‹ La vérité sur l'Affaire DreyfusChapitre 6 sur 32 · LES BRUITS D'ÉVASION · texte numérisé non relu

LES BRUITS D'ÉVASION

On connaît les incidents auxquels je viens de faire allusion; je vais cependant les rappeler. Le 2 septembre, un journal de Newport, dans le Monmouthshire, le Soutn-Wates ATQUS, annonçait que le capitaine Dreyfus s’étai: évadé: la nouveile en avait été apportée par le capitaine Hunter, du vaisseau Ze Non Pareil, venant de l’ilot du Connétable, à 40 milles de Cayenne. Ce journal donnait sur l’évasion des détails qui furent reproduits par le Daily Chro-

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nicle et ensuite par toute la presse française.

Comment ce bruit, faux du reste, prit-il nais-

sance, de quelle source émana-t-il, pourquoi, alors que des bruits analogues, périodiquement répandus depuis la condamnation du capitaine Dreyfus, n’avaieut pas eu d’écho, pourquoi, cette fois, l'émotion fut-elle si considérable ? Ce soni des questions auxquelles il est impossible de donner une réponse et, d’ailleurs, elles ne sont pas d’une grande importance.Quoi qu’il en soit, selon l'expression de M. Gaston Calmette (1), « l'actualité reprit, à ce moment, ce malheureux Œque l’on croyait à jamais oublié, disparu, perdu, et depuis que le bruit de son évasion a couru, on s'est de nouveau préoccupé, dans le publie, des menus détails de sa mystérieuse détention. »

On ne se préoccupa pas seulement de sa détention, on remonta aux origines du procès et, comme à cette époque, les mêmes timides doutes s’élevèrent, ce fut comme une faible rumeur perceptible à peine, mais cette rumeur voulait dire : « Si cet homme était innocent? »

Les journaux les plus divers exprimaient cette inquiétude, Le Jour commençait une enquête sur les faits ayant amené l'arrestation du

(4) La Caplivité de Dreyfus (Figaro du 8 septembre 4896).

capitaine Dreyfus et se donnait pour but d’établir que « la culpabilité du condamné n’était pas démontrée », M. de Cassagnac, dans l'Autorité du 14 septembre, écrivait :

« Comme la plupart de nos concitoyens, nous croyons Dreyfus coupable. Mais, comme notre confrère (/e Jour), nous n’en sommes pas certain. »

Il fallait répondre à ces assertions. Le Journal l’'Eclair s'en chargea. Son récit (2), si nous y ajoutons un article du Journal paru le 16 septembre sous la signature Montville, réunit tous les racontars qui coururent autrefois, mais il contient en outre des parcelles de vérité et deux documents volontairement falsifiés qui ne peuvent avoir été communiqués que par quelqu'un mêlé de très près à l’affaire, et puissamment intéressé à établir que le capitaine Dreyfus a été condamné sur les charges les plus accablantes. Je nie que ces charges aient existé. Pour justifier ma négation, je vais‘suivre d’abord, en les discutant, les informations de l’Eclair et celles du Journal. Mais, avant tout, il me faut écarter deux assertions.

Dans son article du 8 septembre sur la captivilé de Dreyfus, M. Gaston Calmette écrivait Ceci:

(2) 14 et 15 septembre 1896.

ot

« Il (ie capitaine Dreyfus) déclare qu’il a voulu, par un acte mal calculé, qui n’a été selon lui qu’une imprudence, donner un semblant de confiance au gouvernement étranger dont il dévoilerait ensuite les secrets à notre profit... Tel est le résumé de ses correspondances continuelles. »

Dans son numéro du 14 septembre, l’Eclair déclarait :

« Seul à seul. avec un officier des bureaux, dans un premier moment d’égarement, il a avoué, puis s’est reconquis. Et cet aveu sans tiers est un témoignageinsuffisant. Mais celui qui a recu l’aveu est un

homme loyal, à toute épreuve,et sa parole n’est mise en doute par aucun de ses camarades. »

J’oppose à ces affirmations le démenti le plus formel :

1° Jamais, ni dans ses conversations, ni à laudience, ni dans ses correspondances, le capitaine n’a dit qu'il n'avait voulu, « par un acte mal calculé », donner confiance à un gouvernement étranger dont il aurait ensuite dérobé les secrets ;

2° Jamais le capitaine Dreyfus n’a avoué.

Jamais, d’ailleurs, depuis la minute où il a été arrêté, il ne s’est trouvé « seul à seul avec un officier des bureaux.» Cet « homme loyal, à toute épreuve », dont la « parole n’est mise en doute par aucun de'ses camarades, » n’existe

UN

pas, et si quelqu'un atteste qu'il à reçu l'aveu du capitaine Dreyfus, celui-là ment.

Faut-il donner une preuve que jamais cet aveu na été fait ? Cela m'est facile. En effet, le jour même du rejet du pourvoi, M. le commandant du Paty de Clam, qui avait dirigé l'enquête préliminaire à l'arrestation, se rendit à la prison du Cherche-Midi ct, au nom ‘du ministre de la guerre, demanda à Dreyfus s’il voulait reconnaitre sa culpabilité (7 n'avail donc pas avoué) :

«Je suis innocent, répondit le capitaine, jé n’ai rien à avouer. »

— N'auriez-vous pas commis une imprudence, dit alors M. du Paty; n’auriez-vous pas voulu amorcer un agent étranger ?

— Je ne connais aucun agent, je n’ai jamais eu de telles relations, répliqua le capitaine Dreyfus. Je n'ai voulu amorcer personne. Je suis innocent de ce dont on m'’accuse.

= Alors, déclara M. du Paty de Clam, si vous dites vrai, vous êtes le plus grand martyr du siècle. |

Niera-t-on cette conversation? Est-il nécessaire de prouver qu’elle a été tenue? Voici une lettre qui en fait foi. Elle a été écrite après que M. du Paty de Clam eut quitté la prison du Cherche-Midi, remise au ministre de la guerre

à qui elle était adressée, et elle figure au dossier du ministère: AN

« Monsieur le Ministre,

: QJ’ai reçu par votre ordre la visite du com-

mandant du Paty de Clam auquel j'ai déclaré encore que j'étais innocent et que je n'avais même jamais commis la moindre imprudence.

« Je suis condamné, je n'ai aucune grâce à demand:r, mais, au nom de mon honneur qui, jé l'espère, me sera rendu un jour, j'ai le devoir de vous prier de vouloir bien continuer vos re cherches.

Moi parti, qu’on cherche toujours, c’est la seule grâce que je sollicite.

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