XV. — Jeanne d'Arc et l'idée de religion
J'aime Dieu de tout mon cœur.
Jehanne.
Jeanne a les croyances de son époque : « Je suis bonne chrétienne et je mourrai bonne chrétienne (1), » répondait-elle à ses juges et examinateurs, aussi souvent que ceux-ci l'interrogeaient sur sa foi. Il ne pouvait en être autrement. C'est dans les convictions et les espérances des hommes de son temps, qu'elle devait puiser les ressources, les élaii« nécessaires au salut de la France. Le monde invisible l'assistait ; il se révélait à elle sous les formes et les apparences familières à la religion du moyen âge. D'ailleurs, qu'importent les formes ! Elles sont variables et changeantes suivant les siècles ; quant au fond même de l'idée religieuse, il est éternel, parce qu'il touche aux sources divines.
L'idée religieuse, sous ses aspects divers, pénètre profondément toute l'histoire, toute la
(1) J. Fabre, Procès de condamnai ion, pp. 166, 256, 302, etc.
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vie intellectuelle et morale de l'humanité. Elle s'égare, elle se trompe souvent. Ses enseignements, ses manifestations sont contestables ; mais elle s'appuie sur des réalités invisibles d'ordre permanent, immuable. L'homme ne les entrevoit que par degrés successifs, au cours de sa lente et pénible évolution.
Les sociétés humaines ne peuvent se passer d'idéal religieux. Dès qu'elles cherchent à le refouler, à le détruire, aussitôt le désordre moral augmente et l'anarchie dresse sa tête menaçante. Ne le voit-on pas à notre époque ? Nos lois terrestres sont impuissantes à réfréner le mal. Pour comprimer les passions, il faut la force intérieure et le sentiment des responsabilités que procure la notion de l'Au-delà.
L'idée religieuse ne peut périr. Elle ne se voile un instant que pour reparaître sous d'autres formes, mieux appropriées aux besoins des temps et des milieux.
Jeanne, avons-nous dit, est animée des sentiments religieux les plus élevés. Sa foi en Dieu qui l'a envoyée est absolue ; sa confiance en ses guides invisibles est sans bornes; elle observe fidèlement les rites et les pratiques religieuses de son temps ; mais, quand elle confesse sa foi, elle s'élève au-dessus de toutes les autorités établies en ce monde.
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L'ardente croyance de l'héroïne s'inspire directement des choses d'en haut ; elle ne relève que de sa conscience. En effet, à qui obéit-elle par-dessus tout ? Ce n'est pas à PÉglise ; c'est aux voix qu'elle entend. Il n'y a pas d'intermédiaire entre elle et le Ciel. Un souffle est passé sur son front, qui lui apporte l'inspiration puissante, et cette inspiration domine toute sa vie^ règle tous ses actes.
Rappelons-nous la scène de Rouen, lorsque l'évêque de Beauvais, suivi de sept prêtres, pénètre dans son cachot pour l'interroger : « Jeanne, dit l'évêque, voulez-vous vous soumettre à l'Église ? »
Elle répond : « Je m'en réfère à Dieu pour toutes choses, à Dieu qui m'a toujours inspirée ! »
D. « Voilà une parole bien grave. Entre vous et Dieu, il y a l'Église. Voulez-vous, oui ou non, vous soumettre à l'Église ? »
R. (( Je suis venue vers le roi, pour le salut de la France, de par Dieu et ses saints esprits. A cette Église-là, celle de là-haut, je me soumets en tout ce que j'ai fait et dit ! »
D. « Ainsi vous refusez de vous soumettre à TÉglise ; vous refusez de renier vos visions diaboliques ? »
R. « Je m'en rapporte à Dieu seul. Pour ce
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qui est de mes visions, je n'accepte le jugement d'aucun homme ! »
Dans la droiture de sa raison, Jeanne comprend bien que cette Église n'est pas celle de Dieu. La puissance éternelle n'a aucune part dans les iniquités humaines. Cela, elle ne peut le démontrer à l'aide d'arguments subtils et savants ; elle l'exprime par des paroles brèves, nettes, brillantes comme l'éclair qui jaillit d'une lame d'acier. Elle obéira à l'Eglise, mais à la condition que ses exigences soient conformes aux volontés d'en haut : « Dieu le premier servi ! »
Ce qui prime tout dans les vues religieuses de Jeanne d'Arc, c'est la communion par la pensée et les actes avec le monde invisible, le monde divin. C'est par elle que se réalisent les grandes choses, c'est d'elle que viennent les profondes intuitions. Cette communion n'est possible que dans certaines conditions d'élévation morale, et ces conditions, Jeanne les réunissait au plus haut degré. Pour les obtenir chez ceux qui l'entouraient, elle faisait appel à leurs sentiments religieux, les obligeant à se confesser et à communier ; elle chassait du camp les filles de joie ; elle ne marchait à l'ennemi qu'au bruit des prières et au chant des cantiques. Tout cela peut surprendre à notre
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époque sceptique ; en réalité, c'étaient les seuls moyens par lesquels elle pouvait provoquer, dans ces temps de foi aveugle et chez ces hommes grossiers, l'exaltation nécessaire. Dès que cet entraînement moral cesse, que les intrigues des courtisans et des jaloux ont fait leur œuvre, dès que les habitudes vicieuses et les mauvais sentiments reprennent le dessus, on voit revenir Theure des échecs et des revers.
Peu importent aux puissances supérieures les formes du culte et l'appareil religieux ; ce qu'on demande aux hommes, c'est l'élévation du cœur et la pureté des sentiments. Gela, on peut l'obtenir dans toutes les religions, et même en dehors et au-dessus des religions. Nous le sentons bien, nous, spirites, qui, au milieu des railleries et des difficultés sans nombre, allons de par le monde, proclamant la vérité, sans autre appui que ce soutien des Entités invisibles qui ne nous a jamais fait défaut.
Par-dessus tout, ce qui caractérise Jeanne, c'est sa confiance, confiance au succès, confiance en ses voix, confiance en Dieu. Dans la lutte ardente, aux heures indécises du combat, elle fait partager ce sentiment à tous ceux qui l'entourent et combattent près d^elle. Sa foi dans la victoire est si grande, qu'elle devient un
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des éléments essentiels du triomphe définitif.
Et cette confiance, toute sa vie en est imprégnée. Dans les fers, devant ses juges, elle croit encore à la délivrance finale ; elle l'affirme sans cesse avec fermeté. Ses voix lui ont dit qu'elle serait délivrée « par grande victoire ». Mais ce n'était là qu'une figure ; en réalité, il s'agissait du martyre. Elle ne l'entendit pas tout d'abord dans ce sens. Elle compta longtemps sur le secours des hommes. Remarquons que cette erreur était nécessaire. La promesse de ses voix fut sa ressource suprême aux jours douloureux du procès. Elle puisait en elle sa ferme assurance devant le tribunal. Et même à l'heure du sacrifice, elle marchera à la mort avec confiance. Son dernier cri, s'élevant du scindes flammes qui la dévorent, sera encore une affirmation de sa croyance : « Non, mes voix ne m'ont pas trompée ! »
A peine quelques doutes effleureront-ils sa pensée à Melun, à Beaurevoir, à Saint-Ouen de Rouen. Pauvre jeune fille ! qui oserait lui en faire un reproche, à son âge et dans sa situation difficile ? Le dénouement lui resta caché jusqu'au bout. Comment aurait-elle pu avancer dans Savoie ardue, si elle avait su d'avance tout ce qui l'attendait ! C'est un bienfait d'en haut qu'un voile nous cache l'heure d'angoisse, la
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douloureuse épreuve qui couronnera la vie. Ne vaut-il pas mieux que nos illusions s'effeuillent lentement, et que l'espérance persiste au fond de nos cœurs ? Le déchirement en sera moins grand .
A mesure cependant que Jeanne se rapproche du terme de sa carrière, la terrible vérité se dessine plus nettement : « J'ai demandé à mes voix si je serais brûlée. Elles m'ont répondu : Attends-toi à Notre-Seigneur et il t'aidera. — Prends tout en gré ; ne te chaille (soucie) de ton martyre. Tu viendras enfin en Paradis (1). >>
Aux heures sinistres, quand toute espérance s'écroule, l'idée de Dieu est le suprême refuge. Il est vrai qu'elle n'a jamais été absente de la pensée de Jeanne. Au contraire, elle a dominé toute son existence. Mais, aux heures d'agonie, elle la pénétrera d'une intensité plus vive, elle la préservera des faiblesses du désespoir. Des profondeurs infinies descendra le rayon consolateur, qui illuminera le sombre cachot où elle endure mille maux, mille injures depuis près de six mois, et un coin du ciel s'ouvrira à son clair regard de voyante. Les choses de la terre se voilent de tristesse. L'espoir delà délivrance s'affaiblit dans son cœur. L'ingratitude, la noire
(1) J. Fabre, Procès de condamnation^ pp. 325, 159.
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perfidie des hommes, la méchanceté féroce de ses juges se montrent à elle dans toute leur laide nudité. La réalité poignante apparaît. Mais les splendeurs d'un monde plus beau filtrent à travers les barreaux de sa prison. Par delà le gouffre effrayant qu'il faudra franchir, plus loin que le supplice, plus loin que la mort, elle entrevoit l'aube des choses éternelles.
La souffrance est, nous le savons, le couronnement d'une vie bien remplie. Rien de complet, rien de grand sans elle. C'est l'affinage des âmes, l'auréole qui nimbe le front des saints et des purs. 11 n'est pas d'autre issue vers les mondes supérieurs. Et c'est là ce qu'il faut entendre par le mot « paradis », le seul capable d'exprimer aux hommes de ce siècle, l'idée de cette vie spirituelle que baignent des rayons et des harmonies qui ne s'éteignent jamais.
Jeanne n'a personne sur la terre à qui confier sa peine. Mais Dieu n'abandonne pas ses missionnaires. Invisible et présent, il estFami toujours fidèle, le soutien puissant, le père tendre qui veille sur ses enfants malheureux. C'est pour l'avoir méconnu, c'est pour avoir dédaigné les forces, les secours d'en haut, que l'homme actuel ne trouve plus de soutien dan& ses épreuves, de consolation dans sa douleur. Si la société contemporaine s'agite fiévreuse et
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roule dans rincohérence des idées et des systèmes, si le mal grandit en elle, si nulle part elle ne trouve la stabilité et le contentement intérieur, c'est qu'elle s'est attachée aux choses apparentes et de surface et veut ignorer les vraies joies, les ressources profondes du monde invisible. Elle a cru trouver le bonheur dans le développement de ses richesses matérielles, et n'a fait qu'augmenter le vide et l'amertume des âmes. De toutes parts s'élèvent les cris de fureur, les âpres revendications. La notion du devoir s'afFaiblit et les bases de l'ordre social sont ébranlées. L'homme ne sait plus aimer, parce qu'il ne sait plus croire. Il se tourne vers la science. Mais la science actuelle, comme écrasée sous le poids de ses découvertes, reste impuissante à lui procurer la confiance en l'avenir et la paix intérieure.
Le matin même du supplice, Jeanne dit à maître Pierre Morice : « Par la grâce de Dieu, ce soir, je serai en paradis (1). »
Elle s'est résignée au martyre , et l'affrontera le cœur haut, avec une âme digne. La mort, même la plus cruelle, n'est-elle pas préférable à ce qu'elle endure depuis six longs mois ? La
(11 J. Fabre, Procès de réhabilitation, t. II, p. 126. Déposiion du curé Riquier.
pensée de la mort éveille dans tout être jeune une affreuse angoisse. Cette angoisse, Jeanne la subit depuis le jour où elle est entrée dans la cage de fer de Rouen. Ce qu'elle y a souffert n'est-il pas pire que la mort ? Les espérances, les rêves de gloire, les grands desseins, tout s'est évanoui comme une fumée. Qui pourra dire tout ce qui s'est passé en cette âme angélique, dans les longues veillées du cachot, à mesure que s'approchait l'heure fatale.
« Je serai en paradis ! » disait-elle. Il faut expliquer de même façon ces autres paroles qui reflètent la croyance du temps : « Je n'ai demandé à mes voix pour récompense finale que le salut démon âme (1). » Sauver son âme, c'est l'axiome des convictions catholiques, le but ultime assigné par les idées religieuses du moyen âge. Cette idée trop étroite renferme pourtant un fond de vérité. En réalité, rien n'est sauvé, rien n'est perdu, et la justice divine réserve des modes de réparation pour toutes les fautes, de relèvement pour toutes les chutes. Ce précepte devrait être modifié en ce sens : L'âme doit sortir de la vie meilleure et plus grande qu'elle n'y est entrée. Bien des moyens sont bons pour cela : le travail, l'étude, l'épreuve,
(1) Deuxième interrogatoire public.
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la souffrance. C'est là l'objectif que nous devons avoir sans cesse devant nos yeux. Pour Jeanne, ces paroles ont un sens plus particulier encore. Son souci constant est d'accomplir dignement la mission qui lui fut confiée, et d'obtenir, pour tous ses actes et tous ses dires, la sanction de Celui qui ne se trompe jamais.
Chez Jeanne, le sentiment religieux ne dégénère pas en bigoterie ni en préjugés puérils^ Elle n'importune pas Dieu par de vaines et interminables sollicitations. C'est ce qui ressort de ses paroles : « Je ne requiers point Notre-Seigneur sans nécessité (1). » Elle n'hésitera pas à combattre sous Paris le jour de la Nativité, malgré les reproches que certains lui firent à ce sujet.
Elle aime à prier à l'église, surtout aux heures où celle-ci est silencieuse et solitaire, et que, dans le recueillement et le calme de la pensée, Famé s'élance plus sûrement vers Dieu. Mais, en réalité, quoi qu'en dise Anatole France, les prêtres eurent peu d'influence sur sa jeu-
(l) J. Fabre, Procès de condamnation, p. 255.
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nesse. Gomme elle l'affirme au cours des interrogatoires de Rouen, ce fut sa mère qui l'instruisit des choses de la religion : « Je n'ai appris ma créance d'autre que de ma mère (1). »
Elle ne dit rien de ses voix et de ses visions au curé de son village, et ne prit conseil que d'elle-même pour tout ce qui avait rapport à ses Esprits protecteurs : a De croire à mes révélations, disait-elle à Rouen, je n'en demande pas conseil à évêque, curé ou autre (2). »
Jeanne a en Dieu une foi profonde ; cette foi est le mobile de tous ses actes et lui permet d'affronter les plus dures épreuves. « J'ai bon maître, dit-elle, savoir Notre-Seigneur, à qui je m'attends de tout et non à un autre (3). »
Qu'importent les vicissitudes de ce monde, si notre pensée ne fait qu'un avec Dieu, c'est-àdire avec la loi éternelle et divine ? Toutefois, Dieu n'est pas seulement un maître. C'est un père que nous devons aimer comme les enfants aiment celui qui leur a donné la vie. Trop peu d'hommes le sentent ou le comprennent ; c'est pourquoi ils renient Dieu dans l'adversité. Mais Jeanne l'affirme en ces termes touchants : « De tout, je m'attends à Dieu, mon
(1) J. Fabre, Procès de condamnation, p. 49.
(2) Id., Ibid., p. 242.
[f (3) Id., /6/V/. Admonition publique, p. 311.
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Créateur. Je l'aime de tout mon cœur (1). » En vain, les inquisiteurs, qui ne négligent aucun moyen de la tourmenter, cherchent à l'atteindre dans ses croyances et à la pousser au désespoir. Ils lui démontrent avec une perfide insistance l'abandon apparent où elle se trouve, ses espoirs déçus, les promesses du ciel irréalisées. Elle répond invariablement : « Que Dieu m'ait failli, je le nie ! » Quel exemple pour tous ceux que l'épreuve accable, qui accusent Dieu de leurs maux et souvent le blasphèment !
Pour elle, Dieu est aussi un juge : « Je m'attends à mon juge. C'est le Roi du ciel et de la terre (2). » Expression naïve pour désigner la puissance qui plane au-dessus de toutes les puissances de ce monde. Pendant toute sa vie, Jeanne a été victime de l'injustice des hommes. Elle a souftert de la jalousie des courtisans et des chefs de guerre, de la haine des seigneurs et des prêtres. Les juges de Rouen s'inspirèrent non de l'équité, mais de leurs préjugés et de leurs passions, pour la condamner. Aussi, elle se tourne vers le ciel et en appelle au Juge souverain, qui pèse dans sa balance éternelle les actions des hommes. « Je m'en attends à mon
(1) J. Fabre, Procès de condamnation, p. 30?.
(2) Id., Ibid., p. 307.
juge ! » C'est le refuge des spoliés, des déshérités, de tous ceux que la partialité a blessés au cœur. Et nul ne l'invoque en vain !
Rien n'est plus touchant que sa réponse à cette question : « Savez-vous être en la grâce de Dieu ? — Si je n'y suis, Dieu m'y mette ; si j'y suis. Dieu m'y garde. Je serais la plus dolente du monde, si je savais ne pas être en la grâce de Dieu (1) ! »
La candeur de cette âme angélique a su déjouer la ruse de ses bourreaux. Leur question insidieuse pouvait la perdre. En répondant affirmativement, elle faisait preuve de présomption ; négativement, elle s'avouait coupable et justifiait toutes les suspicions. Mais son innocence déjoue leurs ruses astucieuses. Elle s'en remet au suprême Juge, qui, seul, sonde les cœurs et les consciences. Faut-il voir dans ces paroles la manifestation d'un sentiment de foi exquise, ou bien une de ces inspirations soudaines dont elle était gratifiée ? Quoi qu'il en soit, c'est là un des propos les plus admirables que nous devions à cette enfant de dix-neuf ans.
En toutes circonstances, Jeanne se considère
(!) J. Fabre, Procès de condamnai ion, p. 71.
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comme un instrument de la volonté divine, et ne fait rien sans consulter les puissances invisibles. Elle n'agit que sur Pordre d'en haut : « C'est l'heure quand il plaît à Dieu. 11 faut besogner quand Dieu veut. Travaillez, Dieu travaillera (1). »
On le voit : d'après elle, l'intervention divine ne se manifeste pas seulement dans sa propre vie, mais dans toute vie. Tous nos actes doivent concorder avec le plan divin. Avant d'agir, chacun de nous doit interroger sa conscience profonde, qui est la voix divine en nous. Elle nous dira dans quel sens nous devons diriger nos efforts. Dieu n'agit en nous et avec nous que par notre libre concours. Quand notre volonté et nos actes coïncident avec sa loi, notre œuvre devient féconde pour le bien, et les effets en rejaillissent sur toute notre destinée.
Mais peu d'hommes écoutent la voix qui s'élève en eux aux heures solennelles. Emportés par leurs passions, leurs désirs, leurs espérances et leurs craintes, ils se jettent dans le tourbillon de la vie, pour conquérir ce qui leur est le plus préjudiciable ; ils s'étourdissent et s'enivrent de la possession des choses contraires à leurs vrai»
(1) J. Fabre, Procès de réhabilitation, t. I, p.i78. Déposition du duc d'Alençon.
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intérêts, et c'est seulement sur le tard de la vie que leurs illusions tombent, que leurs erreurs se dissipent, que le mirage des biens matériels s'évanouit. Alors apparaît le cortège des mornes déceptions ; nous constatons que notre agitation a été vaine, pour n'avoir pas su étudier et saisir les vues de Dieu sur nous et sur le monde. Heureux alors ceux à qui la perspective des existences à venir offre la possibilité de reprendre la tâche manquée, et de mieux employer les heures !
Celui qui n'a pas su voir la grande harmonie qui règne sur toutes choses, et le rayonnement de la pensée divine sur la nature et dans la conscience, celui-là est inhabile à mettre ses actes en concordance avec les lois supérieures. A son retour dans l'espace, lorsque le voile tombe, il aura l'amertume de constater que tout est à recommencer, avec un esprit nouveau et une conception plus juste, plus élevée, du devoir et de la destinée.
Pourtant, objectera-t-on, il n'est pas toujours facile de connaître l'heure de Dieu ; ses volontés sont obscures, parfois impénétrables. Oui, sans doute, Dieu se dérobe à nos regards et ses voies sont souvent incertaines pour nous. Mais Dieu ne se dissimule ainsi que par nécessité, et pour nous laisser une liberté plus entière. S'il
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était visible à tous les yeux, si ses volontés s'affirmaient avec puissance, il n'y aurait plus d'hésitation possible et, partant, plus de mérite. L'Intelligence qui dirige Tunivers physique et moral se dérobe à nos regards. Les choses sont disposées de telle façon que nul ne soit obligé de croire en elle. Si l'ordre et l'harmonie du Cosmos ne suffisent pas à convaincre l'homme, il est libre. Rien ne contraint le sceptique d'aller à Dieu. Dieu se cache pour nous obliger à le rechercher, et parce que cette recherche est le plus noble exercice de nos facultés, le principe de leur plus haut développement. Mais, vienne une heure grave et décisive, si nous voulons bien y prendre garde, il y a toujours autour de nous ou en nous-mêmes un avertissement, un signe qui nous dicte le devoir. C'est notre inattention, notre indifférence aux choses d'en haut, à leur manifestation dans notre vie, qui cause notre irrésolution, notre incertitude. Pour l'âme avertie qui les appelle, les sollicite, les attend, elles ne restent pas muettes : par mille voix, elles parlent clairement à^notre esprit, à notre cœur. Des faits se produiront, des incidents surgiront d'eux-mêmes, qui nous indiqueront les résolutions à prendre. C'est dans la trame même des événements que Dieu se révèle et nous instruit. A nous de sais.
voir saisir et comprendre, au moment opportun, l'avis mystérieux et à demi voilé qu'il nous donne, mais n'impose pas.
Jeanne, dans son bon sens, à la fois candide et profond, sait bien définir cette action providentielle dans notre vie. Les juges de Rouen lui demandent : « Présentement, partiriez- vous si vous voyiez un point de sortie ? — Si je voyais la porte ouverte, je m'en irais, dit-elle, et ce me serait le congé de mon Seigneur (1). »
En tout temps, la volonté d'en haut a été la sienne. « 11 faut que j'aille, dit-elle à Jean de Metz qui l'interroge à Vaucouleurs, il faut que j'aille et que je le fasse, parce que mon Seigneur le veut. — Et quel est votre Seigneur ? — C'est Dieu! )) répond-elle simplement (2). Ni périls ni dangers ne la retiendront. Commentez aussi ces paroles par lesquelles elle s'élève bien audessus du miroitement des gloires ou des tristesses humaines, jusqu'aux régions de la calme et pure sérénité : « Qu'importe, pourvu que Dieu soit content ! »
Et ceci encore qui touche au sublime. Prise à Compiègne et traînée de prison en prison jusqu'au cachot, jusqu'au bûcher de Rouen,
(1) J. Fabre, Procès de condamnation, p. 168.
(2) Id., Procès de réhabilitation, t. I, p. 126. Déposition de Jean de Metz.
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elle bénit la main qui la frappe. A ses juges qui cherchent à exploiter sa douleur et à ébranler sa foi en la mission reçue du ciel, elle répond : « Du moment que cela a plu à Dieu, je crois que c'est pour le mieux que j'aie été prise (1). » Ceci est plus grand et plus beau que tous ses succès et toutes ses victoires.
En résumé, c'est en vain qu'on chercherait à torturer les textes et les faits pour démontrer que Jeanne d'Arc fut, en tous points, d'une orthodoxie parfaite. Son indépendance religieuse éclate à chaque instant dans ses paroles : « Je m'en rapporte à Dieu seul. »
Le langage de Jeanne, son intrépidité au milieu des souffrances et devant la mort ne rappellent-ils pas nos ancêtres gaulois ? Devant ce tribunal de Rouen, la vierge lorraine nous apparaît comme le génie de la Gaule, se redressant, superbe^ devant le génie de Rome pour revendiquer les droits sacrés de la conscience. Elle n'admet pas d'arbitre entre elle et le ciel. Toute la dialectique qu'on lui oppose, toutes les. subtilités de l'argumentation et les forces
(1) J. F ABï{E, Procès de condamnation, p. 137.
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de l'éloquence, tout vient se briser contre cette volonté ferme, cette calme assurance, contre cette confiance inébranlable en Dieu et ses messagers. La parole de Jeanne a raison de tous les sophismes : à ses accents, ils s'effondrent en poussière. C'est une aurore qui luit sur ces ténèbres du moyen âge, les illuminant d'une douce clarté.
Remarquez que nous sommes au moment où vient de paraître Y Imitation de Jésus-Christ (l/i2Zi), œuvre attribuée à Gerson, mais dont le véritable auteur est resté inconnu. C'est un des premiers cris d'affranchissement de l'âme chrétienne, qui se libère du dogme et communie directement avec son Dieu, sans nul intermédiaire.
Toutefois, Jeanne ignore ce qui est du domaine des lettres. Point n'est besoin pour elle d'études préalables: elle a l'intuition de la vérité. Sa force est dans sa foi, dans sa piété profonde^ piété indépendante, avons-nous dit, se dressant au-dessus des conceptions étroites, mesquines, de son époque et montant droit vers le ciel : tel fut son crime et la raison de son martyre.
iVussi n'est-ce pas un des spectacles les moins étranges de nos temps troublés, que de voir rÉglise romaine sanctifier celle qu'autrefois elle considérait comme hérétique. La mémoire
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de Jeanne a toujours été funeste à l'Église. Déjà au quinzième siècle, le procès de réhabilitation lui avait porté un coup violent. 11 entraîna la chute de l'inquisition en France, et ce fut là encore un des bienfaits de rhéroïne.Ce sinistre tribunal fut achevé par un procès contre les Vaudois, en IZ16I.
A cette heure, ce n'est point par PefFet d'un simple hasard, si tous les regards se portent de nouveau vers cette idéale figure. Il y a là un pressentiment presque unanime, une aspiration inconsciente de l'humanité civilisée, et comme un signe de l'avenir. L'Église romaine, en mettant Jeanne d'Arc sur ses autels, fait un geste gros de conséquences ; elle signe spontanément sa propre condamnation.
Cette jeune femme du quinzième siècle, qui a conversé directement avec ses voix et lu si clairement dans le monde invisible, estTimage de l'humanité prochaine, qui conversera, elle aussi, directement avec le monde des Esprits, sans l'intermédiaire des sacerdoces officiels, sans le secours des rites, dont l'Église a perdu le sens et laissé s'oblitérer la vertu. L'heure est venue où, de nouveau, la grande âme de Jeanne plane sur le monde en communion avec l'invisible, et inaugure le règne des adorations en esprit et en vérité.
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Et comme c'est la loi, que toutes les grandes et saintes choses doivent germer dans la souffrance et être sacrées par la douleur, il est juste que les temps nouveaux et l'ère de l'Esprit pur, s'inaugurent sous le patronage de celle qui fut la victime de la théologie et la martyre de la médiumnité.
Chaque religion est un reflet de la pensée éternelle mêlé aux ombres et aux imperfections de la pensée humaine. Il est parfois difficile de dégager les vérités qu'elle contient, des erreurs accumulées par l'œuvre des siècles. Cependant, ce qu'il y a de divin en elle projette une lumière qui éclaire toute âme sincère. Les religions sont plus ou moins vraies ; elles sont surtout les stations que l'esprit humain parcourt, pour s'élever vers des conceptions toujours plus larges, de l'avenir de l'être et de la nature de Dieu. Les formes, les manifestations religieuses sont discutables ; elles sont passagères et changeantes ; le sentiment profond qui les inspire, leur raison d'être ne l'est pas.
L'humanité, dans sa marche vers ses destinées, est appelée à se faire une religion toujours plus pure, dégagée des formes matérielles
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et des dogmes, sous lesquels la pensée divine est trop souvent ensevelie. C'est une idée fausse et dangereuse que de vouloir détruire les conceptions religieuses du passé, comme certains songent à le faire. La sagesse consiste à prendre en elles les éléments de vie qu'elles contiennent, pour construire Tédifice de la pensée future, dont le couronnement s'élèvera toujours plus haut vers le ciel.
Chaque religion apportera à la foi de l'avenir un rayon de la vérité : le druidisme, le bouddhisme lui donneront leur notion des vies successives ; la religion grecque, la divine pensée enfermée dans la nature ; le christianisme, la révélation plus haute de l'amour, l'exemple de Jésus vidant la coupe des douleurs et se sacrifiant pour le bien des hommes. Si les formes du catholicisme sont usées, la pensée du Christ est toujours vivante. Son enseignement, sa morale, son amour, sont encore la consolation des cœurs meurtris par les âpres luttes d'ici-bas. Sa parole peut être renouvelée ; les côtés voilés de sa doctrine, remis en lumière, réservent des trésors de beauté aux âmes avides de vie spirituelle.
Notre temps marquera une étape décisive de l'idée religieuse. Les religions, vieillies, afFaissées sous le poids des siècles, ont besoin de
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s'infuser d'autres principes régénérateurs, d'élargir leurs conceptions du but de l'existence et des lois de la destinée.
L'humanité cherche sa voie vers de nouveaux foyers. Parfois, un cri d'angoisse, une plainte douloureuse, monte des profondeurs de l'âme vers le ciel. C'est un appel à plus de lumière. La pensée s'agite fiévreusement au milieu des incertitudes, des contradictions et des menaces de notre temps. Elle cherche un point d'appui, pour prendre son essor vers des régions plus belles et plus riches, que toutes celles qu'elle a parcourues jusqu'ici. Une sorte d'intuition sourde la pousse en avant. Il y a au fond de l'être un besoin impérieux de savoir, de connaître, de pénétrer le mystère auguste de l'univers et le secret de son propre avenir.
Et voilà que, peu à peu, la route s'éclaire. La grande loi se révèle, grâce aux enseignements de l'Au-delà. Par des moyens variés : typtologie, messages écrits, discours prononcés dans la trance, les Esprits-guides et inspirateurs nous fournissent, depuis un demi-siècle, les éléments d'une nouvelle synthèse religieuse. Du sein des espaces, un courant puissant de force morale et d'inspiration découle sur la terre.
Nous avons exposé ailleurs les principes
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essentiels de cet enseignement (1). Dans notre livre : Christianisme et Spiritisme, nous avons traité plus particulièrement de la question religieuse. Sur ce problème vital, qui soulève tant de contradictions passionnées, ce qu'il importe surtout de faire connaître au lecteur, c'est la pensée directe de nos guides invisibles, les vues des grands Esprits de l'espace, des Entités tutélaires qui planent au-dessus de nous, loin des compétitions humaines et qui, jugeant de plus haut, jugent mieux.
C'est pourquoi nous reproduisons ci-après quelques-uns des messages récents, obtenus par voie médianimique, parmi ceux ayant trait à la fois au problème religieux, pris dans son ensemble, et à la canonisation de Jeanne d'Arc.