‹ La vérité sur l'essai de restauration monarchiqueChapitre 3 sur 17 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Héveil des espérances royalistes. — La restauration devant l'Europe et devant la France. — Ce qu'aurait dû faire le comte de Chambord après le 5 août. — Organisation de la résistance. — La propagande révolutionnaire. — Lettres et manifestes du prétendant. — La doctrine de la Droite et du Centre Droit. — Leur programme. — Les hommes du Centre Droit. — Le duc d'Âudiffret-Pasquicr., — Le duc Dccazes. — L'armée monarehique.

L'entrevue que nous venons de raconter connue rapidement en France et .en Europe, y provoqua le réveil soudain des espérances monarchiques.

Pendant les deux années précédentes, M, Thiers, s'adressant aux hommes de la Droite, leur avait dit souvent: o Le pays ne veut pas la monarchie, parce qu'il sait bien que vous êtes impuissants à la» faire. » La réconciliation de

famille qui venait de s'opérer à Vienne, apportait à ce langage un formel démenti. Elle prouvait que la monarchie pouvait être rétablie et que le pays pouvait s'y rallier.

En peu de jours, cette opinion fit des progrès rapides dans l'intérieur du pays comme à Textérieur, et si les Cabinets ne furent pas unanimes à la partager, les Cours, qui selon une parole de M. Thiers lui-même, sont le faubourg Saint-Germain de l'Europe et à qui reste en définitive l'influence, s'y associèrent.

On racontait publiquement que l'empereur d'Autriche et le roi Léopold avaient prêté les mains aux préliminaires de l'entrevue de Vienne; que le Czar en avait conçu une joie si vive, qu'il eût volontiers déclaré que ce grand résultat était dû à son influence, et enfin que l'empereur d'Allemagne, loin de partager les idées du prince de Bismark, ne voyait pas d'un mauvais œil la possibilité d'une restauration monarchique.

Ces rumeurs ne laissaient pas d'être trèsexagérée. Mais, elles avaient un fond de vérité, et prouvaient que l'Europe avait vu avec

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sympathie l'entrevue de Vienne. Pendant la durée de la crise, on a dit tant de fois que Tavénement de Henri V aurait pour résultat de créer à la France un isolement absolu , qu'on ne saurait trop répéter et prouver que tel n'était point Tavis des hommes politiques. Les gouvernements, tous exposés aussi bien que la France, aux coups du radicalisme, n'ignorent pas que la royauté traditionnelle, nationale, héréditaire eût inauguré un état de choses nouveau dont l'influence se serait fait sentir dans le monde entier. « Je vous apporte un principe, et dans ce moment, c'est ma force, » disait en 1815, le duc de Richelieu, aux plénipotentiaires réunis à Vienne. Celte parole n'eût pas été moins vraie aujourd'hui, et c'est pour cela que la royauté française, loin d'être isolée sur le continent, est appelée, si jamais de nouveau elle s'y implante, à grouper autour de soi toutes les grandes puissances aussi intéressées qu'elle à résister au radicaUsme.

Les journaux, cependant, même ceux qui se montraient les plus dévoués à la maison royale de France, s'évertuaient à déclarer que le rap-

prochementdesprinces n'avait d'autre signification que celle d'une réconciliation de famille et qu'on ne devait lui accorder aucune importance politique. Mais l'opinion ne se payait pas de ces assurances ; prévoyant déjà que la solution monarchique allait se poser devant le pays, elle en examinait les difficultés, elle en supputait les chances, elle en débattait les conditions; et c'est ainsi qu'avant même que les hommes politiques dévoués à la monarchie eussent formé le dessein de tenter immédiatement la restauration, elle semblait s'imposer par la volonté même de la France qui se plail aux démarches généreuses et qui a le goût des dénoûments inattendus et rapides.

lln'est pas téméraire d'affirmer que si, durant les quinze jours qui suivirent l'entrevue de Vienne, le comte de Chambord, profitant de la surprise sympathique causée par la démarche du comte de Paris et par ses résultats, avait adressé à la Franceunmanifestelibéral et sollicité de ses amis la convocation immédiate de l'Assemblée iiatioLale, la restauration monarchique était assurée. Elle eût été votée alors, parla plupart

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de ceux qui depuis s'y sont moutrés hostiles, car ses ennemis n'auraient pas eu le temps d'organiser la pression et l'agitation dont nous avons été plus tard les témoins. Le pays n'était pas assez suffisamment préparé au retour d'un état de choses auquel il avait cessé de croire pour qu'il fût possible de procéder autrement que par surprise et à grands coups.

On ne procéda point de la sorte ; les négociations préliminaires furent trop longues; elles permirent aux adversaires de la monarchie d'organiser la résistance.

Les éléments de cette résistance n'étaient que trop nombreux. On les trouvait d'abord dans les manifestes du comte de Ghambord, ensuite dans les événements qui pendant long~ temps avaient maintenu la division entre lui et la branche cadette de sa maison. On les trouvait encore dans les préjugés des campagnes, pour qui le nom de Henri V voulait dire retour à l'ancien régime; et enfin dans la haine des partis contre un gouvernement qui allait les supplanter.

Dans l'espace de quelques jours, ces divers

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éléments furent mis en œuvrç avec autant d'ardeur que de mauvaise foi. Le parti républicain et le parti bonapartiste se jetèrent dans la mêlée, apportant au combat les passions les plus violentes. Une propagande active fut entreprise dans les villes et dans les campagnes. On propagea le bruit que l'avènement du comte de Chambord serait Tavénement d'une ère nouvelle dans laquelle les tutélaires principes proclamés en 1789, seraient déclarés lettre morte. Les anciens abus, les privilèges passés devaient renaître. Les partis et leurs organes ne reculèrent pas devant les affirmations les plus stupides, les plus arossières. A les entendre, le droit d'aînesse allait être rétabli, aussi bien que la dîpne, la corvée, et cet ensemble de privilèges féodaux que Tbistoire a désignés sous le nom de droits seigneuriaux. — Prenez-garde! disait- on aux paysans, Que la monarcbie revienne! et comme autrefois vos îiïeux, vous serez réduits en servitude, teuus aux fonctions les plus bumiliantes et obligés a d'aller battre les étangs afin d'empècber les grenouilles de troubler le somm<*il de vos nouveaux maîtres. »

Des arguments aussi mensongers laissaient insensibles la majeure partie de la population qui ne faisait qu'en rire. Mais, ils exerçaient une fâcheuse influence dans les centres ouvriers, dans les communes éloignées des grandes villes. En plus d'une circonstance, ils portèrent des fruits amers. On vit au moment des élections du 42 octobre, dans un petit village de la Loire, les habitants parquer une nuit le bétail et le garder jusqu'au jour, parce qu'on leur avait annoncé qu'une razzia générale de troupeaux devait être opérée par Henri V, comme acte de joyeux avènement.

On disait encore aux paysans :

— Quand Henri V sera sur le trône, le clergé sera tout-puissant. On vous obligera à aller à la messe, à prier. Vous serez traînés au confessionnal et ceux qui ne montreront pas, en toute circonstance, leur billet de confession, seront traités comme des parias.

Il est juste de dire qu'en certames contrées, l'attitude du clergé avait justifié ce langage que les pèlerinages bruyants entrepris sur toute l'étendue du territoire, sans qu'il fût

suffisamment démontré que la politique y restait étrangère, n'étaient pas propres à démentir.

Il est des villages où le curé uyant à se plaindre de quelques-uns de ses paroissiens, leur disait, en menaçant :

— Patience I patience ! quand le roi sera là, les choses changeront. Vous serez alors moins arrogants qu'aujourd'hui.

Les calomnies, propagées ainsi par les uns, les imprudences commises par les autres, n'étaient point faites pour préparer le terrain et disposer les esprits à accueillir la restauration monarchique.

Ce n'était là, d'ailleurs, que le côté le moins grave des agissements révolutionnaires. Ces manœuvres étaient regrettables, mais non à redouter. Il suffisait pour en atténuer les efiets que la presse conservatrice s'al tachât à démontrer que de telles affirmations reposaient sur le mensonge et qu'on laissât aux événements et au temps le soin d'en faire justice.

Malheureusement, il en était de mieux fondées. Elles se basaient sur le langage mùme de

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M, le comte de Ghambord, dont les lettres et les manifestes étaient soigneusement revus et fréquemment cités par ses adversaires, qui n'avaient qu*à fouiller son langage passé pour y trouver des preuves à Tappui de leurs assertions.

En 1867, écrivant à M. de Saint-Priest, le comte de Ghambord disait : « Ici, naturellement, ma pensée se porte sur Rome où nous laissons abattre en ce moment une des grandes choses que Dieu a laites pour la France, je veux dire la souveraineté temporelle du chef de l'Eglise, indispensable garantie de son indépendance et du libre exercice de son autorité spirituelle dans tout Tunivers. »

On exhumait celte phrase, et d'autres conçues dans le même esprit et on en tirait prétexte pour affirmer qu'à peine sur le trône, Henri V déclarerait la guerre à l'Italie, dans le but de rendre Rome au Pape. Gomme pour donner plus d'autorité à ces menaces, le gouvernement italien, feignant de les prendre au sérieux, se rapprochait de l'Allemagne, et dans un voyage mémorable, Victor - Emmanuel

scellait avec l'empereur, aux yeux de l'Europe attentive, une alliance contre la France moBarcliique et TEglise romaine.

C'est alors que les feuilles des partis violents déjà coalisés, déclaraient que la royauté attirerait sur la France la réprobation de TEurope entière et parvenaient à épouvanter ou à irriter Topinioiî.

Puis, on alléguait que le nouveau souverain ne ccnsenliiait jamais à suLir la Constitution qu'aurait votée le Parlement et qu'il entendait au contraire lui imposer la sienne.

Enfin, on ajoutait que le roi ramènerait avec lui le drapeau blanc, et que l'armée qui avait tant de fois ennobli par l'étendue de ses victoires ou la mî'jesté de ses revers, le drapeau tricolore, se le verrait arracher par la volonté du prétendant.

Sur ce dernier point, les adversaires de la royauté avaient beau jtu. Ils rappelaient les documents dans lesquels le comte de Chambord a\ait affirmé sa volonté

C'était d'abord le message du 5 juillet 4874.

Le comte de Cliambord s'exprimait alors en ces termes :

« La France m'appellera et je viendrai à elle tout entier avec mon dévouement, mon principe et mon drapeau, A Toccasion de ce drapeau, on apathie de conditions que je ne dois pas subir. Je suis prêt à tout pour aider mon pays à se relever de ses ruines et à reprendre son rang dans le monde; le seul sacritice que je ne puisse lui faire, c'est celui de mon honneur,

» Non, je ne laisserai pas arracher de mes mains l'étendard d'Henri IV ^ de François I^' et de Jeanne d'Arc. C'est avec lui que s'est faite l'unité nationale ; c'est avec lui que vos pères, conduits par les miens, ont conquis cette Alsace et cette Lorraine dont la fidélité sera la consolation de nos malheurs. Il a vaincu la barbarie sur cette terre d'Afrique, témoin des premiers faits d'armes des princes de ma famille ; cest lui qui vaincra la barbarie nouvelle dont le monde est menacé, ^e le confierai sans crainte à la vaillance de notre armée ; il n'a jamais suivi, elle le sait, que le chemin de l'honneur*

» Je Tai reçu comme un dépôt sacré du vieux roi mon aïeul, mourant en exil ; il a toujours été pour moi inséparable du souvenir de la patrie absente; il a flotté sur mon berceau, je veux qu'il ombrage ma tombe. Dans les plis glorieux de cet étendard sam tache, je vous apporterai l'ordre et la liberté. Français ! Henri V ne peut abandonner le drapeau blanc d'Henri IV. »

Plus tard, le 25 janvier 1872, le comte de Ghambord avait écrit :

« Je ne devais pas, dit-on, demander à nos valeureux soldats de marcber sons un nouvel étendard. Je n'arbore pas un nouveau drapeau, je maintiens celui de la France et j'ai la fierté de croire qu*il rendrait à nos armées leur ancien prestige. Si le drapeau blanc a éprouvé des revers, il y a des humiliations qu'il n'a pas connues.

a Par mon inébranlable fidélité à ma foi et à mon drapcaUf c'est l'honneur môme de la France et de son glorieux passé que je défends, c'est son avenir que je prépare. Rien n'ébranlera mes résolutions, rien ne lassera ma patience,

et personne y sous aucun prétexte^ n'obtiendra de moi que je consente à devenir le roi légitime de la révolution ! »

Enfin, le 6 février 1873^ le prétendant avait adressé à Févêque d'Orléaps une lettre où on lit ces mots :

c II m'est permis de supposer par vos allusions, monsieur Tévêque, qu'au premier rang des sacrifices regardés par vous comme indispensables pour correspondre aux vœux du pays, vous placez celui du drapeau.

» C'est là un prétexte inventé par ceux qui , tout en reconnaissant la nécessité du retour à la monarchie traditionnelle, veulent au moins conserver le symbole de la révolution,

» Croyez-le bien, malgré ses défaillances, la France n'a pas à ce point perdu le sentiment de r honneur: elle ne comprend pas plus le chef de la maison de Bourbon reniant l'étendard d'Alger qu'elle n'eût compris l'évêque d'Orléans se résignant à siéger à l'Académie française, en compagnie de sceptiques et d'athées.»

Ainsi, c'est dans les propres écrits de M. le comte de Chambord que les adversaires de la

monarchie prenaient des armes pour la cornbal tre, donnant, par ce procédé d'argumentation, une force singulière à leurs coups.

Est-ce là, cependant, la doctrine que cherchait h faire triompher le parti monarchique ? Ceux qui l'ont affirmé alors, s'ils étaient de bonne foi, se sont au moins étrangement mépris. Heureusement, on peut leur opposer une preuve irrécusable de l'esprit libéral dont s'inspiraient la Droite et le Centre Droit. Cette preuve est un document antérieur de dix-huit mois aux tentatives de restauration monarchique, et qui par conséquent n'avait pas été écrit pour les besoins de la cause.

A cette époque, c'est-à-dire au commencement de l'année 1872, la Gauche et le Centre Gauche ayant publié des manifcîstes républicains, la Droite et le Centre Droit résolurent de leur répondre. La Droite, composée des amis de M. le comte de Chambord, parla le 17 février ; elle le fit comme suit :

a Dans la crise que nous traversons, après tant d'épreuves, en présence de tant d'incertitudes et de périls, diverses fractions de l'As-

semblée nationale ont déjà fait connaître au pays ce qu'elles pensent et ce qu'elles veulent.

» A notre tour, nous croyons remplir un devoir en lui disant ce que nous pensons et ce que nous voulons.

» Nous avons été dans tous les temps les serviteurs dévoués du pays. Les douloureux souvenirs de la guerre le disent hautement. Quand la nation, au lendemain de nos désastres, s'est adressée aux honnêtes gens, leur demandant de s'unir contre le césarisme et la démagogie, nous avons répondu à son appel.

» A Bordeaux, sans engager l'avenir, nous avons concouru à la formation du gouvernement actuel, réclamant de lui surtout de rétablir l'ordre et la sécurité publique, et de faire franchement de la politique conservatrice avec le grand parti conservateur.

» Ce que nous lui avons demandé dès le premier jour, nous le lui demandons encore, et nous continuerons à marcher dans cette voie sans nous départir delà prudence et de Tesprit de conciliation que nous impose la gravité des circonstances.

» Fidèles au mandat qui nous a été confié, Tobjet constant de nos efiorts est de préserver le pays de nouvelles catastrophes, de relever sa fortune, d'assurer son avenir.

» Ce serait trop peu, en effet, de maintenir à la surface une tranquillité précaire. Une grande nation ne peut vivre au jour le jour, perpét uellement livrée aux hasards des événements, aux surprises de l'imprévu : il faut que le lendemain lui appartienne.

» Aussi devons-nous dire à la France comment elle pourra, selon nous, Dieu aidant, mettre un terme à ses malheurs et reconquérir, avec des alliances, le rang qui lui appartient en Europe.

» Nous considérons la monarchie comme le gouvernement naturel de notre pays; et par monarchie, nous entendons la monarchie traditionnelle et héréditaire. Elle a fait la France, elle lui a donné, pendant des siècles, la stabilité et la grandeur. En 1789, elle allait d'ellemême au-devant des réformes; en I8H elle fondait la liberté, en môme temps qu'elle sauvegardait l'intégrité du territoire.

K2 i; ESSAI DE RESTADUATION MONARCHIQUE.

» Voilà ce que nous devons à la monarchie ; voilà quels souvenirs et quelles espérances nous animent quand nous poursuivons l'union parmi les conservateurs, quand nous la sollicitons dans la maison royale.

» UNE MONARCHIE HÉRÉDITAIRE, REPRÉSENTA- TIVE, CONSTITUTIONNELLE, ASSURANT AU PAYS SON DROIT d'intervention DANS LA GESTION DE SES AFFAIRES ET SOUS LA GARANTIE DE LA RESPONSABI- LITÉ MINISTÉRIELLE TOUTES LES LIBERTÉS NÉCES- SAIRES, LIBERTÉS POLITIQUES, CIVILES, RELIGIEUSES, l'égalité DEVANT LA LOI ; LE LIBRE ACCÈS DE TOUS A TOUS LES EMPLOIS, A TOUS LES HONNEURS, A T0U3 LES AVANTAGES SOCIAUX; l' AMÉLIORATION PACI- FIQUE ET CONTINUE DE LA CONDITION DES CLASSES OUVRIÈRES.

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