‹ La vérité en marcheChapitre 37 sur 42 · GALLIFFET · texte numérisé non relu

GALLIFFET

À Monsieur Waldeck-Rousseau, ministre de l’intérieur, président du conseil des ministres.

Monsieur le Président.

Je me permets de vous soumettre les documents ci-joints :

La copie d’une lettre que j’ai eu l’honneur d’adresser au général de Galliffet, ministre de la guerre.

Les copies des deux réponses que le général de Galliffet a bien voulu me faire.

Ces documents vous permettront de vous mettre au courant de la question. Elle est très simple. Mon père aurait un dossier administratif au ministère de la guerre, comme ayant servi, à titre de lieutenant, dans la Légion étrangère en 1832. Deux pièces de ce dossier, deux lettres du colonel Combes, auraient été volées et remises à M. Ernest Judet, rédacteur du Petit Journal, qui les a rendues publiques, dans un but diffamatoire. Pour défendre la mémoire de mon père, je n’ai donc eu d’autre moyen que de remonter aux sources, en demandant la communication du dossier tout entier s’il existe. Et, à cela, le général de Galliffet me répond que ce dossier ne peut pas m'être communiqué, parce que ** les dossiers personnels des officiers déposés dans les archives du minis-

tère de la guerre sont des dossiers secrets, constitués uniquement en vue de besoins administratifs ?”.

Ceïte réponse me ferait sourire si Je n'avais pas le cœur si atrocement serré. Naturellement, les dossiers secrets sont secrets, et si j'ai demandé que le dossier secret de mon père me fût communiqué, c’est justement parce qu’il n’est plus secret, qu’il a été lâchement, bassement communiqué en partie à un journal, pour la plus immonde des besognes. On l’a communiqué à un adversaire, et on ne me le communiquerait pas à moi, le fils de l’homme diffamé! On a fait publier des lettres d’accusation, et on ne me fournirait pas la défense que les autres pièces du dossier doivent contenir !

Nous sommes ici dans l’exception, et dans une exception cruelle, où J'espère avoir pour mot tous les honnêtes gens. Sans doute, je ne demanderais pas à connaître un dossier secret, puisqu'il est entendu qu’on ne le communique pas. Mais je demande à connaître le dossier de mon père, qu’un crime prévu par la loi a rendu public, et qui doit dès lors être remis dans mes mains, par simple justice, sans que j'aie à parler de générosité.

Or, monsieur le président, je crois savoir que, parfois, dans des occasions graves, les dossiers personnels de certains officiers ont été remis soit au président du conseil des ministres, soit au Président de la République. Et je vous demande donc de bien vouloir porter devant le conseil des ministres, que vous présidez, la question de la communication que j'ai sollicitée et que le général de Galliffet a cru devoir me refuser, en se basant sur l'usage. Il ne saurait se blesser que j’en appelle au gouvernement tout entier, dans un cas où il ne cherche évidemment qu’à couvrir sa responsabilité. À situation exceptionnelle il y a toujours lieu de donner une solution exceptionnelle. Et c’est pourquoi je fais appel au conseil des ministres et au Président de la République lui-même leur demandant de trancher la question en toute dignité et en toute justice. Il est impossible qu’une assemblée d’esprits sages et probes, refuse au fils le moyen de défendre la mémoire de son père, dans les conditions spéciales où le cas se pose.

Et veuillez remarquer, monsieur le président, combien j'ai raison d’insister, après la seconde lettre du général de Galliffet, dans laquelle il reconnaît que la communication criminelle d’une pièce d’un dossier secret n’a pu être faite que par un officier, employé au ministère de la guerre, mort aujourd’hui, que, seule, la pudeur l’empêche de nommer. Cet officier est le colonel Henry. Et, dès lors, comment ne pas se dire que ‘‘ la première lettre du colonel Combes ””, qui n’est point au dossier, qui n'existe donc pas, est un faux? Et comment ne pas soupçonner que ‘* la seconde lettre *”, en passant par les mains d’un faussaire notoire, a dà s’y défigurer? Pour tout esprit loyal, la communication entière du dossier au fils du diffamé s’impose à la veille du procès que le complice du faussaire ose lui intenter, en traitant de dénonciation calomnieuse, le juste effort de faire un peu de lumière dans ces honteuses ténèbres.

Veuillez agréez, monsieur le président, l’assurance de ma haute considération.

Paris, 16 décembre 1899.

EMILE ZorA.

J'attends la réponse de M. Waldeck-Rousseau, président du eonseil des ministres.

EMILE ZOLA, L’Aurore, 19 décembre 1899.

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