort... Cet homme-là ne mérite que le mépris!
Cependant le coupé file, gagne le pont Saint-Michel. À bas Zola! A bas Zola! trois cents personnes galopent en criant derrière la voiture. Dans la rue Saint-André-des-Arts, le cocher fouette son cheval à grands coups enragés. Les manifestants ne se lassent pas : ‘“ À bas Zola! À bas Zola! ”’ Le cri court et se répercute toujours, toujours.
Rue de Buci, au coin du carrefour, il faut stopper. Les manifestants entourent la voiture et leur chœur implacable rugit : ‘* A bas Zola! À bas Zola! *”” Des poings se tendent vers les portières. Cette foule, visiblement, s'énerve... Enfin la voiture repart et gagne, en suivant à toute vitesse la rue Jacob, la longue rue de l’Université, somnolente, déserte. Rue de Bourgogne, M€ Labori descend. L’écrivain demeure seul. Par la glace relevée une fois encore, j’aperçois
son visage blême et contracté, ses yeux pleins d’une rêverie morne. Paris vient de le huer et de son premier contact avec la justice, la presse et la rue, il garde une stupeur effrayée comme si, rejeté, au fond de sa voiture, il entendait encore vibrer autour de lui les menaces des passants lancés à sa poursuite :
— À bas Zola!