‹ La vérité en marcheChapitre 41 sur 42 · PRE PES · texte numérisé non relu

PRE PES

qui ont sauvé des bêtes dans des incendies ou des catastrophes ; et voici les gardiens de la paix, qui ont dressé des contraventions contre les délinquants, coupables de s’être mis sous le coup de la loi Grammont.

Si vous aviez vu les rudes faces s’éclairer d’un sourire! On peut en plaisanter. Mais celui-ci a vingt-cinq ans de service, et il n’a jamais battu un animal; cet autre a soigné son cheval comme son frère, l’a sauvé d’un cas mortel; cet autre a tiré deux chevaux d’une basse-fosse, où ils se noyaient; cet autre a été un bon cocher, dans notre enfer de Paris, où les bêtes travailleuses tombent sous les coups; cet autre a veillé à la conservation des nids, contre la méchanceté humaine. Et il faut entendre les applaudissements qui éclatent, cette assemblée de quatre mille spectateurs qui se passionnent et rayonnent de joie! De très braves gens en somme, qui ne font du mal à personne et qui, au contraire, font du bien. Cela repose. |

Mais la reine de la fête a été une jeune bergère de seize ans, Mlle Camille Camelin, de Trion ( Yonne), qui, au péril de sa vie, a sauvé son troupeau, en se battant contre un loup. Toute la salle l’a acclamée, et c’est moi qui lui ai remis sa médaille, ce dont je ne suis pas peu fier.

Ah! chères bêtes, c’est donc vous qui aurez satisfait mon insatiable ambition, en me donnant, pour la première fois de ma vie, l’occasion flatteuse de représenter un ministre dans une solennité publique ! Et c’est vous, et non les hommes, que je veux remercier.

Merci donc, Mères bêtes de mon cœur et de mon imagination, vous toutes dont j’ai peuplé mes livres. Vous êtes de ma famille, je vous revois galopant à la suite des mille créatures humaines que j’ai mises au monde, et cela me fait plaisir, et je suis content de vous avoir réservé votre place dans l’arche immense.

Merci à toute la basse-cour pullulante de ma Désirée, qui est de santé si belle et si riante, au milieu de l’enveloppement caresseur de ses bêtes; merci aux lapins, aux poules, aux pigeons, aux canards, aux trois oies et aux deux dindes; et merci au coq Alexandre, d’un rouge doré de flammes, jetant son cri triomphal de fécondité; et

merci au petit cochon rose, qui terrifiait tant e jeune abbé Serge.

Merci aux bêtes familiales de mon honnête Pauline, si saine aussi celle-là dans son renoncement héroïque; merci à la Minouche, la chatte délicate et coureuse, rapportant de l’inconnu ses portées débordantes de petits chats; et merci à mon Mathieu, mon grand chien, mon grand frère, qui est mort dans mes bras, comme un homme et que j'ai fait mourir ainsi dans ceux de mon triste Lazare.

Merci à mes deux héros de la mine, à mes chevaux martyrs, Trompette et Bataille, vivant leur vie dans les ténèbres de la terre, loin de la grosse lampe chaude du soleil, l’un mort à la peine, remonté au jour comme un paquet encombrant, l’autre resté seul, fuyant d’un galop fou devant les eaux dévastatrices, qui l’atteignent et le submergent; et merci au petit lapin blanc, à Pologne, si câlinement couché sur les genoux de Souvarine, qui aime à le caresser, à passer les doigts dans son poil doux, en rêvant le bonheur du monde par le feu et la flamme.

Merci à tous ceux et à toutes celles qui besognent et

i souffrent dans ma ‘‘ Terre ?* : au troupeau d’oies de la Trouille, lâché par les chemins comme une tribu errante, ayant son chef, ses coutumes et ses lois; à mon âne Gédéon que j'ai grisé comme un simple ivrogne, et qui m’a causé tant d’ennuis; à ma vache la Coliche, dont j’ai voulu que les couches fussent le symbole de la vie immortelle, coulant de l’animalité et de l’humanité, éternellement.

Merci à mes chevaux lamentables et tragiques de ‘‘ La Débâcle ?’; mes milliers de chevaux morts, épars sur le champ de bataille, le ventre ballonné, les jambes raidies et en l’air; mes chevaux agon'sants, voulant fuir, se traînant de leurs pieds cassés, mêlés et pris dans leurs entrailles; mes chevaux égarés, perdus, errants par la plaine rouge, et chargeant le vide au milieu des cadavres, comme emportés par un vent frénétique, dans la folie du désastre.

Et merci aux autres, à ceux qu’il serait trop long de citer, aux oiseaux et aux insectes, aux plantes ellesmêmes, à mon Paradou, qui n’est qu’une grande éclo-

sion, à toutes les semences, à tous les germes, à la vie que J'ai aimée dans son plus humble frisson, à la vie dont ma seule ambition a été d’écrire l’immense poëme, quitte à lui sacrifier les choses admises et sacrées, le goût de notre sage littérature, l’estime des gens prudes, qui ne peuvent admettre qu’on accepte tout et qu’on dise tout, pour la gloire de la vie.

Et non seulement, chères bête, je vous dois d’avoir représenté un ministre sur une estrade, mais c’est vous seules encore qui m'avez, sur cette même estrade, fait décerner un diplôme d’honneur.

Ah! bêtes justes, bêtes consolatrices, qui pansez les blessures faites par les hommes! bêtes, qui, dans l’innocence de votre instinct, savez distinguer le vrai mérite et vous montrer douces aux faiblesses des ambitieux! bêtes, qui, sans vous mêler de juger la littérature, recueillez, par simple bonté d’âme, le candidat en détresse! bêtes, mes sœurs, voilà donc que vous avez comblé mon orgueil! Enfin couronné!

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Les Droits du Romancier

Donc le monsieur est venu qui devait, pour Rome, m'accuser de plagiat. J’attendais le monsieur, il était inévitable. À quoi bon Je nommer? Il est l’envie et l’impuissance, le médiocre gratteur de papier que gênent les forts, le rat de bibliothèque qui tâche d’entamer les féconds. Si ce n’était lui, ce serait un autre. Il a nom mauvaise foi ou bêtise. Laissons-le à son néant.

Ah! nuire pour le plaisir de nuire, baver sur une œuvre pour la joie de la souiller! Se dire : ‘* Toi, tu es illustre tu te vends, tu m’embèêtes! Je vais te salir, et quelle danse de cannibales si tu en crevais! ?” Ne pas même avoir dans le cœur quelque belle passion injuste de penseur et d’artiste, mais s’attaquer à un livre, bassement, salement, en cuistre qui s’attarde à la vermine des lions! Et se faire assassin, saisir l’occasion, choisir l’heure, se poster au coin du bois littéraire, pour attendre son homme et lui planter un couteau dans le dos, le jour où l’on croit que la blessure est bien empoisonnée et mortelle!

Tel est le joli rôle du monsieur. Heureusement, si l’intention assassine v est bien, ce sont là blessures qui

font la gloire et la santé des vaillants. Assassinez, assassinez, impuissants et envieux! cela nous tient en haleine et en joie!

Le monsieur, fort lettré sortant je crois, de l’Ecole où l’on sait tout, a donc fait la belle découverte que j’avais lu une compilation sur le Vatican, que j’y avais pris des notes et que je m'étais servi de ces notes en écrivant Rome.

Il s’agit d’un très gros et très beau livre, lancé au moment des étrennes par la maison Firmin-Didot. Le titre exact est : Le Vatican, les Papes et la Civilisation. C’est une œuvre collective, pour laquelle le cardinal Bourret a écrit une préface et M. Melchior de Voguë un épilogue. Elle contient d’abord deux excellents travaux de M. Georges Goyau sur l'Histoire de la papauté et sur le gouvernement central de l’Église, puis une intéressante étude de M. André Pératé sur les Papes et les Arts, et enfin quelques pages très nourries de M. Paul Fabre sur la Bibliothèque Vaticane. Ces messieurs sont des anciens élèves de notre Ecole de Rome, et l’éditeur qui a eu l’idée de ce luxueux livre de vulgarisation pour les gens du monde, ne pouvait mieux s’adresser. J’ajoute que le volume est plein de belles gravures, plusieurs même en couleurs, ce qui achève d’en faire un magnifique volume de cadeau, le prix d’excellence que nos lycéens de l’avenir sont certains de recevoir.

Et c’est très vrai, j’ai lu avec grand soin le résumé parfait que M. Goyau a donné là de l’Histoire générale de la papauté. Quand le monsieur croit que j’ai aussi utilisé les pages sur le gouvernement de l’Eglise, du même auteur, et celles de M. Pératé sur les Papes et les Arts, il se trompe : j’avais beaucoup mieux sur ces matières, et je le dirai tout à l’heure. Mais il est certain que j'aurais difficilement trouvé un résumé meilleur que celui de M. Goyau sur l’Histoire des Papes, et j’ai été heureux de m’en tenir au sien, après en avoir consulté plusieurs autres, qui n’étaient ni si brefs ni si complets.

Me voilà donc forcé de répéter, une fois de plus, quelle est ma méthode de travail. Et j’élargis la question, il ne s’agit pas de moi, mais du romancier en général, qui,

comme moi, a l’ambition de tout voir, de tout dire. Le vaste monde est ouvert, il n’est pas de sujet qu’il ne puisse aborder, et il devra dès lors s’occuper d’histoire, de philosophie, de science, il touchera à tous les métiers, il exercera toutes les professions. C’est dire que, selon l’idée que je me fais du roman moderne, le romancier est tenu d’avoir des connaissances universelles. Certes, s’il s’impose l’énorme tâche de vouloir mettre toute l’humanité dans une série d'œuvres, cela lui crée des devoirs écrasants; mais il faut bien, par contre, que cela lui donne quelques droits, des droits reconnus par le simple bon sens et qui lui facilitent un peu sa formidable besogne. Ces droits du romancier, je les réclame de nouveau aujourd’hui, et impérieusement.

Pour mon compte, ma méthode n’a jamais varié, depuis le premier roman que j’ai écrit. J’admets trois sources d'informations : les livres, qui me donnent le passé; les témoins, qui me fournissent, soit par des œuvres écrites, soit par la conversation, des documents sur ce qu'ils ont vu ou sur ce qu'ils savent; et enfin l’observation personnelle, directe, ce qu’on va voir, entendre ou sentir sur place. À chaque nouveau roman, je m’entoure de toute une bibliothèque sur la matière traitée, je fais causer toutes les personnes compétentes que je puis approcher, je voyage, je vais voir les horizons, les gens et les mœurs. S’il existe une quatrième source d’information, qu’on me la désigne, et vite je courrai m’y abreuver.

Est-il rien de plus indiqué, de plus naturel? Comment peut-on exiger que je sache tout? Ce n’est pas ma fonction de tout savoir, à moi romancier; et je la dirai plus loin, ma fonction véritable. De sorte que, lorsque j’aborde un sujet nouveau, je n’ai qu’un parti à prendre, c’est de l’étudier, d’acquérir les connaissances spéciales dont j’ai besoin pour le traiter. Et, encore une fois, il ne s’agit pas d’être un savant, de faire des découvertes, d’épuiser les vérités connues, maïs simplement de savoir sur quel terrain on se trouve, pour y bâtir l’hypothèse nouvelle qu’on apporte.

Songe-t-on à tout ce que j’ai dû remuer, depuis que j'ai écrit le premier épisode de mes ‘* Rougon-Mac-

quart ? ?” Et comment veut-on que je n’aie vécu que de moi, que je n’aie pas puisé les matériaux d’une telle construction dans tout ce qui m'’entourait ?

Pour la partie historique de La Fortune des Rougon, je me suis adressé au livre de Ténot sur les événements tragiques qui se passèrent dans le Var, en décembre 1851; et je me souviens que ce fut Jules Ferry qui me fournit les notes dont j’avais besoin pour faire vivre, dans La Curée, les transformations du Paris du baron Haussmann. Maxime Du Camp me fut utile pour Le Ventre de Paris : mais il était fort incomplet, je dus moimême fouiller dans les paperasses des administrations. Et, pour La Faute de l’abbé Mouret, quelles recherches parmi les mystiques espagnols, quel emploi quotidien du Cérémonial des paroisses de campagne, quelle étude de la ms3se dans des ouvrages en latin, que j’avais eu toutes les peines du monde à me procurer!

J’abrège, je saute Son Excellence Eugène Rougon, dout la partie politique pourtant me cloua pendant de longues heure; à la Bibliothèque du Palais-Bourbon, et j'arrive à L’Assommoir, pour lequel un livre de M. Denis Poulot, Le Sublime, me donna quelques notes spéciales. L'auteur, qui avait vécu avec des ouvriers mécaniciens, y racontait des anecdotes vraies, y reproduisait des types, y établissait des statistiques; et, comme il n’y avait là nulle imagination, nul apport de créateur, j’avais cru pouvoir y prendre quelques faits, comme j’en aurais pris dans une simple relation historique. Le livre contenait même une liste de surnoms usités, où je choisis ceux de Bibi-la-Grillade et de Mes-Bottes, ainsi que je prends sur uu almanach les prénoms de mes personnages. — La mort de Coupeau dans un accès de delirium tremens, est la reproduction textuelle d’une observation de chef de clinique, faite à Sainte-Anne.

Sautons encore Nana et Pot-Bouille — et cependant quels tas de notes de toutes sortes! — sautons Au Bonheur des Dames, pour lequel M. Chauchard me documenta, ainsi que les administrateurs du Bon Marché, et arrivons à La Joie de vivre, dont toute la partie spéciale sur les algues et sur la fabrication du bromure me fut donnée par le savant M. Edmond Perrier; sans parler de la goutte

du vieux Chanteau, ni de l’accouchement dramatique de Louise, qu’il m’a bien fallu étudier dans les livres. Et puis, c’est Germinal, tout un monde nouveau, toute une science technique, qui a entassé les traités spéciaux autour de moi, qui m’a forcé d’interroger une foule d’ingénieurs. Et puis, après La Terre, après Le Rêve, après La Bête humaine, ayant nécessité chacun une enquête différente, c’est L’Argent, le livre qui m’a cassé le plus la tête, au milieu de l’amas des documents fournis par des hommes de Bourse, si ahurissants pour moi, que je doute encore d’y avoir compris quelque chose. En enfin, voici La Débâcle, plus de cent ouvrages sur la guerre à dépouiller, tous les rapports des chefs de corps, une véritable bibliothèque qui ne m’a pas quitté, dont j’avais placé les volumes sur une étagère tournante, à côté de ma table de travail, toujours à portée de ma main. Aussi, quel soulagement, lorsque je pus clore la série par Le Docteur Pascal, pour lequel mon bon ami, le docteur Maurice de Fleury, m’a bâti de toutes pièces le rêve de haute conception médicale que je désirais y mettre !

Des aides, ah! oui, j’en ai voulu, j’en ai cherché, j'en ai trouvé! Un de mes très solides et très anciers amis, Frantz Jourdain, qui est architecte, me conseille, dès que j'ai à écrire une page touchant à l’architecture. Henry Céard m’a fourni des notes sur la musique. Un autre de mes vieux et bons amis, Thyébaut, très versé dans les questions de droit et de chicane, me rédige une petite consultation, lorsqu’une affaire de procédure se présente, contrat, vente, testament. Mais c’est surtout des savants et des médecins que j’ai abusé, je n’ai jamais traité une question de science ou abordé une maladie, sans mettre toute la Faculté en branle.

Et j'ai exercé là un droit strict. Je le répète, je ne suis pas un savant, je ne suis pas un historien, je suis unromancier. Tout ce qu’on doit me demander, c’est de partir du connu, d’établir solidement le terrain où j’ertends me placer, et c’est pourquoi je me documente, puisant aux sources indispensables. Ma fonction ne commence qu’ensuite et ma fonction est de faire de la vie, avec tous les éléments que j’ai dû prendre où ils étaient. La question

est uniquement de savoir, alors, si j’ai su rassembler sur un sujet tout ce qui flotte dans l’air du temps, si j’ai su d’une main solide choisir et nouer la gerbe, si j’ai su reprendre, et résumer, et recréer les choses et les êtres, à ce point de formuler l’hypothèse de demain, d’annoncer l’avenir. Ai-je donné mon souffle à mes personnages, ai-je enfanté un monde, ai-je mis sous le soleil des êtres de chair et de sang, aussi éternels que l’homme? Si oui, ma tâche est faite, et peu importe où j’ai pris l’argile.

Lorsque Flaubert, après de longs mois d’enragée poursuite, avait enfin réuni tous les documents d’une œuvre, il n’avait plus pour eux qu’un grand mépris. J’ai ce mépris complet, les notes ne sont que des moellons dont un artiste doit disposer à sa guise, le jour où il bâtit son monument. J’use sans remords de l’erreur volontaire, quand elle s’impose, par une nécessité de construction. Et je n’ai pour but que la vie, je ne tiens à la vérité que parce qu’elle enfante la vie. Sans doute, c’est là une conception du roman très élargie, et je comprends que les romans plus intimes, l’adultère, l’aventure romanesque, la simple peinture d’un travers ou d’un vice, ne demandent pas une documentation si avide. On paye son ambition, cela est bien certain. Du reste, si l’indication des sources, dans un roman, était chose usitée, je criblerais volontiers de renvois le bas des pages. Et s’il arrive qu'il reste, dans une page de moi, une ligne d’un confrère, cela prouve simplement que je n’ai pas même l'hypocrisie de noyer l’emprunt, qu’il serait si aisé de faire disparaître.

Quand les maîtres de la Renaissance, les grands producteurs, couvraient de leur enfantement géant des édifices entiers, ils se faisaient aider, ils avaient un peuple d’élèves qui broyaient les couleurs, préparaient les besognes premières, — et c’est pour cela qu’ils étaient des maîtres.

Or, le monsieur, comme victime de mes larcins, n’a trouvé que l’unique M. Goyau. Vraiment, c’est peu, j'attendais mieux d’un Eliacin de cette Ecole où l’on sait tout, et où, lorsqu’on affecte de ne pas savoir, c’est qu’on rougit de savoir tout. Il me chagrine, le monsieur, car

il vient de faire bien du tort à ses connaissances. Allons, puisqu'il le faut, je vais le mettre sur la voie : voici quelques-uns des livres qui m’ont aidé à bâtir Rome.

D'abord, un gros livre, Le Socialisme catholique, de M. Nitti, un ouvrage italien, dont la traduction française a paru au moment où je me mettais au travail. C’est une étude très remarquable, très complète, où j’ai pris presque tout entier le livre de mon abbé Pierre; et il est très possible qu’on trouve, dans ce livre, des bouts de phrase de la traduction française, car je n’ai pas même pris le soin d’en purger mes pages. Je n’ai fait que résumer, coordonner et recréer.

Puis, sur cette question du socialisme catholique, voici une série d'ouvrages, que j’ai consultés avec fruit : Le Siècle et l’Eglise, conférences et discours de Mgr Ireland ; — Le Cardinal Manning, par l’abbé J. Lemire; — L'Eglise catholique et la Liberté aux Etats-Unis, par le

vicomte de Meaux; — Le Pape, les Catholiques et la Question sociale, par Léon Grégoire; — Le Socialisme contemporain, par l’abbé Winterer. — Je suis obligé de

me borner, il y a sur la matière des œuvres sans nombre.

Mais une autre source quotidiennement consultée, où j'ai trouvé de véritables trésors d’informations, est un livre signé Félix Grimaldi, et dont voici le titre : Les Congrégations romaines, guide historique et pratique. Sans lui, je me serais certainement perdu dans le dédale de la curie romaine. Je crois qu’on chercherait vainement à se le procurer à Paris, bien qu'il soit écrit en français. Il a été imprimé à Sienne, en 1890, à l’imprimerie San Bernardino; et, quoique l’auteur soit un prélat distingué, la congrégation de l’Index l’a immédiatement poursuivi et condamné, pour cause d’indiscrétion sur les rouages intimes de l’administration papale, qui doivent fonctionner dans le silence et l’ombre. J’ajoute que je soupçonne fort M. Goyau de l’avoir attentivement lu avant moi, lorsqu'il a écrit son étude sur le gouvernement central de J’Eglise, qui n’en est qu’un résumé plus net et plus élégant.

Ici, il me faudrait une colonne de ce journal pour citer seulement les ouvrages sur la Rome papale : Le Conclave:

de Léon XIII, par Raphaël de Cesare, plein d’intéres-

sants détails; — Vita del somno pontefice Leone XIII, de Carlo Marini, excellent résumé; — Album illustrato della Vera Roma, où il y a des portraits et des biographies de cardinaux, qui m’ont beaucoup servi; — le Diario romano per l’anno del Signore 1894, simple almanach, mais qui donne, jour par jour, les cérémonies religieuses dans les quatre cents églises de Rome, Et n’oublions pas L’Index librorum prohibitorum, l’édition de 1891, sortant de l’imprimerie de la Propagande, et où j’ai pu étudier les règles, décrets et observations, publiés sous les divers papes et condamnant par catégories les livres coupables. — Je cite aussi toute une collection de mémoires en latin, présentés à la congrégation du Concile, dans des procès en nullité de mariage, mémoires qu’il m'a été très difficile de trouver et qui m'ont permis d’établir J’annulation du mariage religieux de ma Benedetta, sans inventer presque rien.

Maintenant, il faudrait, pour la Rome antique, énumérer autant d'ouvrages. Mais admettons que j’aie lu surtout les très savantes et très littéraires études de M. Gaston Boissier; et je sais combien cet aveu est désastreux de ma part, car il indique une basse flagornerie de plus, dans mon désir d’entrer à l’Académie. Puis, viendrait une série de volumes sur la Rome italienne, sur l’Italie de Cavour, de Garibaldi et de Victor-Emmanuel : L’Jtalie telle qu’elle est, rar Xavier Merlino; — Gli avvenimenti di Sicilia, par Napoleone Colajanni; Rome après 1879, par Félix Grimaldi; — La Société de Rome, par le comte Paul Vasili. — Et tant d’autres, et les livres si nourris et si spirituels de notre confrère Henry des Houx, et des récits de toutes sortes, et de simples articles de revues, sans oublier une petite brochure de M. Robinet de Cléry : Les Crimes d’empoisonnement, qui m’a servi pour mes figures empoisonnées.

Voilà, je crois, du travail sur la planche pour le monsieur, s’il veut se livrer à des comparaisons. Et il yena bien d’autres. Et ce n’est encore là que les documents pris dans les livres; car, si nous abordions les documents fournis par des témoins, ce que j’appellerai les documents oraux, nous n’en finirions pas. Ainsi, lors de ma troisième visite au Palatin, j’ai eu la chance et l’honneur d’être

accompagné par notre grand peintre Hébert et par M. Bernabeiï, le directeur des fouilles, qui a bien voulu me donner les notes les plus utiles. C’est également avec Hébert que j’ai visité la chapelle Sixtine, les chambres de Raphaël et le musée des Antiques. Mais je m'’arrête, il serait certainement indiscret de nommer les ministres qui se sont mis si galamment à ma disposition, les chefs de tous ordres qui ont tenu à me renseigner eux-mêmes, les salons de Rome où j’ai été reçu, tout ce bon vouloir qui m'a permis de faire, en cinq semaines d’acharné travail, la plus vaste des enquêtes.

Il m'est revenu, autrefois, qu’un de mes amis m’appelait le Requin. Je me suis tâté pour savoir si j’étais blessé ou flatté. J'entends bien, le requin qui suit le navire et qui avale tout. Eh! n’importe! le requin, en somme, c’est flatteur. Oui, oui, j’en suis fier, je veux bien être le requin. Un requin qui avale son époque. C’est mon droit, et, si vraiment je fais cela, ce sera ma gloire. Un grand producteur, un créateur n’a pas d’autre fonction, manger son siècle pour le recréer et en faire de la vie.

En vérité, quand un monsieur formule contre moi une accusation de plagiat, comment voulez-vous que je ne hausse pas les épaules? J'ai déjà passé plus de trente années de mon existence à créer, et les enfants sont ]à, plus de mille, sortis de moi, et des pages, et des pages, tout un monde de personnages et de faits. Est-ce que je n'ai point assez prouvé ma virilité de créateur d’hommes ? Est-ce que ma famille n’est point assez vaste, pour que le rire ne me soulève pas, lorsqu’on m’accuse de voler les enfants des autres ?

Allez, allez, petit monsieur, vous pouvez dire que j’ai besoin de tout et que je m'’assimile tout; mais vous ne ferez jamais croire à personne que ma nuée d'enfants ne sont pas de moi!

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