INVRAISEMBLANCE DU BORDEREAU
Mais ce document lui-même est-il vraisemblable ? Non.
Examinons son origine ou plutôt l’origine qu'on lui attribue. D’après M. Montville (Journai du 16 septembre 1896), il aurait été trouvé à l'ambassade d'Allemagne par un garçon de bureau qui avait l’habitude de livrer à des
si. an
agents français le contenu des corbeilles à papier. Y a-t-il jamais eu à l'ambassade d’Allemagne quelqu'un qui se soit livré à ce trafic? Oui. Cela était-il resté ignoré de l'ambassade! Non. Quand cette ambassade en eut-elle connaissance ? Un an environ avant l'affaire Dreyfus. Dans quelles circonstances? je vais le dire.
Un an donc avant l'affaire Dreyfus, un agent secret du ministère de la guerre s'était effectivementmis en rapport avec un homme du bas personnel de l'ambassade d'Allemagne. Cet homme avait accepté de livrer tous les détritus de papier qu'il recueillait chaque matin dans les corbeilles des bureaux. Il mettait ces détritus sous des enveloppes qu'il numérotait,1, 2, 5, 4 etc., Ci lés déposait chez un concierge de la rue X., qui servait d’intermédiaire. Celui-ci les déposait dans un meuble spécial où l’agent venait les prendre à intervalles irréguliers.
Mais cet agent avait une maîtresse qui s’appelait Mme Millescamps.Il ne sutpas être discret près d'elle et, un jour, il la mit au courant d ses agissements, Mme Millescamps l'écouta et, dès le lendemain, elle courut à l’ambassade d'Allemagne et révéla le trafic. On lui demanda, comme preuve, d'apporter une des enveloppes
dont elle parlait; elle y consentit,se rendit chez
ROPRET LE
le concierge de la rue X..., s'empara d’une enveloppe et l’apporta à l’ambassade.Elle n'avait pas remarqué que ces enveloppes étaient numérotées. Le jour même, l'agent secret du Ministère de la guerre vint à son tour chez son intermédiaire et il constata qu'une enveloppe manquait. Effrayé, il en informa aussitôt ses chefs etavoua l’indiscrétion qu'il a 7ait commise. On fila Mme Millescamps, onla vit entrer à l’ambassade, on l'en vit sortir et, comme elle replaçait là où elle l’avait prise l'enveloppe dont elle s'était saisie, on l’arrêta. Elle passa en police correctionnelle, fut jugée à huis-clos et condamnée pour espionnage au mois de janvier 1894. On peut retrouver, dans la Gazette des tribunaux, la date exacte du procès.
Donc, un an avant l’affaire Dreyfus, on savait à l'ambassade d'Allemagne que les détritus de papier étaient communiqués à des agents français. Mais on ignorait, un an après, si celui qui se livrait à ce commerce n’était pas toujours à l'ambassade. On avait, par conséquent, la plus extrème méfiance eton prenaitles plus grandes précautions.
Hst-il donc admissible qu'on aîit déchiré en quatre morceaux et jeté au panier un papier aussi compromettant pour un auxiliaire précieux çé qu’on
devait tenir essentiellement à conscryer, alors qu'on savait que, sclon toute probabiliéé., ces fragments serañend livrés au bureau de renseignements der emimisière de Ia guerre?
L'origine qu’on attribue à ce bordereau n'est done pas plausible, à moîns qu'on m'adimetée sa confection par um faussaire en relations avec un personnage depuis longtemps acquis du bas personnel de E’aunbassade d'Allemagne, ed ayant pu par cette entremise introduire ee bordereau fabriqué, énusmérané des pièces qui jamais n’ent été livrées, et Ie faire sortir ensuite par des procédés habituels.
Etudions maintenant la vraisemblance du document. Voit-on d'abord la nécessité, pour celui qui aurait trahi,de faire accompagner son envoi d’unbordereau inutile et compromettant? Généralement, la prioccupation d’un espion ou d’un traître est de ne laisser aucune trace de ses actes. S'il livre des documents, il les mettra entre les mains d’une série d’intermédiaires chargés deles faire parvenir à destination, mais jamais i n'écrira. Il faut remarquer d'ailleurs que l'acte d'accusation est fort embarrassé pour . expliquer la façon dont un tel bordereau aurait
puêëtre transmis, Esl-ce par la poste? Quelle folie”
Est-ce par l'intermédiaire de quelqu'un ? Alors quel besoin de remettre un bordereau, quelle nécessité d'écrire au lieu de donner les pièces de la maïn à la main. L’absurdité de ces deux seules hypothèses est telle que l’acte d’accusation a mieux aimé s'abstenir.
Mais le document existe, dira-t-on ; prenez-… le tel qu’il vous est donné. Soit. Est-il vraisemblable en lui-même? Non. Pourquoi? Parce que :
4* En admettant la confection d’une semblable lettre par un coupable aussi sot, aussi naïf, on ne peut expliquer l'emploi de sa propre écriture. Comment! l’accusation et le rapport de M. Bertillon,accepté par elle, nous représentent le capitaine Dreyfus se livrant, pour dissimuler son écriture, pour faire croire en cas de découverte à un faux, au travail étrange de décalque dont. nous avons parlé, écrivaut sa communication sur un papier spécial, papier photographique qu'ü n'a jamais eu el se serail procuré pour cette unique circonstance; elle nous 1e montre introduisant dans sa calligraphie les modifications les plus puériles, et cet homme qu’elle nous donne comme le jplus endurci des criminels, le plus intelligent et le plus avisé aussi, n’a pas songé à se servir pour écrire Sa missive, de lettres découpées dans un journal, par exem-
Dune os
ple, ou d’une machine à écrire? Il n’a pas songé, dans ce cas spécial, à se servir de la langue allemande, qu’en sa qualité d'Alsacien il possède à fond, de la langue allemande toute indiquée‘ puisqu'il s’agit, dit-on, d’une lettre aûressée à l’ambassade allemande, de la langue allemande qui lui offrait enfin le précieux avantage de rendre son écriture facilement méconnaissable, l'écriture allemande n’ayantaucun rapport avec la nôtre.
2° Cette lettre présente des contradictions absurdes et que l’accusation s’est gardée de relever. Je vous envoie, dit l’auteur : 5° Le projet de manuel de tir de campagne (14 mars 1894) ; il ajoute immédiatement : (« Ce dernier document est extrêmement difficile à se procurer etje ne puis l'avoir à mo disposition que très peu de jours... Si donc vous voulez y prendre” ce qui vous intéresse elle tenir à ma disposi lion après, je le prendrai, à moins que vous ne vouliez que je vous le fasse copier in extenso et ne vous en adresse la copie. »
Rien n’a donc été envoyé, puisque la lettre offre, soit de préter le manuel au correspondant inconnu qui y prendra ce qui l’intéresse, sott de le faire copier, ce qui suppose un ou des complices qu’on n’a jamais trouvés, car il n’y en avait pas, pas plusque de trahison. Par con-
séquent, l’auteur de la lettre n'a Tien remis el il se contredit lui-méme, Il a offert, et on ne sail si l'offre à été acceptée.
Toutefois, cette offre avait une grande importance pour la puissance à qui elle était faite. La lettre de proposition était par conséquent très précieuse, et on la laisse trainer dans un bureau! Bien plus, on Ia déchire en quatre morceaux, on In jetée au panler pour comproimedire inutilement un agsené d’une telle adiliéé ! |
9° La lettre cffre des incorrections grammaticales et syntaxiques qui ne sont pas habituelles au capitaine Dreyfus et qu’on ne peut trouver dans sa correspondance authentique.
Je relève quelques-unes de ces incorrections :
Sans nouvelles n'indiquant que; -- ce dernier
document est extrémement difhicile à Se procurer (au lieu de: il est extrèmement difüicile de se procurer); — je vais partir en ma= nœutrres.
4° Cette lettre se termine ainsi: « Je vais parlir en MANŒUVTES ) ; OT. à aucun des mements auxquels peué se rapporter l’envoi des documents mentionnés, le ceapitaine Dreyfus n'est (partien manœuvres).
Il est vrai que, dans ce fait. M. Bertillon et le ministère publie ont vu une nouvelle preuve de la dissimulation et de l’habileté de celui qui
était accusé ! Devanttant d'impossibilités et tant d'aveuglement, on s'arrête!
Cependant, ce sont ceux qui connaissent l'affaire dans ses moindres détails, ce sont ceux-là qui inspirent à l’Zctair les lignes suivantes :
On nesaura jamais ce qu’il (le capitaine Dreyfus) avait vendu à l'Allemagne contre la mensualité qu’il recevait, laquelle s’augmentait de sommes variables pour toutes les pièces d'importance dont il donnait livraison. Il avait fini, ayant livré tout ce qu'il savait, par les relations journalières de son serviee, par s’entourer de nouveaux éléments d’invéstigation. Il fei-
gnait une activité méritoire et courait de bureau en
bureau, s'intéressant à tout ce que faisaient ses camarades, avec une insistance qui, depuis longtemps, paraissait extrèmement suspecte. :
Il en était arrivé à irriter ceux-ci, au point qu’à son approche on cuchuit les dossiers : « Ah ça, est-ce que ca le regarde ? disait-on. Qu'est-ce que Dreyfus a. besoin de venir fouiner par ici? » C’est qu'il avait besoin de se tenir au courant des incessantes modifications qui sont apportées au travail de mobilisation de la dernière heure. Car c'était ce qu’il vendait. Par lui, l'Allemagne à connu les forces exactes dont on disposerait aux premiers jours d’une guerre et comment on les disposerait. Elle a eu par lui l'horaire des troupes, en sorte que nous croyant forts en plaçant par exemple 5,000 hommes sur tel point déterminé, l’adversaire nous écrasait en portant contre ce point une armée numériquement double.
Il a si peu vendu une partie des secrets de la mobi-
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lisation, il est si innocent de tout ce qu’on lui impute, que tout le travail a été refait et que l’on peut dire que le crime de Dreyfus a coûté à la patrie, à cette heure, des millions — vous entendez bien, des millions ! — On a refait les plans, refait les horaires et refait des travaux de défense. On travaille encore à réparer les désastres que ce misérable a essayé de causer à ce qui était sa patrie. »
Eh bien ! tout cela est faux, c’est un tissu d’allégations inexactes. un ensemble d’affirmations mensongères, auxquel-
les nous avons opposé des faits que nous allons maintenant résumer.