‹ La vérité sur l'essai de restauration monarchiqueChapitre 2 sur 17 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Causes et origines de l'entrevue du 5 août. — Ce qui se passa après les élections du 8 février. — Nécessité de la fusion. — Les princes d'Orléans. — Election du duc d'Aumale et du prince de Joinville. — Le comte de Paris et le comte de Chambord. — Deux principes. ^ — L'abrogation des lois d'exil. — Entrevue de Dreux. — Engagement pris par le comte de Paris. — Une attente de deux ans. — Départ pour Vienne. — Conditions préliminaires de la visite. — Le comte de Paris chez le Comte de Chambord. — Signification de l'entrevue.

Personne n'ignore que la visite faite le 5 août 4873, par M. le conate de Paris à M. le comte de Chambord, a été le point de départ des efforts tentés par quelques hommes politiques, animés des sentiments les plus désintéressés, en vue d'une restauration monarchique.

Mais, ce que Ton connaît moins, ce que Ton ignore même, ce sont les origines et les causes de cette mémorable démarche qui pouvait être féconde en résultats heureux, si M. le comte de Ghambord n'en avait, par un mouvement encore inexpliqué, volontairement stérilisé les conséquences.

Ces causes et ces origines méritent d'être racontées, non pas seulement parce qu'elles furent à l'honneur des princes d'Orléans, mais encore parce qu'elles prouvent que, quoique divisé, le parti royaliste n'avait rien de plus à cœur que de voir s'opérer entre tous les membres de la maison royale de France, le rapprochement et la réconciliation dont les bases, dès Bordeaux, avaient été jetées parmi les groupes de la majorité.

Il y eut alors dans les rangs des partisans de la monarchie, un ardent désir de mettre un terme aux dissensions de famille, créées par les événements du passé. Tous nourrissaient la conviction formelle que pour que la restauration devînt possible, elle devait être précédée d'un occord complet entre les princes. Il

cxislait de paît et d'autre, des préjugés, des préventions, des rancunes. Mais les monarchistes répétaient partout très-haut qu'on en devait faire hon marché, que le salut de la France et de la monarchie était à ce prix, et que, pour leur part, ils étaient prêts à affirmer en même temps que leur renoncement à tout ce qui pouvait maintenir les obscurités et les nuages, leur sincère désir de voir surgir une résolution qui, replaçant sans contestation le comte de Ghambord dans son rôle de chef de la maison de France, ne laisserait plus aucun doute sur les desseins du comte de Paris, et rendrait à ce dernier auprès de son cousin, son rang et son influence d'héritier de la couronne.

Partisans de la légitimité et partisans des princes d'Orléans, groupés dans l'Assemblée nationale sous le nom de Droite et de Centre droit, tendaient à se rapprocher, à s'unir par des concessions mutuelles, et à former un grand parti monarchique. I)s espéraient que l'exemple donné par les députés serait suivi par les princes et que la réconciliation entre eei der-

niers deviendrait facile, quand leurs amis auraient mutuellement abdiqué tous les griefs.

Ces idées commencèrent à se faire jour dès que les élus du 8 février se trouvèrent réunis à Bordeaux. On ne songeait point encore avec suite aux solutions définitives. Une œuvre plus urgente, Tœuvre de la paix, s'imposait au patriotisme de tous et absorbait leurs instants. Mais dans les allusions qui furent faites à la possibilité d'une restauration, on voyait percer le désir d'un rapprochement entre les princes, et lorsque M. Thiers, jaloux d'être le chef du pouvoir exécutif, désigné d'ailleurs pouf ces hautes fonctions par son nom, ses opinions, — hélas I trahies depuis ! — son rôle précédent, quémandait les suffrages de ses collègues, c'est encore sur la réconciliation de famille qu'il basait les espérances du rétablissement de la royauté, dont l'expression se trouvait dans sa bouche toutes les fois qu'il adressait la parole à un royaliste. L'histoire enregistrera quelque jour les engagements qu'il prenait alors vis-à-vis de ses collègues de la Droite, auxquels il promettait la restauration par

ses soins, acte qu'il appelait of la monarchie unie. »

Alors, comme à des époques précédentes, mais avec beaucoup plus d'énergie, la fusion apparaissait à tous, comme la condition indispensable de la restauration.

Il suffisait qu'elle eût été posée ainsi, pour devenir aussitôt le but commun de tous ceux qui n'ont pas foi dans l'efficacité de la forme républicaine et croyaient alors comme aujourd'hui, que la France vaincue, afi'aiblie, isolée en Europe, ne pouvait se relever que par un retour sincère au régime constitutionnel, sauvegardé par les sages institutions dont la monarchie héréditaire et nationale contient à la fois la formule la plus nette et l'instrument le plus actif.

En d'autres temps, la même nécessité avait frappé et pénétré les esprits les plus sages; mais leur conviction et leurs efforts étaient demeurés stériles, parce que la possibilité d'agir leur faisait défaut. On ne met d'ardeur à l'étude des solutions décisives, alors morne qu'on les souhaite passionnément, on ne s'at-

tache à les réaliser qu'autant qu'elles sont réalisables.

Or, lorsque, pendant la durée de Tempire, légitimistes et orléanistes avaient tenté de rapprocher les princes, ils n'apportaient pas à leur œuvre cet entraînement que peut seule donner Turgence qui s'impose avec la probabilité du succès. Alors la fusion, quelque sincère qu'elle put être, aurait conservé malgré tout, un caractère platonique; elle aurait été sans influence sur les destinées de la France. Ceux qui la poursuivaient en demeuraient convaincus et cette conviction affaiblissait à leur insu la bonne volonté qu'ils déployaient pour vaincre les difficultés élevées devant leurs pas.

Mais,' en 1871, les circonstances étaient bien changées.

Les royalistes avaient en face d'eux, non un gouvernement établi, mais un pouvoir sans consistance, qui n'allait trouver une force que dans le concours de l'Assemblée nationale et ne pouvait rien sans elle. Le pays, désorganisé, épuisé, énervé, semblait en proie à un vertigineux affolement, et si les embarras de l'heure

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présente, en nécessitant Tunion de tous les partis qui seule les pouvait résoudre, rendait impossiblo un changement immédiat de gouvernement, il était raisonnable de penser que le jour n'était pas éloigné où le pays accepterait le pouvoir de ceux qui lui apporteraient le salut dans une combinaison basée sur un grand principe. La probabilité du succès existait donc. Elle ranimait les courages et dictait le devoir d'agir.

L'attitude des princes d'Orléans pendant la guerre facilitait singulièrement la tâche de leurs amis. Leur patriotisme s'était affirmé avec éclat . Les aventures qui les avaient tour à tour éloignés et rapprochés des champs de bataille, revêtaient un caractère de grandeur propre à populariser leur nom.

On savait qu'au lendemain de nos premiers revers, ils étaient accourus pour offrir leur épée à la France; que repoussés d'abord par les ministres de l'empereur, ensuite par M. Jules Favre, conseillé, on ne le sut que plus tard, par M. Thiers, enfin par M. Gamtetab, ils avaient j § qu'au bout réitéré leurs

tentatives, usant de ruse pour conquérir le droit, non de faire parler d'eux, mais de remplir obscurément leur devoir.

La légende de Robert-le-Fort faisait sa route à travers liarmée française. Les pérégrinations du prince de Joinville, errant comme un proscrit sur sa terre natale, poursuivant vainement Thonneur de combattre et de mourir pour elle, quoiqu*encore imparfaitement connues, ajoutaient un charme mystérieux et quasi shakespearien à Thistoire militaire de ces princes si Français par l'esprit et le cœur, dont le souvenir n'avait pu disparaître du pays aux destinées duquel ils avaient été mêlés si longtemps, au milieu de fortunes diverses.

Enfin, leur situation personnelle trouvait une force singulière dans Feffort aussi long que leur exil, qu'ils avaient tenté et réussi, afin de rester toujours en communication d'idées avec la France. Absents, ils étaient demeurés présents à la patrie, à laquelle il parlaient sans cesse, tantôt poursuivant en des livres remplis d'observation et de science, l'étude des plus graves problèmes économiques, tantôt ressusci-

tant les souvenirs des guerres d'Afrique, tantôt enfin, racontant l'histoire de la maison de Condé.

Aussi, la France ne les avait pas oubliés.

Le 8 février 1871, M. le duc d'Aumale et M. le prince de Joinville étaient élus députés, l'un par le département de l'Oise, l'autre par les départements de la Haute-Marne et de la Manche. Leur nom mis spontauément par les conservateurs de ces contrées sur les listes électorales, sortit victorieux de l'urne, comme afin de prouver que la France n'est point aussi oublieuse, ni aussi ingrate qu'on l'a prétendu, et qu'elle sait, à son moment, rendre à ceux qui l'ont mérité, par leur patriotisme et les services rendus, l'hommage de sa reconnaissance.

Mais, ce n'est pas tout. A cette heure où rindécisicn, Tanxiété, le doute remplissaient la plupart des esprits, la maison d'Orléans, puissante par le nombre et la race, reprenait sa place parmi nous, comme une espérance poussée subitement du milieu de nos désastres. On se plaisait à incarner dans la personne du premier d'entre les princes, ce noble gouver-

nement constitutionnel qui s'étend peu à peu par toute TEurope, ainsi que les pousses vivaces d'un arbre vigoureux, et M. le comte de Paris apparaissait, aux yeux d'un grand nombre de Français, comme un jeune ïiomme capable de relever la couronne nationale, et de réconcilier avec elle la France moderne. Si, comme on le prétendait déjà, M. le comte de Ghambord n'avait pas le désir de régner ou s'il ne voulait régner qu'à des conditions qui rappelleraient un régime disparu et dont la nation ne veut plus, un autre prince nous restait avec lequel la réorganisation serait facile, puisqu'il repré sentait à la fois le principe monarchique et le principe libéra

Peu de gens, à vrai dire, souhaitaient que le comte de Ghambord désertât voloLtairement la tâche qui l'appelait. Les plus avisés, les plus sages n'hésitaient pas à reconnaître que la monarchie serait d'autant plus solide qu'elle grouperait plus fortement autour de soi tous les royalistes sans exception. Or, le comte de Ghambord reconnaissant le comte de Paris pour son héritier légitime et direct,

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pouvait seul reconstituer ce grand parti et fonder sur des bases inébranlables la monarchie constitutionnelle.

M. le comte de Paris lui-même ne voulait pas une autre solution. Instruit par les méditations de l'exil et l'histoire de sa propre maison, ce jeune prince possédait, à défaut de l'expérience consommée qui est le privilège de la vieillesse, une sagacité profonde. Il avait déjà compris que son avènement au trône, à Texclusion du comte de Chambord, lui créerait, dès le début de son règne, une situation affaiblie et précaire. Le parti monarchique ne pouvait être fort que par runion de tous les conservateurs. Aussi, quoiqu'il se fît honneur d'être aux ordres de la France, il inclinait à croire que la fusion devait précéder toute tentative do restauration ; qu'à moins d'un acte d'abdication qui n'était point à espérer, qu'il se refusait formellement à désirer ou à provoquer et dont il suppliait ses amis de ne jamais faire dépendre leurs résolutions, c'est avec le comte de Chambord, entouré de toute la maison de Bourbon, que la royauté devait se présenter au pays.

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Ces pensées, qu'il avait sans doute méditées longtemps, le comte de Paris les communiquait fréquemment à son entourage. Aussitôt après le i septembre, il y puisait les mobiles de sa règle de conduite, et aux nombreuses lettres qui lui arrivaient dès ce moment, il répondait en exprimant les sentiments qui viennent d'être indiqués, et affirmait qu'il n'avait et ne se laisserait supposer aucune prétention, plaçant d'ailleurs au-dessus de toutes les volontés personnelles la volonté de la France.

Arrivés à Bordeaux, les députés légitimistes ne tardèrent pas à connaître ces sentiments. Leurs défiances ne tombèrent pas sur-le-champ. Bien que l'Empire eût fait un sort commun aux vainqueurs et aux vaincus de ^1830 et que l'identité du malheur les eût rapprochés, les vieilles haines n'étaient pas entièrement dissipées. De part et d'autre, on nourrissait des appréhensions et des arrière-pensées.

Pour les uns, M . le comte de Chambord représentait obstinément la monarchie du droit préexistant, c'est-à-dire un principe immuable que ses partisans entendent faire respecter comme

un dogme, et qui ne pouvait revivre parmi nous qu'en nous ramenant à un siècle en arrière, c'est-à-dire en deçà de 1789.

Pour les autres, M. le comte de Paris représentait une des formes les plus trompeuses, les plus perfides de la révolution, et son principe, subordonné toujours et partout aux accidents variables de la souveraineté nationale, ne pouvait accomplir qu'une œuvre mauvaise et démoralisatrice.

Ces deux appréciations étaient également fausses.

Ou sait aujourd'hui que le principe de M. le comte de Chambord n'est pas l'immuabilité, ni même ce retour en arrière dont on nous menaçait. La lettre écrite le 19 septembre 1873, au vicomte de Rodez-Benavent, a fait justice des appréciations que malheureusement des amis maladroits, et les imprudences de quelques membres du clergé avaient encouragées. Ce qui caractérise le principe du petit-fils de Charles X, c'est qu'il substitue en principe sinon en fait la souveraineté du roi à la souveraineté de la nation, et qu'il n'admet des

règles du gouvernement constitutionnel que celles qui maintiennent le pouvoir royal dans une région idéale et supérieure d'où il dicte toujours des lois et n*en subit jamais. La doctrine parlementaire que représente plus spécialement le comte de Paris est tout autre. Elle fait du roi le chef du pouvoir exécutif, c'est-à-dire le metteur en œuvre des volontés de la nation, incarnée dans le parlement, volontés qui s'exercent régulièrement, grâce à un mécanisme ingénieux, et sans qu'il en coûte rien à la dignité du roi. ^

A Bordeaux, ces doctrines n'étaient pas encore nettement définies; par conséquent on n'avait pu encore mettre en relief les côtés par lesquels elles peuvent s'allier, se compléter, se fortifier, ni ceux par lesquels elles s'excluent. Aussi, les défiances tenaient-elles plus au passé qu'au présent* C'est en se rappelant Louis XV que les uns reprochaient au comte de Chambord de vouloir rééditier une monarchie sans contrôle; c'est en se rappelant Louis-Philippe que les autres redoutaient de voir le

comte de Paris se poser un jour comme le candidat de la révolution.

Ces défiances qui n'ont pas encore entièrement disparu aujourd'hui et que les organes du parti légitimiste avancé, n'ont jamais cessé d'exciter et de propager, sont un des malheurs du temps présent que nous devons au temps passé. La démarche du comte de Paris, la manière dont le comte de Chambord l'a maintefois appréciée, en ont fait justice, mais ne les ont pas pour toujours dissipées. Tl y aura éternellement des catholiques plus catholiques que le Pape et des royalistes plus royalistes que le Roi.

Fort heureusement, le gros des partis se compose d'hommes modérés et non d'exagérés. A Bordeaux, les modérés comprirent qu'avant d'entreprendre l'œuvre de la restauration monarchique, il importait de déblayer le terrain de ces malentendus funestes, et que puisque le gros des royalistes souhaitait le rapprochement des princes, il fallait le préparer.

L'occasion propice et désirée ne tarda pas à se présenter.

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De Bordeaux, l'Assemblée nationale était venue à Versailles et au milieu des difficultés de toute nature qui s'élevaient à chaque heure devant ses pas, elle procédait à la vérification des pouvoirs de ses membres. C'est ainsi qu'elle eut à se prononcer sur la validité des élections duducd'Aumale et du prince de Joinville. Or, la situation faite aux princes par la loi du 26 mai 4 848, interdisant aux membres delà famille de Bourbon l'accès du sol français, nécessitait que préalablement à leur admission dans l'Assemblée, on se prononçât sur cette loi.

Sans doute, à n'en considérer que la lettre, le bannissement n'impliquait pas la perte des droits civils ; les princes, dès lors, étaient éligibles et leur élection devait être validée.

Mais, comment admettre qu'on leur maintiendrait un mandat sans leur donner en même temps la possibilité de l'exercer ; qu'on leur ouvrirait l'Assemblée nationale sans leur ouvrir la France ? C'est cependant ce qui serait arrivé, si, conformément à l'opinion d'an certain nombre de représentants, on eût purement

et simplement prononcé la validité des élections de rOise et de la Haute-Marne.

Raisonnablement, il fallait abroger les lois d'exil, et deux propositions furent déposées dans ce but, l'une par M. Jean Brunet tendant à rapporter toutes les décisions législatives entraînant le bannissement, l'autre par M. Giraud, spéciale aux princes de la maison de Bourbon. C'est à celle-ci que se rallia la majorité.

Mais, la formation de cette majorité nécessita d'abord des négociations et des pourparlers entre les chefs de la Droite dont le vote était nécessaire au succès et ceux du Centre Droit. La résistance opiniâtre que M. Thiers avait manifestée, dès Bordeaux, contre la rentrée des princes, ne permettait pas de compter sur le concours du Centre Gauche dont le chef du Pouvoir Exécutif s'était dès lors emparé.

— Nous ne voulons pas, disaient les chefs de la Droite, ouvrir les portes de la France aux princes d'Orléans, si nous devons un jour les trouver sur le chemin du trône, en opposition au roi légitime.

"18 L'ESSAI DK BïïFTAURATTo.N MONARCHIQUE.

— • Vous ne les y trouverez jamais, répondirent les chefs du Centre Droit, Quel engagement souhaitez- vous?

— La parole des princes et l'assurance que M. le comte de Paris, au nom de tous les siens, ira rendre à M. le comte de Chambord rhommage qu'ils doivent au chef de leur maison et au seul représentant du principe monarchique.

A' la suite de ces pourparlers, une entrevue fut décidée entre le duc d'Aumale et le prince de Joinville et les membres les plus influents de la Droite légitimiste. Elle eut lieu à Dreux, au mois de mars 1 871 . Là, les princes déclarèrent qu'il n'existait aucun prétendant dans la famille d'Orléans, et que si la France souhaitait jamais de revenir à la monarchie, aucune compétition royale ne s'élèverait parmi les membres de leur maison. Puis, il s'engagèrent à faire parvenir par le comte de Paris , en son nom et au nom des siens, cette assurance à M. le comte de Chambord, se réservant le droit de fixer l'époque où cette démarche devrait être faite.

C'est à la suite de l'enlrevue de Dreux, dans des circonstances qu'on n'a point oubliées et qu'il nf a pas lieu de rappeler dans ce récit dont le but est autre^ que les lois du 10 avril 1832 et 26 mai 1848, furent abrogées, grâce à l'union étroite de la Droite et du Centre Droit, union qui triompha des résistances et des répugnances de M. ïhiers dont nous retrouvons les traces trop évidentes dans le discours qu'il prononça à cette occasion.

M. le comte de Paris était ainsi engagé, et la démarche du 5 août ne fut quç la conséquence de cet engagement. Durant ces deux années, il fut plus d'une fois teilté de partir, d'aller tenir sa parole. Mais alorsque la France subissait encore l'occupation étrangère, le prince n'estimait pas que l'heure fût propice pour accomplir une démarche qui ne manquerait pas d'émou"voir le pays et d'où pouvaient sortir de gravcF agitations. 11 ne voulait pas qu'on pût jamais reprocher à la monarchie d'avoir préparé son retour sous la protection des baïonnettes prussiennes.

C'est tinsi qu'il attendit. Le temps de son

attente ne s'écoula pas sans lui apporter plus d'un mécompte. Les manifestes mémorables du 5 juillet 1871 et du 25 janvier 1872, affirmant avec énergie que le roi n'accepterait pas de conditions, et ne sacrifierait pas le drapeau blanc, la lettre du mois de février 1873, à Tévêque d'Orléans, enfin, les diverses paroles rapportées de Frohrsdorf, en creusant l'abîme qui séparait le comte de Chambord de la France, en rendant la restauration monarchique plus difficile, ne blessaient pas seulement les convictions les plus chères du comte de Paris ; il semblait encore qu'ils fussent dirigés contre ses amis et contre lui. Plus ceux-ci s'efforçaient de prouver leur abnégation pour faciliter la restauration et plus le chef de la maison royale, volontairement ou non , se plaisait à frapper d'impuissance leur bonne volonté et leurs patriotiques efforts. Plus d'une fois, le comte de Paris fut le confident de leurs plaintes et de leur légitime ressentiment.

Par une singulière coïncidence, à mesure que s'approchait l'époque qu'il s'était assignée pour accomplir sa promesse, il devenait plus

évident que le comte, de Chambord ne voulait pas régner, et les événements se chargeaient de créer aux princes d'Orléans une situation qui précisément les désignait mieux chaque jour aux suffrages des conservateurs.

Certes, la tentation était grande. Se placer à la tête du parti constitutionnel, rallier autour de soi tous les libéraux, avec l'assurance d'enlever à la République conservatrice la plupart de ses adhérents, former contre les exagérés de tous les partis le parti national, et fonder avec lui la monarchie comme en Belgique, voilà une œuvre qui n'était pas sans grandeur.

Le comte de Paris ne se demanda même pas si elle était possible. Il n'avait d'autre souci que celui de tenir l'engagement pris et de prouver qu'ainsi qu'il l'avait affirmé, il n'y aurait aucun compétiteur royal dans sa famille.

Pendant ce temps, les commentaires du public étaient variés et nombreux. Il ne connaissait pas les faits que nous venons de raconter et se figurait que si la fmion ne se faisait pas, c'est que les princes d'Orléans ne voulaient pas s'incliner devant le chef de leur maison. On

n L'ëSSâI de RËSTAUIIATIÛN MOiNARGUIQUE.

persistait à les traiter comme les adversaires irréconciliables de la branche aînée. Les radicaux et les bonapartistes s'unissaient contre eux dans un concert d'éloges décernés tous les jours au comte de Ghambord. Il n'était pas jusqu'aux ultra royalistes, qui ne les accusassent ouvertement d*être l'obstacle au rétablissement de la monarchie.

Cette idée faisait de tels progrès dans le public qu'elle touchait les esprits les plus modérés. Vers la fin de 1872, M. de Villemessant, rédacteur en chef du Figaro, se présenta un matin chez le comte de Paris qu'il ne connaissait pas, et lui tint ce langage :

— Monseigneur, on dit que vous êtes l'empêchement à la restauration et que si M. le comte de Ghambord ne cè4e pas aux prières de ses amis qui le supplient de consentir à des concessions nécessaires, c'est qu'il redoute un piège. Vous pouvez seul faire cesser ces défiances. A votre place, je partirais avec madame la comtesse de Paris; j'irais chez M. le comte de Ghambord, en lui disant : « Mon cousin, nous voilà I »

M. de Yillemessant ne se doutait guère et ne put d'ailleurs deviner que ses paroles répondaient à l'une des plus vives préoccupations du prince. Mais l'heure n'était pas venue. Elle vint le 5 août. M. Thiers n'était plus là pour tirer parti contre les conservateurs de la démarche du prince. En outre, les vacances de TAssemblée nationale et l'évacuation définitive du territoire rendaient cette heure propice.

Le comte de Paris avait pris depuis long temps conseil de ses amis. Quelques-uns persistaient à se montrer antipathiques à son projet. Soit par un attachement irréfléchi à un passé qu'il n'était pas en leur pouvoir de faire revivre, soit par crainte d'un accueil peu favorable à Frohrsdorf, ils cherchaient à faire ajourner le voyage a du chef de leur parti. » M. le comte de Paris restait sourd à ces influences. Il répondait :

— J'ignore si le parti orléaniste existe encore, ce que je sais bien, c'est qu'il représente et doit représenter non des prétentions personnelles^ mais la monarchie constitution-

nelle et que c'est elle seule qu*il s'agit de restaurer.

Le duc de Chartres s'étonnait qu'on ne fût pas favorable au dessein de son frère. Il calmait les appréhensions, en disant :

— Je n'ai jamais été plus heureux qu'aujourd'hui. Il en est tant qui réussissent à faire le bien, parfois même sans remplir leur devoir ! Pourquoi ne réussirions-nous pas, nous qui allons faire le nôtre ?

C'est ainsi que les princes parlaient à leurs amis. Les plus influents, les plus fidèles, se trouvant absents, le comte de Paris leur écrivit. A l'un d'eux, il disait : c J'éprouve un grand soulagement à la pensée que je vais dégager jusqu'à la dernière syllabe, la parole que j'ai donnée il y a deux ans. »

Est-il nécessaire d'ajouter que la résolution du prince n'avait trouvé dans sa famille que des encouragements. Ses oncles, et notamment le duc de Nemours, étaient, dès longtemps, favorables à la démarche promise. Quant au duc de Chartres, que la perspective de cette réconcihation de famille comblait de joie, il

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aurait bien voulu accompagner son frère. Mais, retenu à Paris par les nécessités de son service, il dut ajourner sa visite. Il la fit ultérieurement, ainsi qu'on le verra plus loin.

Le comte de Paris souhaitait que son projet ne fût connu que lorsqu'il Taurait réalisé. Il prit dans ce but quelques précautions. Le 31 juillet, afin de détourner la curiosité des malveillants et des indiscrets^ il partait avec sa femme et ses enfants pour Villers-sur-Mer, petite station de bains, située près de Trouville et fort à la mode cette année. Il les y installa et revint le même soir à Paris, d*où il se mit en route pour Vienne, avec son oncle le prince de Joinville.

Son passe-port était au nom du comte de Villiers. Durant le trajet, il ne fut reconnu nulle part. Mais, en arrivant à Vienne dans la soirée du samedi 2 août, il apprit par les dépèches des journaux que son voyage était ébruité, et que l'indiscrétion qu'il tenait à éviter avait été commise.

On a su depuis qu*elîe venait de chez M. Thiers. La nouvelle du départ du comte de

Paris avait été communiquée au National par M. Barthélémy Saint-Hilaire, publiée par ce journal d'abord, et ensuite par la Correspondance républicaine qui est adressée à un grand nombre de feuilles des départements. Les directeurs de la Presse et du Français ne crurent pas devoir taire l'événement, et dès ce moment, il appartint à la presse qui le commenta de mille manières, mêlant, ainsi qu'il arrive toujours en pareil cas, l'erreur à la vérité.

Le sentiment général fut la surprise, et chez les républicains le dépit. Ils essayèrent aussitôt de dénaturer la généreuse démarche du comte de Paris.

— Sachant bien qu'on ne saurait' arriver à une entente, le prince est allé provoquer une rupture, dirent les uns.

— Il abandonne ses idées, il ne tient aucun compte du sentiment personnel de ses amis; il va abdiquer entre les mains du comte de Ghambord, dirent les autres. 11 s'humiliera inutile ment. Son cousin ne consentira même pas à le recevoir.

Ce n'était pas la vérité. Non, le prince

n'allait pas provoquer une rupture. Sans pouvoir deviner quelles seraient les conséquences de sa visite, il ne cherchait, ainsi qu'il Tavait dit, qu'à dégager sa parole. Il ne voulait pas laisser aux députés qui, deux ans avant, avaient voté l'abrogation des lois d'exil, le droit de lui rappeler sa promesse, en lui montrant les portes de la France, ouvertes sur la foi de cette promesse.

Il était arrivé à Vienne dans la soirée du samedi 2 août. Le dimanche matin, il envoyait à Frohrsdorf une dépêche au gentilhomme de service, afin de demander une audience au comte de Chambord. La réponse lui parvint par le télégraphe dans l'après-midi, lui annonçant qu*il recevrait le lendemain la visite de M. de Vanssay.

Ce dernier arrivait en effet, le lundi, dès neuf heures, porteur d'une note à laquelle le comte de Paris répondit sur-le-champ, de sa main :

a Vienne, 4 août 1873.

« M. le comte de Paris pense comme M. le comte de Chambord, qu'il faut que la visite

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projetée ne donne lieu à aucune interprétation erronée.

» Il est prêt, en abordant M. le comte de Chambord, à lui déclarer que son intention n'est pas seulement de saluer le chef de la maison de Bourbon, mais bien de reconnaître le principe dont M, le comte de Chambord est le représentant.

» Il souhaite que la France cherche son salut dans le retour à ce principe et vient auprès de M. le comte de Chambord pour lui donner l'assurance qu'il ne rencontrera aucun compétiteur, parmi les membres de sa famille. »

Cet échange de notes avait pour but de régler les conditions et les termes de Fentrevue qui allait avoir lieu, et dont la signification se trouvait ainsi fixée. Le comte de Paris accepta tous les termes de celle du comte de Chambord, sauf un lambeau de phrase, et ajouta même dans sa réponse le dernier paragraphe, c'est-à-dire l'expression de son désir de voir la France chercher le salut dans le principe que représente le chef de la

maison de Bourbon. Depuis deux années, il avait maintes fois manifesté le même sentiment. Il restait donc fidèle à soi-même en l'aftirmant de nouveau.

Le comte de Chambord pouvait désirer qu'aucune question politique ne fût abordée. Le comte de Paris souhaitait de son côté qu'il en fût ainsi. Il n'estimait pas qu'il lui appartint de traiter de certains problèmes politiques dont la solution appartenait au pays, au nom duquel il n'avait point le droit de parler, encore moins de stipuler, et dont il entendait réserver les droits.

— J'ai des idées qui me spnt personnelles, dit- il à M. de Vanssay ; mon cousin a les siennes. Ce n'est que par son accord avec la nation qu'il peut les faire prévaloir ou les modifier ; je n'ai pas plus h les examiner qu'il ne saurait me demander d'abdiquer les miennes.

M. de Vanssay se montra satisfait de ces paroles aussi bien que de la note rédigée par le comte de Paris. Il s'éloigna une demi-heure après être arrivé, chargé d'annoncer au comte de Chambord que son cousin partirait pour

Frohrsdorf, le lendemain mardi, 5 août, à sept heures du matin.

Le lendemain, en effet, vers neuf heures, le petit -fils du roi Louis-Philippe entrait dans le château du petit-fils du roi Charles X.

M. de Vanssay, qui était venu à sa rencontre, l'introduisit dans un salon où le comte de Ghambord attendait, et les y laissa. Ce dernier reçut son cousin debout, et après lui avoir tendu la main, s'assit et le fit asseoir.

Le comte de Paris s'exprima alors en ces termes :

— Je viens vous rendre une visite que je souhaitais vous faire depuis longtemps. Je viens en mon nom, et au nom de tous les membres de ma famille, vous présenter nos respectueux hommages, non-seulement comme au chef de notre maison, mais encore, comme au seul représentant du principe monarchique en France. Je souhaite qu'un jour vienne où la nation française comprenne que son salut est dans ce principe. Si jamais elle exprime la volonté de recourir à la monarchie, nulle com-

pétition au trône ne s'élèvera dans notre famille.

Tel est le langage que le comte de Chambord avait manifesté le désir d'entendre dans la bouche de son cousin, et qu'il entendit. Aussitôt après, il se leva les larmes aux yeux, et lui ouvrit les bras. Les deux princes s'embrassèrent. La réconciliation était accomplie.

L'entretien prit un ton plus intime. La réception ne cessa pas d'être très-cordiale. Le comte de Chambord exprima à plusieurs reprises la joie qu'il éprouvait à recevoir son cousin. Aucune question déUcate ne fut abordée, de part ni d'autre • On s'en tint à des généralités politiques. Elles firent les frais de l'entretien qui fat interrompu par l'entrée de la comtesse de Chambord. La princesse eut pour le comte de Paris le plus aimable accueil. Le déjeuner eut lieu ensuite, et ce n'est qu'après être resté quatre heures à Frohrsdorf que le comte de Paris repartit pour Vienne où le môme jour sa visite lui fut rendue. C'est dans cette deuxième entrevue que le comte de Chaimbord exprima, dit-on, le regret de ne pas

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connaître les enfants de son cousin, et le pria de lui envoyer leurs photographies.

Dans la soirée, le comte de Paris, ayant diné chez Tempereur François-Joseph, se rendit avec lui à rOpéra, où une représentation de gala avait lieu en Thonneur du shah de Perse, à Vienne en ce moment, et qui parut trèsheureux de revoir le prince qu^il avait déjà rencontré à Paris.

Ainsi se passa cette entrevue depuis si longtemps désirée par le parti royaliste et par les princes eux-mêmes. C'eût été un tort de lui attribuer dès ce moment un caractère politique qu'elle n'avait pas eu. Les organes du comte de Ghambord, aussi bien que ceux du comte de Paris, s'attachèrent à ne pas laisser d'erreurs se propager à cet égard. Elle n'en eut pas moins en France et en Europe, un immense retentissement.

Assurément, aucun des points litigieux n'avait été abordé; les princes placés en face Tun de l'autre, dans un entretien tout intime, n'avaient pas mission de les discuter. La question du drapeau restait entière; entier aussi le point

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de savoir si, dans le cas où une solution monarchique interviendrait, la constitution serait octroyée par le roi ou votée par la Chambre et imposée au roi. Mais la réconciliation de famille était consacrée ; le principe de l'hérédité représenté par le comte de Ghambord était .reconnu, en même temps que le droit qu*a la France de revenir ou de ne pas revenir à ce principe; enfin, le comte de Ghambord avait reçu l'assurance qu'il ne trouverait de compétiteur au trône, dans aucun des membres de sa famille.

C'était là un fait considérable dont le premier et heureux contre-coup devait se produire dans l'Assemblée nationale, en réunissant légitimistes et orléanistes en un seul et même faisceau. La monarchie n'était pas encore faite; mais, elle pouvait se faire, car il ne restait plus à celui qui en était le seul représentant qu'à réconcilier la France avec sa personne et avec son principe; cette nouvelle allait causer en France une émotion profonde et ranimer l'espérance des conservateurs. M. le comte de Paris revint à Paris

peu de jours après. Il ne fit qu'y passer et rejoignit sa famille à Villers.

Il avait, selon son désir le plus vif, dégagé sa parole, tenu sa promesse, et accompli simplement, noblement un grand devoir.

Ce devoir, depuis longtemps,i 1 désirait Taccomplir. Nature honnête et droite, intelligent, instruit, n'ignorant pas quelles espérances les conservateurs attachent au nom qu*il porte, il déploya dans ces circonstances le plus patrio- • tique désintéressement, sans se laisser un seul instant détourner par une pensée d'ambition personnelle. On ne saurait trop le dire aujourd'hui. Il l'a dit lui-même d'ailleurs dans une lettre qu'il écrivait au lendemain de Tentrevue de Vienne.

(( Je vous remercie d'avoir si bien compris et » apprécié ma récente démarche auprès de » M. le comte de Ghambord. J'ai été inspiré » par une pensée d'union. J'ai voulu écarter D tout ce qui pouvait faire obstacle à cette » union des conservateurs, fondée sur des » intérêts communs et sur un respect des opi- » nions de chacun, partout où il peut y avoir

» divergence. Cette union peut seule nous sau- » ver des ennemis sociaux. »

Le prince entendait par là « le césarisme et le jacobinisme qui tous deux spéculent sur la lassitude publique pour infliger à la France leur odieux despotisme. »

Grâce à lui, et bien que la France eût seule le droit de prendre une décision, l'unité dans le parti royaliste était rétablie ; là où il y avait eu deux monarchies, il n'en restait plus qu'une.

Le comte de Chambord fut profondément touché de cette démarche, surtout quand il put constater l'influence qu'elle exerça sur l'esprit public. Que ne s'inspirait-il d'un sentiment aussi généreux, et pourquoi l'exemple de son cousin ne le poussa-t-il pas à s'avancer jusqu'au bout dans la voie du sacrifice et à couronner son patriotique langage par un renoncement qui n'aurait pas atteint son honneur et qui, quoi qu'il en ait dit, loin de l'amoindrir, l'aurait fortifié?

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