VAUCOULEURS
Ghinon, où réside le dauphin Charles, qu'on nomme par dérision le roi de Bourges, puisqu'il ne règne plus que sur un lambeau de royaume ,^ Charles qui oublie sa mauvaise fortune dans les plaisirs, au milieu des courtisans qui le trahissent et pactisent en secret avec l'ennemi.
Elle doit traverser le pays bourguignon ,^ allié de l'Angleterre, cheminer sous la pluie par les sentiers détournés, passer à gué des rivières débordées, coucher sur le sol détrempé. Jeanne n'hésite jamais. Ses voix lui disent sanscesse : « Ya, fille de Dieu, va, nous viendrons à ton aide ! » Et elle va, elle va, en dépit des obstacles, au milieu des dangers. Elle vole au secours^^ d'un prince sans espérance et sans courage.
Et voyez quel mystère admirable ! C'est une enfant qui vient tirer la France de l'abîme^ Qu'apporte-t-elle donc avec elle ? Est-ce un secours militaire ? une armée ? Non, rien de tout cela. Ce qu'elle apporte, c'est la foi en soimême, la foi en l'avenir de la France, cette foi qui exalte les âmes et soulève les montagnes. Que dit Jeanne à tous ceux qui se pressent sur son passage ? « Je viens de la part du Roi du ciel, et je vous apporte le secours du ciel! »
YI. — Ghinon, Poitiers, Tours.
Chemine hardiment, la victoire suivra.
Paul Allard.
La plupart des auteurs pensent que Jeanne est entrée en Touraine par Amboise, en suivant la voie romaine qui longe la rive gauche de la Loire. Elle serait venue d'abord de Gien à Blois, par la Sologne. Repartie d'Amboise, elle aurait franchi le Cher à Saint-Martin-le-Beau, PIndre à Cormery, puis aurait fait halte à Sainte-Gatherine-de-Fierbois, où se trouvait un sanctuaire consacré à Tune de ses saintes. D'après une vieille tradition, Gharles Martel, ayant vaincu les Sarrasins, qu'il extermina dans les bois sauvages au milieu desquels s'élevait cette chapelle (feras boscus^ Fierbois), déposa son épée dans cet oratoire. Reconstruit en 1375, il était fréquenté par les chevaliers et hommes d'armes, qui, pour obtenir la guérison de leurs blessures, formaient le vœu de s'y rendre en pèlerinage et d'y déposer leur épée.
Sur la route, on avait embusqué une troupe soudoyée probablement par le perfide La Trémoille et chargée d'enlever Jeanne ; mais, à la vue de l'envoyée, ces bandits restèrent comme cloués au sol (1).
D'après les dépositions identiques de Poulengy et de Novelonpont, le voyage de Vaucouleurs à Ghinon s'effectua en onze jours ; il s'ensuit, dit l'abbé Bossebœuf, qu'elle y arriva le mercredi 23 février (2). Wallon, Quicherat et d'autres disent le 6 mars.
Voici la ville et ses trois châteaux, qui se confondent dans une longue masse grise de murs crénelés, de tours et de donjons.
A son entrée dans Ghinon, la petite caravane avait défilé par les rues escarpées, entre les maisons gothiques aux façades plaquées d'ardoises, décorées, à leurs angles, de statuettes de bois. Et, aussitôt, sur le seuil des portes, ou le soir, à la veillée, devant l'âtre qui flamboie, les récits merveilleux circulent de bouche en bouche sur la jeune fille qui arrive des marches de Lorraine, pour accomplir les prophéties et mettre un terme à l'insolente fortune des Anglais.
(1) J. Fabre, Procès de réhabilitation, t. I, pp. 150-151. Déposition du frère Seguin.
(2) Bulletin de la Société archéologique de Touraine, t. XII.
114 JEANNE d'arc MÉDIUM
Jeanne et son escorte prirent gîte « chez une bonne femme, près du château » (1), sans doute dans la maison du gentilhomme Reignier de la Barre, dont la veuve ou la fille reçut la Pucelle avec joie (2). Elle y demeura deux jours sans obtenir d'audience (3). Plus tard, elle logea au château même, dans la tour du Coudray.
Cette audience tant désirée lui fut accordée. C'était le soir. L'éclat des torches, le bruit des fanfares, l'appareil de la réception, tout cela ne va-t-il pas l'éblouir, l'intimider ? Non, elle vient d'un monde plus brillant que le nôtre. Depuis longtemps, elle a connu des magnificences auprès desquelles toute cette mise en scène est bien pâle. Plus loin que Domremy, plus loin que la terre, en des temps qui ont précédé sa naissance, elle a fréquenté des demeures plus glorieuses que la cour de Finance, et elle en a conservé l'intuition.
Plus vibrante que le cliquetis des armes et les sonneries des trompettes, elle entend une voix qui parle en elle et répète : Va, fille de Dieu, je suis avec toi !
Parmi mes lecteurs, certains trouveront ces
(1) J. Fabre, Procès de condamnation, p. 150.
(2) M. DE CouGNY, Chinon et ses monuments, m-8, 1898, pp. 35-36.
(3) Procès. Déposition de Dunois.
propos étranges. C'est ici l'occasion de dire, de rappeler que Tesprit existe avant le corps, qu'il a parcouru, avant la dernière naissance terrestre, de vastes périodes de temps, habité bien des milieux, et qu'il redescend en ce monde, à chaque incarnation nouvelle, avec tout un bagage de qualités, de facultés, d'aptitudes, qui proviennent de ce passé obscur, par lui traversé.
Il existe en chacun de nous, dans les profondeurs de notre conscience, une accumulation d'impressions et de souvenirs, résultant de nos vies antérieures, soit sur la terre, soit dansTespace. Ces souvenirs dorment en nous : le lourd manteau de chair les étouffe et les éteint; mais parfois, sous l'impulsion de quelque agent extérieur, ils se réveillent soudain, les intuitions jaillissent, des facultés ignorées reparaissent, et nous ledevenons, pour un instant, un être différent de celui qu'on voyait en nous (1).
Vous avez remarqué, sans doute, ces plantes qui flottent à la surface de l'eau dormante des étangs. C'est là une image de l'âme humaine. Elle flotte sur les profondeurs sombres de son passé ; ses racines plongent en des régions in-
(1) Voir : Léon Denis, Problème de VÊlre et de la Destinée, pp. 240 et suiv.
113 JEANNE d'arc MÉDIUM
connues et lointaines, d'où elle tire ces sucs vivifiants, cette fleur brillante qui va éclore, se développer, s'épanouir dans le champ de la vie terrestre.
Dans l'immense salle du château où Jeanne fut introduite, trois cents seigneurs, chevaliers et nobles dames, en brillants costumes, étaient assemblés. Quelle impression cette vue ne dutelle pas produire sur l'humble bergerette ! quel courage ne lui fallut-il pas pour aff*ronter tous ces regards licencieux ou inquisiteurs, cette foule de courtisans qu'elle sentait hostile !
Il y avait là Regnault de Chartres, chancelier de France, archevêque de Reims, prêtre à l'âme desséchée, perfide et envieux ; la Trémoille, le grand chambellan, homme jaloux, ombrageux, qui dominait le roi et intriguait en secret avec les Anglais; le dur et orgueilleux Raoul de Gaucourt, grand-maître de l'hôtel du roi ; le maréchal Gilles de Retz, l'infâme magicien plus connu sous le surnom de Barbe-Bleue ; puis, des courtisanes titrées, des prêtres astucieux, avides. Jeanne sentait planer autour d'elle une atmosphère d'incrédulité et de malveillance. Tel était le milieu où vivait Charles VII, amolli par Pabus des plaisirs, loin de la guerre, parmi ses favoris et ses maîtresses.
Soupçonneux et défiant, le roi, pour éprou-
CHINON, POITIERS, TOURS il7
ver Jeanne, avait fait occuper son trône par un courtisan et s'était dissimulé dans la foule. Mais elle va droit à lui, s'agenouille, lui parle longuement à voix basse ; elle lui révèle ses pensées secrètes, ses doutes sur sa propre naissance, ses hésitations cachées, et le visage de ce triste monarque, dit la Chronique, s'illumine d'un rayon de confiance et de foi (1). Les assistants, étonnés, comprirent qu'un phéno-
(1) J. Fabre, Procès de réhabililalion. Témoignage du chambellan Guillaume Gouffier, t. II, p. 286. Pierre Sala, auteur des Hardiesses des grands rois et empereurs, ouvrage publié en 1516, tenait du chambellan Guillaume Gouffier, seigneur de Boisy, « le secret qui avait été entre le roi et la Pucelle. Étant très aimé de ce roi, — dit Pierre Sala, — il en avait reçu les confidences. Le roi se trouvait si bas qu'il ne savait plus que faire et ne faisait que penser au remède de sa vie, étant, de ses ennemis, enclos de tous côtés. Il entra un matin en son oratoire, tout seul ; et là, il fit une humble requête et prière à Notre-Seigneur dedans son cœur, sans prononciation de paroles, où il requérait dévotement que, s'il était vrai héritier du royaume de France, il lui plût de le lui garder ou, au pis, de lui faire la grâce d'échapper et de se sauver en Espagne ou en Ecosse. »
La Pucelle, ajoute en substance P. Sala, ayant eu révélation de ces choses aux champs, les répéta au roi dès qu'elle lui fut présentée, le réconfortant et lui affirmant de la part de Dieu qu'il était vrai fils du roi et héritier de la couronne de France.
Voir manuscrit de la Bibliothèque nationale ; suppléments français, n° 191. M. J. Quicherat cite, avec Sala, dépositaire des confidences du sire de Boisy, deux autres versions tout à fait concordantes ; ap. Procès, t. IV, pp. 257, 272,279.
Voir aussi la très importante lettre d'Alain Chartier, ap. Procès, t. V, p. 133.
418 JEANNE d'arc MEDIUM
mène extraordinaire venait de se produire.
Et cependant, « nul ne se rencontra qui pût croire que le sort du plus fier royaume de la chrétienté était remis à de telles mains, ni que le faible bras d'une pauvre fille de village fût réservé pour accomplir une tâche où avaient échoué les conseils des plus sages et le courage des plus forts » (1). Il fallut encore endurer bien des humiliations, subir Pexamen de matrones attestant sa pureté. Envoyée à Poitiers, Jeanne y paraîtra devant une commission d'enquête, composée d'une vingtaine de théologiens dont deux évéques, ceux de Poitiers et de Maguelonne.
« C'était un beau spectacle, dit Alain Ghartier, qui écrivait sous l'impression même de la scène, que de la voir disputer, femme contre les hommes, ignorante contre les docteurs, seule contre tant d'adversaires. »
Toutes ses réparties dénotent une grande vivacité d'esprit et un à propos surprenant. Elle éclatait, à tout moment, en saillies imprévues et originales, qui réduisaient à néant les pitoyables objections de ses examinateurs. Le procès-verbal des interrogatoires de Poitiers a été détruit. Certains historiens en font peser
(1) DuPANLOUP, Panégyrique de Jeanne d'Arc, 1855.
la responsabilité sur les agents de la couronne de France, qui montrèrent tant d'ingratitude et d'indifférence coupable envers la Pucelle, pendant sa longue captivité. Il ne nous reste qu'un résumé des conclusions auxquelles aboutirent les docteurs appelés à donner leur opinion sur Jeanne (1). « En elle, disent-ils, on ne trouve point de mal, fors que bien, humilité, virginité, dévotion, honnêteté, simplesse (2). »
Nous possédons en outre les témoignages du procès de réhabilitation. Le P. Seguin, de Tordre des Frères prêcheurs, s'exprimait ainsi, avec simplicité et bonhomie : « Moi qui parle, je demandai à Jeanne quel idiome parlait sa voix. — « Un meilleur que le vôtre », me répondit-elle. Et, en effet, je parle limousin. L'interrogeant derechef, je lui dis : « Croyez-vous en Dieu ?» — « Oui, mieux que vous », me répondit-elle (3). »
Un autre de ses juges de Poitiers, Guillaume Aimery, lui objectait : « Vous dites que Dieu vous a promis la victoire et vous demandez des soldats. A quoi bon des soldats, si la victoire est assurée ? — En nom Dieu, répliqua Jeanne,
(1) Manuscrit 7301 de la Bibliothèque na'rionale.
(2) J. Fabre, Procès de réhabilitation, t. I, p. 170.
(3) Id., Ibid., t. I. Déposition du frère Seguin.
les soldats batailleront, et Dieu donnera la victoire (1). »
Et quand on lui demande des signes, c'està-dire des miracles : « Je ne suis pas venue à Poitiers pour y donner des signes. Mais menezmoi à Orléans et je vous montrerai les signes pour quoi je suis envoyée (2). »
De nouveau, on lui fait subir l'examen d'un conseil de matrones, présidé par la reine de Sicile, pour constater sa virginité.
Sortie triomphante de toutes ces épreuves, il lui fallut attendre plus d'un mois encore pour marcher aux Anglais. C'est seulement à l'heure où la situation d'Orléans devient désespérée, que Dunois obtient qu'on l'envoie, comme dernière ressource, à la tête d'un convoi de vivres.
Jeanne vint d'abord à Tours pour y faire préparer son armure et son étendard. La ville était en proie à une vive agitation. Les habitants s'y employaient activement à des travaux de défense. Dès le l/i octobre lZi28, le maréchal de Gaucourt, bailli d'Orléans et grand-maître de
(1) J. Fabre, Procès de réhabililation, t. I, p. 152.
(2) Ibid., p. 153.
rhôtel du roi, les informait que les Anglais avaient mis le siège devant Orléans et qu'ils se proposaient ensuite de marcher sur Tours (1). La cité se mettait en mesure de résister. De toutes parts, dit le texte, « maczons, bessons, hommes de bras », déployaient une activité fébrile. On travaillait avec ardeur à redresser les boulevards, on creusait et élargissait les fossés, on réparait et appareillait les ponts. Sur les tours et les remparts, on établissait des guérites en bois pour les veilleurs. On pratiquait des « canonnières » dans les murs d'enceinte. Bombardes et couleuvrines, boulets de pierre, poudre à canon, tout ce qui constituait l'artillerie de l'époque, était emmagasiné dans la ville. L'ennemi pouvait venir : on saurait lui répondre.
L'antique cité des Turones avait alors une grande importance. On l'appelait la seconde Rome, à cause de ses nombreuses églises, de ses monastères et surtout du pèlerinage de Saint-Martin, où l'on venait de tous les points de la chrétienté. Pour nous rendre compte de sa situation à l'époque de Jeanne d'Arc, montons, par la pensée, sur une des tours de la
(1) Voir Registres des Comptes de la ville de Tours, t. XXIV, ei Bulletins de la Société archéologique de Touraine, t. XII.
122 JEANNE d'arc MÉDIUM
collégiale de Saint-Martin, sur la tour Charlemagne, par exemple, conservée jusqu'à nos jours, et qui renferme le tombeau de Luitgarde, femme de Gharlemagne, d'où elle tire son nom.
L'aspect de la ville, à vol d'oiseau, sera, à peu de chose près, celui que nous offriraient toutes les grandes cités françaises du moyen âge, c'est pourquoi il convient de s'y arrêter quelques instants.
L'enceinte formait quatre lignes continues de murailles et de tours. A l'intérieur des murs, c'était tout un labyrinthe de rues étroites et de places étranglées, bordées de longues files de maisons aux pignons en ogive et aux toits dentelés, avec des étages surplombant les uns sur les autres, des statuettes accolées aux portes, des solives sculptées, de hautes lucarnes et des vitres de couleur. Pour compléter cet ensemble si pittoresque, de grandes enseignes en fer, découpées en formes bizarres, remplacent les numéros des maisons et se balancent au vent. Les unes ont un sens historique ou héraldique, les autres emblématique, commémoratif ou religieux. Voici, par exemple, dans la Grand'Rue, les enseignes: « à la Licorne », « à la Pie », « aux Patenôtres d'or », « à l'Ane qui veille » ; place Saint-Martin: « au Singe qui prêche»,
CHINOxX, POITIERS, TOURS 123
«au Ghat-Huant »; rue de la Rôtisserie : « aux Trois Tortues », etc. (1).
Du point élevé où nous sommes, considérez cette forêt de pignons aigus, de clochers, de murailles d'où émergent les trois masses de la cathédrale, dont le vaisseau principal seul est à peu près achevé, mais dont les tours ne s'élèvent encore qu'à dix ou vingt mètres au-dessus du sol, l'abbaye de Saint-Julien et la masse bien plus imposante de la collégiale de Saint-Martin, dont il ne reste aujourd'hui que deux tours.
A nos pieds, la ville entière, avec ses cinquante églises ou chapelles, ses huit grands cloîtres enclos de murs, ses nombreuses hôtelleries et hôtels nobles ; toute une foret de flèches, d'aiguilles, de clochetons, de tourelles en fuseaux, de hautes cheminées gothiques. Puis, le dédale des rues qui se croisent et s'entrecroisent, et les carrefours étroits, encombrés de peuple et de chevaux. Prêtez l'oreille aux bruissements, à la rumeur de la cité qui montent jusqu'à vous. Écoutez le tintement des heures qui sonnent à tous les clochers.
Faites luire sur cet ensemble un clair rayon de soleil ; contemplez le fleuve aux reflets changeants ; au loin, les coteaux^ couverts de
(1) Docteur Giraudet, Histoire de la ville de Tours.
124 JEANNE d'arc MEDIUM
vignes et les grandes forêts qui couvrent les deux plateaux, surtout au sud, et dont les masses profondes forment un cadre de verdure à la cité qui s'étale au fond de la vallée. Considérez tout cela, et vous vous ferez une idée de ce qu'était la ville de Tours, le jour où Jeanne d'Arc y fit son entrée, suivie de sa maison militaire (1).
D'après la déposition de son page, Louis de Contes, au procès, elle y prit gîte chez une dame nommée Lapau (2). Suivant le témoignage de son aumônier, Jean Pasquerel, ce fut chez le bourgeois Jean Dupuy (3). Ces contradictions ne sont qu'apparentes. En effet, le seigneur tourangeau Jehan du Puy avait pour femme Éléonore de Paul, et le peuple, ami de ces altérations, déforma ce nom. Yolande, reine d'Aragon et de Sicile, avait donné Éléonore pour dame d'honneur à sa fille, Marie d'Anjou, reine de France. « Elle était angevine, dit M. de Beaucourt dans son Histoire de Charles F// (4), et avait peut-être été élevée avec la jeune
(1) Celle-ci était composée de Jean d'Aulon, son écuyer, des deux chevaliers qui l'avaient accompagnée depuis Vaucouleurs, de deux pages et de ses deux frères, Jean et Pierre d'Arc, qui étaient venus la rejoindre.
(2)J. Fabre, Procès de réhabilitation, t. I, p. 208.
(3) Ibid., p. 217.
(4) T. II, p. 183.
princesse. » Priés par la reine Yolande d'héberger l'étrangère, qu'elle prenait sous sa protection, Jean du Puy, qui était conseiller du roi et échevin, et son épouse la reçurent dans leur hôtel, situé près de l'église de Saint-Pierre-le- Puellier, et que beaucoup d'archéologues croient reconnaître dans la maison dite de Tristan (1).
C'est à Tours que le frère Pasquerel, alors lecteur au couvent des Augustins de la ville, fut attaché au service de Jeanne en qualité d'aumônier (2). Il la suivra fidèlement jusqu'à sa capture à Compiègne, un an plus tard.
Ce fut aussi à Tours que la vaillante enfant reçut son équipement militaire, son épée et sa bannière. Sur ses indications, un armurier de la ville alla chercher l'épée déposée par Charles Martel à Sainte-Catherine-de-Fierbois. Elle était enterrée derrière l'autel, et personne au monde ne connaissait sa présence en ce lieu.
(1) D'autres archéologues sont d'avis que la maison actuelle, rue Briçonnet, date seulement du règne de Charles VIII et a été bâtie sur l'emplacement de celle habitée par la Pucelle.
(2) Au mois d'octobre 1905, après des remaniements importants faits dans la disposition intérieure de l'immeuble situé 47, rue des Halles, on put se convaincre de l'existence, en cet endroit, de la chapelle de Jeanne d'Arc qui faisait partie du couvent des religieux Augustins, et où elle aimait à se rendre pour prier.
Louis DE Saint-Gildas.
{Touraine Républicaine, 20 oct. 1905.)
Mais, pour l'héroïne, cette épée sortira de la poussière des siècles, et, de nouveau, chassera l'étranger.
Un autre armurier de Tours fabriqua pour Jeanne une armure étincelante de blancheur (1).
Suivant les instructions de ses voix, Jeanne se fît faire, par un artiste tourangeau, une bannière blanche qui devait servir d'étendard et de signe de ralliement. Elle était bordée de franges de soie et portait, avec Pimage de Dieu bénissant les fleurs de lis, la devise « Jhésus Maria » (2). L'héroïne ne séparait jamais la cause de la France de celle, plus haute, de l'inspiration divine, d'où découlait sa mission.
Jeanne partit de Tours vers le 25 avril l/i29, pour se rendre à Blois, où l'attendaient les chefs de guerre et le gros de l'armée. Douze jours après, date d'impérissable mémoire, elle gagnait la bataille des Tourelles et faisait lever le siège d'Orléans.
(1) D'après les comptes de M« Hémon Régnier, trésorier des guerres, publiés par Quicherat {Procès de Jeanne d'Arc, t. V, p. 158), il fut payé « au maistre armurier, pour ung harnois complet pour la dite Pucelle, cent livres tournois ». (Environ 600 francs de notre monnaie.)
(2) Dans les mêmes registres du trésorier des guerres se lit la mention suivante : « Payé à Hannes Poulvoir, paintre demeurant à Tours, pour avoir paint et baillé estoffes pour ung grand estendard et ung petit 4)our la Pucelle, 25 livres tournois. »
CHINON, POITIERS, TOLliS 127
Lorsqu'elle quitta Tours, toute la population était massée dans les rues, sur les places, pour la voir et l'acclamer. Elle caracolait gentiment sur son beau cheval de guerre, dans sa blanche armure, étincelante aux feux du matin. Sa bannière à la main, Tépée de Fierbois au côté, elle était toute rayonnante d'espoir et de foi ; on eût cru voir l'ange des combats, comme un messager céleste !
Entrant dans Orléans, qu'elle était grande et belle ! Les soldats frémissants se pressaient autour d'elle. Les mères lui tendaient leurs enfants à bénir, Et tous se prosternaient en la voyant venir.
Paul Allard.
Le voyage de Tours à Orléans fut une longue ovation. Partout, Jeanne sème l'allégresse sur son passage. Si les courtisans la suspectent, la dédaignent, le peuple du moins croit en elle, en sa mission libératrice. Les Anglais eux-mêmes sont frappés de stupeur. Ils restent immobiles dans leurs retranchements, lorsque la Pucelle passe à la tête de l'armée de secours. Les habitants d'Orléans, ivres d'enthousiasme, oublient le péril, sortent des murs, se portent en foule à sa rencontre. D'après un témoin oculaire, « ils se sentoyent jà tous reconfortez et comme desasiégez, par la vertu divine qu'on leur avoit dit estre en ceste simple pucelle, qu'ilz regardoyent moût affectueusement, tant hommes, femmes que petis enfans (1). »
(1) E. Lavisse, Histoire de France, t. IV, p. 53.
Les campagnes de Jeanne sur la Loire nous offrent un spectacle unique dans l'histoire : les capitaines de Charles VII, les Dunois, les La Hire, les Gaucourt, les Xaintrailles marchent à l'ennemi sous les ordres d'une jeune fille de dix-huit ans !
Des difficultés sans nombre se dressent. Un cercle de bastilles formidables est établi par les Anglais autour d'Orléans. A bref délai, c'est la disette, c'est la reddition d'une des plus grandes et des plus fortes places du royaume. On a devant soi les meilleurs soldats de l'Angleterre, et ils sont commandés par leurs plus habiles généraux, ceux-là mêmes qui viennent de remporter sur les Français une longue série de victoires. Voilà l'immense obstacle contre lequel va combattre cette jeune fille. Elle a bien avec elle des braves, mais ils sont démoralisés par tant de défaites successives, et trop mal organisés pour éviter de nouveaux désastres.
Une première attaque, tentée en l'absence de Jeanne sur la bastille Saint-Loup, est repoussée. Avertie, l'héroïne s'élance à cheval et fait flotter sa bannière ; elle électrise les soldats, et, d'un élan puissant, les entraîne à l'assaut.
« C'était la première fois, — dit Anatole France, dans un des rares passages de son oeuvre où il sait lui rendre justice, — c'était la
130 JEANNE d'arc MEDIUM
première fois que Jeanne voyait des gens combattre et, sitôt entrée dans la bataille, elle en devint le chef, parce qu'elle était la meilleure. Elle fit mieux que les autres, non qu'elle en sût davantage ; elle en savait moins. Mais elle avait plus grand cœur. Quand chacun songeait à soi, seule, elle songeait à tous ; quand chacun se gardait, elle ne se gardait de rien, s'étant offerte tout entière par avance. Et cette enfant, qui, comme toute créature humaine, craignait la souffrance et la mort, à qui ses voix, ses pressentiments avaient annoncé qu'elle serait blessée, alla droit en avant et demeura, sous les traits d'arbalètes et les plombées de couleuvrines, debout au bord du fossé, son étendard à la main, pour rallier les combattants (1). » Par cette attaque vigoureuse, elle a rompu les lignes anglaises. Une à une, les bastilles sont emportées. En trois jours, Orléans est délivré. Puis les combats se succèdent, comme une série d'éclairs dans un ciel en feu. Chaque attaque est une victoire. C'est Jargeau, c'est Meung, c'est Beaugency ! Enfin à Patay, les Anglais sont battus en rase campagne, et Talbot, leur général, est fait prisonnier. Puis, la marche sur Pieims, et Charles VII sacré roi de France.
(1) A. France, Vie de Jeanne d'Arc, t. I, pp. 335-336.
En deux mois, Jeanne avait réparé tous les désastres : reconstitué, moralisé, discipliné, transfiguré l'armée ; elle avait relevé tous les courages. « iVvant elle, disait Dunois, deux cents Anglais mettaient en fuite mille Français ; avec elle, quelques centaines de Français font reculer une armée entière (1). » Dans le Mystère du siège ^ drame populaire, représenté pour la première fois, en l/i56, à Orléans, un des acteurs s'écrie :
« Ung de nous en vaut mieux que cent.
Soubz Festendart de la Pucelle (2). »
Certains auteurs, tel M. Thalamas (3), ont cru pouvoir dire que la situation d'Orléans en l/i29 n'était pas aussi grave qu'on l'assure généralement. Les Anglais étaient peu nombreux. Les Bourguignons s'étaient retirés. La ville, bien approvisionnée, pouvait résister longtemps, et les Orléanais étaient capables de se délivrer par leurs propres efforts.
Non seulement tous les historiens, Michelet, Henri Martin, Wallon, Lavisse, etc., sont unanimes à attester la situation précaire des assiégés, mais voici l'opinion d'un autre écrivain,
(1) J. Fabre, Procès de réhabilitation, t. I. Déposition de Dunois.
(2) Mystère du siège d'Orléans, v. 12, 232-233.
(3) Conférence faite à Tours, le 30 avril 1905.
peu suspect de partialité envers Jeanne. Anatole France écrit : « Agités de doutes et de craintes, brûlés d'inquiétude, sans sommeil, sans repos, et n'avançant en rien, les Orléanais commençaient à désespérer (i). »
De leur côté, les Anglais attendaient de nouveaux renforts, promis parle Régent. Cinq mille combattants se réunissaient à Paris, sous les ordres de sir John Falstolf, avec force vivres, pour marcher au secours des assiégeants (2).
Rappelons en outre la déposition du duc d'Alençon au procès de réhabilitation. Il parle des bastilles formidables élevées par les Anglais. « Si j'eusse été, dit-il, dans l'une ou dans l'autre avec un petit nombre d'hommes d'armes, j'aurais bien osé défier la puissance d'une armée ; et il semble bien que les agresseurs n'auraient pu s'en rendre maîtres. Au reste, ajoute-t-il, les capitaines qui avaient pris part aux opérations m'ont déclaré que ce qui s'était fait à Orléans tenait du miracle (3). »
A ces témoignages, il convient d'ajouter l'affirmation d'un des assiégés, Jean Luillier, notable commerçant de la cité. Il s'exprimait ainsi :
(1) A. France, Vie de Jeanne d'Arc, t. I, p. 164.
(2) Ibid., p. 430. (Ils n'arrivèrent que pour la bataille de Patay.)
(3) J. Fabre, Procès de réhabilitation, 1. 1, p. 176.
« Tous mes concitoyens et moi, nous croyons que si la Pucelle ne fut venue à notre aide, nous aurions été bientôt au pouvoir des assiégeants. Il était impossible que les Orléanais pussent longtemps tenir contre les forces d'adversaires qui avaient si grande supériorité (1). »
L'enthousiasme des habitants donne la mesure des dangers qu'ils avaient courus : après la délivrance de leur ville, les Orléanais « s'offraient à Jeanne, pour qu'elle fît d'eux et de leurs biens à sa volonté, » nous dit le Journal du Siège (2).
Non moins probant est le témoignage que déposa, sur une feuille de registre, un modeste tabellion de la ville, Guillaume Girault. Au milieu des acclamations de la France entière, il écrivait que cette délivrance était le « miracle le plus évident qui adce a été apparu, puis (depuis) la Passion » (3).
Cette partie de la vie de Jeanne est riche en phénomènes de prémonitions, qu'il faut ajouter à ceux déjà signalés.
Ses voix lui avaient dit qu'à son entrée dans
(1) J. Fabre, Procès de réhahilitalion, t. I, pp. 260-261. Déposition du bourgeois Jean Luiliier.
(2) Pp. 91-92.
(3) J. DoiNEL, Mémoires de la Société historique et archéologique de l'Orléanais, 1892, t. XXIV, pp. 392-393.
134 JEANNE d'arc MEDIUM
Orléans, les Anglais ne bougeraient point. Et le fait se confirma.
Les chalands qui devaient traverser le fleLve pour embarquer les vivres, ne pouvaient le faire, le vent n'étant pas favorable. Jeanne dit : « Attendez un peu. Tout entrera dans la ville. » En effet, le vent tourna et gonfla les voiles (1).
Elle n'éprouva aucune inquiétude au sujet du maréchal de Boussac, parti au-devant du second convoi de vivres, disant : « Je sais bien qu'il ne lui arrivera aucun mal. » Le fait se réalisa exactement.
Peu à peu, l'allégresse des Orléanais gagne toute la France. A mesure que les victoires de Jeanne se succèdent, le roi les annonce à ses bonnes villes, invitant la population à louer Dieu et à honorer la Pucelle, qui « avait toujours été en personne à l'exécution de toutes ces choses » (2).
Partout ces nouvelles sont reçues et enregistrées avec une joie délirante, et le peuple voue à l'héroïne un culte qui va grandissant.
(1) Procès. Déposition de Dunois. — Journal du Siège, pp. 74-75. — Chronique de la Pucelle, p. 284.
(2) Lettre de Charles VII aux habitants de Narbonne, Procès, t. V, pp. 101, 104. — Arcère, Histoire de La Rochelle. — MoYNÈs, Inventaire des Archives de l'Aude, annexes» p. 390, etc. (d'après A. France).
Depuis 480 ans, Orléans fête l'anniversaire de ces événements.
Sur l'invitation gracieuse du maire, il m'a été donné d'assister à plusieurs de ces solennit3S (1). Voici les notes que j'écrivais alors, sous l'impression du moment ;
Le beffroi, vieux témoin du siège, le même qui signalait les mouvements des Anglais, tinte de quart d'heure en quart d'heure. Ses vibrations sonores s'étendent sur la cité ; elles glissent dans les rues étroites et tortueuses du vieil Orléans, pénètrent au fond des demeures, réveillent dans tous les cœurs le souvenir de la délivrance. Bientôt, à son appel, toutes les cloches des paroisses s'ébranlent. Leurs voix de bronze montent dans l'espace ; elles forment un 'puissant concert, que dominent les notes graves du beffroi et qui impressionne l'âme rêveuse.
Toute la ville est décorée, pavoisée. Des bannières flottent sur les édifices ; à chaque balcon,
(1) Notamment de 1893 à 1905. Le programme de ces fêtes ne varie pas d'une année à l'autre. Seulement, depuis la séparation, les grands corps de l'État n'assistent plus, officiellement, à la cérémonie religieuse.
136 fEANNE d'arc MÉDIUM
à chaque fenêtre, les drapeaux nationaux se mêlent aux couleurs et aux armes de la Pucelle.
La foule encombre les places et les rues. Beaucoup de gens des environs ; mais d'autres sont venus de points éloignés de la France et même de l'étranger. Détail significatif : des Anglais, tous les ans, viennent en nombre participer aux fêtes de la vierge lorraine. On y vit le cardinal Vaughan, archevêque de Westminster, figurer au milieu des prélats français. Un peuple qui agit ainsi n'est pas un peuple sans grandeur.
Nulle part, le souvenir de Jeanne n'est resté aussi vivant. A Orléans, tout parle d'elle. Chaque coin de rue, chaque monument rappelle un détail du siège. Pendant quatre siècles, la France a méconnu Jeanne. Le silence et l'ombre ont enveloppé sa mémoire ; Orléans, seul, n'a pas oublié.
Dès l/i30, un an après la levée du siège, la cérémonie et la procession commémoratives furent instituées et, chaque fois, la municipalité et le clergé, dans une noble émulation, recherchent les moyens de donner à la fête un nouvel attrait. Spectacle rare et touchant, tous les pouvoirs s'unissent pour rendre cette manifestation plus éclatante. Le souvenir de Jeanne, seul aujourd'hui, peut refaire l'union dans les
pensées et dans les cœurs, comme elle refit l'unité de la France, à l'heure des suprêmes désastres et de l'écroulement.
Le soir du 7 mai, à 8 heures, Jeanne, victorieuse aux Tourelles, rentrait dans la ville assiégée. Une cérémonie émouvante, inoubliable, consacre tous les ans ce souvenir. Le maire, précédé de la bannière de l'héroïne, blanche aux fleurs de lis d'or, et suivi des conseillers municipaux, sort de l'Hôtel de Ville et vient, au parvis de la cathédrale, remettre l'étendard sacré aux mains de l'évêque, entouré de son clergé et des prélats étrangers.
Sous un ciel noir chargé de pluie, la basilique de Sainte-Croix dresse ses tours massives. Les troupes forment le carré ; le canon gronde ; le beffroi, le bourdon de la cathédrale, les cloches des églises sonnent à toute volée. Les portes du vaste édifice s'ouvrent ; le cortège des évêques et des prêtres, à pas lents, franchit le seuil et se range sous les porches béants. Devant eux, les bannières de saint Aignan, saint Euverte, patrons de la ville, sont déployées. Les mitres et les crosses brillent à la lueur des torches portées par des cavaliers. Des feux, subitement allumés à l'intérieur des tours, les éclairent de couleurs fantastiques. Une lumière de pourpre se répand sur les rosaces,
les ogives, sur toute la dentelle de pierre de la façade, sur les bannières flottantes, les étoles et les surplis.
Cinq cents voix entonnent VHymne à Véien^ dard :
Étendard de la délivrance, A la victoire tu menas nos aïeux.
Fils de ces preux, disons comme eux :
Vive Jeanne I Vive la France !
Un frémissement, un souffle puissant passe sur la foule attentive, recueillie. Les fronts s'inclinent devant la blanche bannière fleurdelisée, qui monte lentement les degrés et disparaît sous les voûtes, semblable au fantôme de la vierge lorraine revenant dans la nuit de son anniversaire.
Les grilles se referment ; les feux s'éteignent; les harmonies se taisent ; la foule s'écoule, et la basilique demeure sombre et silencieuse dans la nuit.
8 mai, 10 heures. Sous les rayons du soleil, la cathédrale déploie sa parure d'oriflammes et de drapeaux. La décoration intérieure est sobre
et d'un grand effet. De hautes bannières rouge et or, les couleurs d'Orléans, ornent le chœur. Aux piliers des nefs sont suspendus les blasons du Bâtard et des autres compagnons de la Pucelle. A la hauteur des orgues, dominant le tout, les armes de Jeanne (1), dans un cadre virginal de blanches étoffes. Pas une place ne reste libre dans la vaste nef. Toute la France : armée, magistrature, clergé, pouvoirs municipaux, bourgeois, artisans, est représentée dans cette foule. Les gracieuses toilettes et les chapeaux fleuris des jeunes femmes se mêlent aux uniformes galonnés, aux robes rouges des juges et aux habits noirs des fonctionnaires.
L'office commence par la Messe à la mémoire de Jeanne d'Arc^ de Gounod. Les fanfares guerrières s'unissent à l'harmonie des orgues, puis, un chœur de jeunes filles chante les Voix de Jeanne, du même auteur. Leurs voix pures descendent de la haute tribune, semblables à des accents célestes. On dirait un écho des sphères angéliques, comme une évocation de la vierge martyre qu'on sent planer, esprit radieux, sous ces voûtes. Un instant, on oublie la terre, ses tristesses, ses douleurs. L'impres-
(1) Ces armes sont: d'azur à l'épée d'argent, à la garde d'or, en pal, la couronne royale d'or à la pointe ; au flanc, les lis.
140 JEANNE d'arc MÉDIUM
sion est grandiose et profonde ; bien des yeux se mouillent de larmes.
J'élève vers Jeanne ma pensée, ma prière, et un rayon de soleil, qui filtre à travers le vitrail armorié, m'enveloppe de sa lumière, tandis que, autour de moi, l'ombre couvre la foule pressée des auditeurs.
Puis vient le panégyrique, prononcé par Tévêque d'Orléans. Celui-ci nous ramène sur la terre. Sa parole est chaleureuse. Il expose la situation de la cité au cours du siège :
« Certes, dit-il, elle se défend bien, la noble ville ! Paris est ang-lais, soit : Orléans demeurera français. Paris n'est que la tête du pays : Orléans en est le cœur. Tant que le cœur bat, il reste de l'espoir. Échevins, peuple, bourgeois, clergé, hommes d'armes décident de mourir plutôt que de se rendre. On brûlera les faubourgs ; on démantèlera les égHses ; on fera le guet de jour, de nuit ; les marchands se battront comme si c'était leur habituel métier ; on donnera au roi le temps d'envoyer des renforts ; et, vive Dieu ! on verra bien à qui la fortune des batailles sourira I
« Hélas ! le roi n'envoyait ni argent ni soldats ; l'assiégeant resserrait ses lignes ; les bastilles s'élevaient de semaine en semaine , les vivres s'épuisaient ; la faim, l'horrible faim, sévissait (i). Encore
(1) Voir, dans le Journal du Siège, la joie avec laquelle est noté le moindre arrivage de vivres.
quelque demi-mois, Orléans succombera ; et le petit roi de Bourges cessera d'être même le petit roi de Bourges ; et la France descendra à ce tombeau où se couchent les nations mortes... »
Un peu après, il dépeint l'ivresse des habitants après les victoires de Jeanne :
« Ah I les huit jours qui suivirent Patay, comme il dut être bon de les vivre ! Comme le renouveau dut paraître doux et la nappe de notre Loire lumineuse, et notre Val d'or embaumé ! Vous représentezvous ces visites d'action de grâces à toutes vos églises ; ces chants qui ne cessaient plus ; ces enthousiasmes autour des héros de la merveilleuse épopée ; ce peuple respirant pour la première fois après les oppressions de la guerre de Cent ans ; cette ville, en un mot, qui s'acclamait elle-même dans le triomphe de la Pucelle et la résurrection de la Patrie ? »
L'orateur descend de la chaire. La foule se précipite sur le parvis, se mêle à l'armée, parmi les évoques, les bannières et les reliques, et la procession traditionnelle se déroule, longue de deux kilomètres, sous le ciel sans nuages, à travers les rues pavoisées. Elle va parcourir les stations de victoire que Jeanne fit dans Orléans assiégé.
Sur l'emplacement du fort des Tourelles, une modeste croix rappelle la mémoire de celle
142 JEANNE d'arc MEDIUM
qui, dit l'inscription, « par sa valeur, sauva la ville, la France et son roi ». Là, dernier arrêt, pendant lequel le canon retentit de nouveau et les musiques militaires saluent l'étendard. Le cortège revient à son point de départ, puis se disperse. La foule joyeuse se livrera à ses plaisirs, pendant que les véritables amis de Jeanne iront prier et méditer à l'écart.