LETTRES AU GÉNÉRAL DE GALLIFFET ET A M. WALDECK-ROUSSEAU
Mercredi, le procès que M. Ernest Judet m'a intenté en dénonciation calomnieuse, doit être plaidé à la neuvième chambre. Et, à la veille de ce procès, je crois nécessaire de publier la lettre que j’ai écrite au général de Galliffet, les deux lettres de lui que j’ai reçues : en réponse, et enfin la lettre que je viens d’adresser à M. Waldeck- Rousseau.
A Monsieur le général de Galliffet, ministre de la Guerre.
Monsieur le Ministre,
J'ai l’honneur de porter à votre connaissance les faits suivants :
Un rédacteur du Petit Journal, M. Ernest Judet, au moment où je devais comparaître devant le jury de Versailles, a publié deux articles diffamatoires contre la mémoire de mon père, dans lesquels il a cité de prétendues lettres du colonel Combe, où mon père, lieutenant à la Légion étrangère, et se trouvant en Algérie (1832), était violemment accusé d’avoir détourné une somme, faisant partie de la caisse du régiment.
Le 3 août 1898, j'ai argué ces lettres de faux et dénoncé M. Ernest Judet comme ayant fait usage de faux. Le juge d'instruction, M. Flory, chargé d’instruire cette affaire, a rendu une ordonnance par laquelle il a déclaré qu’il n’y avait pas lieu de poursuivre, les lettres lui sem-
blant être authentiques. Et M. Ernest Judet, s’appuyant alors sur cette ordonnance, m'a poursuivi en dénonciation calomnieuse, affaire encore pendante aujourd’hui.
Je me permets donc, monsieur le Ministre, de m'adresser à vous, pour que vous me donniez les moyens de défendre la mémoire de mon père, en me défendant moi-même. Et j’atiire votre aitention sur le cas très grave que soulève la question, au point de vue général de l’honneur militaire dont vous avez la garde.
Admettons un instant que les lettres du colonel Combe soient authentiques, ou du moins qu'elles n’aient pas été forgées de ioutes pièces. Il est certain dès lors qu’elles ont été volées aux archives du ministère de la guerre et remises à M. Ernest Judet, pour l’usage difjamatoire qu’il en a fait. Vous n’ignorez pas que les dossiers secrets des officiers sont sacrés, qu’on ne les communique même pas aux familles, qu’il y a là un pacte de silence, qu’on ne peut rompre, sans que toute sécurité soit détruite dans le commandement. Et, devant ce détournement de pièces qui aurait eu lieu pour servir la plus basse vengeance, je vous demande formellement une enquête. Il faut qu’on sache comment et par qui le dossier secret d’un officier a pu être volé au ministère de la guerre et porté à un journal, pour qu’il en fasse une arme ignoble et lâche, dans une querelle politique.
Toujours dans le cas où ce dossier existerait, je vous demande, en outre, monsieur le Ministre, qu’il me soit immédiatement communiqué. Il serait vraiment monstrueux qu’on l’ait ouvert pour un adversaire sans scrupule et qu’on le referme pour mot, qu’on en refuse la communication au fils de l’homme, mort il y a plus d’un demi-siècle, dont on a violé la sépulture. Puis, un dossier n’est pas fait seulement de deux lettres accusatrices. Mon père n’a subi aucune condamnation. Il y aurait donc eu non-lieu ; et, dans ce cas. n’ai-je pas le droit de connaître toute l’enquête qui aurait abouti à ce non-ueu? Comment l’accusation est produite à grand fracas, et l’on me refuserait la défense, on enfouirait de nouveau le dossier, sous le prétexte qu’il est secret, que personne, pas même moi, ne peut le connaître! Un pareil Jésuitisme est impossible, il faut que le dossier me soit remis tout entier, s’il est vrai qu’il y a un dossier.
Moi, je le nie encore, et j'ai donc l’honneur, monsieur le Ministre, de formuler nettement ma demande. Dans le cas où existerait le dossier dont Le Petit Journal a publié deux pièces, je vous prie de m’autoriser le plus tôt possible à en prendre l’entière connaissance. Et s’il s’agit d’une exception, si lu question ne peut être tranchée par vous, veuillez la soumettre au conseil des ministres. Il ne s’agit pas seulement pour moi d'apporter des faits nouveaux au tribunal qui doit me juger sur le délit de dénonciation calomnieuse. J'ai suriout le devoir sacré de défendre la mémoire de mon père, salie bassement pour éviter le bagne à une bande de menteurs et de faussaires.
Veuillez, monsieur le Ministre, agréer l’assurance de ma haute
considération.
EMILE ZorA,.
Paris, 9 décembre 1899.