AVANT-PROPOS
Quelétait, avant la publication de ma brochure, la façon dont on présentait l’affaire Dreyfus? On affirmait de la manière la plus formelle, que le capitaine avait été arrêté après l'enquête la plus longue et la plus minutieuse, de laquelle sa culpabilité était ressortie indubitablement. On disait qu’outre l'existence et l’indiscutable attribution du bordereau que j’ai donné et dont la communication de M. Bertillon au Mulin, a confirmé l'authenticité, les charges les plus graves pesaient sur l’homme qu'on accusait. On prétendait 1° que ses relations avec une personne attachée au service du grand état-major allemand avaient été prouvées ; 2° que sa conduite avait toujours été suspecte; 3 que la vie menée par lui était une vie de jeu et de débauche, et qu’il fréquentait des salons interlopes, justifiant les soupcons qu’on avait sur lui; 4° qu'on connaissait le nom de ses complices et que, si on neles arrêtait pas, c'est qu'on voulait éviter un procès devant des juges civils.
Dans l'esprit de ceux qui attestaient l’exis-
tence de ces charges, elles étaient destinées à corroborer la vraisemblance du bordereau saisi. On insinuaît même que si on n'avait pas eu en main les preuves de tous les faits que je viens d’énumérer, on n’eût pas arrêté un officier sous le seul prétexte qu’une pièce suspecte lui était attribuée par trois experts (dont un est récusable), tandis que deux autres, d’égale compétence, l’atitribuaient à tout autre qu’au capitaine Dreyfus.
L'Eclair disait (n° du 15 septembre 96) : « La pièce qu'il (le capitaine Dreyfus) avait écrite et qu'il s'était bien gardé de Signer ne pouvait étre qu'un élément moral dans la cause. En effet, si deux des experts en écritures, Charavay et Bertillon affirmaient qu'elle était bien de Dreyfus, les trois autres étaient hésitants. »
Qu'ai-je acquis par la publication de ma brochure ? J’ai acquis qu'on ne parle plus désormais de ces charges, et qu'on ne dit plus que le capitaine Dreyfus a avoué le crime dont on l’accusait. Quelques timides démentis se sont fait entendre, jy ai répondu dans cette seconde édition; on a objecté que mes affirmations n'avaient aucune valeur, mais je n'ai produit dans toute cette discussion aucune affirmation personnelle ; je n’ai fait, je Le redis, que suivre le rapport
TX
d’aceusation de M, Besson d’Ormescheville qui met à néant les prétendues charges ; c'est à ce rapport et au commandant d'Ormescheville qu’on doit adresser des démentis.
On a écrit aussi que je ne fournissais au public aucun document nouveau? Quel document voulait-on que je fournisse? EL n’y en a pas
d’autres que le bordereau et la lettre se-
crète soustraite au défenseur et à l’accusé et mise au dernier moment sous les yeux des juges.
Ce que je voulais démontrer, c'est précisément que le capitaine Dreyfus a été arrêté sur
des témoignages contradictoires d'experts, el
qu'il a été condamné. sans auÉres pr'euves que ces témoignages contradictoires, qui ne peuvent consfifuer une preuve, — comme le reconnaissait fort bien 1’Zclair, étant donné le peu de confiance qu’il est légitime d’avoir en les experts en écritures. Sion assure que d’autres documents que les deux dont j'ai parlé existaient, on se trompe et je mets au défi qui que ce soit de verser aux débats autre chose que le bordereau et la lettre que j’ai publiés, après l'Eclair.
J'ai parlé du bordereau, j'ai dit combienil était monstrueux, contraire à toute justice, de condamner un homme sur une page d'écriture,
sur l'authenticité de laquelle on a les plus grands doutes, et qu’on ne peut pas même appuyer du témoignage unanime des experts com mis.
Venons-en maintenant à cette tettre secrète, dérôbée à la défense. Au mois de septembre» on lirait d'elle et de sa production des conclusions qu'on paraît vouloir abandonner aujourd’hui. [’existence de cette lettre, rappelons les faits, fut signalée par des hommes qui étaient fermement convaincus de la culpabilité du capitaine Dreyfus. Pourquoi la produisait-ils? Pour démontrer d’une façon formelle, indéniable, cette culpabilité. Cette lettre, disait l’£Eclair (n° du 15 septembre 1866), est « d’une importance exceptionnelle » ; ce fut elle « qui emporta à l’ananimité, plus tard, I décision implacable des juges »; elle ne « permettait pas l’hésitation ». |
Comment fut-elle communiquée? C’est encore par l’Eclair que nous sommes renseignés, par l’Æctair dont le but était d'apporter une irréfragable charge contre le capitaine Dreyfus :
« Ceite pièce si grave, dit-il, était exception- …
nellement confidentielle, le ministr ne pouvait
s’en dessaisir sansune réquisition de la justice. «I fallait donc qu’une perquisition fût opérée
au ministère même. Elle eut lieu, mais pour
béta k:
éviter au commissaire du gouvernement d’avoir à compulser tant de dossiers secrets, elle se trouva la première à portée de sa main.
(IT était stipulé toutefoisque,;mèmerégulièrement saisie, elle ne serait pas versée aux débats.
« Elle fut donc communiquée aux juges seuls, dans la salle des délibérations.
« Preuve irréfutable, elle acheva de fixer le sentiment des membres du conseil. »
En publiant ma brochure, je me suis élevé contre un tel procédé, j'en ai montré l’illégalité incroyable. M’a-t-on répondu? Non. Nul n’a plus parlé de cette pièce,sinon pour en atténuer la valeur, sinon même pour la démentir, ce qu'il est impossible de faire. Pourquoi cette attitude nouvelle, si ce n’est pour que la défense ne puisse se servir de l’ilégitimité de ce pro cédé afin de demander une revision, et des débats publics que l’on redoute.
Il ne faut pas cependant écarter la question qu'on a soulevée. Cette lettre existe-t-elle ? Dans une interview publiée par le Soir du 11 novembre 1896, Me Demange disait ceci :
« M. Bernard Lazare affirme qu’uue pièce de la plus haute importance aurait été mise sous les yeux du tribunal, mais que ni Dreyfus ni moi n'avons pu connaître la teneur de cette
pièce qui aurait entraîné la condamnation, en démontrant la culpabilité de mon client.
« Eh bien, je ne puis admettre la véracité d’un pareil procédé qui renverserait toutes mes idées de justice. Ce serait là un fait sans précédent, contraire à tous les principes de justice et d'équité.
« Le 18 septembre dernier, Mme Dreyfus a adressé au Parlement une lettre dans laquelle elle réclamait la revision du jugement, se basant sur l'incident en question.
« Comment a-t-on eu connaissance de la communication de cette pièce importante, dont ni Dreyfus ni moi n’avons pu connaître le contenu ? Je n’en sais rien.
« En ce qui me concerne, je vous le répète, la chose est inadmissible — du moins jusqu’à preuve du contraire ».
Personne ne s’étonnera, étant donné la haute Situation occupée par Me Demange, et sa qualité dans le procès Dreyfus, que j'ai, tenw' près avoir lu Son interview, à le convaincre que je n'avais rien avancé à la légère. Je ne connais- Sais pas M° Demange et n'avais jamais eu, même par intermédiaire, de relations avec lui Je l'ai vu le lendemain de la publication de son interview. Je lui ai parlé longuement. Ai-je réussi à le convaincre? Je me le demande.
encore ; mais dans notre conversation qu’il m'a autorisé à relater dans cette brochure, quelques-unes de ses paroles m'ont frappé.
— (Ah, monsieur, me dit-il, après que je lui eusse encore affirmé la communication de la pièce dont il veut toujours douter; comme homme, je souhaïilerais que vous disiez vrai et j'aurais même le droit d'en tirer orgueil, car cela prouverail que je ne me Suis pas trompé en affirmant hautement, comme je l’affrme encore aujourd'hui, l'innocence du capitaine Dreyfus contre lequel le dossier ne renfermait pas de preuves de culpabilité, puisqu'il a fallu apporter au conseil de guerre une pièce secrèle. Mais comme avocat, j'en Ser'ais NAvVTÉ. Jen PEUX PAT ENnCOrTevOoUS Croire, car st un pareil fait, qui est une violation flagrante des droits de la défense, « pu se produire sans soulever l'opinion pubiique, il Taut mieux Supprimer la défense méme devant la justice criminelle.»
Je comprends que M° Demange ne puisse se résoudre à admettre semblable chose, mais, malgré le doute qu’il émet, il est incontestable que cette pièce existe, et là-dessus l'affirmation de l’Eclair est probante, car /a personne qui lui a communiqué le document le plus secret de l'instruction, violant ainsi la première le