VIII. — Reims
« Je viens rendre au dauphin le royaume de France. »
Saint- Yves d'Alveydre.
La prophétie de Jeanne touchant Orléans était accomplie. Restait le second point : la marche sur Reims et le sacre de Charles VII. Sans perdre un instant, la Pucelle s'employa à les réaliser. Elle quitta l'Orléanais et s'en fut. relancer le dauphin jusqu'au fond de la Touraine. Elle le rejoignit d'abord à Tours, puis le suivit à Loches, le pressant sans cesse de tout mettre en œuvre pour le succès de cette entreprise hardie. Mais ce prince indolent, faible de volonté, hésitait entre les sollicitations de l'héroïne et les observations de ses conseillers, qui considéraient comme téméraire de risquer un voyage de soixante lieues, à travers un pays hérissé de forteresses et de places occupées par l'ennemi. A leurs objections, Jeanne répondait invariablement : « Je le sais bien.; et de tout cela, je ne tiens compte. Nous réussirons ! »
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L'enthousiasme du peuple et de l'armée gagnait de proche en proche. On s'écriait qu'il fallait mettre à profit l'affolement des Anglais, qui avaient évacué la Loire et s'étaient repliés sur Paris, abandonnant bagages et artillerie. Jamais ils n'avaient reçu un coup si rude. Frappés de terreur, ils croyaient voir dans les airs des armées de fantômes s'avancer contre eux.
Le bruit de ces événements retentissait dans toute la France. Avec l'espoir, l'énergie se réveillait. Le courant d'opinion devint tel, que Charles Vil ne put persister dans son indifférence. 11 combla d'honneurs la libératrice et sa famille, mais il restait sans élan, sans courage. 11 n'alla pas même voir les Orléanais. Ses conseillers influents : la Trémoille et Regnault de Chartres, étaient inquiets, sourdement irrités des succès de Jeanne, qui les reléguaient dans l'ombre, jaloux d'un prestige qui tournait vers elle l'attention et les espérances de tous. Ils se demandaient si leur crédit, leur fortune n'allaient pas sombrer dans ce grand et irrésistible courant populaire, qui avait fait reculer Pinvasion anglaise.
Enfin le cri public se changea en clameur et il fallut céder. Une armée de 12.000 combattants fut réunie à Gien. Les gentilshommes accouraient de toutes parts, et ceux qui étaient trop
pauvres pour s'équiper, demandaient à servir comme hommes de pied. On partit le 29 juin, avec peu d'argent, peu de vivres et une artillerie insuffisante.
Le 5 juillet, on arriva devant Troyes. Laville, très forte^ bien pourvue et défendue par une garnison anglo-bourguignonne, refusa d'ouvrir ses portes. L'armée française, privée de ressources, ne pouvait entreprendre un long siège. Au bout de quelques jours, les soldats étaient déjà réduits à se nourrir des fèves et du blé en épis qu'ils trouvaient dans les champs.
Le roi assembla un conseil pour délibérer sur les résolutions à prendre. La Pucelle n'y fut même pas convoquée. Le chancelier fit un exposé de la triste situation où l'on se trouvait, et posa la question : L'armée doit-elle revenir en arrière, ou continuer sa marche sur Reims ? Chacun des assistants devait répondre à son tour. Robert le Masson, seigneur de Trèvessur-Loire, fit observer que le roi n'ayant entrepris cette expédition, ni parce qu'elle semblait facile, ni parce qu'il avait une armée puissante et Targent nécessaire pour la payer, mais bien parce que Jeanne affirmait que c'était la volonté de Dieu et qu'on ne trouverait aucune résistance, il convenait avant tout de consulter Théroïne. Cette proposition fut acceptée. Au même
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moment, celle-ci, déjà prévenue par ses voix, frappait rudement à la porte. Elle entra et, s'adressant au roi, lui dit : « Gentil roi de France, si vous voulez rester seulement deux jours devant votre ville de Troyes, elle sera en votre obéissance, par force ou par amour, n'en faites aucun doute ! » Le chancelier répliqua : « Si l'on était sûr dans six jours, on attendrait bien !» — « N'en doutez pas ! » dit encore Jeanne.
Aussitôt, elle se mit à parcourir les campements pour organiser l'attaque, communiquant à tous l'ardeur dont elle était animée. La nuit se passa en préparatifs. Du haut des murailles et des tours, les assiégés voyaient le camp français en proie à une activité fébrile. A la lueur des torches, chevaliers, écuyers, soldats, s'empressaient à l'envi à combler les fossés, à préparer les fascines et les échelles, à construire des abris pour l'artillerie. Le spectacle était fantastique et impressionnant.
Quand l'aube blanchit l'horizon, les habitants de Troyes virent avec terreur que tout était disposé pour un assaut furieux : les colonnes d'attaque, rangées sur les points les plus favorables avec leurs réserves ; les quelques pièces d'artillerie, bien abritées, prêtes à ouvrir le feu ; les archers et arbalétriers, à leurs postes de
combat. Toute l'armée, rangée en silence, attendait le signal. Debout au bord du fossé, son étendard à la main, la Pucelle allait faire avancer les trompettes pour sonner Tassant. Les assiégés, saisis d'épouvante, demandèrent à capituler.
On s'entendit facilement sur les conditions. Le roi avait tout intérêt à ménager les villes qui voulaient se rendre. Le lendemain, 10 juillet, la garnison anglaise sortit de la ville, emmenant quelques prisonniers de guerre français, dont on avait oublié de régler le sort. Ces malheureux, apercevant Jeanne, se jetèrent à ses pieds, en implorant son intervention. Celle-ci s'opposa énergiquement à leur départ, et le roi dut payer leur rançon.
A l'exemple de Troyes, Châlons et Reims ouvrirent leurs portes à Charles VII.
A Châlons, Jeanne eut la joie de rencontrer plusieurs habitants de Domremy, qui étaient venus à sa rencontre, et, parmi eux, Gérardin, un laboureur, dont le fils, Nicolas, était son filleul. Elle leur ouvrit sa pensée et son cœur, leur exposant ses espérances et ses craintes, leur racontant ses luttes, ses victoires, la splendeur du sacre prochain et le relèvement de la France, abaissée et meurtrie. Près de ceshommes frustes mais bons, qui lui apportaient un souve-
nir si vif de son enfance, elle se sentait à l'aise ^t s'épanchait tout entière. Elle leur disait combien ces gloires la laissaient insensible, et quel plaisir elle aurait à retourner au village, reprendre sa vie paisible et ses occupations champêtres, au milieu de sa famille. Mais sa mission la retenait près du roi, et il fallait se soumettre aux volontés d'en haut. La lutte contre les Anglais l'inquiétait moins que les intrigues de cour et la perfidie des grands : « Je ne crains que la trahison, » leur disait-elle (l).Et,en effet, c'est par trahison qu'elle devait périr. Pour tout grand missionnaire, il y a toujours un traître tapi dans Tombre, qui trame sa perte.
Sur l'azur profond du ciel, se découpent les hautes tours de la cathédrale de Reims, déjà vieille de plusieurs siècles à l'époque de Jeanne d'Arc. Les trois portails béants laissent entrevoir les vastes nefs resplendissantes de la lumière de milliers de cierges, où se presse une foule bigarrée de prêtres, de seigneurs, d'hommes d'armes et de bourgeois en habits de fête.
(1) J. Fabre, Procès de réhahililalion, t. I. Déposition de Gérardin.
Les vibrations des chants sacrés emplissent les voûtes et, par instants, des fanfares guerrières éclatent en notes stridentes.
Les confréries, les corporations, leurs emblèmes en tète, tout ce qui n'a pu trouver place dans la basilique, s'accumule sur le parvis. Une cohue de gens du peuple, citadins et villageois des environs, assiège les abords de l'édifice, retenue à grand'peine par des cavaliers bardés de fer, et par des archers portant costumes aux armes de France. Des pages, des écuyers tiennent par la bride les magnifiques montures du roi, des pairs et des chefs de guerre. On se montre le cheval noir de la Pucelle, que retient un soldat de sa suite.
Pénétrons sous la haute nef gothique et avançons jusqu'au chœur. Le roi, entouré des douze pairs du royaume, laïques et ecclésiastiques, ou de leurs suppléants, et du connétable, Charles d'Albret, tenant Tépée de France, le roi vient d'être armé chevalier. Près de lui, debout, adossée au pilier de droite, à une place que l'on montre encore, se tient Jeanne, armée en guerre, son blanc étendard à la main, cet étendard qui, « après avoir été à la peine, devait être à l'honneur » (1).
(!) J. Fabre, Procès de condamnailon, p. 189.
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Le roi reçut Fonction des mains de l'archevêque de Reims, Regnault de Chartres. Celuici prit sur l'autel la couronne, que soutinrent les douze pairs, les mains étendues au-dessus de la tète du monarque. Après avoir ceint la couronne, Charles de Valois revêtit le manteau royal, bleu, parsemé de lis d'or. C'est à ce moment que la Pucelle, dans un élan ému, se jetant à ses pieds, embrassa ses genoux et lui dit :
« Gentil sire, ainsi est fait le plaisir de Dieu, dont la volonté fut que je levasse le siège d'Orléans et vous amenasse en cette cité de Reims, pour y recevoir votre digne sacre, afin de prouver que vous êtes véritable roi et héritier de la couronne de France. »
Les trompettes retentirent de nouveau et le cortège se forma. Et quand, dans l'ouverture du grand portail, le roi apparut, une poussée immense se fit dans la foule, et les Noëls ! éclatèrent.
Les fanfares font vibrer les hautes voûtes. Les chants, les cris joyeux montent dans l'espace. Et, à leurs appels, répondent des milliers de voix invisibles. Ils sont là, tous les grands Esprits de la Gaule, pour fêter le réveil du pays natal. Ils sont là, tous ceux qui ont aimé et servi jusqu'à la mort le noble pays de France. Us planent au-dessus de la foule en délire. Voici
Vercingétorix, suivi des héros de Gergovie et d'Alésia ! Voici Glovis et ses Francs ! Puis Charles Martel et ses compagnons ! Et Charlemagne, le grand empereur à la barbe fleurie ; de son épée, Joyeuse, il salue Jeanne et le roi Charles. Puis Pioland et les preux ! Et la foule innombrable des chevaliers, des prêtres, des moines, des hommes du peuple, dont les corps reposent sous les lourdes pierres tombales ou dans la poudre des siècles, tous ceux qui ont donné leur vie pour la France. Ils sont là et crient aussi : Noël ! pour fêter la résurrection de la patrie, le réveil de la Gaule !...
Le cortège se déroule à travers les rues étroites et les places étranglées. A côté du roi, chevauche Jeanne, tenant sa bannière; puis viennent les princes, les maréchaux et les capitaines, tous richement vêtus, montés sur de magnifiques coursiers. Pennons, fanions, banderoles flottent au vent. Mais, parmi les seigneurs aux somptueux costumes et les guerriers aux armures étincelantes, tous les regards se portent avec avidité sur la jeune fille qui les a tous conduits dans la cité du sacre, comme elle l'avait prédit elle-même dans son village, alors qu'elle n'était encore qu'une simple paysanne, une petite bergère inconnue.
Toute la ville était en liesse. On était venu de
fort loin au couronnement. Jacques d'Arc, père de Jeanne, était arrivé depuis deux jours de Domremy avec Durand Laxart. Ils logeaient à l'auberge de l'Ane rayé, rue du Parvis. Ce fut une scène émouvante, lorsque l'héroïne, accompagnée de son frère Pierre, revit son vieux père. Elle se jeta à ses genoux, et lui demanda pardon de l'avoir quitté sans son assentiment, ajoutant que c'était la volonté de Dieu.
Sur les instances de la Pucelle, le roi les reçut et accorda aux habitants des villages de Greux et Domremy, exemption de toutes tailles et impôts. Les dépenses de Jacques d'Arc furent payées par les deniers publics, et un cheval lui fut donné aux frais de la ville, pour retourner chez lui.
Jeanne se montra par les rues, accueillant avec modestie et bonté les humbles, les suppliants. Le peuple se pressait autour d'elle ; tous voulaient toucher ses mains et son anneau. Pas un qui ne fût convaincu qu'elle était venue de par Dieu, pour faire cesser les calamités du royaume. Ceci se passait le dimanche 17 juillet 1429, et cette date marque le point culminant de l'épopée de Jeanne d'Arc.
Toutefois, Michelet s'est trompé en disant que sa mission devait prendre fin à Reims, et qu'elle désobéit à ses voix en continuant la lutte.
Cette assertion est démentie par les propres paroles de Thérome, par ses déclarations aux examinateurs de Poitiers et aux juges de Rouen. Elle l'affirme surtout dans sa lettre de sommation aux capitaines anglais devant Orléans, datée du 22 mars :
« En quelque lieu que j'atteindrai vos gens en France, je les en ferai aller, veuillent ou non veuillent... Je suis venue de par Dieu pour vous bouter hors de toute France (i). »
Le doute n'est donc pas possible. La version que le rôle de Jeanne s'arrêtait à Reims, n'a été mise en avant qu'au moment du procès de réhabilitation, afin de cacher à la postérité la déloyauté, on pourrait dire le crime, de Charles Yll et de ses conseillers, afin de détourner les lourdes responsabilités qui pèsent sur eux. C'est dans ce but que l'histoire a été, par leurs soins, falsifiée, mutilée, les témoignages altérés, le registre des interrogatoires de Poitiers détruit, et que s'est accompli un acte odieux, une œuvre de mensonge et d'iniquité (2) !
(1) J. Fabre , Procès de condamnation, p. 97.
(2) Jean Chartier, secrétaire des archives royales, nous dit naïvement, dans son histoire de Charles VII, que « des chroniques nous font connaître les faits choisis par le roi pour être confiés à l'histoire, dans le sens et le jour sous
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Ce n'était pourtant pas sans appréhension, sans regrets, nous l'avons vu, que Jeanne poursuivit sa route ardue. Quelques jours après, chevauchant entre Dunois et le chancelier Regnault de Chartres, elle disait : « Que je voudrais qu'il plût à Dieu que je m'en retournasse maintenant, quittant les armes, et que je revinsse servir mon père et ma mère, et garder leurs troupeaux avec ma sœur et mes frères, qui seraient bien aises de me revoir (1). »
Ces paroles le démontrent : l'éclat de son triomphe et les splendeurs de la cour ne l'avaient point éblouie. Elle était parvenue au faîte de sa gloire. Toutes les adorations d'un peuple montaient vers elle. En réalité, elle était alors la première dans le royaume, et son prestige éclipsait celui de Charles YII. Cependant, elle n'aspirait qu'à la paix des champs et aux douceurs du foyer paternel. Ni ses victoires, ni la puissance acquise ne l'avaient changée. Elle était restée simple et modeste au milieu des grandeurs. Quelle leçon pour ceux que le moindre succès enivre, enfle d'orgueil, à qui les faveurs de la fortune donnent le vertige !
lequel il entendait qu'ils fussent appréciés ». Ce fut le roi qui fit dire par ses scribes que la mission de Jeanne s'arrêtait à Reims.
(1) Procès de réhabUilaîion. Déposition de Dunois.
Je ne crains que la trahison.
Jehanne.
A Paris ! criait la Piicelle au lendemain du sacre. A Paris ! répétait toute l'armée (1). Si l'on eût marché droit sur la capitale, comme le voulait Jeanne, on avait toutes chances d'y pénétrer à la faveur du désarroi qui régnait parmi les Anglais. Mais Charles Vil perdit un temps précieux, que le duc de Bedford mit à profit pour renforcer Paris : il appela d'Angleterre une armée de secours, levée par le cardinal de Winchester, oncle du roi Henri, et destinée tout d'abord à combattre les Hussites.
Ici, l'étoile de Jeanne commence à pâlir. Après les triomphes, les victoires éclatantes, vont venir les heures sombres, les heures d'épreuve, en attendant la prison et le supplice. A mesure que le renom de l'héroïne s'étend, que sa gloire surpasse toutes les gloires, la haine grandit
(1) Hemu Martin, lUsl. de France, t. VI, p. 200.
autour d'elle ; des intrigues se nouent parmi ces grands seigneurs, dont elle vient déjouer les plans, les machinations ténébreuses. Tous ces courtisans perfides qu'elle éclipse, ces hommes d'Eglise à Tesprit plein de fiel, qui ne lui pardonnent pas de se dire, par-dessus leur autorité, envoyée du ciel, et de préférer à leurs conseils les inspirations de ses voix ; plusieurs même de ces chefs de guerre, vaincus en cent combats et qui se voient surpassés en science militaire par une fdle des champs, tous ces hommes, froissés dans leur orgueil, ont juré sa perte. Ils attendent l'heure propice ; et cette heure est proche.
LesAnglais, eux, sont atterrés par leurs revers. Leur principale armée est détruite ; leurs meilleurs capitaines sont morts ou prisonniers; leurs soldats désertent par effroi de la Pucelle. Ceux-là ne doutent guère de la puissance surhumaine de celle qu'ils appellent « la sorcière de France ». Et si Charles VII, aussitôt après son sacre, se fut porté sur Paris, la grande ville se livrait sans combat.
On perd six semaines en hésitations, puis, quand on arrive devant la capitale, aucune précaution n'est prise ; les ordres de Jeanne ne sont pas exécutés ; les fossés ne sont pas comblés ; 1 l'attaque n'est pas soutenue. On lui a donné
pour aides les deux chefs de guerre qui lui sont le plus hostiles, « les hommes les plus féroces qui aient jamais existé », dit Michelet : Raoul de Gaucourt et le maréchal de Retz, l'odieux magicien qui, plus tard, montera sur Téchafaud pour crime de sorcellerie (1). Le roi refusa de se montrer. En vain lui envoyait-on message sur message. 11 ne venait pas. Le duc d'Alençon courut le chercher à Senlis ; il promit de venir et manqua de parole.
A Fattaque de la porte Saint-Honoré, Jeanne, comme toujours, se montra héroïque. Durant tout le jour, elle se tint debout sur le bord du fossé, sous une pluie de projectiles, excitant les soldats à l'assaut. Vers le soleil couchant, elle fut atteinte profondément d'un trait d'arbalète à la cuisse, et dut s'étendre sur le talus. Elle ne cessait d'exhorter les Français, s'écriant parfois : « Le roi ! le roi ! que le roi se montre ! » Mais le roi ne vint pas. Vers 11 heures du soir, plusieurs chefs vinrent la prendre et l'emmenèrent contre sa volonté.
On se replia sur Saint-Denis, où le roi était arrivé et prenait ses mesures pour regagner les châteaux de la Loire. Jeanne ne pouvait se dé-
(1) On trouva dans les oubliettes de seê châteaux de la Suze, TifTauges, etc., les ossements de plusieurs centaines d'enfants, dont le sang avait servi à ses conjurations.
cider à perdre de vue les clochers de Paris : « elle était comme enchaînée devant la grande cité par une force surhumaine » (1). Dès le lendemain, elle voulut recommencer l'attaque. Mais qu'arriva-t-il ? On ne pouvait plus passer. Par ordre du roi, les ponts avaient été coupés et la retraite imposée.
C'est ainsi que s'accomplit une des plus grandes infamies de l'histoire. Ceux-là mêmes vers qui Dieu avait envoyé un messie sauveur, se liguèrent contre lui. Ils réussirent à entraver la mission de Jeanne d'Arc et, selon la forte expression d'Henri Martin, « à faire mentir Dieu ». Leur égoïsme, leur aveuglement furent tels, que l'action providentielle fut suspendue par leur propre indignité.
Après l'échec sous Paris, se déroule pour Jeanne une longue période d'incertitudes, de troubles, de déchirements intérieurs. Pendant huit mois, elle connaîtra l'alternative des succès et des revers : succès à Saint-Pierre-le- Moutier, revers à la Charité. Elle sent que la fortune l'abandonne. Sur les fossés de Melun^ ses voix lui diront : « Jeanne, tu seras prise avant la Saint-Jean ! » Ce retour de fortune, il faut l'attribuer uniquement au mauvais vouloir
{1) H. Martin, Hisf. de France, t. VI, p. 209.
des hommes, à l'ingratitude du roi et de ses> conseillers, qui lui suscitèrent mille obstacles^ et firent échouer ses entreprises.
En fut-elle amoindrie ? En aucune façon- C'est à partir de ce moment qu'elle devint vraiment grande, plus grande que ne l'avaient faite ses victoires. Ses épreuves, sa captivité, son. martyre, si noblement supportés, vont l'élever au-dessus des conquérants les plus illustres, et la rendre sublime aux yeux de la postérité. Au fond des prisons, devant le tribunal de Rouen,, du haut de son bûcher, elle nous paraîtraplus imposante que dans le fracas des batailles ou l'ivresse du triomphe. Son attitude, ses souffrances, ses paroles inspirées, ses larmes, son agonie douloureuse, en feront une des plus pures gloires de la France, un sujet d'admiration pour les siècles, un objet d'envie pour tous. les peuples !
L'adversité ornera son front d'une auréolesacrée. Par son acceptation héroïque de la douleur, par sa grandeur d'âme dans les revers et devant la mort, elle deviendra une juste cause d'orgueil pour les femmes de France, un objet de vénération pour tous ceux en qui vibrent et palpitent le sentiment de la beauté morale et l'amour de leur pays.
La gloire des armes est belle : mais, seuls, le
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génie, la sainteté, la souffrance, ont droit aux apothéoses de l'histoire !
Le siège de la Charité ayant échoué, on rappelle Jeanne à la cour ; mais bientôt l'inaction lui pèse et, de nouveau, son ardeur l'emporte. Elle abandonne le roi à ses plaisirs, à ses fêtes ; à la tête d'une troupe dévouée, elle va se jeter dans Gompiègne assiégée. Et c'est là que, pendant une sortie, le gouverneur de la ville, Guillaume de Flavy, ayant fait baisser la herse, elle ne put rentrer dans la place et fut prise par le comte de Luxembourg, du parti de Bourgogne.
Quelle fut la part de responsabilité du sire de Flavy dans cet événement ? Les uns ont vu là une trahison préméditée. Le chancelier, Regnault de Ghartres, était passé depuis peu à Gompiègne et avait eu des entrevues avec le duc de Bourgogne. Pourtant, la plupart des historiens : H. Martin, Quicherat, Wallon, Anatole France, croient à la loyauté de ce capitaine (1). Malgré leurs assertions, son rôle,
(1) Voir H. Martin, Hisl. de France, t. VI, p. 231. - Wallon, Jeanne dArc, p. 211. — Ou[CHERAT, Aperçus nouveaux, pp. 77-85. Ni Lavisse ni Michelet ne se prononcent (voir Lavisse, t. IV, p. 61).
lors de la capture de Jeanne, est resté équivoque et mal défini. Il est vrai que le récent historiographe de G. de Flavy, M. Pierre Champion, n'a pu tirer de l'examen des textes aucune conclusion formelle, et, de son côté, il n'a découvert aucun document probant (1). D'après des indications reçues de l'Au-delà, nous sommes porté à croire qu'il n'y eut pas préméditation, mais qu'on sut profiter de l'occasion qui s'offrait, de se débarrasser d'une personnalité devenue gênante pour certaines ambitions.
Si aucun complot ne fut ourdi, au préalable, contre Jeanne, il n'y eut pas moins trahison, en ce sens que G. de Flavy ne tenta rien pour la dégager. Acculée par les Bourguignons dans l'angle de la chaussée de Margny et du boulevard qui défendait la tête de pont, à quelques mètres de Tentrée, elle pouvait être facilement secourue. En cet instant critique, le capitaine de Compiègne occupait le boulevard avec plusieurs centaines d'hommes. 11 observait tout ce qui se passait, ne tenta aucun effort et abandonna Jeanne à sa destinée. C'est en cela que la trahison paraît flagrante.
Jeanne fut d'abord enfermée au château de
(1) Voir Guillaume de Flavy, par Pierre Champion, 1 vol.
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Beaulieu, à quelque distance de Compiègne, puis transférée au donjon de Beaurevoir, appartenant au comte de Luxembourg. Promenée pendant six mois, de prison en prison, à Arras, à Drugy, au Grotoy, ce ne fut que le 21 novembre, à la suite des sommations pressantes et comminatoires de l'Université de Paris, qu'elle fut vendue aux Anglais, ses cruels ennemis, pour dix mille livres tournois, plus une rente faite au soldai, auteur de sa capture.
Jean de Luxembourg était de haute lignée, mais de cœur étroit et de maigre fortune. Il avait inscrit sur son blason une devise découragée : « A l'impossible, nul n'est tenu. » Combien plus vibrant le cri de son contemporain, Jacques Cœur : « A cœur vaillant, rien d'impossible ! )) Très endetté, presque ruiné, Luxembourg ne voulut pas se résigner à vivre pauvre, ni, par conséquent, refuser les dix mille livres d'or qu'offrait le roi d'Angleterre. A ce prix, il vendit Jeanne et la livra.
Dix mille livres en or ! C'était une somme énorme pour l'époque. Les Anglais étaient pourtant à bout de ressources et ne pouvaient plus payer leurs fonctionnaires. Faute d'argent, le cours de la justice fut suspendu à Paris pendant plusieurs semaines. Le greffier qui rédigeait les actes du parlement dut interrompre son tra-
vail, faute de parchemin (1). Mais, du moment qu'il s'agissait d'acheter Jeanne, les Anglais surent bien trouver cette grosse somme. Que firent-ils pour cela ? Une chose qui leur était familière : ils levèrent un lourd impôt sur toute^ la Normandie. Et c'est là un fait à signaler : c'est avec de l'argent français que le sang de Jeanne^ d'Arc a été payé !
Au fond de ses prisons, le plus grand souct de Jeanne n'est pas celui de son propre sort,, mais plutôt cette pensée tristement exprimée :: « Je ne pourrai plus servir le noble pays de France! » A la nouvelle que les bonnes gens de- Gompiègne sont menacés, si la ville est prise,, d'être passés au fil de l'épée, elle se jette dit haut de la tour de Beaurevoir pour les rejoindre : (( J'avais ouï dire, expliquera-t-elle à ses juges, que ceux de Gompiègne, tous jusqu'à l'âge de sept ans, devaient être mis à feu et à sang ; et moi^ j'aimais mieux risquer la mort que de vivre après une telle destruction de^ bonnes gens (2). »
(1) Registres du Parlement, t. XV, février 1431, d'après- H. Martin, t. VI, p. 245.
(2) J. Fadre, Procès de condamnation, 5« interrogatoire secret..
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D'étape en étape, de donjon en donjon, la voici parvenue au Grotoy, aux confins du pays normand occupé par les Anglais. On l'enferme dans une tour de défense qui garde Fembouchure de la Somme. Delà fenêtre garnie de barreaux, sa vue s'étend sur un panorama de grèves, puis, au delà, sur Pimmensité de la mer. C'est la première fois qu'elle contemple la grande nappe liquide, et ce spectacle l'impressionne profondément.
La mer ! avec ses vagues écumantes, ses horizons sans bornes et ses reflets changeants !
Elle, si sensible aux harmonies du ciel et de la terre, aux jours ensoleillés et aux nuits étoilées, elle s'abîme dans la contemplation de la vaste étendue, tantôt d'un gris d'argent, tantôt d'un bleu intense, piquée, le soir, de scintillements d'astres ; elle prête une oreille étonnée aux bruissements mystérieux du vent et des flots. Lorsque, à l'heure de la haute mer, la plainte des vagues, le sanglot de l'Océan monte jusqu'à elle, un immense sentiment de tristesse l'envahit. Les Anglais vont venir, les Anglais qui l'ont achetée chèrement ! Depuis Gompiègne, elle a été captive des Bourguignons, ses adversaires, sans doute, mais hommes de même langue et de même race, qui ont usé de ménagement envers elle. Désormais que peut-elle
attendre de ces étrangers farouches, qu'elle a vaincus tant de fois et qui, lui ayant voué une haine féroce, n'ont jamais manqué une occasion de l'injurier. Une affreuse angoisse déchire son âme, et elle prie. Mais la voix dit et répète : Prends tout en gré !
Elle dut attendre ainsi, au Grotoy, pendant trois semaines. Un jour, les dames d*Abbeville vinrent la visiter, la consoler, et leurs larmes, un instant, se mêlèrent à ses larmes (1).
(1) Wallon, Jeanne d'Arc, p. 222.
Celui que Dieu choisit pour une tâche sainte, Soldat libérateur, prêtre, apôtre ou martyr, Doit affermir son cœur, étouffer toute plainte ; Il est beau de combattre ; il est grand de souffrir,
Paul Allard.
Jeanne est aux mains des Anglais. Ils Font 33âillonnée, afin qu'elle ne puisse communiquer avec les populations, et la conduisent, sous bonne escorte, au château de Rouen. Là, elle est jetée clans un cachot, enfermée dans une cage de fer : « On avait fait forger pour moi, nous dit-elle, une sorte de cage, dans laquelle on me mit. J'y étais étroitement resserrée ; j'avais une grosse <îhaîne au cou, une à la taille, d'autres aux pieds et aux mains. J'eusse succombé à cette affreuse détresse, si Dieu et mes Esprits ne m'eussent ménagé des consolations. Rien ne peut peindre leur touchante sollicitude et les ineffables consolations qu'ils me donnèrent. Mourante de faim, à demi vêtue, entourée d'immondices et
meurtrie par mes fers, je puisai dans ma foi le courage de pardonner à mes bourreaux. »
Traitement atroce ! Jeanne est prisonnière de guerre ; c'est une femme, et on l'enferme comme une bête fauve dans une cage de fer ! Un peu plus tard, il est vrai, les Anglais se contentèrent de l'attacher, deux chaînes aux pieds, à une grosse poutre.
Ainsi commence une passion de six mois, passion sans exemple dans l'histoire, passion plus douloureuse même que celle du Christ. Car le Christ était homme, et ici, il s'agit d'une jeune fille de dix-neuf ans qui est à la merci de soudards brutaux, stupides et lubriques. Cinq soldats, des houspilleurs, la lie de l'armée anglaise, disent tous les historiens, veillent jour et nuit dans son cachot.
Songez à ce qu'une jeune femme enchaînée peut attendre d'hommes vils et grossiers, ivres de fureur envers celle qu'ils considèrent comme la cause de tous leurs revers. Ces misérables l'accablaient de mauvais traitements. Plusieurs fois, ils cherchèrent à lui faire violence, et comme ils ne pouvaient y parvenir, ils la frappaient brutalement. Elle s'en plaignait à ses juges, au cours du procès, et maintes fois, lorsque ceux-ci pénètrent dans sa prison pour l'interroger, ils la trouvent tout en larmes, le visage gonflé et
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meurtri par les coups qu'elle a reçus (1).
Songez aux horreurs d'une telle situation, à ces pensées de la femme, à ces craintes de la vierge, exposée à toutes les surprises, à tous les outrages, à cette privation continuelle de repos, de sommeil, qui brisait son corps, anéantissait ses forces, au milieu de ces anxiétés, de ces angoisses incessantes. Seule parmi ces infâmes, elle ne voulait pas quitter ses habits d'homme, et on lui reprochait cet acte de pudeur comme un crime !
Les visiteurs n'étaient pas moins abominables que les gardiens. Le comte de Luxembourg, qui l'avait vendue, vint un jour la railler dans son cachot. Il était accompagné des comtes de Warwick, de Stafîord et de l'évéque de Thérouanne, chancelier du roi d'Angleterre : « Je suis venu ici pour vous racheter, — lui dit-il, — à condition toutefois que vous voudrez promettre de ne plus jamais vous armer contre nous. » — a Vous VOUS raillez de moi, — s'écria-t-elle. — Je sais bien que vous n'en avez ni le vouloir ni le pouvoir. » Et comme il insistait, elle ajouta : a Je sais bien que ces Anglais me feront mourir, croyant après ma mort gagner le royaume de France. Mais quand ils seraient cent mille
(1) H. Martin, hisf. de France, t. VI, pp. 258, 290.
de plus qu'à présent, ils n'auront pas le royaume. » Ces paroles les rendirent furieux. Le comte de Stafford tira sa dague pour frapper Jeanne. Warwick l'en empêcha (1).
Puis, ce sont ses juges qui confient à un prêtre indigne, traître et espion, Loyseleur, la mission de se glisser dans la prison, en habit laïque. Se faisant passer pour lorrain et captif des Anglais, il obtint la confiance de Jeanne et la décida à se confesser à lui. Pendant leurs entretiens, des notaires, apostés en secret, écoutaient par une ouverture pratiquée à dessein, et inscrivaient toutes les confidences de l'héroïne.
Les Anglais croyaient qu'un « charme » était attaché à sa virginité et que, si elle la perdait, ils n'auraient plus rien à redouter d'elle. Un examen de la duchesse de Bedford, assistée de lady Anna Bavon et de plusieurs matrones, avait démontré que cette virginité de Jeanne était bien réelle. Détail qui révèle la bassesse de son caractère : le duc de Bedford, régent d'Angleterre, assistait, caché, à cet examen.
Ce fut peu après que le lord connétable, comte de Stafford, poussé par la superstition autant •que par une passion hideuse, se fit ouvrir le
(1) J. Fabre, Procès de réhabilitation. Déposition du chevalier Aimond de Macy, qui assistait à la scène, t. II, pp. 143- U4.
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cachot de Jeanne et tenta de lui faire violence (1).
Qui pourrait dire ce qu'elle a souffert dans les ténèbres de son donjon ! Abandonnée de tous, trahie et vendue au poids de For, elle a ressenti toutes les affres de la douleur. Elle les connut ces heures d'angoisse, de torture morale où tout s'assombrit autour de nous, où les voix du ciel semblent se taire (2), où l'invisible reste muet, au moment où toutes les fureurs, toutes les haines terrestres se déchaînent et se ruent sur nous. Tous les missionnaires les ont subies, ces heures douloureuses, et elle les a subies plus que tous, pauvre enfant, exposée sans défense aux plus vils outrages. Pourquoi Dieu permet-il ces choses ? C'est pour sonder l'âme et le cœur de ses fidèles, pour éprouver leur foi en lui ; c'est afin que leurs mérites s'accroissent encore, et que la couronne qu'il leur réserve gagne en éclat et en beauté.
Mais, dira-t-on, comment Jeanne, épuisée, chargée de fers, a-t-elle pu échapper aux tentatives infâmes de ses visiteurs et de ses gar-
(1) J. Fabre, Procès de réhabiliîaîion. Dépositions de Maiy lin Ladvenu et Isambard de la Pierre, t. II, pp. 88, 99.
(2) Les Esprits ne l'assistaient pas toujours. Ses voix ne la préviennent pas des pièges et artifices de Loyseleur; elles n'interviennent pas au cours des nombreuses visites qu'il fait à la captive.
diens ? Gomment a-t-elle pu conserver cette fleur de pureté qui était sa sauvegarde, suivant l'opinion, accréditée à cette époque, qu'une vierge ne pouvait être convaincue de sorcellerie ?
Eh bien, voici ! A ces heures terribles, plus redoutées d'elle que la mort même, l'invisible intervient. Dans la prison froide et sombre, une légion radieuse se glisse. Des êtres que, seule, elle voit et qu'elle appelle « ses frères de paradis », viennent l'assister, la soutenir, lui donner les forces nécessaires pour échapper à ce qui eût été un sacrilège abominable.
Ces Esprits la réconfortent et lui disent ; « Souff'rir, c'est grandir, c'est s'élever ! » Au milieu de l'ombre qui l'enveloppe, une clarté se fait ; des chants suaves arrivent jusqu'à elle, comme un écho des harmonies de l'espace.
Ses voix la consolent et lui répètent : « Prends courage ! tu seras délivrée par grande victoire ! » Dans sa foi naïve, elle croit que cette délivrance, c'est la liberté. Hélas ! comme l'enseignaient nos ancêtres, les druides, c'était « la délivrance de la mort », la mort par le martyre. Il le fallait pour donner à cette sainte figure tout son rayonnement sublime.
N'est-ce pas le privilège des âmes supérieures que d'être destinées à souffrir pour une noble cause ? Ne faut-il pas qu'elles passent par le
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creuset de l'épreuve pour montrer toutes les vertus, tous les trésors, toutes les splendeurs qui sont en elles ? Une grande mort est le couronnement nécessaire d'une grande vie, d'une vie de dévouement, de sacrifice. C'est l'initiation à une existence plus haute. Mais, à ces heures douloureuses, dans cette purification suprême, ces âmes sont soutenues par une force surhumaine, une force qui leur permet de tout affronter, de tout vaincre !
Mais j'entre en frémissant dans cette obscurité ! Que soit faite, ô mon Dieu, ta sainte volonté!
P. Allard.
Nous arrivons maintenant au procès.
En effet, en même temps que cette captivité si dure, si horrible, Jeanne avait à subir les phases longues et tortueuses d'un procès tel qu'il n'a jamais eu son pareil dans le monde.
D'un côté, tout ce que Pesprit du mal peut distiller de noirceur hypocrite, d'astuce, de perfidie, d'ambition servile. Soixante et onze clercs, prêtres et docteurs, pharisiens au cœur sec, tous hommes d'église, mais pour qui la religion n'est qu'un masque dissimulant d'ardentes passions : la cupidité, l'esprit d'intrigue, le fanatisme étroit.
De l'autre côté, seule, sans appui, sans conseiller, sans défenseur, une enfant de dix-neuf ans, l'innocence et la pureté incarnées, une âme héroïque dans un corps de vierge, un cœur sublime et tendre, prêt à tous les sacrifices pour
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sauver son pays, pour remplir sa mission avec fidélité, et donner l'exemple de la vertu dans le devoir.
Jamais on n'a vu la nature humaine s'élever si haut d'une part, et, de l'autre, tomber si bas.
L'histoire a établi les responsabilités. Je ne veux rien dire qui puisse surexciter les haines politiques ou religieuses. Le nom de Jeanne d'Arc n'est-il pas, entre tous les noms glorieux, celui qui doit rallier tous les sentiments d'admiration, quel que soit le parti d'où ils viennent ?
L'Église a voulu se disculper de l'accusation qui pesait sur elle depuis des siècles. Pour cela, elle s'est appliquée à rejeter tout l'odieux de la condamnation de Jeanne sur Pierre Gauchon, évéque de Beauvais. Elle Pa renié, chargé de ses malédictions. Mais P. Gauchon est-il le seul grand coupable ?
Rappelons-nous une chose. Dès le 26 mai 1430, trois jours après la capture de Jeanne devant Gompiègne, le vicaire général du grand inquisiteur de France, siégeant à Parfs, écrivait au duc de Bourgogne, pour le supplier et lui « enjoindre, sur les peines de droit, de lui envoyer prisonnière certaine femme nommée Jehanne la Pucelle, véhémentement soupçonnée de crimes sentant l'hérésie, pour comparaître de-
vant le promoteur de la sainte Inquisition (1). » Ainsi ce redoutable tribunal du Saint-Office, qui n'était plus qu'un fantôme à cette époque, reparaissait, sortait de l'ombre, pour réclamer la plus grande victime qui ait jamais comparu devant lui. Et l'Université de Paris, le principal corps ecclésiastique de France, appuyait ses revendications. Anatole France, qui est bien renseigné sur ce point, nous dit (2) :
«c Dans Taffaire de la Pucelle, ce n'était pas seulement un évèque qui mettait la très sainte Inquisition en mouvement, c'était la fille des rois, la mère des études, le beau clair soleil de France et de la chrétienté, l'Université de Paris. Elle s'attribuait le privilège de connaître dans les causes relatives aux hérésieSjCt ses avis, de toutes parts demandés, faisaient autorité sur toute la face du monde où la croix est plantée. »
Depuis un an, elle demandait la remise de la Pucelle à l'inquisiteur, comme étant suspecte de sorcellerie.
Le même auteur nous dit encore (3) :
« Après s'être concerté avec les docteurs et maîtres de l'Université de Paris, févêque de Beau-
(1) Procès, t. I, pp. 8 et suiv.
(2) A. France, Vie de Jeanne d'Arc, t. II, p. 179.
(3) ID., Ibid., t. II, p. 195.
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vais se présenta, le i\ juillet, au camp deCompiègne et réclama la Pucelle comme appartenant à sa justice. Il présentait à l'appui de sa demande les lettres adressées par Valma Mater au duc de Bourgogne et au seigneur de Luxembourg. »
C'était la deuxième fois que FUniversité réclamait Jeanne au duc; elle craignait que d'autres la délivrent « par voies obliques » et qu'elle ne fût mise hors de son pouvoir. En même temps, l'envoyé était chargé d'offres d'argent.
Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, qui avait été chassé de son siège par le peuple pour s'être rallié aux Anglais, Cauchon a bien instruit lui-même et dirigé le procès. Il y a joué le rôle le plus important, cela est incontestable, maisle vice-inquisiteur, JeanLemaître, approuva tous ses choix en ce qui concerne la composition du tribunal, où il siégea plusieurs fois à ses côtés. Et lorsque Févêque de Beauvais était empêché, Jean Lemaître présidait seul les séances. Cela est établi par tous les documents (1).
Le vice-inquisiteur a signé et certifié authentiques les procès-verbaux des audiences.
(i) J. Fabre, Procès de condamnation, 4® interrogatoire secret. Déclaration de P. Cauchon à Jeanne.
Ceux-ci ont été rédigés en triple expédition par les greffiers du tribunal. Il en existe un exemplaire à la bibliothèque de la Chambre des Députés, et il est revêtu du sceau de l'Inquisition.
Dans les procès d'hérésie, il était de droit que toutes les décisions, tous les jugements fussent pris par les deux juges : Févêque et l'inquisiteur. C'est ce qui eut lieu à Rouen, comme partout ailleurs. Il est donc impossible de ne pas reconnaître que Cauchon était couvert par la jurisprudence inquisitoriale.
Mais ce n'est pas tout. Les évêques de Coutances et de Lisieux furent consultés au cours du procès, et ils approuvèrent l'accusation. Il y a même ceci de particulier à relever : l'évéque de Lisieux, Zanon de Castiglione, se décida pour la condamnation, par ce motif que Jeanne était de trop basse condition pour être inspirée de Dieu. En vérité, on peut se demander ce que les apôtres du Christ, ces humbles artisans et bateliers de Galilée, ce que le Christ lui-même, le fils du charpentier, eussent pensé de cette réponse.
Les évêques de Thérouanne, de Noyon, de Norwich figurent aussi au procès : tous les trois ont pris part aux admonitions de la Pucelle.
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Cauchon s'entoura de personnages considérables et de théologiens de renom. Il fit siéger au tribunal des hommes tels que Thomas de Gourcelles, qu'on appela plus tard « la lumière du concile de Bâle et le second Gerson », Pierre Maurice et Jean Beaupère, qui, tous deux, avaient été recteurs de l'Université de Paris, des docteurs et maîtres en théologie, tels que Guillaume Érard, Nicole Midi, Jacques de Touraine, et nombre d'abbés crosses et mitres des grandes abbayes delà Normandie.
Or, de tous ces clercs éminents, aucun ne se montra impartial. Tous étaient partisans des Anglais et ennemis de Jeanne. Le promoteur, Jean d'Estivet, âme damnée de Cauchon, homme sans foi ni scrupules, se fit particulièrement remarquer pour sa haine et ses violences envers l'accusée. On ne fit aucun droit à la légitime demande de celle-ci, d'introduire dans le tribunal un nombre équitable de clercs du parti français. Elle en appela aussi au pape et au concile ; ce fut en vain.
Tous les juges, assesseurs, chanoines, docteurs en théologie, recevaient des Anglais, par séance, une indemnité qui équivalait à 40 francs de notre monnaie actuelle. Les quittances sont jointes au procès. Il y eut près de cent assesseurs, mais ils ne siégeaient pas tous ensemble.
Les plus hostiles à Jeanne reçurent aussi des présents.
Le roi d'Angleterre donna aux membres du tribunal des lettres de garantie, pour le cas « où ceux qui avaient eu les erreurs de Jeanne pour agréables, essayeraient de les traîner en cause devant le pape, le concile ou autre part » (1).
Il y eut plusieurs consultations de la Sorbonne, entre autres celle du 19 avril, confirmée par les quatre Facultés le l/j mai : toutes conclurent contre la Pucelle.
11 faut ajouter que l'inquisiteur général, Jean Graverend, prêcha un sermon dans ï'église Saint-Martin-des-Ghamps, à Paris, après le supplice de Jeanne, dans lequel il répétait tous les termes de l'accusation et approuvait la sentence. Peu après, le pape nommait Pierre Gauchon titulaire du siège épiscopal de Lisieux.
Si, plus tard, il fut frappé d'excommunication, ce ne fut pas en punition de son forfait, mais simplement pour avoir refusé d'acquitter un droit réclamé par le Vatican. G'est pour une question d'argent, que ce prélat fut menacé des foudres pontificales, à l'abri desquelles il était i^esté, aussi longtemps qu'il avait été unique-
(1) J« Fabre, Procès de condamnation, p. 422.
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ment coupable de la condamnation de la libératrice de son pays (1).
En réalité, pas une voix ne s'éleva dans la chrétienté pour protester contre le jugement inique dont Jeanne fut victime, pas plus du côté du clergé resté français, que du côté du clergé passé aux Anglais. Au contraire, une circulaire de Regnault de Chartres, archevêque de Reims, à ses diocésains, nous révèle le honteux état d'esprit de Charles VII et de ses conseillers. On a retrouvé, dans une relation écrite d'après les chartes de l'hôtel de ville et échevinage de Reims, l'analyse d'une dépêche du chancelier aux habitants de sa ville archiépiscopale, conçue dans les termes qui vont suivre.
Il donne avis de la prise de Jeanne devant Gompiègne, et « comme elle ne vouloit croire conseil; ains (mais) faisoit tout à son plaisir..» Dieu avoit souffert prendre Jehanne la Pucelle pour ce qu'elle s'étoit constituée en orgueil, et pour les riches habits qu'elle avoit pris, et qu'elle n'avoit fait ce que Dieu lui avoit commandé, ains avoit fait sa volonté » (2).
Cependant, Charles Vil, si mal conseillé qu'il fut, avait été aussi l'objet de hautes et près-
(1) J. Fadre, Procès de. réhabililalion, t. II, pp. 222-223.
(2) H. Martin, Ilisloire de France, t. VI, p. 234.
santés sollicitations en faveur de l'héroïne.
Jacques Gélu, seigneur archevêque d'Embrun, son ancien précepteur, écrivit à son royal élève, après la capture de Jeanne, afin de lui rappeler ce que la Pucelle avait fait pour la couronne de France. Il le priait de bien examiner sa conscience, et de s'assurer si ce n'étaient « pas ses offenses envers Dieu qui avaient amené ce malheur ». «. Je vous recommande, ajoute-t-il, que, pour le recouvrement de cette fille et pour le rachat de sa vie, vous n'épargniez ni moyens ni argent, ni quel prix que ce soit, si vous n'êtes prêt d'encourir le blâme indélébile d'une très reprochable ingratitude. »
Il lui conseille de faire ordonner partout des prières pour la délivrance de Jeanne, afin d'obtenir le pardon de quelque manquement possible.
« Ainsi parla ce vieil évéque, à qui il souvenait d'avoir été conseiller delphinal dans des temps mauvais, et qui aimait chèrement le roi et le royaume (1). »
On aurait pu racheter Jeanne au comte de Luxembourg. On n'en fit rien. On pouvait l'enlever par un coup de force : les Français occupaient Louviers, à peu de distance de Rouen.
(1) V. A. Fran'ce, Vie de Jeanne d'Arc, t. II, pp. 185-186.
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Ils restèrent immobiles. Ceux qui, avant le voyage de Reims, parlaient d'attaquer la Normandie, se taisaient maintenant.
Du moins, pouvait-on agir par la procédure, entraver la sentence du tribunal par les mêmes formes dont ses juges semblaient respectueux. L'évêque de Beauvais, meneur du procès, était le sufFragant de l'archevêque de Reims. Celuici pouvait exiger qu'il lui donnât au moins connaissance des débats. 11 s'abstint de toute intervention.
On aurait pu recourir aux protestations de la famille de Jeanne, réclamer l'appel au pape ou au concile, menacer les Anglais de représailles sur Talbot et les autres prisonniers de guerre, pour sauver la vie de la Pucelle. Rien ne fut tenté !
« C'est de propos délibéré, dit Wallon (1), que Jeanne fut abandonnée à son sort ; sa mort même entrait dans les calculs de ces politiques détestables... Regnault de Chartres, La Trémoille et tous ces tristes personnages, pour garder leur ascendant dans les conseils du roi, ont sacrifié, avec Jeanne, le prince, la patrie et Dieu même. »
Tout bien pesé, la responsabilité du supplice et de la mort de Jeanne nous paraît retomber,
(1) Wallon, Jeanne d'Arc, p. 358.
à un égal degré, sur TÉglise et sur les deux couronnes d'Angleterre et de France.
Toutefois, en ce qui concerne TÉglise, il faut se rappeler une chose. C'est que, si tant de prêtres et de prélats, si l'Inquisition elle-même, ont trempé dans le procès de condamnation de Jeanne d'Arc, c'est aussi sous la direction du grand inquisiteur, Jean Bréhal, que le procès de réhabilitation s'est déroulé. S'il s'est trouvé des prêtres pour condamner la Pucelle, il s'en est trouvé aussi, et non des moindres, pour la glorifier, entre autres le grand Gerson et l'archevêque d'Embrun.
Certes, Jeanne ayant été brûlée comme sorcière, la couronne de France ne voulait pas, ne pouvait pas rester sous le coup de l'accusation d'avoir pactisé avec l'enfer. Mais, pour amener ce procès de revision qui devait la dégager, il fallut négocier pendant trois années avec la .cour de Rome ; il fallut toute l'influence du roi et de ses conseillers, influence que pourtant le pontife romain avait un grand intérêt à ménager à cette époque de schisme, alors que trois papes venaient de se disputer l'autorité sur le monde chrétien. Il fallut une pression puissante pour amener cette revision, et sans cette pression, sans cette insistance, il est probable que la réparation n'aurait pas eu lieu.
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« Le tribunal de réhabilitation, dit Joseph Fabre, qui se fit attendre vingt-cinq ans, sanctionna l'impunité des bourreaux, en même temps qu'il proclama l'innocence de la suppliciée. De plus, s'il déclara Jeanne exempte du crime d'hérésie, il admit qu'hérétique elle aurait mérité le feu, et consacra ainsi, à l'exemple des premiers juges, ce néfaste principe de l'intolérance dont elle fut la victime (1). »
Quoique tardive et insuffisante, acceptons cette réparation telle qu'elle s'est produite. Rappelons que des processions expiatoires eurent lieu dans les principales villes de France, et que le clergé y prit une large part. Rappelons aussi qu'à une époque plus récente, les Anglais eux-mêmes ont glorifié la mémoire de Jeanne : un de leurs poètes, Southey, l'a proclamée la plus grande héroïne du genre humain. Des voix nombreuses se sont élevées en Angleterre, pour demander qu'amende honorable soit faite sur les places publiques de Rouen, par des représentants de la couronne et du Parlement.
Rappelons tout cela et disons que, devant la grande figure de Jeanne, tout ressentiment doit disparaître, toute haine doit tomber. Ce
(1) J. Fabre, Procè& de réhabililalîon, t. II, p. 223.
n'est pas sur ce nom auguste qu'une lutte de partis ou de nations doit se produire. Car, si ce nom est entre tous un symbole de patriotisme, c'est aussi, c'est surtout un symbole de paix et de conciliation.
Jeanne appartient à tous, certes, et pardessus tout à la France. Et cependant, si une exception devait être faite au sein de la nation, en faveur de quelque groupement ou collectivité, si Jeanne pouvait appartenir aux uns plutôt qu'aux autres, la logique inflexible voudrait que ce fut à ceux qui ont su comprendre sa vie, en pénétrer le mystère, à ceux qui recherchent, aujourd'hui encore, dans l'étude du monde invisible, ces forces, ces soutiens, ces secours qui ont assuré son triomphe, et qu'ils veulent faire servir au bien moral et au salut de leur pays.
Revenons aux juges de Rouen. Quand on étudie les phases du procès, il devient évident que dans l'esprit de ces sophistes au cœur glacé, dans la pensée de ces prêtres vendus aux Anglais, Jeanne était condamnée d'avance. N'avaient-ils pas tous vu avec dépit, avec rage, une femme relever au nom de Dieu^ dont ils se disaient les représentants, la cause qu'ils avaient trahie, la croyant perdue, la cause de la France ? Tous ces hommes n'avaient plus qu'un but, un désir : c'était de venger sur cette femme leur
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autorité menacée, leur situation compromise. Pour eux comme pour les Anglais, Jeanne était destinée à la mort, mais cette mort ne suffisait ni à leur politique, ni à leur haine ; il fallait qu'elle mourût déshonorée, en reniant ellemême sa mission, et que son déshonneur rejaillît sur le roi et sur toute la France !
Pour cela, il n'y avait qu^me ressource : obtenir d'elle une rétractation, un désaveu de sa propre mission. Il fallait qu'elle s'avouât inspirée par l'enfer; un procès de sorcellerie saurait l'y amener. Pour arriver au but, on ne devait reculer devant aucun moyen : la ruse, l'espionnage, les mauvais traitements, toutes les souffrances, toutes les horreurs d'une prison hideuse, où la chasteté de Jeanne était exposée aux derniers outrages. Les menaces, la torture même, tout leur était bon. Mais Jeanne résista à tout.
Voyez, par la pensée, cette salle voûtée, où filtre, par des ouvertures étroites, un jour sombre. On dirait une crypte funéraire. Le tribunal est assemblé. Une soixantaine de juges siègent sous la présidence de l'évêque de Beauvais, à qui les Anglais ont promis l'archevêché de Rouen, s'il sait servir leurs intérêts. Au-dessus d'eux, poignante ironie, l'image du Christ supplicié s'étend sur la muraille. Puis, au fond
de la salle, à toutes les issues, on voit briller les armes des soldats anglais, aux visages haineux, féroces.
Pourquoi ce déploiement de forces ? Pour juger une enfant de dix-neuf ans ! Jeanne est là, pâle, chancelante, chargée de chaînes ; elle est affaiblie par les souffrances d'une longue captivité. Elle est là, seule au milieu de ses ennemis qui ont juré sa perte.
Seule? oh non ! car si les hommes l'abandonnent, si son roi l'oublie, si les nobles de France ne font rien pour l'arracher aux Anglais, soit par la force, soit par rançon, du moins il est des êtres invisibles qui veillent sur elle, la soutiennent et lui inspirent des réponses telles que, parfois, elles épouvantent ses juges.
Et quel bruit ! quel tumulte ! Dans leur fureur, dans leur rage, parfois ces juges en arrivent à s'interpeller , à se quereller entre eux. Les questions se pressent. On s'ingénie àenlacer l'accusée dans des ruses hypocrites, on la harcelle par des interrogatoires si subtils, si difficiles, que, suivant l'expression d'un des assesseurs, Isambard de la Pierre, « les plus grands clercs de l'assistance n'y eussent pu répondre qu'à grand'peine » (1).
(1) J. Fabre, Procès de réhabililalion, t. I, pp. 93-94.
Et pourtant elle y répondait, tantôt avec une finesse admirable, tantôt avec un sens si profond et des paroles tellement sublimes, que personne ne doutait plus qu'elle ne fût inspirée par des Esprits. Une impression de crainte s'emparait de l'assistance, lorsqu'elle disait en parlant d'eux : « Ils sont là, sans qu'on les voie ! » Mais tous ces hommes étaient trop enfoncés dans leur crime pour reculer.
Ainsi, on cherchait à accabler Jeanne physiquement et moralement. On lui faisait subir interrogatoire sur interrogatoire, jusqu'à deux par jour, d'une durée de trois heures chacun. Et, pendant tout ce temps, on l'obligeait à rester debout, chargée de chaînes pesantes.
Jeanne ne se laisse pas intimider. Ce lieu sinistre est pour elle comme un nouveau champ de bataille. Là se montre sa grande âme, son mâle courage. La Puissance invisible qui Finspire éclate en paroles véhémentes, qui terrifient ses accusateurs.
Elle s'adresse à Tévêque de Beauvais : « Vous dites que vous êtes mon juge. Je ne sais si vous l'êtes. Mais avisez-vous bien de ne pas mal juger ; car vous vous mettriez en grand danger. Je vous en avertis, afin que si Notre- Seigneur vous châtie, j'aie fait mon devoir de vous le dire. » — « Je suis venue de la part de
Dieu. Je n'ai rien à faire ici. Laissez-moi au jugement de Dieu, de qui je suis venue (1). »
On lui pose cette question perfide : « Croyezvous être en la grâce de Dieu? — Si je n'y suis, Dieu m'y mette; et si j'y suis, qu'il m'y conserve (2). » — « Vous croyez donc inutile de vous confesser, quoique en état de péché mortel ? — Je n'ai jamais commis de péché mortel. — Qu'en savez-vous? — Mes voix me l'auraient reproché; mes Esprits m'auraient délaissée ! — Que disent vos voix ? — Elles me disent : (( N'aie crainte ; réponds hardiment ; Dieu t'ai- « dera (3) ! »
On cherche à la convaincre de magie, de sortilège, en prétendant qu'elle s'est servie d'objets possédant des pouvoirs mystérieux :
« Aidiez-vous plus à votre étendard, ou l'étendard à vous ? » Elle répond : « De la victoire de l'étendard ou de Jeanne, c'était tout à Dieu. — Mais l'espérance d'avoir victoire était-elle fondée en votre étendard ou en vous ? — En Dieu et non ailleurs {l\). »
Combien d'autres, à sa place, n'auraient pu ou su résister à la tentation de s'attribuer le
(1) J. Fabre, Procès de condamnation^ pp. 6G^ 158.
(2) Ibid., p. 71.
(3) Procès, passim.
(4) J. Fabre, Procès de condamnation, p. 184.
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mérite de ses victoires ! L'orgueil se glisse jusqu'au fond des âmes les plus nobles et les plus pures. Nous sommes presque tous enclins à faire valoir nos actes, à en exagérer la portée, à nous glorifier sans raison. Et, pourtant, tout nous vient de Dieu. Sans lui, nous ne serions rien, nous ne pourrions rien. Jeanne le sait et, dans Tatmosphère de gloire qui l'entoure, elle se fait humble, petite, reportant à Dieu seul le mérite de l'œuvre accomplie. Loin de tirer vanité de sa mission, elle la réduit à sa juste mesure. Elle n'a été qu'un instrument au service de la Puissance suprême :
« Il a plu à Dieu d'agir ainsi par le fait d'une simple vierge pour repousser les adversaires du roi (1). »
Mais quel instrument admirable de sagesse, d'intelligence et de vertu ! Quelle profonde soumission aux volontés d'en haut ! « Tous mes faits et paroles sont entre les mains de Dieu et je m'en attends à lui. »
Un jour, l'évêque de Beauvais pénètre dans le cachot. Il est revêtu de ses ornements sacer-
(1) J.Fabre, Procès de condamnation, p. 152.
dotaux ; sept prêtres l'accompagnent. Jeanne est prévenue par ses voix, elle sait que cet interrogatoire est décisif. Ses voix lui ont dit de résister vaillamment, de défendre la vérité, de défier la mort. Aussi, à la vue des prêtres, son corps épuisé se redresse, ses traits s'illuminent, son regard brille d'un éclat profond.
« Jeanne, dit Tévêque, voulez-vous vous soumettre à l'Église? » Question terrible au moyen âge et d'où dépend le sort de l'héroïne !
« Je m'en 'réfère à Dieu pour toutes choses, répond-elle, à Dieu qui m'a toujours inspirée. — Voilà une parole bien grave. Entre vous et Dieu, il y a l'Eglise. Voulez-vous, oui ou non, vous soumettre à l'Église ? — Je suis venue vers le roi pour le salut de la France, de par Dieu et ses saints Esprits. A cette Église-là, celle de là-haut^ je me soumets en tout ce que j'ai fait et dit ! — Ainsi, vous refusez de vous soumettre à l'Église ; vous refusez de renier vos visions diaboliques? — Je m'en rapporte à Dieu seul. Pour ce qui est de mes visions, je n'accepte le jugement d'aucun homme ! »
Voilà le point capital du procès. 11 s'agissait de savoir par-dessus tout, si Jeanne subordonnerait aux volontés de l'Église l'autorité de ses révélations. Lors du procès de réhabilitation, les juges et les témoins n'ont eu qu'une préoc-
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cupation, c'était de démontrer que Jeanne avait hésité, puis accepté l'autorité du pape et de l'Eglise. Encore aujourd'hui, c'est l'argumentation de ceux qui introduisent l'héroïne dans le paradis catholique.
Lors du procès de condamnation, au contraire, Jeanne, dans toutes ses réponses, paraît résolue ; sa pensée est claire, sa parole assurée. Elle a le sentiment profond de la cause qu'elle défend. En réalité, ce débat solennel se poursuit entre deux principes inflexibles. D'une part, c'est la règle, l'autorité des traditions ; c'est l'infaillibilité supposée d'un pouvoir immobilisé depuis des siècles. D'autre part, c'est l'inspiration, ce sont les droits sacrés de la conscience individuelle. Et l'inspiration se manifeste là sous une des formes les plus suggestives, les plus touchantes que l'on ait vues à travers les siècles.
Il faut donc le reconnaître : beaucoup mieux que les témoignages du procès de réhabilitation, les interrogatoires de Rouen nous montrent Jeanne dans toute sa grandeur, dans tout l'éclat de ses réponses passionnées, réponses où sa parole vibre, où son regard, dit un témoin, «jette des éclairs». Elle fascinait jusqu'à ses juges. Nulle part, dans aucun milieu, elle ne s'est montrée plus belle, plus imposante.
« Je m'en rapporte à Dieu seul ! » avait-elle dit. Et alors, devant cette résolution, devant cette volonté que rien ne peut faire plier, on n'hésite plus.
Le 9 mai, Jeanne est amenée dans la chambre des tortures. Les tortureurs sont là avec tout le sinistre appareil. Les instruments sont préparés; on les fait rougir au feu. Jeanne persiste. Elle défend la France et le roi ingrat qui Ta délaissée : « Si vous me deviez faire arracher les membres, dit-elle, et faire partir l'âme hors du corps, encore ne vous dirais-je autre chose (1) ! »
Elle ne fut pas livrée à la torture, non par un sentiment de pitié, de ménagement, de compassion, mais parce que, dans son état de faiblesse physique, il était évident qu'elle expirerait au milieu des tourments. Et on voulait une mort publique, un cérémonial éclatant, afin de frapper l'imagination de la foule.
Ses juges ne négligeaient rien pour la faire souffrir. Par un raffinement de cruauté, ils se complaisaient à lui décrire les horreurs du supplice du feu. Or, ce supplice, elle le redoutait particulièrement : « J'aimerais mieux être décapitée, disait-elle, que d'être ainsi brûlée. »
(1) J. Fabre, Procès de condamnation,]). 324.
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Loin d'être touchés de sa plainte, ils insistaient de plus belle. Accablée par le poids de ses chaînes, gardée étroitement par des ennemis brutaux, au fond de cet abîme de misère où pas un rayon de pitié, pas une parole secourable ne descendait, parfois un cri de révolte montait à ses lèvres et elle en appelait à Dieu, « le grand juge », des torts qu'on lui causait. Et elle ajoutait : « Ceux qui voudront m'ôter de ce monde pourront bien s'en aller avant moi. » Un autre jour, elle disait encore à son interrogateur : « Vous ne ferez ce que vous dites contre moi qu'il ne vous en prenne mal au corps et à l'âme (1) ! >)
En effet, plusieurs de ses juges eurent une fin misérable. Tous eurent à subir le mépris public et les reproches de leur conscience. Gauchon mourut accablé de remords. Le peuple déterra son cadavre pour le jeter à la voirie. Le promoteur, Jean d'Estivet, périt dans un égout. Quelques autres parurent au procès de réhabilitation, vingt-cinq ans après, bien plus en accusés qu'en témoins. Leur attitude fut piteuse, leur langage révélait le trouble de leur âme et le sentiment de leur indignité.
On ne respectait pas toujours la vérité dans
(1) J. Fabre, Procès de condamnalion, p. 321.
la transcription des paroles de Taccusée. Un jour, qu'étant interrogée sur ses visions, on lui lisait une de ses réponses antérieures, Jean Lefèvre y reconnut une erreur de rédaction et la fit remarquer à Jeanne, qui pria le greffier Manchon de relire. Il relut, et Jeanne déclara qu'elle avait dit tout le contraire (1). »
Une autre fois, elle leur dit d'un ton de reproche : « Vous inscrivez ce qui est contre moi et non ce qui est pour moi ! »
Malgré tout, l'énergie surhumaine de Jeanne, son langage inspiré, sa grandeur dans la souffrance, avaient fini par impressionner ses juges. Cauchon sentait bien qu'il y avait là un être exceptionnel, un être que le Ciel soutenait. Et les conséquences hideuses de son crime lui apparaissaient maintenant ; elles se dressaient déjà devant lui. A certains moments, la voix de la conscience grondait, menaçait. L'épouvante envahissait le prélat. Mais comment reculer ? Les Anglais étaient là ; ils suivaient avec une attention fiévreuse la marche du procès, ils attendaient avec une sombre fureur l'heure d'immoler Jeanne, après l'avoir torturée et déshonorée. L'évêque de Beauvais ne vit qu'un
(1) H. Wallon, Jeanne d'Arc, p. 230. — J. Fabre, Procès de réhabilitation, t. I, p. 358. Déposition de l'évêque Jean Lefèvre.
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moyea. C'était de faire disparaître la victime par un assassinat; c'était d'éviter un crime public par un crime secret. Il songea à Tempoisonner et lui fit envoyer un poisson dont elle mangea. Aussitôt, elle est prise de vomissements et tombe malade. Son abattement est extrême. On craint pour sa vie ; on l'entoure de soins perfides, car il ne faut pas qu'elle meure ainsi obscurément. Les Anglais l'ont payée cher et ils l'ont destinée au bûcher. Mais sa constitution robuste triomphe. Et aussitôt les souffrances morales recommencent. On profite de son état de faiblesse. On redouble d'insistance. On exige d'elle une abjuration. Rien n'avait été épargné pour en arriver à ce but : espionnage, mensonges, tentative de viol et jusqu'au poison. La vierge que tout un peuple admirait, avait été abreuvée d'ignominie par ses juges, par ses gardiens.
Une scène — on pourrait dire une comédie — est préparée dans le cimetière de Saint- Ouen. Là, à la vue du peuple et des Anglais, devant ses juges rassemblés, à la tête desquels se placent un cardinal et quatre évoques, Jeanne est requise de déclarer qu'elle se soumet à rÉglise. On la presse, on la sollicite de s'épargner elle-même, de ne pas se condamner au supplice du feu. Le bourreau est là, en effet.
dans sa sinistre charrette, au pied même de l'estrade sur laquelle on l'a fait monter, le bourreau, qui va la conduire, si elle refuse, au Vieux-Marché, où le bûcher l'attend !
Et alors, sous ce jour sombre qui tombe du ciel comme à regret, sous l'impression de tristesse qui se dégage de ces tombes, de ces sépultures qui l'entourent, elle se sent prise d'un immense abattement.
Sa pensée se détache de ce champ des morts; elle revoit sa vieille terre de Lorraine, ses bois touffus où chantent les oiseaux, ces lieux aimés de sa jeunesse. Elle croit entendre ces chansons des fîleuses et des pâtres, ces accents doux et plaintifs apportés par l'aile du vent. Jylle revoit sa chaumière, sa mère et son vieux père en cheveux blancs qu'elle a revu à Reims, et qui auront tant de peine en apprenant sa mort ! En elle s'éveille le regret de la vie. Mourir à vingt ans, n'est-ce pas bien cruel!
Et, pour la première fois, l'ange faiblit. Le Christ, lui aussi, a eu son heure de faiblesse. Au mont des Oliviers n'a-t-il pas voulu écarter la coupe -de fiel ? n'a-t-il pas dit : « Que ce calice s'éloigne de moi ! »
Jeanne, à bout de forces, signe la cédule qu'on lui présente. Souvenez-vous qu'elle ne sait ni lire ni écrire. Et, d'ailleurs, la cédule qu'on lui
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fait signer n'est pas celle qu'on enregistrera. Une substitution infâme a eu lieu. On n'a pas même reculé devant cet acte odieux. Aujourd'hui la preuve est faite que la formule d'abjuration qui figure au procès, signée d'une croix, est un faux. Cette formule n'est, ni comme contenu, ni comme étendue, celle que Jeanne a signée. Pas un des témoins du procès de revision n'a attesté l'identité de cette pièce : cinq l'ont niée. La pièce que nous possédons est extrêmement longue. Trois témoins : Delachambre, Taquel, ^lonnet, ont dit: « Nous étions tout près, nous avons vu la cédule, elle ne contenait que six ou sept lignes (1). » « Sa lecture dura autant qu'un Paler », a ajouté !Migiet (2). Un autre témoin a déclaré : « Je sais positivement que la cédule que j'ai lue à Jeanne et qu'elle a signée, n'était pas celle dont il est fait mention au procès (3). » Or, ce témoin n'est autre que le greffier Massieu, qui a lui-même fait prononcer par Jeanne la formule d'abjuration.
Jeanne, troublée, n'entendit ni ne comprit cette formule. Elle signa sans prononcer de
(1) J. Fabre, Procès de réhabililalion, t. II, pp. 19, 63, 134.
(2) Ibid., t. I, p. 365.
(3) Ibid., t. II, p. 76. Déposition de l'huissier Jean Massieu.
ai
serment, sans avoir la pleine conscience de son acte. Elle Fa affirmé elle-même à ses juges, quelques jours après, disant: « Ce qui était en la cédule de l'abjuration, je ne l'entendais point. Je n'ai entendu rien révoquer qu'autant que ce serait le plaisir de Dieu (1). »
Ainsi, ce que les menaces, les violences et tout l'appareil des tortures n'avaient pu obtenir d'elle, on l'obtint par des prières, par des sollicitations hypocrites. Cette âme si tendre se laissa prendre aux faux semblants de sympathie, aux faux témoignages de bienveillance. Mais, la nuit même, les voix se firent entendre, impérieuses, dans la prison. Et le 28 mai, Jeanne le déclare à ses juges : « La voix m'a dit que c'était trahison que d'abjurer. La vérité est que Dieu m'a envoyée. Ce que j'ai fait est bien fait. » Et elle reprit l'habit d'homme qu'on lui avait fait quitter.
Que s'était-il passé après l'abjuration, lorsque, au mépris des promesses de la mettre en « prison d'Église » et de la faire garder par une femme, on l'avait ramenée dans son cachot abject? Les témoignages suivants nous l'apprendront:
(1) J. Fabre, Procès de condamnation, p. 367.
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« Jeanne me révéla qu'après son abjuration, on l'avait tourmentée violemment en la prison et molestée et battue, et qu'un milord anglais avait tenté de la forcer. Elle disait publiquement et elle me dit à moi que c'était là la cause pour laquelle elle avait repris l'habit d'homme (i). »
« En ma présence, on demanda à Jeanne pourquoi elle avait repris l'habit d'homme; elle répondit qu'elle l'avait fait pour défendre sa pudeur, parce qu'elle n'était pas en sûreté, sous l'habit de femme, avec ses gardiens qui avaient voulu attenter à son honneur (2). »
« Plusieurs autres et moi nous fûmes présents au moment où elle s'excusait d'avoir revêtu cet habit, disant et affirmant publiquement que les Anglais lui avaient fait en la prison beaucoup de tort et de violence, quand elle portait des habillements de femme. De fait, je la vis éplorée, le visage plein de larmes et défiguré et outragé de telle sorte que j'en eus pitié et compassion (3). »
Dans cette prison des Anglais, Jeanne a bu le calice d'amertume jusqu'à la dernière goutte ; elle est descendue jusqu'au fond du gouffre des misères humaines. Toutes ses souffrances se
(1) J. Fabre, Procès de réhabililalion, t. II, pp. 88-89. Déposition du frère Martin Ladvenu.
(2) Id., Ibid., t. II, p. 41. Déposition du greffier Manchon.
(3) Id., Ibid., t. II, p. 98. Déposition du frère Isambard de la Pierre.
résument en ces paroles à ses juges : « J'aime mieux mourir qu'endurer plus longuement peine en chartre (1) ! »
Et, à ces heures affreuses, là-bas, dans les châteaux de la Loire, Charles Vil, au son alangui des violes et des rebecs, Charles se livre aux plaisirs de la danse, à toutes les joies de la volupté. Au sein des fêtes, il oublie celle qui lui a donné sa couronne !
En présence de tels faits, la pensée s'attriste et les cœurs se troublent. On se prend à douter de l'éternelle justice. Comme le cri d'angoisse de Jeanne, notre plainte douloureuse s'élève dans les cieux immenses : seul, un morne silence répond à notre appel. Pourtant, descendons en nous-mêmes et sondons le grand mystère de la douleur. N'est-elle pas nécessaire à la beauté des âmes et à l'harmonie de l'univers ? Que serait le bien sans le mal, qui lui sert de contraste et en fait ressortir tout l'éclat? Apprécierait-on les bienfaits de la lumière, si on n'avait souffert de la nuit ? Oui, la terre estle calvaire des justes, mais c'est aussi l'école de l'héroïsme, de la vertu et du génie ; c'est le vestibule des mondes heureux où toute peine endurée, tout sacrifice accompli nous prépare
(1) J.Fabre, Procès de condamnai ion, p. 366.
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des joies compensatrices. Les âmes s'épurent ets'embellissentparla souffrance. Toute félicité se conquiert par la douleur. Ceux qu'on immole ont la plus belle part. Tous les cœurs purs souftVent sur la terre : l'amour ne va pas sans larmes. Il n'y a que vide et amertume au fond des satiétés humaines, et des spectres se glissent jusque dans nos plus beaux rêves.
Mais tout est passager en ce monde. Le mal n'a qu'un temps, et, plus haut, dans les sphères supérieures, le règne de la justice s'épanouit dans l'éternelle durée. Non, la confiance des croyants, le dévouement des héros, les espérances des martyrs ne sont pas de vaines chimères ! La terre est un marchepied pour monter au ciel.
Que ces âmes sublimes nous servent d'exemples, et que leur foi rayonne sur nous à travers les siècles ! Chassons de nos cœurs les tristesses et les vains découragements. Sachons tirer de nos épreuves et de nos maux, tout le fruit qu'ils nous offrent pour notre élévation. Sachons nous rendre dignes de renaître en des mondes plus beaux, là où il n'y a plus ni haine, ni injustice, ni sécheresse de cœur, et où les existences se déroulent dans une harmonie toujours plus pénétrante et une lumière toujours plus vive.
Après sa rétractation, Jeanne fut déclarée relapse, hérétique, schismatique et condamnée sans retour. Elle n'avait plus qu'à mourir, mourir par le feu ! Telle fut la sentence de ses juges !
Ces juges, ces croyants du quinzième siècle, n'ont pas voulu reconnaître la mission de Jeanne d'Arc. Ils veulent bien croire à ces manifestations lointaines dont parlent les Bibles ; ils aiment à reporter leur pensée vers ces époques où les missionnaires, où les envoyés d'en haut descendent sur la terre et se mêlent aux hommes. Ils veulent bien croire à un Dieu qu'ils immobilisent dans les profondeurs du ciel, et à qui ils envoient tous les jours des louanges stériles.
Mais pour le Dieu qui vit, agit et se manifeste dans le monde, dans toute la spontanéité, la jeunesse et la fraîcheur de la vie, pour les grands Esprits qui sont là, devant eux, répandant sur leurs missionnaires le souffle d'une inspiration puissante, ils n'ont que la haine, l'insulte et la flétrissure !
Les juges de Rouen et les docteurs de l'Université de Paris ont déclaré Jeanne inspirée
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par Fenfer. Et pourquoi? Parce que les défenseurs, les représentants de la lettre, de la formule, de la routine, n'ont qu'un savoir de surface, un savoir qui dessèche le cœur, prive la pensée de nourriture et, dans certains cas, peut conduire jusqu'à l'injustice, jusqu'au crime.
C'est ainsi qu'à toutes les époques, les hommes de la lettre ont été, à leur insu, les bourreaux de l'idéal et du divin. C'est ainsi que, sous la roue de fer du despotisme, on a broyé ce qu'il y a de plus beau, de plus grand, de plus généreux en ce monde. Les résultats ne se sont pas fait attendre. Ils ont été terribles pour l'Église. C'est ce que nous dit Henri Martin (1) :
« En condamnant Jeanne, la doctrine du moyen âge, la doctrine d'Innocent III et de l'Inquisition a prononcé sa propre condamnation. Elle avait d'abord brûlé des sectaires, puis des dissidents qui enseignaient une pure morale chrétienne; maintenant elle vient de brûler un prophète, un messie! L'Esprit s'est retiré d'elle. C'est désormais en dehors d'elle et contre elle que s'opéreront les progrès de l'humanité et les manifestations du gouvernement delà Providence sur la terre. »
(1) H. Martin, Histoire de France, t. VI, p. 302.
Oui, l'humanité a marché ; le progrès s'est réalisé dans le monde. On ne peut plus faire mourir les envoyés de Dieu sur la croix ou sur le bûcher. Les cachots, les salles de torture ont été fermés, les gibets ont disparu. Pourtant d'autres armes se dressent encore contre les novateurs, contre les porte-paroles de l'idée nouvelle. C'est la raillerie, le sarcasme, la calomnie ; c'est la lutte sourde et continue.
Mais, si les institutions redoutables du moyen âge, si tout Tappareil des supplices, si les échafauds et les bûchers n'ont pu arrêter la marche de la vérité, comment pourrait-on l'entraver aujourd'hui ? L'heure est venue où l'homme ne veut plus, dans le domaine de la pensée, d'autre autorité que sa conscience et sa raison. C'est pour cela que nous devons rester fidèles à notre droit éternel de juger et de comprendre.
L'heure s'approche, l'heure est venue où toutes les erreurs du passé vont comparaître au grand jour, devant le tribunal de l'histoire. Déjà les paroles et les actions des grands missionnaires, des martyrs et des prophètes sont reprises et expliquées. Elles brillent aux yeux de tous d'un éclat nouveau. Bientôt, il en sera de même des sociétés, des institutions d'autrefois. Elles seront jugées à leur tour et elles
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ne conserveront leur puissance morale, leur autorité, que si elles savent donner à l'homme plus de moyens et de ressources pour penser, plus de liberté pour aimer, pour s'élever et progresser.
Du Christ, avec ardeur, Jeanne baisait l'image.
Casimir Delavigne.
Nous sommes au 30 mai IZi31. Le drame touche à son dénouement. Il est huit heures du matin. Toutes les cloches de la grande cité normande tintent lugubrement. C'est le glas funèbre, le glas des morts. On annonce à Jeanne que sa dernière heure est venue. « Hélas ! s'écrie-t-elle en pleurant, me traite-t-on ainsi horriblement et cruellement qu'il faille que mon corps net et entier, qui ne fut jamais corrompu, soit aujourd'hui consumé et réduit en cendres ! Ah î j'aimerais mieux être décapitée sept fois que d'être ainsi brûlée... Oh! j'en appelle à Dieu des grands torts et injustices qu'on me fait (1) ! »
Cette pensée du supplice par le feu l'impres-
(1) J. Fabre, Procès de réhabiliîalion, t. II, p. 104. Déposition du frère Jean Toutmouillé.
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sionne douloureusement. Elle songe à l'avance à ces flammes qui montent, à cette mort qui s'approche lentement, à cette agonie prolongée d'un être vivant, ressentant les morsures ardentes qui dévorent sa chair. Cette mort était celle des pires criminels, et Jeanne, la vierge innocente, Jeanne la libératrice d'un peuple, va la subir !
Ici se montre toute la bassesse de ses ennemis, de ceux qu'elle avait tant de fois vaincus. Au lieu de rendre à son courage, à son génie, les hommages que des soldats civilisés accordent à ceux de leurs adversaires, que la mauvaise fortune fait tomber entre leurs mains, les Anglais réservent à Jeanne, après les plus mauvais traitements, une fin ignominieuse. Son corps sera consumé, sa cendre jetée à la Seine. Elle n'aura pas de tombe où ceux qui l'ont aimée pourront venir pleurer, déposer des fleurs, pratiquer le culte touchant du souvenir.
Elle monte sur la sinistre charrette et l'on s'achemine vers le lieu du supplice. Huit cents soldats anglais l'escortent. Une foule consternée se presse sur son passage. Le cortège débouche par la rue Écuyère sur la place du Vieux- Marché. Là, trois échafauds se dressent. Les prélats et les officiers ont pris place sur deux
estrades. Voici, sur son trône, le cardinal de Winchester, revêtu de la pourpre romaine, puis les évêques de Beauvais et de Boulogne, tous les juges et les capitaines anglais. Entre les estrades, le bûcher s'élève ; il est effrayant de hauteur. C'est un amoncellement de bois qui domine toute la place. On veut que le supplice soit long et que la vierge, vaincue par la douleur, implore, crie grâce, renie sa mission et ses voix.
On lit l'acte d'accusation, cet acte en 70 articles, dans lequel on a entassé tout ce que la haine la plus venimeuse a pu imaginer pour dénaturer les faits, pour tromper l'opinion et faire de la victime un objet d'horreur. Jeanne s'agenouille. Dans ce moment solennel, devant la mort qui s'apprête, son âme se dégage des ombres terrestres ; elle entrevoit les splendeurs éternelles. Elle prie à haute voix. Sa prière est longue et fervente. Elle pardonne à tous, à ses ennemis, à ses bourreaux. Dans l'élan sublime de sa pensée et de son cœur, elle réunit deux peuples, elle embrasse deux royaumes. A ses accents, l'émotion gagne la foule ; dix mille personnes sont là qui éclatent en sanglots. Les jugeseux-mêmes, ces tigres à face humaine, Cauchon, Winchester, tous pleurent. Mais leur émotion dure peu. Le cardinal fait un signe. Jeanne est attachée
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au poteau fatal par des liens de fer ; à son cou est passé un lourd carcan.
A ce moment, elle s'adresse à Isambard de la Pierre et lui dit : « Je vous en prie, allez me chercher la croix de l'église voisine, pour la tenir élevée tout droit devant mes yeux, jusques au pas de la mort (1). » Et quand on lui apporte la croix, elle la couvre de baisers en pleurant; à l'instant où elle va mourir d'une mort horrible, abandonnée de tous, elle veut avoir présente devant elle Timage de cet autre supplicié qui, là-bas, sur un âpre sommet d'Orient, a donné sa vie comme sanction à la vérité.
A cette heure solennelle, elle revoit de nouveau sa vie, courte mais éblouissante. Elle évoque le souvenir de tous ceux qu'elle a aimés, les jours paisibles de son enfance à Domremy, le doux profil de sa mère, la physionomie grave de son vieux père et les compagnes de sa prime jeunesse : Hauviette et Mengette, son oncle Durand Laxart qui l'accompagna à Vaucouleurs ; puis, les hommes dévoués qui lui firent cortège jusqu'à Ghinon. Dansune vision rapide, les campagnes de la Loire se déroulent, les glo-
(1) J. Fabre, Procès de véhahililalion^ t. II, p. 100. Déposition du frère Isambard de la Pierre.
rieux combats d'Orléans, de Jargeau, de Patay, les fanfares guerrières et les cris joyeux de la foule en délire.
Elle revit, entendit tout cela à l'heure dernière. Gomme dans un embrassement suprême, elle voulut dire un dernier adieu à toutes ces choses, à tous ces êtres aimés. N'ayant rien d'eux sous ses regards, c'est dans l'image du Christ mourant qu'elle résuma tous ses souvenirs, toutes ses tendresses ; c'est à lui qu'elle adressa son adieu à la vie, dans les derniers élans de son cœur brisé.
Les bourreaux mettent le feu au bûcher et des tourbillons de fumée montent dans l'air. La flamme s'élève, court, serpente à travers les piles de bois. L'évêque de Beauvais s'approche et, du pied du bûcher, lui crie : « Abjure ! » Mais Jeanne, déjà enveloppée par un cercle de feu, répond : « Evêque, je meurs par vous, j'en appelle de votre jugement devant Dieu ! »
La flamme, rouge, ardente, monte, monte encore et lèche son corps virginal ; ses vêtements fument. Elle se tord dans ses liens de fer ; puis, sa voix stridente jette à la foule silencieuse, terrifiée, ces paroles éclatantes : « Oui, mes voix venaient d'en haut. Mes voix ne m'ont pas trompée ! Mes révélations étaient de Dieu. Tout ce que j'ai fait, je l'ai fait par l'ordre de
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Dieu (1)! » Et sa robe prend feu, devient une des étincelles de cette fournaise. Un cri haletant s'élève, suprême appel de la martyre de Rouen au supplicié du Golgotha : « Jésus ! »
Et l'on n'entendit plus rien que le bruit de la flamme qui crépitait...
Jeanne a-t-elle beaucoup souffert ? Elle-même assure que non. « Des fluides puissants, nous dit-elle, pleuvaient sur moi. Et, d'autre part, ma volonté était si forte qu'elle commandait à la douleur. »
Jeanne est morte ! L'espace tout entier s'illumine. Au-dessus de la terre elle s'élève, elle plane, laissant derrière elle une traînée brillante. Ce n'est plus un être matériel, mais un pur esprit, un être idéal de pureté et de lumière. Pour elle, les cieux se sont ouverts jusque dans leurs profondeurs infinies. Des légions d'Esprits radieux s'avancent à sa rencontre ou lui font cortège. Et l'hymne de triomphe, le chœur de la bienvenue céleste retentit : « Salut ! salut à celle que le martyre a couronnée ! Salut à toi qui, par le sacrifice, as conquis une gloire éternelle ! »
(1) J. Fabre, Procès de réhabililalion, t. II, p. 91. Déposition du frère Martin Ladvenu.
Jeanne est entrée dans le sein de Dieu, dans ce foyer inextinguible d'énergie, d'intelligence et d'amour qui anime l'univers entier de ses vibrations. Longtemps, elle y resta plongée. Puis, un jour, elle en sortit plus rayonnante et plus belle, préparée à des missions d'un autre ordre, dont nous parlerons plus loin.
Et Dieu, en récompense, lui a donné autorité sur ses sœurs du ciel.
Recueillons-nous ; saluons cette noble figure de vierge, cette fille au cœur immense qui, après avoir sauvé la France, est morte pour elle avant d'avoir vingt ans.
Sa vie resplendit comme un rayon céleste dans la nuit affreuse du moyen âge.
Elle est venue apporter aux hommes, avec sa foi puissante et sa confiance en Dieu, le courage, l'énergie nécessaires pour surmonter mille obstacles ; elle est venue apporter à la France trahie, agonisante, le salut et le relèvement. Pour prix de son abnégation héroïque, elle n'a, hélas ! recueilli qu'amertume, humiliation, perfidie, et, pour couronnement de sa courte mais merveilleuse carrière, une passion et une mort si douloureuses, qu'elles n'ont d'égales que celles du Christ.
Le père de Jeanne, frappé au cœur par la
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nouvelle du martyre de sa fille, mourut subitement ; il fut suivi de près dans la tombe par l'aîné de ses fils. La mère n'eut plus qu'un but en ce monde : poursuivre avec persistance la revision du procès. Elle fit démarches sur démarches ; elle adressa requêtes sur requêtes au roi et au pape : longtemps en vain.
En l/i/i9, lorsque Charles VII fit son entrée à Rouen, elle eut quelque espoir, mais le pape Nicolas V lui opposa des réponses évasives, et le roi resta figé dans son ingratitude. En l/i55, avec Calixte III, elle eut plus de succès, car tout le peuple de France appuyait ses réclamations. La cour fut contrainte d'écouter la voix publique. Onavaitfait comprendre au roi, que son honneur était entaché de l'hérésie qui avait servi de prétexte à la mort de Théroïne. La réhabilitation se fit dans l'intérêt de la couronne de France, bien plus que par respect pour la mémoire de Jeanne. Aujourd'hui, l'Église s'apprête à exploiter son ancienne victime.
Dans tous les temps, Jeanne a été sacrifiée aux intérêts de caste et de parti. Mais il est des milliers d'âmes obscures et modestes qui savent Taimer pour elle-même, avec désintéressement. Leurs pensées d'amour montent vers elle à travers l'espace. Elle y est beaucoup plus sensible qu^aux manifestations pompeuses organi-
ROUEN; LE SUPPLICE 2lo
sées en son honneur. Elles sont sa joie véritable et sa plus douce récompense, ainsi qu'elle Ta affirmé plus d'une fois, dans l'intimité de nos réunions d'études.
Longtemps, Jeanne a été méconnue, incomprise. Elle l'est encore de nos jours par beaucoup de ceux qui l'admirent. Mais il faut bien reconnaître que l'erreur était possible. En effet, ceux qui l'ont sacrifiée — et parmi eux il y avait un roi — ceux-là, pour cacher leur crime aux yeux de la postérité, se sont ingéniés à dénaturer son rôle, à amoindrir sa mission, à étendre un voile sur sa mémoire. C'est dans ce but qu'ils ont détruit le registre des procès-verbaux de Poitiers, que certains documents du procès de Rouen, d'après Quicherat, ont été falsifiés, que les témoignages du procès de réhabilitation ont été rendus, avec la constante préoccupation de ménager de hautes susceptibilités.
Il est dit, dans les procès-verbaux de Rouen, que, le matin même du supplice, au dernier interrogatoire, subi dans sa prison, sans notaires, sans greffiers, et annoté par Gauchon seulement quelques jours après, Jeanne a renié
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ses voix. Gela est faux. Elle n'a jamais renié ses voix. Un instant, à bout de forces, elle s'est soumise à l'Église : en cela seul consiste l'abjuration de Saint-Ouen.
C'est par suite de ces perfidies que l'ombre a enveloppé si longtemps la mémoire de Jeanne. Au commencement du dix-neuvième siècle, il ne nous restait d'elle qu'une image affaiblie, une légende incomplète, infidèle. Mais la justice immanente de l'histoire a voulu que la vérité se fît jour. Des rangs du peuple, il s'est élevé des travailleurs persévérants : Michelet, Henri Martin, le sénateur Fabre, Quicherat surtout, le directeur de l'École des Chartes, des prêtres aussi. Tous ces travailleurs consciencieux ont scruté les parchemins jaunis, fouillé les bibliothèques poudreuses. Beaucoup de manuscrits ignorés ont été découverts. On a retrouvé dans les Ordonnances royales du temps, dans les Chroniques de Saint-Denis, dans une foule d'archives déposées à la bibliothèque des Chartes, dans les Comptes de dépenses des « bonnes villes », la révélation de faits qui rehaussent encore l'héroïne. La justice a été tardive pour elle, mais elle est éclatante, absolue, universelle.
Et c'est pourquoi la France moderne a un grand devoir, le devoir de réparer, au moins
moralement, les fautes de la France ancienne. Aussi le regard de tous doit-il se porter vers cette noble et pure image, vers cette figure radieuse qui est celle de Fange de la patrie. Il faut que tous les enfants de la France gravent, dans leur pensée et dans leur cœur, le souvenir de celle que le Ciel nous envoya, à l'heure des désastres et des écroulements. Il faut qu'à travers les temps, un éternel hommage monte vers cet esprit vaillant qui a aimé la France jusqu'à en mourir, jusqu'à pardonner sur le bûcher tous les abandons, toutes les perfidies, vers celle qui s'est offerte en holocauste pour le salut d'un peuple.
Le sacrifice de Jeanne d'Arc a eu une portée immense. En politique — comme nous l'établirons dans la deuxième partie de cet ouvrage — il a fait l'unité de la France. Avant elle, il n'y avait chez nous qu'un pays disloqué, déchiré par les factions. Après elle, il y eut une France. Jeanne est entrée résolument dans la fournaise et, avec son âme expirante, Punité nationale en sortit.
Toute œuvre de salut s'accomplit par le sacrifice. Plus celui-ci est grand, plus l'œuvre est superbe, imposante. Toute mission rédemptrice s'achève et se couronne par^ le martyre. C'est la grande loi de l'histoire. Aussi en fut-il
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de Jeanne comme du Christ. C'est par là que sa vie porte le sceau divin. Dieu, le souverain artiste, s'y révèle par des traits incontestables et sublimes.
Le sacrifice de Jeanne a une portée plus vaste encore : il restera un enseignement et un exemple pour les générations, pour les siècles à venir. Dieu a son but en réservant de telles leçons à l'humanité. C'est vers ces grandes figures de martyrs que se porteront les pensées de tous ceux qui souffrent, de tous ceux qui ploient sous le fardeau des épreuves. Ce sont autant de foyers d'énergie, de beauté morale, où viendront se réchauffer les âmes glacées par le froid de l'adversité. A travers les siècles, elles projettent une traînée lumineuse, comme un sillage qui nous attire, nous entraîne vers les régions radieuses. Ces âmes sont passées sur la terre pour nous faire deviner l'autre monde. Leur mort a enfanté la vie, et leur souvenir a réconforté des milliers de créatures défaillantes et attristées.