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Auteurs et Editeurs
Avant de traiter à mon tour la question si intéres- «sante soulevée par le procès que M. Paul Bourget avait intenté à son éditeur, M. Lemerre, j’ai voulu attendre que le tribunal se fût prononcé. Il ne me plaisait pas de pouvoir être, un instant, accusé d’avoir voulu peser sur la décision des juges. Mais, maintenant que M. Lemerre a perdu sa cause, me voici libre, j’en puis parler en toute sérénité.
Et d’ailleurs, ce n’est pas tant la querelle personnelle; entre M. Bourget et M. Lemerre, qui m'intéresse que le cas général qu’elle pose des rapports entre les auteurs et les éditeurs. La question s’élargit, elle s’étend de l’individu à la communauté, il devient utile de la résumer et d’en tirer la leçon, qui touche aux intérêts de tous les écrivains.
Peut-être mes quatre années de présidence à la Société . des Gens de lettres me donnent-elles quelque compétence sur la matière. Et, du reste, je me trouve bien à l’aise - pour dire mon entière pensée, car je suis depuis bientôt
vingt-cinq ans l’ami tendre et inébranlable de mon éditeur, auquel, pendant ce quart de siècle, je n’ai jamais demandé un compte.
Pour comprendre, il faudrait d’abord remonter au déluge, dire comment les premiers éditeurs ont ouvert boutique, se sont installés marchands de littérature. Je n’ai, ici, ni le temps ni la place de faire une pareille étude. Mais, en gros, on s’explique très bien qu’à une époque où la propriété littéraire n’était pas une propriété, le prix vénal d’un manuscrit se trouvait être d’une appréciation particulièrement difficile. Toutes les lacunes de la loi, toutes les pirateries possibles, rendaient le métier d’éditeur incertain, une guerre souvent de pirate a pirate. Et il faut ajouter que, selon l’esprit du temps, la littérature n’étant pas une profession, un état qui dût faire vivre son homme, mais une récréation intellectuelle, une floraison de hasard et de luxe, l’éditeur ne pouvait être un commerçant comme un autre, spéculant sur une marchandise cotée, pouvant rémunérer le producteur selon des règles fixes. Il cueiïllait ses fleurs au hasard, quitte à se tromper, et il s’étonnait toujours un peu qu’on voulût lui faire payer les églantines des haies et les coquelicots des blés.
De là, le jeu fatal. Un manuscrit ne vaut pas dix sous ou vaut peut-être cent mille francs. Qui le sait jamais? Longtemps l'éditeur, se fiant à son flair, a donné d’un manuscrit une somme ferme, pour la vie, de sorte qu'il y avait quand même un volé, lui ou l’auteur. Puis, lorsque l’idée est venue de payer à l’auteur un droit fixe par exemplaire, des complications sans nombre sont nées de la difficulté du contrôle. Et toujours est restée à la base cette pensée que le métier d’éditeur n’est pas un métier comme un autre, que l’éditeur court des risques particuliers, qu'il opère sur une marchandise qui,. même de nos jours, en est à peine une. Il s’obstine à se croire le bienfaiteur de l’écrivain, tandis que celui-ci l’accuse de vivre de lui, de s’enrichir du meilleur de son cerveau. Et, alors, s’éternise la longue guerre, on échange des coups: de canne dans les arrière-boutiques, Balzac entame £es grands procès, les gros mots d’ingrat et de:
voleur volent par-dessus les comptoirs. C’est la haine séculaire de deux races ennemies.
Certes, les choses ont bien changé, toutes les grandes maisons d'édition de Paris ont maintenant des rapports d’une entière correction commerciale avec leurs auteurs, basés sur une entente de plus en plus nette de la propriété littéraire. Le lointain atavisme de guerre, la continuelle suspicion, née de la difficulté du contrôle, disparaît, devant la parfaite tenue des livres, les opérations au grand .jour de ces maisons, qui vendent des volumes comme d’autres vendent des soieries et des dentelles. Et, cependant, l’ancienne façon de comprendre le métier d’éditeur a persisté, puisque voici M. Bourget qui se querelle avec M. Lemerre, puisque voici un procès qui nous révèle les agissements les plus singuliers, tout un cas curieux et typique. Ajoutez que cet éditeur n’est point négligeable, comme tant d’autres qui opèrent dans l’ombre, qu’il a tenu une place importante dans le mouvement des publications contemporaines, qu'il a été en somme une figure et qu’il a joué un rôle.
Ce serait, en vérité, une figure bien intéressante à peindre que celle de M. Lemerre, sincèrement, sans parti pris de dénigrement ni d’éloges. J’ignore s’il avait reçu une instruction et une éducation solides, je ne l’ai rencontré que deux ou trois fois dans ma vie; mais, à chaque rencontre, il m’a paru plus violent qu'instruit et plus content de lui-même que bien élevé. Il est inutile, d’ailleurs, d’être un esprit très lettré pour être un bon éditeur. Je crois même que l’instinct suffit, j'entends l’instinct du livre qui se vendra, de [? opération qui décidera à la longue de la prospérité ‘d’une maison. Et il est très certain que M. Lemerre a fait preuve d’un flair prodigieux, en réalisant une fortune dans des conditions où il semblait que tout autre se serait ruiné. Il faut le revoir, au début, dans la petite boutique du passage Choiseul. n’éditant que quelques volumes de poëtes qui paraissaient invendables. Pourtant, sa puissance est partie de là, de ces poëtes qui payaient leurs éditions et dont il n’arrivait pas à écouler les livres.
C’est que M. Lemerre ne doutait pas de lui, était bruyant, envahissant, débordant à ses heures d’une rude
bonhomie pour ceux qui allaient lui apporter la fortune. Il marcha à son étoile ainsi que tous les instinctifs, il ouvrit une sorte de cénacle dans son arrière-boutique, comme on s’imagine qu'il en existait, jadis, chez les libraires du Palais. Et les poëtes affluèrent, les jeunes, les combattants et les triomphants du lendemain. Le plus grand nombre payaient pour être édités, mais ils n’en contractaient pas moins une dette de gratitude envers leur éditeur, de sorte que celui-ci se constituait ainsi une famille, une véritable garde du corps qui, plus tard, devait faire rempart autour de lui. En effet, des amitiés illustres lui sont restées fidèles, et cela prouve la solidité du lien qu’il a su nouer. Mais ce que j’en veux surtout retenir, ce sont les rapports commerciaux qui, dès lors, vont s’établir.
On est en famille. M. Lemerre tutoie ses auteurs, les traite en parents, en petits frères, avec lesquels on ne <ompte pas. De plus, il a de sa situation une idée énorme. C’est lui qui a enfanté tous ces poëtes, tous ces roman- -ciers, car sans lui ils ne seraient sûrement pas, puisqu'il ne les aurait pas édités. Il a créé des collections qui donnent l’immortalité certaine. I] dispose de la littérature, <omme on dispose d’une terre conquise. Et, alors, apparaît la question argent. Des comptes, à quoi bon? puisqu’on est en famille. Il donne de l’argent quand on en demande : on réglera plus tard. Ou bien, si l’on tient absolument à savoir si l’on se vend, il crayonne le chiffre à peu près sur un bout de papier. Il n’a de livres que les livres exigés par la loi. À quoi bon encore des livres de tirages et de brochage ? puisqu’on est en famille. On vit là en toute bonhomie, en toute honnêteté naturelle. Il exige Ja confiance de ses auteurs comme un père l’exige de ses enfants, et le jour où une querelle éclatera, il refusera net tout contrôle sérieux, par dignité.
Son honnêteté d’éditeur, telle qu'il l’a toujours comprise, mais elle est certaine! Un vol! oh! grand Dieu! quel affreux mot! il a raison de s’emporter, de taper du ‘poing sur sa poitrine et sur les tables. Ce ne sont pas même des incorrections, ce sont les façons d’être de l’éditeur à l’ancienne mode, convaincu que les auteurs lui doivent tout, qu'il leur donne toujours trop d’argent
pour une propriété discutable, que lui seul a couru les périls, puisque lui seul a risqué de l’argent, et que, dès lors, il est bien libre de partager l’argent gagné d’après l’estimation de sa seule conscience.
Et, ici, éclate l’extraordinaire apostrophe, d’un <omique si intense, que Me Pouillet, l’avocat de M. Lemerre, a lancée devant le tribunal : ‘* Oh! La Fontaine! oh! grands hommes du xvri® siècle, qui n’aviez point d’argent! Oh! pauvre Corneille, qui n’aviez qu’une paire de souliers et qui attendiez, pieds nus, quelquefois, qu’on l’eût raccommodée! Combien vous étiez loin des hommes d’aujourd’hui! ?” Et c’est bien vrai cela, ô grands hommes qui vous laissiez exploiter! Qu'il est donc désastreux, aujourd’hui, que vous ne soyez plus là, pour qu’un éditeur vous exploite encore!
Et, maintenant, voici M. Paul Bourget. Je l’ai connu justement à son début lointain déjà, lorsqu'il dut se présenter chez M. Lemerre, timide et frémissant, avec le manuscrit de ses premiers vers à la main. Il venait de rompre bravement avec l’Université, il vivait dans une petite chambre de la rue Guy-Labrosse, passionné de Napoléon, de Stendhal et de Balzac, l’intelligence éveillée -et inquiète, les sens ouverts à Ja vie. Et, depuis, je n’ai pas besoin de dire quel acharné travail, quelles œuvres -enfantées, quelle haute loyauté littéraire, quelle existence entière donnée aux lettres, récompensée enfin par une des plus originales et des plus nobles situations dans le roman contemporain !
Et c’est cet écrivain qu’au nom de M. Lemerre, son client, Me Pouillet va plaisanter et va essayer de salir, par la moins acceptable des plaidoiries. D’abord, apparaît la fameuse théorie, M. Bourget devant tout à M. Lemerre, devenu son ami par reconnaissance et payant cette sainte amitié d’une monstrueuse ingratitude. Puis, M. Bourget est accusé d’être un homme de lucre, de n’avoir pas reculé devant le mensonge et la calomnie pour forcer M. Lemerre à résilier, dans l’unique but de traiter ensuite avec un autre éditeur, qui lui aurait fait des propositions plus avantageuses. Et M. Bourget est ironiquement traité de grand psychologue, et, pour
l’achever, on livre le secret de ses correspondances. intimes, on lit à l’audience des lettres de lui, méchamment, en comptant bien que cette lecture le déconsidérera et le fâchera avec des amis. En somme, c’est lui le vilain, parce qu’il a voulu voir clair dans de vieux comptes datant de douze années.
Je ne puis entrer ici dans l’exposé complet du procès. qui est d’apparence fort compliquée; et j'aurais la place de le faire, que je reculerais encore, car il me faudrait parler, au moins incidemment, d’un autre procès en. cours entre Le Figaro et M. Lemerre, ce qui me semblerait incorrect. Mais il est indispensable que je résume l’affaire brièvement, et cela me sera d’autant plus facile, que rien au fond n’était plus clair ni plus juste que la prétention de M. Bourget.
Dans son intimité étroite avec son éditeur, qu’il avait même fini par tutoyer, une série de faits, et particulièrement la publication d’une certaine édition de Cosmopolis en Amérique, finirent un beau jour par ébranler son absolue confiance. Les choses traînèrent, car elles étaient particulièrement délicates, et l’on ne passe pas en quelques heures de l’abandon heureux de l’amitié à la certitude d’avoir été trahi. Des explications eurent lieu, et M. Lemerre finit par reconnaître qu’un règlement général des anciens comptes était nécessaire. Donc, dans un nouveau traité, passé en novembre 1895, il fut convenu qu’on arrêterait contradictoirement ce compte, qui portait sur un nombre de quatre cent dix mille exemplaires que M. Lemerre disait avoir tirés des œuvres complètes de M. Bourget, depuis 1883, c’est-à-dire en douze années. L'opération était fort simple, il s’agissait d’établir sur des preuves irréfutables le nombre exact des exemplaires. tirés pendant ces douze années, d’en déduire le nombre des exemplaires que l’éditeur avait payés à l’auteur, et d’en arriver ainsi, à l’aide d’une soustraction, au nombre des exemplaires dont il lui devait encore les droits.
Et le procès est né de là, M. Lemerre, au dernier: moment, malgré le traité de novembre 1895, ayant. empêché d'établir contradictoirement ce nombre des exemplaires tirés, en refusant de communiquer aux mandataires de M. Bourget les pièces dont ceux-ci avaient.
besoin pour se convaincre, et particulièrement ses livres de tirages et de brochage. Il s’emporta, il déclara que sa dignité ne lui permettait pas de tolérer une pareille enquête, devant l’injurieux soupçon qu’elle précisait. En somme, c’est toujours au fond l’éternelle question du contrôle, la preuve qu’un éditeur devrait faire à l’auteur du nombre exact d’exemplaires qu’il tire et met en vente. Il n’y a pas d’autre querelle. M. Bourget, après tant d’autres, soupçonnant son éditeur de l’avoir trompé sur les chiffres des tirages, a exigé de connaître ces chiffres avec les preuves décisives à l’appui. Et, s’il a traduit M. Lemerre devant le Tribunal de commerce, c’est parce que celui-ci a refusé de lui donner ces preuves, et c’est pour que le tribunal ie condamne à les jui donner.
On sait que le tribunal a fait droit à la demande de M. Bourget, en nommant un arbitre qui, contradictoirement avec les parties, devra procéder à l’établiscement du compie, en se faisant communiquer toutes les pièces qui lui sembleront indispensables pour arriver à la vérité complète. Il est donc certain qu'il réclamera les livres de tirages et de brochage: et, si ces livres n'existent pas chez M. Lemerre, comme celui-ci l’a déclaré, il devra au moins fournir les pièces qui lui en tiennent lieu, factures, inventaires, ordres d’entrée et de sortie. De toutes facons, la clarté sera faite.
Avant de conclure, je voudrais bien dire un mot de Me Pouillet, car, je l’avoue, c’est M° Pouillet qui me stupéfe, dans cette affaire. Il faut y établir très nettement son rôle, écrivains, mes frères, et nous souvenir.
Que ME Pouillet ait tenté de salir M. Bourget en produisant des lettres intimes, en le présentant comme parjure à l’amitié, dévoré par Ja passion de l’argent, calomniant un vieil ami, un bienfaiteur, par amour du lucre, ce n’est là encore que l’aimable jeu habituel de l’avocat qui plaide sa cause, couvre de boue la partie adverse, uniquement pour innocenter son client. Pourtant, n'oubliez pas que M€ Pouillet est en ce moment bâtonnier de l’Ordre, et je m’imaginais qu’un bâtonnier devait avoir certains scrupules, surtout lorsqu'il avait devant lui un maître de la littérature comme M. Bourget, que sa vie de
grand labeur et de haute dignité aurait dû mettre à l’abri de si basses injures. |
Mais laissons le bâtonnier, chacun honore sa situation comm: il l’entend. Ce qui est plus intéressant pour nous, c’est que M° Pouillet est président de la Société littéraire et artistique internationale, c’est qu'il fait profession de s’occuper avec chaleur de la propriété littéraire, c’est qu'il passe pour avoir la spécialité de nous aimer et de défendre nos droits dans le monde entier. Et, dernièrement encore, ne l’a-t-on pas vu faire partie de ce Congrès qui s’est réuni à Paris, pour reviser la convention de Berne, — un Congrès où il nous représentait sans doute en délégué omnipotent, car pas un seul de nous, écrivains, mes frères, n’a été appelé à y formuler nos vœux?
Et c’est cet homme qui vilipende M. Bourget, qui plaide pour M. Lemerre la plus douteuse des causes, et qui Ja plaide d’une exécrable manière, en apportant sur le contrat d’édition une théorie inacceptable, qui a soulevé, au Palais, je le sais, une véritable surprise. I] a soutenu que l’auteur n’était pas l’associé de l’éditeur, que le contrat d’édition n’était pas un contrat de participation, mais un contrat de confiance; de sorte que l’éditeur doit être cru sur parole, qu’il n’a pas de pièces justificatives à fournir, et que l’auteur n’a qu’à prendre le parti de se taire, du moment qu'il ne peut convaincre l’éliteur de vol.
Mais il y a mieux, ces extraordinaires affirmations sont basées sur des raisonnements plus extraordinaires encore. Savez-vous pourquoi l’auteur n’est pas l’associé de l’éditeur? C’est parce que lui ne risque rien dans l’affaire, tandis que l’éditeur risque son argent. L’auteur ne risque rien! mais il risque tout, son cerveau, son cœur, son Âme, sa vie entière! C’est lui qui est l’enjeu, et l'éditeur n’est que l’exploiteur qui passe. Toujours au fond se retrouve l’idée de l’éditeur bienfaiteur, de l’éditeur Mécène, à qui l’auteur doit tout. M. Bourget, par son talent, par son travail, conquiert une des plus hautes places dans notre littérature, et voilà Me Pouillet qui nous apprend que cette place, c’est à M. Lemerre qu'il la doit. Ah! non, laissez-moi rire! M. Bourget ne doit absolument rien qu’à lui-même, et, quant à M. Lemerre,
il doit sa fortune à M. Bourget, voilà le vrai! Sans auteur, pas d’éditeur, tandis qu’on peut très bien concevoir l’auteur sans l'éditeur, l’auteur par exemple qui s’édite luimême. Et je dis ces choses, parce qu'il faut qu’elles soient dites; mais je n’en suis pas moins pour les plus affectueux des rapports entre éditeurs et édités, avec la mutuelle gratitude des services rendus et reçus.
Déjà, dans la très louche affaire des éditeurs Letouzey et Ané, dont il avait gagné la cause, l’attitude de M€ Pouillet m'avait étonné. Et aujourd’hui ma conviction est faite, il est pour nous le traître, l’avocat passé à la partie adverse. Il nous aime bien, jure qu’il défend toujours nos droits; mais nous le trouverons toujours l’avocat de l’éditeur, de l’exploiteur, contre nous. Et il explique cela par la force même de son amour, il dit qu'il veut sauver l’auteur de ses propres excès, en plaidant contre Jui. Merci bien! N'est-ce pas du plus prodigieux comique ? Laissez-vous exploiter, mes petits, fermez les yeux, si l’on vous ment un peu sur les tirages, et vous aurez au moins ce point de ressemblance avec La Fontaine et Corneille !
Et c’est M€ Pouillet qui a défendu nos droits dans Île dernier Congrès de la propriété littéraire! Ah! écrivains, mes frères, comme ils étaient bien défendus, nos droits, et avec quelle énergie il a dû faire triompher l'étrange amour qu'il nous porte!
La conclusion de tout ceci est que M. Bourget a rendu un grand service aux écrivains, en faisant déclarer par un tribunal que le contrat d’édition est bien un contrat de participation, qui donne à l’auteur un droit de contrôle absolu. Et nous lui devons tous des remercîments, pour avoir fait définitivement fixer ce droit, au milieu des ennuis et des dégoûts d’un pareil procès.
Avec M. Lemerre, c’est la fin d’un monde. Ce qui lui arrive devait arriver, car il était le dernier de ces éditeurs à l’ancienne mode, mâtinés de bienfaiteurs et de joueurs, se vantant de ne pas tenir de livres, tutoyant leurs auteurs et les payant à leur fantaisie, en faisant entrer dans le compte la part d’immortalité dont ils se croyaient
les dispensateurs. Tout cela, c’est bien fini, et nous venons d’assister à l’écroulement.
La propriété littéraire est une propriété, et le travail littéraire doit être soumis aux lois qui règlent actuellement l’exploitation de tout travail, quel qu’il soit. La justice et la dignité sont là, et pas ailleurs. Depuis des années déjà, les grandes maisons d’édition de Paris le savent bien, car elles n’ont pas d’autre règle de conduite, tenant leurs livres de commerce avec un soin scrupuleux, et toujours prêtes à les montrer aux auteurs qui désirent connaître leurs comptes.
Sans doute, bien des froissements seront évités, lorsqu’on aura trouvé un moyen de contrôle pratique, pour les tirages. Nous l’avons beaucoup cherché, à la Société des Gens de lettres, et je sais qu’on l’y cherche encore. On finira par le trouver, ce n’est pas douteux, et ce qui est certain aussi, c’est que toutes les grandes maisons d’édition sont prêtes à l’accepter, s’il est vraiment applicable. Alors, l’antique querelle sera terminée, et, s’il n’y a pas plus de talent, il y aura tout de même un peu plus d’honnêteté sur la terre.
Les Droits du Critique
Le monsieur s’obstine. Il veut avoir raison, il allègue les droit du critique. C’est très bien. Examinons cela, et précisons, puisque, cette fois, il s’agit de préciser.
D'ailleurs, j’avais l’intention, après avoir établi dans un premier article les droits du romancier, d’en écrire un second, pour fixer également les droits du critique. Cela) devait faire pendant : : un diptyque. Et, puisque l’occasion heureuse s’en présente, il est bon, je crois, que je la saisisse, afin d’accrocher tout de suite le second panneau à côté du premier.
Mon désir n’est pas de m'en tenir à mon cas personnel, car, s’il y a une querelle séculaire entre l’auteur et l’éditeur, il y en a une toute aussi séculaire, et plus âpre, entre l’auteur et le critique. De là, l’intérêt général et toujours passionnant. Voyons donc où en est l’éternel massacre entre l’écrivain qui enfante et l’écrivain qui juge les enfants des autres!
Les droits du critique, mais c’est bien simple : ils sont absolus. Je les accepte sans restriction aucune, sans
limite. Comme le monsieur le dit excellemment : ‘* Lorsqu’un livre est en vente dans les vitrines, il est exposé par là même aux libres opinions ?”. Et il ajoute, avec plus de raison encore : ‘* En étudiant Rome comme je l’ai fait, j’ai usé d’un droit que je partage avec le public tout entier ””’. Ce n’est pas assez dire, je voudrais trouver des mots plus forts, plus décisifs, pour déclarer la liberté totale, le pouvoir sans frein du critique analysant et jugeant un livre.
Mais où diable le monsieur a-t-il vu que je contestais ces droits? Où diable va-t-il chercher que je veux transformer la critique en une agence de complicité commerciale avec les libraires, en un courtage au profit d’un syndicat d’exploitation ? Où diable prend-il que j’invente, a mon bénéfice, un crime de lèse-majesté qui n’est point d’accord avec nos mœurs ni avec notre régime de libre examen? Îl me représente comme furieux à la suite de ses attaques, ne pouvant les tolérer, sautant sur ma plume pour venger mon orgueil en sang. Ah! le pauvre monsieur! J’en ai vu bien d’autres. Ce serait vraiment un très grand malheur pour moi, si les attaques me bouleversaient à ce point. Îl ignore donc que pas un jour ne se passe, je devrais dire pas une heure, sans que je reçoive, sous bande, ou dans une enveloppe, quelque article injurieux, avec l’injure soulignée au crayon rouge. Et, depuis trente ans, cela dure. Je le demande, que serais-je devenu, vivrais-je même encore, si j'étais sensible à la discussion et prompt à la rage, comme il le prétend? Non, non ! tel que le légendaire Mithridate, je suis fait au poison. On m'en a tant abreuvé, que, je l’ai dit un jour, les plus hideux crapauds du jardin de la critique ne me causent même plus la moindre nausée.
Donc, le monsieur fera difficilement de moi un débutant susceptible, regimbant à la première piqûre. Et il me donnera plus difficilement encore pour un écrivain qui refuse au critique ses droits, le veut réduire aux seuls éloges, ne rêve que de sucre, de couronnes et de palmes, Toute ma vie de libres discussions ardentes proteste. J’ai répété à satiété que le critique a tous les droits, comme il a aussi toutes les responsabilités. Il n’est pour lui qu’un frein, la pensée du terrible compte qu'il aura
PT
fatalement à rendre un jour des jugements qu’il porte. Imaginez que ces jugements soient faux et qu'il les ait rendus méchamment, en toute bêtise ou en toute mauvaise foi, et alors quel héritage de honte il laisse là sur sa mémoire, quand, plus tard, devant les générations futures, le livre vilainement bafoué resplendit et triomphe! Nous avons, sur Balzac, des articles qui restent l’éternel déshonneur des critiques qui les ont écrits.
Mais, si le critique veut courir cette mauvaise chance, en s’acharnant sur une belle œuvre, d’être convaincu plus tard d’avoir été un sot ou un méchant, il en a bien le droit. Encore un coup, je n’entends borner par rien son champ de manœuvre, et qu’il pousse même jusqu’à la licence son droit de se tromper ou de montrer une vilaine âme! Seulement, moi aussi, du moment que j’ai acheté le journal et que j’ai lu son article, j’ai le droit de dire qu'il se trompe ou qu'il a une vilaine âme. J’ai payé le journal trois sous, me voilà critique à mon tour, et mon droit de le juger est aussi absolu que son droit de juger un romancier. La critique du critique, mais c’est de la critique encore, et de la plus intéressante, de la plus utile, car rien n’est plus sujet à revision qu’un jugement littéraire. Et il serait vraiment monstrueux, en ce siècle qui discute Dieu si rudement, que le critique, après s’être arrogé la propriété totale du libre examen, s’opposât à ce qu’on l’examinât librement lui-même!
Sans doute, un romancier qui se permet de juger un critique, à la suite d’une attaque de celui-ci, est dans une assez délicate posture. Tout de suite, on crie à l’orgueil blessé, à un besoin maladif d’éloges, et de là il n’y a pas loin à l’accuser de vouloir fermer les bouches, obscurcir les consciences, éteindre le soleil de la vérité éternelle. IE vaut mieux se taire, et c’est ce que nous faisons toujours; mais nous n’en pensons pas moins. Et, tout de: même, personnellement, cela ne m’a jamais empêché de ne pas me taire, quand il m’a plu de ne pas me taire. C’est contre l’usage, qu’importe! et si je cours quelques dangers, tant mieux! cela me tient en haleine. Je laisse: même mon roman de côté, je ne le défends pas. Mais le: critique m’appartient, et je le juge, et j’exerce carrément mon droit, comme il a exercé le sien. Si, aujourd’hui, le:
procès reste confus, on verra bien, plus tard, quel était, des deux, l'écrivain honnête.
Ah! si mes frères, les romanciers, voulaient parler, quels dossiers nous laisserions sur les critiques! Nous les connaissons tous si à fond, nous avons si longuement pénétré Ja bonhomie de celui-ci, le dilettantisme de celui-là, l’austérité dogmatique de cet autre! Moi, si l’on veut, je m'engage, pour mon prochain livre, à écrire à l’avance les articles de nos principaux critiques, et à les déposer chez un notaire, sous pli cacheté. On verrait si je les connais jusqu’à l’âme! Eh bien! puisque l’occasion m'en livre un, il me plaît cette fois encore de ne pas me taire, et de l’étiqueter, et de dire quel a été son rôle dans un cas que je connais d’autant mieux qu’il m'est personnel.
Nous avons eu la comédie rosse, voici venir la critique rosse. Le monsieur est le critique rosse, oh! dans sa floraison la plus lettrée et la plus suave.
Surtout ne laissons pas le monsieur donner le change. Les droits du critique, l’amour de la vérité dans les lettres, balivernes! Mettons même Rome à part, RE bien de mon roman, qui n’a été qu’une occasion ! Et racontons l’histoire.
Le 9 février dernier, le monsieur publiait dans un journal du soir, un article intitulé : ‘‘ le Cas de M. Emile Zola ”. D’abord, il m’y présentait, comme dans la basse presse, en candidat ridicule et éhonté, que le désir d’entrer à l’Académie abêtie et démoralise. ‘‘ Il passe sa vie en fiacre, ne sortant de voiture que pour grimper les étages des Quarante. Il observe des ameublements, il note des vestons, il pige des intérieurs... Il tâche d’attendrir les uns, de terroriser les autres ”’. Vous voyez la suite, toutes 1. faciles plaisanteries, que le monsieur sait parfaitement être des mensonges.
Puis, il cherche dans le journal de mon vieil ami Edmond de Goncourt, ce qui pourrait bien, en la circonstance, m'être désagréable et nuisible ; et ill’imprime. Puis, il fouille la collection du journal où il écrit, pour en déterrer un vieil article de M. Anatole France sur Le Rêve, de façon à me faire dire par le dernier acadé-
micien élu que je suis un romancier ‘* à quatre pattes ?’.
Puis, c’est un emprunt à M. Brunetière, ancien de dix ans, déclarant que ‘‘ je m’enfonce de plus en plus dans l’ignoble ?”’. Puis, c’est ma querelle avec certains jeunes, l’article que j’ai publié ici même, dont il affecte de n’avoir pas compris le sens ironique, j'allais dire symbolique, pour y voir une avance à l’Académie, ce qui est un véritable comble. Puis — et c’est ici que la chose s'aggrave, jusqu’à devenir tout à fait laide — il va chercher dans mes livres de critique ce que j’ai écrit autrefois de l’œuvre de Dumas, de grandes sévérités, pour les exhumer à la pleine lumière actuelle. Et, enfin, il termine, à propos du fameux recueil qu’on avait annoncé, un choix de mes pages les plus hardies, en le blâmant, mais en faisant l’énumération des pages qu’on pourrait y mettre.
J’insiste sur mes anciennes critiques, au sujet des œuvres de Dumas. Il faut savoir que Dumas votait pour moi, faisait campagne pour moi, de sorte qu’il semblait m'avoir indiqué comme son successeur possible. Nous avions causé très amicalement ensemble de nos vieilles polémiques littéraires, sans rien abandonner ni l’un ni l’autre de nos idées, considérant simplement ces polémiques d’autrefois ainsi que des batailles loyales, après lesquelles il était beau et vaillant de se serrer les mains. Et que pensez-vous du monsieur qui se montre plus susceptible que Dumas, qui va exhumer ces querelles oubliées, pour l’unique joie de les jeter en travers de mon élection ?
Voyons, le jour où le monsieur a écrit cet article, était-il un critique, avait-il acheté quelque part le droit de glaner, en chiffonnier, en ramasseur de petits papiers, toutes les petites saletés qui pouvaient m'être déplaisantes et me nuire ? Il ne jugeait pas un roman, ce jour-là, il ne pouvait pas crier qu’il était le défenseur du libre examen menacé. Lisez l’article, c’est une lecture pleine d’enseignement. Toutes les phrases portent, il n’en est pas une qui ne veuille être meurtrière. Le fiel déborde, l’article sue le poison, jusque dans ses virgules, et hypocritement, sans la bravoure littéraire, haute et en face, d’un esprit qui soutient une croyance opposée, la foi de son intelligence et de son cœur. Car Je monsieur ajoute toujours
quelques fleurs pour cacher les serpents, il n’oublie jamais, par tactique, le petit couplet au talent; de sorte que, si l’on s’avisait de protester, il s’étonnerait, ferait le naïf : ‘* Comment! l’auteur n’est pas satisfait? N’ai-je pas dit qu’il avait du talent ? Que veut-il donc de plus? ?” Et l’article roule son flot de perfidies empoisonnées. Pendant la semaine qui suivit l’article du 9 février, je rencontrai cent personnes qui me dirent le même mot : ‘* Ah! la jolie rosse! ?” On baptisait le monsieur. Et, en vérité, l’article finissait par une perle. Après avoir travaillé de son mieux à noyer mon élection dans la boue. il terminait par cette phrase : ‘* Si M. Emile Zola n’est as élu il ne devra s’en prendre qu’à lui-même ”. La voilà bien, la rosserie, la voilà bien!
Mais continuons l’histoire. Le drame se corse et va. éclater.
Rome paraît, et le monsieur donne a son journal un premier article, le 17 mai. Il était quelconque, une analyse du sujet, un résumé bâclé, accompagné d'extraits pris au hasard, sans qu’on püût savoir pourquoi ceux-ci plutôt que d’autres. Une incompréhension affectée des grandes lignes du livre, des problèmes religieux et sociaux que l’auteur avait voulu y étudier. Un de ces volontaires salmigondis, comme Le Tintamarre en publie par farce.. et où il est si aisé de ridiculiser une œuvre. Si cela est de. la critique, je le veux bien, mais cela ne fait honneur ni au critique qui l'écrit, ni au journal sérieux qui le publie. Seulement, le monsieur annonçait un second article, et il terminait par cette phrase : ‘* Il faut analyser cette gangue, trier le déchet, extraire les morceaux de métal précieux, les effigies durables et les pages belles ?”. Ma foi... je l’avoue, j’ai été assez naïf pour attendre avec quelque curiosité le second article, en pensant que le monsieur: allait sans doute enfin faire œuvre de critique et que cela pouvait m'intéresser.
Mais ici, faites bien attention que l'élection acadé-. mique allait avoir lieu le 28 mai, et que l’article annoncé: devait paraître le 24 mai, quatre jours auparavant, juste: le temps au poison d’agir, si une main experte savait le: verser. Et c’est alors que le monsieur a eu la triomphante:
idée de lancer son accusation de plagiat. Excellent cela, à la veille du vote! Voilà qui était bien fait pour jeter le trouble parmi les électeurs hésitants! Moi, naïf, qui attendais une critique raisonnée, ah bien, oui! Certes, si le monsieur avait discuté une méthode, ma méthode de travail, rien n’aurait été plus juste. On a bien le droit de discuter une méthode de travail et de la trouver mauvaise. Mais tout l’article tendait à dénaturer ma facon de me documenter, à laisser entendre que mon livre n’était fait que d’emprunts, à faire en un mot de moi un éhonté plagiaire, sachant très bien l’idée de crime littéraire infamant qui s’attache de nos jours au plagiat.
Est-ce de la critique? est-ce de la critique, encore une fois? N'est-ce pas du meurtre, l’intention assassine ne s’étale-t-elle pas à chaque ligne, comme je l’ai dit? Et le couplet au talent y est toujours, allez! Voilà un auteur bien difficile de ne pas se contenter qu’on lui accorde du talent, lorsqu’on essaye de l’égorger en disant qu'il vole les autres! Sans compter les niaiseries, les grossièretés, que le monsieur me prêtait gratuitement, tout cela pris à des commérages, à ces fameuses interviews, où l’on me fait dire régulièrement ce que je n’ai pas dit, et sur mon séjour à Rome, et sur le Pape, et sur ma façon de me renseigner à coups de pourboires aux domestiques. Est-il permis qu’un critique, qui est un lettré, qui écrit dans un journal grave, argumente sur de si évidents mensonges? Et c’est lui qui m’accuse de me servir des premiers documents venus! Mais le pauvre homme ne s’aperçoit donc pas qu’il ne s’appuie même pas sur des documents et qu’il vit des inavouables déchets du bas journalisme!
De nouveau, toutes les personnes que je rencontrais me répétaient le juste mot : ‘* Ah! la jolie rosse! ah! la jolie rosse! ?” Des amis à moi s’indignaient de cette manœuvre de la dernière heure, me poussaient à répondre tout de suite. Je n’ai pas voulu, et, lorsque le monsieur s’étonne que j’aie attendu quinze jours, c’est simplement qu’il ne me plaisait pas de me défendre avant l’élection. Les choses s’y sont d’ailleurs passées telles que je les prévoyais, et je suis absolument convaincu que la rosserie du monsieur n’a eu aucune influence sur
les votes des académiciens. Mais rosserie elle est, et rosserie elle restera.
À qui donc, je le répète pour conclure, le monsieur fera-t-il croire que je nie les droits du critique et que j’ai voulu le bâillonner? Ces droits, je les ai exercés, je les ai subis, si largement, depuis tant d’années, qu'il est vraiment enfantin de me présenter comme un despote nourri de sucre, qui ne veut pas connaître le fiel.
Que mes frères, les romanciers, malmenés par le monsieur, trahis et salis, se taisent, ne disent pas tout haut l’opinion générale qui s’est peu à peu faite sur sa partialité, son besoin de déconsidérer le talent et de souiller le succès, je le comprends, ce sont des sages. Mais moi, je ne suis pas un sage. J’ai revendiqué le droit de juger le juge, et rien au monde ne peut m'empêcher d’exercer ce droit. Qu'il ait mal à l’estomac, ce serait encore l’explication la plus heureuse pour lui. Dans ce cas, je le plaindrais. Mais, ma foi, qu’il en souffre et qu’ilen meure, si c’est le flot de sa bile littéraire qui a empoisonné sa. conscience de critique!
Voyez-vous, petit monsieur, je n’ai plus qu’une envie, dans les articles que je donne à ce journal, c’est de faire, si je le puis, un peu de vérité et de justice. Oui, je n’ai repris ma plume de journaliste que pour cette besogne. et je mets là l’unique passion de ma vieillesse commençante : être intellectuellement très brave, écrire ce que beaucoup d’autres pensent et n’écrivent pas. Oh! je sais: ce que cela m’a déjà coûté et me coûtera encore. Mais: j'aurai eu la joie de me satisfaire.
Notes et
Commentaires.
Notes et Commentaires sur ‘Nouvelle Campagne”
Depuis 1881, Emile Zola avait cessé toute collaboration régulière à un journal. Ce n’est qu’exceptionnellement, et à de longs intervalles, qu’il reprenait sa plume de polémiste, pour dire son mot sur un fait personnel.
En 1895, Le Figaro lui demande d’écrire, pour ce journal, une série d’articles où il pourrait exprimer son opinion, en toute liberté, sur les événements et sur les hommes. C’est la réunion de ces articles qui fut publiée sous le titre de Nouvelle Campagne.
Ces articles de Zola eurent en France et à l’étranger, un rentetissement considérable, soulevant des polémiques passionnées. La situation qu'avait acquis Zola, son autorité, donnaient à ses avis un poids énorme et justifiaient cette émotion.
Au point de vue uniquement littéraire, deux articles sont surtout à retenir: ceux intitulés Un Solitaire et À la Jeunesse, où le maître définissait son attitude vis-à-vis de la génération symboliste qui l’avait accablé de ses sarcasmes, avec une injustice et un parti pris d’école, que beaucoup de ces écrivains ont reprouvé, par la suite.
En outre des pages admirables que sont celles qui ont pour titre Le Crapaud, L’Amour des Bôêtes, Les Droits du Romancier, etc., le volume Nouvelle Campagne présente l’immense mérite de nous dévoiler l’état d’esprit du grand écrivain, à la veille de son intervention héroïque dans l’Affaire Dreyfus. A ce titre, un pareil livre est un document psychologique de la plus haute importance, et les
exégètes de Zola devront particulièrement retenir les chapitres suivants : La Vertu de la République, L’Elite et la Politique, Pour les Juifs.
L'article Pour les Juifs parut dans Le Figaro du 16 mai 1896 L’auteur y confie son dégoût de l’entreprise antisémiste, lutte qui avait atteint une violence inouïe, et que les israélites d’aujourd’hui, ont, semble-t-il, bien vite oubliée. Après avoir réprouvé l’hostilité ethnique, Zola, sans le nommer s’attaque directement à Drumont : ‘ Quel épouvantable document ces énergumènes vont laisser derrière eux! Quand un critique voudra descendre dans ce bourbier, il reculera d’horreur, etc... ??
Drumont, touché au vif, répliqua en attribuant l’indignation de Zola aux motifs les plus vils, la mévente de ses derniers romans (?), son désir d’entrer à l’Académie, etc. Selon lui, ce nouvel avocat des Juifs leur ressemblait ‘‘ par le côté salement blasphémateur et ordurier de ses livres *”. Sa prose était ‘‘ d’un pharmacien de village, d’un épicier vénéneux *”. Dans sa fureur, Drumont insultait en passant le parrain de Zola à l’Académie, ‘* ie familial Coppée ?” qui se pâmait devant ‘l’art lubrique et malpropre de l’auteur de Nana ” ‘* Ludovic Halévy qui a tourné en ridicule, avec la complicité d’un musicien de carrefour le sabre que les chefs brandissaient jadis dans les batailles et le panache qui flottait aux vents ””’. Cette allusion à La Belle Hélène n’était rien moins qu’amphigourique et ridicule. Mais le ton de cette diatribe nous donne déjà un avant-goût des polémiques de l’Affaire Dreyfus. (Libre Parole du 18 mai 1896).
Pour terminer cette note sur {Vouvelle Campagne, rappelons que le ‘‘ petit monsieur ”” dont il est question dans Les Droits du Romancier et Les Droits du Critique est un certain M. Gaston Deschamps, qui fut depuis député des Deux-Sèvres, et qui était alors chargé au Temps de la critique littéraire.
f ‘104 sr \