LE RAPPORT BERTILLON
Avant de parler de la lettre, analysons ce rapport.
Le capitaine Dreyfus, dit M. Bertillon, &« décalqué son écriture tout en y introduisant certaines modifications, pour pouvoir arguer, en cas d'accusation, qu'il n'aurait pas été assez naïf pour écrire le document avec sa propre écriture. Ainsi le capitaine Dreyfus met des déliés au commencement des mots et pas à la fin; dans la pièce incriminée, les déliés n'existent pas au commencement des mots, mais sont ajoutés à la fin : C’est voulu, affirme M. Bertillon.
Le capitaine Dreyfus a l'habitude de mettre dans les mots à deux s, un long / d’abord, un petit s ensuite; dans la pièce incriminée on observe le contraire, js, écriture authentique; sf. écriture du document : C’est voulu, affirme encore M. Bertillon.
Le mot responsable qui se trouve dans la lettre incriminée n’est pas absolument semblable à l'écriture de l'accusé, il est tremblé au milieu. C’est, dit M. Bertillon, que le capitaine Dreyfus, en écrivant ce mot, a tremblé en pensant aux responsabüililés qu'il encourail !
Le mot adresse dans la leitre incriminée
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s'applique exactement sur la Signature du capitaine : À. Dreyfus !
Telles sont les déductions principales de Hexpert.
À son travail, M. Bertillon à ajouté un dessin représentant un bastion central dans lequel le capitaine est établi et dresse ses plans; de ce bastion partent des tranchées souterraines aboutissant à des redoutes de diverses grandeurs, armées de canons à longue et petite portée :
c'est le graphique du travail mystérieux auquel le traître S'est livré dès son entrée au ministère.
Au cours de sa déposition devant le conseil de oœuerre, déposition qui dura trois heures et fut incompréhensible pour tous, comme le déclara Le Commissaire du gouvernement, le cCommandant Brisset, M. Bertillon affirma qu'il avait trouvé dans le bordereau, & l’aide de procédés qui lui sont sSpéciaux,la somme touchée par le capitaine Dreyfus comme prix de sa tr«ahison : cinq cent mille franes.
Quand on prétend posséder de pareils moyens d'investigation et qu’on tient entre ses mains, comme expert assermenté, l'honneur et ja liberté des gens, on devient un maniaque dangereux.
Dans une interview parue dans le Matin du
10 novembre 1896, M. Bertillon a bien voulu, tout en confirmant mes renseignements, donner quelques détails nouveaux. Il à fait la déclaration suivante : « Quiconque a pu comparer le document avec les vingt-neuf autres pièces du dossier, affirme en son âme el conscience que c'estia même main qui à tracé et la lettre preuve de trahison el les pièces que Dreyfus reconnatt avoir écrites. » Tel n'a pas été cependant l’avis de deux experts, dont la compétence vaut celle de M. Bertillon, et qui n’ont pas partagé sa conviction, je veux parler de MM. Gobert et Pelletier, qui n’ont pas encore été interviewés. La comparaison cependant des rapports des experts serait utile, elle montrerait quelle foi nous pouvons avoir en leur valeur, MM. Gobert el Pelletier en effet, parlant de l'écriture du document, ont dit : « Cette écriture est une écrilure courante », elle n’est pas du capitaine Dreyfus à cause des différences que nous y constatons. Les autres experts dont M. Bertillon, ont dit : « Cette écriture n’est pas une écriture courante, elle a été fabriquée, les différences sont voulues pour dépister les recherches. » Ces hommes si subtils n’ont pas songé une minute que si l’auteur du document tenait tant à dépister les recherches — ce qui est naturel — il eût été plus simple pour lui de
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livrer des pièces sans en envoyer un bordereau, comme un commercant livrant sa marchandise.
Voilà sur quelles affirmations contradictoires on a condamné un homme !
Avant l’en finir avec M. Bertillon, il me faut examiner deux passages de son interview.
« Il me serait facile, dit-il en parlant de la première édition de cette brochure, de relever les contradictions qui fourmillent. Par exemple, l’auteur de la brochure dit tout d'abord que le commandant Brisset, qui remplissail les fonctions de commissaire du gouvernement, s’est servi de mon rapport pour l'accusation, et plus loin il déclare que ma déposition futincompréhensible pour tous,de l'aveu même du commandant Brisset. Or, ma déposition fut la reproduction de mon rapport. » M. Bertilon a mal lu ce dont il parle. J’ai dit non pas que M. le commandant Brissets’étaitservi de son rapport, mais que M. le commandant Besson d'Ormescheville s'était appuyé sur lui. I n'ya donc pas contradiction entre mes deux affirmations, et M. Bertillon doit se résoudre à cette blessure d’amour-propre. Te second passage auquel je fais aHusion dans cette interview est celui-ci :
« Quant à l'affirmation que me prête M. Bernard Lazare d’avoir trouvé dans le bordereau, à l’aide de
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procédés qui me sont spéciaux, la somme touchée par le capitaine Dreyfus pour sa trahison, cinq cent mille francs, c'est une simple fumisterie.
« Cela n’est plus argumenter, c’est vouloir ridiculiser. »
Je constate simplement que M. Bertillon se considère comme ridiculisé par le fait d’avoir trouvé la somme de cinq cent mille francs dans le bordereau, et je maintiens qu’il a fait cette déclaration à l'audience. sans doute pour rendre plus probantes les conclusions de son rapport, fortifiées déjà par le petit dessin dont j'ai parlé et sur l'existence duquel M. Bertillon n’insiste pas.