LA DÉCOUVERTE DU DOCUMENT
Venons-en au document. Comment tombatt-il entre les mains du ministère? Nous l’ignorôns: Mais voici le récit que, sous la signature de Montville, nous fait le Journal du 16 septembre 4896 :
« Vers la fin de septembre 1894, lorsque l’on eut constaté une « fuite » dans les bureaux de l’étatmajor du ministère de la guerre et que l’on fut parvenu à se procurer la photographie d’une lettre que les attachés militaires allemands adressaient à leurs collègues de l’ambassade italienne, on s’employa à établir nettement la culpabilité de Dreyfus. Ge ne fut
Dee NE er
pas chose facile; il fallut user de stratagèmes et de ruses, mais enfin les recherches du service de renseignements de la guerre furent couronnées de succès.
Il y avait à l'ambassade d'Allemagne un garçon de bureau très naïf et très complaisant dont l'unique fonction consistait à balayer, ranger et épousseter les bureaux. Ce domestique qui gagrait peu et était très àpre au gain, ne négligeait aucune occasion d'augmenter ses maigres émoluments par toutes sortes de petits profits. Cetamour de l'argent l’a perdu.
Depuis plusieurs années il vendait à un chifonnier les papiers qu’il trouvait dans les corbeilles de l’ambassade, bien qu'on lui eût formellement recommandé de brûler tout ce qu’il trouvait en faisant ses bureaux. Cet homme était loin de se douter qu'il pût y avoir dans les paperasses déchirées, chiffonnées, qu'il ramassait, des choses de la plus haute importance pour certaines gens. Or, un jour, au moment où il sortait du 78 de la rue de Lille, il se trouva en face de deux chiffonniers qui l'abordèrent très poliment. ;
— Pardon, Monsieur.Vous vendez les vieux papiers que vous ramassez tous les jours à ‘in marchand qui ne vous donne presque rien, qui vous exploite. Si vous vouliez faire affaire avec nous, vous réaliseriez de sérieux bénéfices.
Les pourparlers durèrent quelques minutes ; puis, le marché fut conclu et scellé devant un comptoir de marchand de vin. Le lendemain, les deux chiffonniers, qui étaient maintenant au mieux avec le garcon de l’ambassade, pénétraient dans limmeuble de la rue de Lille et prenaient livraison des vieux papiers.
Pendant une semaine, ils vinrent régulièrement
tous les matins, Dé temps à autre, ils offraient un verre au garçon qui, en bon Allemand qu’il était, aïnait assez à lever le coude. Leur mission faite, les chiffonniers s’en allaient, faisaient plusieurs détours, puis arrivaient sur le quai où un homme les allégeait de leurs paniers qui, mis dans une voiture, étaient aussitôt portés au ministère de la guerre. Là, on !és triait minutieusement. Un jour, l'attention fut enfin attirée par ces mots écrits sur un bout de papier bulle :
« Je vous enverrai très prochainement... manœuvres dé la pièce... Madagascar... quand je serai... »
On rechercha les autres morceaux de la lettre qui avait été déchirée en quatre — ce qui faisait seize fragments —— et on reconstitua la pièce qui allait devenir la prineipale preuve, celle qui devait atterrer le coupable,
Je ne discuterai pas maintenant cette version et ne chercherai pas à savoir si les circonstances qu'elle relate sont vraisemblables, j'y reviendrai tout à l'heure; une chose certaine, c’est que le bordereau accusateur à toujours été présenté comme venant, par une voie inconnue, de lPambassade d'Allemagne. Je ne ferai pas non plus ressortir les contradictions qui existent sur certain point entre l’article de l’Zczair et celui du Journal. Je veux relever deux détails importants. Le document, dit M. Monville, se compose de seize fragments et il est écrit sur papier bulle. Ce n’est pas exact, el cependant
ilest vrai que la lettre incrintinée n'est pas arrivée intacte au niinistère el elle n'est pas écrile sur du papier ordinuire.