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UNE NOUVELLE IGNOMINIE

Mon intention formelle était de me taire jusqu’au nouveau procès qui doit se juger à Versailles. Je trouvais cela correct; et, d’ailleurs, ce que j'ai à dire maintenant, je me réserve de le dire à mes juges.

Mais, dans la guerre au couteau qui m'est faite pour ma grande faute d’avoir simplement voulu la vérité et la justice, il vient de se commettre une nouvelle ignominie, qui soulève ma conscience d’un tel cri d’indignation, que j'ai besoin de le jeter, ce cri, à tous les honnêtes gens de France et du monde entier.

On se rappelle, lors du premier procès. le choix long et pénible que le ministre de la guerre avait fait, parmi les sept à huit cents lignes de ma ‘* Lettre au Président de la Fépublique *”, des quinze lignes qu'il s'agissait de déférer à la cour d’assises, sans courir le risque redouté d'explications franches et de pleine lumière. La preuve, la terrible preuve, telle était l’épouvante; et le problème à résoudre était de m’empêcher de faire la preuve, malgré la loi formelle, tout en gardant du délit l’indispensable pour obtenir une condamnation. Le petit jeu consistait à se mettre à l’abri derrière un article qui ne permet la preuve que des faits relevés dans l’assignation. De là, les quinze lignes extraites avec soin, de façon à limiter mon droit, à m'empêcher de prouver, par exemple, l’illégalité certaine qui a fait de la condamnation de Dreyfus

la plus monstrueuse des iniquités. Et cette hypocrisie flagrante dans les poursuites, cette basse procédure de jésuitisme et d’obscurité avait indigné déjà ious les esprits justes.

Eh bien! pour le second procès, la manœuvre est plus honteuse, plus abominable encore. Car il paraît que le premier travail d’élimination avait été fait d’une façon trop honnête. On avait accepté trop de mots, trop de lignes de ma Lettre; on avait, sans le vouloir, laissé des portes par lesquelles pouvait pénétrer l’éblouissante lumière de la vérité ; et quel désastre, si la question des pièces secrètes avait pu être posée à ceriains témoins, qui en auraient affirmé la communication au conseil de guerre de 94, en dehors de l’accusé et de la défense! Nos adversaires doivent en frissonner, depuis qu’ils ont lu, dans le rapport de M. le conseiller Chambareaud, la façon dont nous aurions dû nous y prendre pour user de notre droit, qui était, en nous appuyant sur les termes de l’assignation eux-mêmes, de prouver l’innocence de Dreyfus, comme nous avons prouvé la culpabilité d’Esterhazy.

Effroyable péril! Puisqu’on nous poursuivait de nouveau, nous allions donc user de ce droit. C’était l’illégalité constatée, la revision certaine, cette revision que la Cour de cassation attend. Et que faire pour reculer encore, pour échapper à cette menace de lumière, pour nous garroiter davantage, de façon à nous frapper en toute sécurité, sans nous permettre un mouvement? Oh! c’est bien simple: rogner encore, ne garder de mes quinze lignes que trois lignes, ne prendre de mes six colonnes d’accusations que ce membre de phrase: ‘ Un conseil de guerre vient par ordre d”? oser acquitter un Esterhazy, soufflet suprême à toute vérité, à toute Justice ?

Oui, ils en sont euidie jusque- -là, à cette manœuvre indigne d'isoler quelques mots: et tout cela pour m'’attendre à ce guet-apens. où ils espèrent m’étrangler, sans que je puisse jeter un cri. Eh bien! je dis que ces façons d’appeler les gens en justice ressemblent fort à des assassinais. On ne commence pas par bâillonner les gens, lorsqu'on les convoque pour se défendre. Je dénonce à la France, je dénonce à l’univers civilisé ceite ignominie nouvelle, l’aveu et la reculade qui s’étalent cyniquement dans le choix des trois lignes de la nouvelle assignation, extraites des quinze lignes de la première. Pourquoi donc n’en avoir gardé que trbis, si ce n’est dans la terreur de voir les autres me permettre de faire la preuve de ma droiture et de ma bonne foi? Et J'ajouie que de telles manières d’agir, plus tard, quand l’histoire les dira, soulèveront l’exécration du monde entier.

Alors, maintenant, les voilà bien tranquilles. Ils rient et se frottent les mains. Grand merci à M. le conseiller Chambareaud, qui les a prévenus ! Büillonnés et garrottés, les accusés et leurs défenseurs ! Plus moyen de parler de Dreyfus, de son innocence, de l’effroyable illégalité dont il est la victime! La Cour de cassation peut attendre, la revision du procès n’est pas pour dernain. Et ils exultent !

Moi, à leur place, je ne serais pas si rassuré. Trois lignes, c’est encore beaucoup. Je dirai même que c’est trop. Qui sait, dans ces trois lignes, s’il ne va pas brusquement se déclarer une fenêtre, laissant passer le libre soleil ? ‘* Un Esterhazy *’ me semble menaçant. Et puis, que dites-vous de ‘‘ soufflet suprême à toute vérité, à toute justice? ” Est-ce que cela ne contient pas aussi bien l’affaire Dreyfus que l’affaire

Esterhazy? Décidément, s’il y a un troisième procès, ce qui est fort possible, il faudra s’en tenir à une seule ligne; et encore un seul mot serait d’un choix plus prudent.

Ainsi, voilà toute la louche invention que ces gens ont trouvé pour arrêter la vérité en marche. Et, du coup, ils s’imaginent peut-être nous avoir anéantis, nous avoir fermé la bouche à jamais. Ils sont fous, les furies galopent désormais derrière eux et leur soufflent la démence. Mesurez donc le chemin que la vérité a fait en quelques semaines. La vérité! mais rien ne peut la vaincre; elle est l’indomptable, l’inexpugnable, elle sortira davantage du silence même où l’on cherche à nous murer ! Mais, si l’on me condamne, elle renaîtra plus large et plus. farouche de l’abomination même de la peine dont on me frappera ! Mais, derrière moi, si l’on me supprime, elle soulèvera les pavés, elle fera pousser de chacun d’eux un vengeur du droit opprimé, souffleté! Mais si ce n’est demain, dans un mois, dans un an, dans dix ans, elle clouera au poteau d’infamie tous ceux qui ont travaillé pour le mensonge et la violence, contre la vérité et la justice !

Ah ! les pauvres gens, quelle nausée, quel dégoût ! Et dire qu’ils sont là un tas à se salir les mains pour envoyer en prison un homme qui n’a rêvé que d’humanité et d’équité.

EMILE ZoOLA, L’Aurore, 14 avril 1898.

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