CHAMBRE DES DÉPUTES , POUR LA DISCUSSION DES ADRESSES
— L'ouverture de la session de 1841 m a suggéré une réflexion sur les vices de notre manière de répondre au discours du trône et de discuter les adresses. Je crois
utile de développer cette réflexion et de comparer, sous ce rapport, la France et l'Angleterre. En France, la session a été ouverte le 5 novembre 1840, et ce n'est que le 5 décembre que l'adresse a été votée ; pendant tout un mois, la vie parlementaire a été suspendue. En Angleterre c'est le 26 janvier , que la reine aprononcé son discours d'ouverture; le jour même la réponse était discutée et votée dans les deux chambres (Voir page i84), et le 27 , le parlement a commencé à s'occuper des affaires du pays. Cette différente manière de procéder m'avait frappé, et j'ai fait quelques recherches pour savoir si nous ne pourrions pas emprunter au système anglais toute sa rapidité, et abréger ainsi la durée des sessions de 20 à 3k> jours; tel est en effet le temps qu'il nous faut toutes les années pour le vote de l'adresse.
Dans le système anglais, voici, si jesuis bien informé, comment les choses se passent.
La couronne prononce son discours et les deux chambres entrent immédiatement en séance: un membre ministériel propose la réponse qui est exactement le discours de la couronne paraphrasé , et la discussion commence. Si l'opposition se croit assez forte pour renverser le cabinet, un de ses membres propose un amendement sur l'un des points du discours, ou une phrase indiquant que le ministère n'a pas la confiance de la chambre; la bataille s'engage alors sur cette proposition ; dans la journée même, on vote, et la question ministérielle estvidée.C'estainsi que les choses marchent en An. gleterrre, et je n'ai pasété peu surpris de ne trouver nulle part, dans les journaux de Londres, la 4 réponse des chambres, votée le 26 janvier i84i> Il est tellement connu que cette réponse n'est que la paraphrase du discours du trône, qu'on ue la donne même pas au public, on se contente de dire lord Ducie dans la chambre des pairs, ou M. Brabazon dans celles des communes, ont présenté la réponse au discours de la reiue ; du texte de cette réponse, il n'eu est pas questiou.
En France les choses ne se passent pas ainsi : après le discours de la couronne, on nomme une commission; cette commission examine tous les points soulevés par l'adresse, elle délibère longuement, fait un rapport; une discussion vient ensuite dans le sein de la chambre, et souvent ce n'est qu après un mois de session que la réponse de la chambre est votée. Pendant ce long interrègne ministériel , les cabinets étrangers ne veulent ou ne peuvent traiter aucune question de politique extérieure, l'administration départementale est comme suspendue ; au dedans comme au dehors, Ton attend et on se demande, le ministère aura-t-il la majorité ou sera-t-il renversé?
Je viens de signaler un grave inconvénient du système admis en France ; il en est toutefois un bien plus grave encore : les journaux commentent nos adresses ; on les combine avec tel ou tel discours, prononcé par un membre de ia majorité ou du ministère, et Ton fait parler la chambre, alors qu'elle n'a pas parlé. C'est ainsi qu'on a donné à notre politique étrangère de graves embarras, sur presque tous les points que notre diplomatie a dû traiter. Je veux, à cette occasion , citer un exemple, et rappeler comment l'affaire d'Orient a été engagée devant nous.
En mai 1839, la question d'Orient a été jetée dans la chambre, pour la première fois, par la demande des dix millions pour la flotte; dans la discussion, la politique qu'on a appelée du concert européen prévalut ; tout le monde est d'accord sur ce point (\'oir page 29). On peut dire qu'à cette époque, la plupart des députés connaissaient peu cette question ; nos sympathies n'étaient encore ni pour Constantinople, ni pour Alexandrie.
Le 23 décembre iSSg, le roi a prononcé son discours d'ouverture pour la session de t84o, c'était la seconde fois que nous avions à nous occuper de l'Orient, et l'on peut voir, page 82, avec quelle réserve cette question
était abordée dans le discours du roi. Si la chambre se fût contentée de paraphraser le discours de la couronne, comme on le fait en Angleterre, on ne viendrait pas aujourd'hui lui dire en face, qu'elle recule, qu'elle a voulu une chose et qu'après avoir poussé le gouvernement, elle l'a abandon né. C'est là, on le sait, le thème favori de M. Thiers , et, à la séance du 25 février 1841, il nous disait en effet (lors de la discussion des fonds sécrets), n° 168. « Maintenant je l'avoue, j'ai commis une >» erreur, une seule; j'ai cru le gouvernement, les cham- » bres,lepays, engagés par tout ce qui s'était passé ; j'ai » pris au sérieux les déclarations de la chambre, le dis- » cours de la couronne, le rapport de la commission... » Je me suis dit que si, a près avoir, dans la question Belge, » dans la question d'Italie, dans la question d'Espagne, » annoncé une volonté dans laquelle vous n'aviez pas v persisté, vous faisiez de même dans la question rf'O- » rient , je me suis dit que l'influence de la France était » gravement compromise. Ce n'est pas pour la Syrie, ce » n'est pas pour l'Egypte que j'ai exposé le pays à de » graves dangers, je le reconnais, c'est pour l'honneur » de la France. »
Je ne reviendrai pas sur les questions vidées de la Belgique, de l'Espagne et de l'Italie ; sur tous ces points la politique de la France a été loyale , partout nous y avons fait autant ou plus que les traités nous obligeaient de faire,- mais sur quoi se basait M. Thiers pour adresser à la chambre le reproche qu'on vient de lire. La réponse faite au discours du trône ne contenait qu'une phrase ainsi conçue : « mais en ap- » puyant les droits consacrés par le temps, la chambre » tient compte des événements et n'abandonne point les » droits nouveaux. » Je défie les plus habiles de trouver, jusqu'au traité du 1 b juillet, une seule phrase qui liât, au-delà de celle-ci, la politique de la chambre à celle du vice-roi j or, que signifiait cette phrase? il y en avait
la moitié pour le sultan, el l'autre moitié pour le vice-roi.
Quand on pense que c'est sur une pareille base que M. Thiers et toutes les oppositions ont voulu s'appuyer pour dire « que la chambre s'était associée à la » politique égyptienne, — que nous devions garantir au » vice-roi ses possessions , — que nous reculons après » avoir avancé, » je ne puis m'e m pécher de désirer un changement dans la manière dont les chambres et la couronne entrent en communication , à l'ouverture de chaque session. Je rappelle à cette occasion que le même fait s'est produit pour l'Espagne, pour la Pologne, pour l'Italie, et partout où nous avons eu à traiter des affaires de politique étrangère, toujours on a fait parler la chambre au-delà de sa volonté, en torturant quelques phrases de ses adresses, et c'est ainsi que son honneur même a été mis en question.
Dans tout ce qu'on a dit des sentiments de la chambre, en i84o,il n'y a qu'un seul point de vrai, c'est qu'alors elle se montra plus sympathique pour le vice-roi que pour le sultan. Les orateurs qui parlèrent contre le premier furent en effet mal accueillis. Je dois dire à cette occasion comment la question se présentait à mon esprit, et si j'en parle, c'est que j'ai lieu de croire que mes opinions ont été celles de bon nombre de mes collègues.
En mai 1839, lors de la demande des dix millions, je n'étais ni turc ni égyptien, mais en janvier 1840, lors de la discussion de l'adresse j'étais égyptien en ce sens que je portais le plus vif intérêt au vice-roi. Toutefois je dois le dire, il n'était pas entré une minute dans ma pensée, qu'on dût donner à l'affaire d'Orient une autre solution que celle connue sous le nom du concert européen adopté en 1839. Depuis i83o, cette politique a été pratiquée au grand avantage de toutes les puissances; c'est une espèce de nouveau droit public Européen, et pour le bonheur des peuples, il faut espérer que la crise de 1840 ne le changera pas.
CHAPITRE HUITIÈME. 3*3 Était-il étonnant que je connusse peu la question d'Orient au commencement de 1840, et que j'eusse des préjugés très favorables à la cause du vice-roi ? En aucune manière. Les députés qui s'étaient occupés de cette question et qui l'avaient étudiée, n'étaient pas les moins ardents dans ces opinions. Ainsi M. de Carné nous avait dit dès 1639 : « Il faut substituer à la natio» » nalité usée et chancelante de la Turquie , la jeune » et vigoureuse société arabe. » Je croyais donc à cette jeune et vigoureuse société arabe , et depuis la bataille de Nézib, j'avais adopté presque tous les préjugés de la presse. Je croyais surtout à une puissance militaire bien constituée et capable de résistance sérieuse ; je croyais aussi à la civilisation implantée sur les bords du Nil ; j'espérais la rénovation de l'Orient par le réformateur de TÉgypte , et je le dis à ma honte, je croyais même au libéralisme de Mehemet Ali ! 1 !
On voit, par ce qui précède, que je n'avais en aucune manière étudié la question d'Orient au commencement de i84o $ je crois que la plupart de mes collègues étaient dans le même cas que moi, et cela se conçoit ; toutes les fois qu'une question de politique esté* rieure s'est présentée à la Chambre avec dépôt de pièces pour la juger , je n'ai jamais perdu un moment pour la connaître, et je. l'ai étudiée avec le même soin que j'ai étudié celle d'Orient au commencement de cette session. Mais quand les questions sont pendantes, quand , au contraire , le gouvernement ne peut s'expliquer ni produire des pièces , je me suis abstenu de tout travail. Nous avons tant de peine à nous tenir au courant des questions que nous avons à décider par un vote, que nous ne pouvons étudier celles qui viennent incidemment dans une adresse ; s'il fallait que chaque député étudiât toutes les questions qui s'y rattachent, nos sessions ne pourraient commencer que trois mois après notre arrivée à Paris.
Quelle est la conclusion à tirer de ces faits ? Cest que la chambre , par ses adresses , se prononce sur des choses qu'elle ne connaît pas ou qu'elle connaît imparfaitement ; c'est qu'on vient ensuite lui dire : — Vous vous êtes engagés sur telle question , vous avez voulu telle chose. — J'ai commis une erreur, une seule erreur, celle de prendre au sérieux les déclarations que vous aviez (ailes. — • J'ai voulu soutenir votre politique et le moment du danger venu, vous m'avez abandonné. — Ces reproches je ne les invente pas; c'est M. T hier* qui nous les a adressés en 1841 , à l'occasion de l'adresse qui avait été votée en janvier 1 84o , et telles ont été ses propres expressions. Qu'on lise cependant avec attention (p.88)ce que la chambre avait dit dans son adresse, rien ne pouvait motiver ces reproches.
^e système actuel a encore un inconvénient que je dois signaler. Il multiplie les chances de crises ministérielles et contribue à l'instabilité du pouvoir. Qu'on se rappelle le projet d'adresse de la session de 1839 qui a servi de champ de bataille à la lutte de la coalition contre les aai. On avait trouvé le moyen d'y créer quatre à cinq questions de cabinet, et il y en avait une qui répondait, pour ainsi dire , à chaque nuance de Topposition.
On dira peut-être : mais comment la chambre pourrat-elle témoigner le désir d'obtenir une loi? comment formule ra-t-elle,, par exemple, une demande comme celle qu'elle fit, en 1839, pour la loi sur l'état-major général de l'armée ? comment connaitra-t-elle aussi une grande question de politique extérieure? La réponse est bien simple ; les chambres ont le droit d'initiative , elles peuvent en user individuellement ; ce seul fait est une garantie que le gouvernement ne pourrait rester longtemps sans proposer une loi véritablement utile et désirée. Quant à la question de savoir comment la chambre serait saisie des grandes questions de politique extérieure, la réponse e3t tout aussi facile; on fe-
rait en France comme on fait en Angleterre, on demanderait le dépôt des pièces, et ion jugerait chaque grande question au moment opportun et sur les documents.
Je crois qu'il ressort de tous ces faits, que le système que nous avons adopté pour nos adresses en réponse aux discours de la couronne , est des plus vicieux , et qu'il n'offre aucun avantage. — Il entraine une perte de temps considérable. — Il embarrasse notre politique étrangère, et constamment il a servi de prétexte pour accuser le pays de manquer à ses engagements. — Il force la chambre à se prononcer prématurément sur les questions diplomatiques qu'elle ne connaît pas encore. — Enfin il multiplie les chances de crises ministérielles. — Par tous ces motifs, je pense que la chambre doit réformer celle partie de son règlement et adopter quelque chose de semblable au système anglais.
Des crises ministérielles en France. — Nous avons en France, à toutes les sessions, deux questions de cabinet inévitables, celle de l'adresse et celle des fonds secrets. Ne serait-il pas opportun d'en supprimer une? Le système dont je viens de parler pour les adresses atténuerait le mal et rendrait cette question de cabinet plus difficile. Si on l'adoptait, on pourrait conserver la question des fonds secrets comme la question ministérielle véritable de chaque session. Mais si nous restons dans l'ornière où nous sommes, il me semblerait alors rationnel de faire rentrer dans le budjet ordinaire le million qu'on nous demande toutes les années pour les fonds secrets, et à toutes les sessions on poserait la question ministérielle sur l'adresse. Ce dernier système ne serait pas le meilleur, mais il serait préférable à l'état actuel des choses.
Toutes les opinions sont en effet d accord et reconnaissent que nous avons une telle instabilité dans le pouvoir ministériel, que rien de grand, rien d'utile ne
saurait être entrepris, et tant que nous resterons dans les mêmes conditions il nous sera impossible de faire en Europe des alliances solides. A qui pouvonsnous inspirer confiance ou crainte, lorsqu'on Toit notre politique extérieure suivre les phases ministérielles de cabinets qui ne durent pas une année ? Sans constance dans le gouvernement > il ne peut y avoir ni puissance possible au-dehors, ni prospérité véritable au-dedans, et, suivant l'expression de M. Jouffroy, « il » n'y a chez nous de lendemain parfaitement déterv miné pour personne, le présent y chancelle toujours, » et l'avenir reste une éternelle énigme, w
Comment se fait-il que, dans le parlement anglais, les choses se passent autrement ? C'est qu*en Angleterre les partis sont classés ; trois ou quatre hommes politiques qui changent de bannière sur une question de cabinet sont un événement ; chez nous nous avons vu, à moins d'une année de date, l'administration du i5 avril tomber devant la séparation de l'une des ailes de l'ancienne ma jorité, et le ministère du 12 mai tomber à son tour devant un fait semblable. Trente ou quarante députés qui changent de camp sont un événement normal chez nous, même sur les questions les plus graves. Il en est tout autrement en Angleterre. Une majorité, quelque faible qu'elle soit , les ministres anglais y comptent, ils agissent en conséquence. Ils n'acceptent pour question de cabinet que celles arrêtées d'avance, où les deux partis sont convenus de se compter , et les échecs de détail, ils n'en prennent nul souci.
C'est ainsi que le ministère de lord Melbourne, qui, depuis deux ans, n'a que des majorités de quinze à vingt votes, marche d'un pas ferme et décidé contre les chartistes à l'intérieur, et contre tout ce qui gêne les intérêts politiques ou commerciaux de l'Angleterre à l'extérieur. Je ne saurais trop insister sur ce point : les hommes d'état anglais ne tiennent aucun compte des
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de
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échecs de détail» et les exemples en sont si nombreux que l'année 1840 en a fourni plusieurs» Que s'est-il passé, en effet, pour le bill de lord Stanley? Ce bill, sous prétexte de régulariser le droit des électeurs d'Ir» lande, tendait à en diminuer le nombre. Le ministère le combattait de tout son pouvoir, et il fut discuté en juin. Sur plusieurs points importants, le cabinet éprouvé des échecs et fut en minorité. A-t-il pensé pour cela à se retirer? en aucune manière. La question pourtant était des plus graves. Un fait de même nature, et plus grave encore, avait eu lieu au commencement de la session. Le cabinet avait demandé aux communes une allocation annuelle de i,a5o > ooo fr. pour le prince Albert, mari de la reine d'Angleterre» A la séance du 27 janvier 1840, la chambre des communes n'accorda que 750,000 fr., à la majorité de 262 voix contre i58! Certes c'était là un échec capital. Le cabinet anglais a-t-il pensé à se retirer après cet échec ? en aucune manière encore. Pour savoir ce qu'il avait à faire, il attendit une bataille convenue, une question ministérielle clairement posée, et il fit bien, car, trois jours après le vote contre le prince Albert, le ministère retrouva sa majorité. A la séance du 3i, 3o8 voix contre 286 repoussèrent en effet la résolution proposée par «ir J. Huiler, qui était ainsi conçue : <t Le gouvernement de Sa » Majesté, dans sa constitution actuelle, ne possède pas » la confiance de la chambre. »
Si le ministère du 12 mai, au lieu de se retirer le soir même du vote contre la dotation du duc de Nemours, eût fait comme le cabinet anglais, s'il eût attendu le vote sur les fonds secrets , qui est-ce qui doute que ce cabinet eût refait sa majorité sur celte question ? Ce que je trouvais de bon dans le ministère de M. Molé , ce qui fait que ceux qui ont appuyé sa politique lui sonl restés dévoués , c'est qu'il osait lutter avec une faible majorité. Il a été soutenu par elle jusqu'au bout,
parce que le courage inspire du courage. A Dieu ne plaise toutefois que je veuille faire un reproche au cabinet du 12 mai de s'être retiré après l'échec du vote de la dotation ; je crois même que sa retraite était dans nos habitudes constitutionnelles, et que la lutte soutenue en i838 et en i839 par M. Molé était plus dans les mœurs du gouvernement anglais que dans les nôtres. Ce sont ces mœurs que je voudrais voir adopter en France , et c'est seulement sous ce rapport que je regrette la retraite du cabinet du 12 mai.
Qu'on voie en effet la différence des résultats dans les deux pays. En France, nous avons eu à subir M. Thiers et son changement dans la politique extérieure ; on sait quel désordre financier et quelles conséquences funestes ont suivi ce déplorable changement. En Angleterre , au contraire, lord Melbourne et lord Palmerston, avec de si faibles majorités politiques, ont persévéré dans la même ligne, et ils ne sont pas restés en dessous des exigences des faits qui se sont accomplis depuis deux ans. A l'intérieur, les chartistes anglais ont été comprimés, l'Irlande a été maintenue, et, chose plus étonnante, à l'extérieur le ministère a pu suffire, presque en même temps, aux difficultés soulevées dans le Canada, dans XAsie centrale, en Perse, en Chine, à Naples, en Orient et aux États-Unis!
Certes c'est là un grand spectacle , et j'espère qu'il en ressortira pour l'avenir :
i° que les ministres français cesseront de faire des questions de cabinet à tout propos, et qu'ils n'accepteront pour telles que celles où l'on sera convenu d'avance de se compter. 2 0 Que les membres composant les majorités seront plus fermes dans leur ligne politique quand ces questions se présenteront.
Tout le monde y gagnerait s'il en était ainsi , et tes votes ne seraient pas toujours donnés avec l'arrière crainte de renverser un cabinet ; il y aurait aussi plus
de liberté dans les allures du ministère et surtout dans celle des majorités. Telle est ma conclusion.
Encore un mot sur lord Ponsonby. — On croit en général que si le gouvernement Anglais fonctionne mieux que le nôtre, il le doit à son aristocratie; il est probable quelle y est pour quelque chose, mais je crois que le motif principal de la supériorité de la politique anglaise sur la nôtre tient à une plus longue pratique du gouvernement constitutionnel : l'aristocratie anglaise est .en effet par fois un grand embarras et je vais en donner la preuve.
Lord Ponsonby est arrivé à l'ambassade de Constantinople en disant: — je suis venu ici parce que je lai voulu; j'y ferai ce que je voudrai, et je n'en partirai que lorsqu'il me plaira. — Plusieurs fois cet ambassadeur s'e3t exprimé à Constantinople dans le sens que si lord Palmerston le renvoyait de son ambassade, il le renverrait lui-même de son ministère, et tous les faits m'ont prouvé que s'il y a quelque exagération dans les paroles qu'on m'a rapportées, le fond doit en être vrai. Lord Ponsonby est en effet parent de lord Duncannon, du duc de Devonshire % du marquis de Landsdowne, de lord Mauley, de lord Jersey et de M r Ponsonby, et la majorité du ministère anglais était si faible que si tous ces membres du parlement eussent agi, dans un sens hostile à lord Palmerston, je ne doute pas qu'ils ne l'eussent renversé. Ce dernier n'était donc pas libre , et il ne pouvait se faire obéir de son subordonné qu'en risquant sa position ministérielle.
Tous les torts ne sont cependant pas du côté de lord Ponsonby et je crois que, dès le commencement de 1839, longtemps avant le traité de juillet, lord Palmerston et lui s étaient en tendus sur la question d'Orient, de manière à jouer la France. Ce qui me paraît évident, c'est que lord Ponsonby entrait dans ce système plus avant que lord Palmerston et qu'il a entraîné ce dernier plus loin qu'il ne
voulait aller. Je crois, en un mot, que le véritable mi* nistre des affaires étrangères pour l'Orient, c'était lord Ponsonby et que le cabinet anglais n'a ni osé ni pu s'arrêter. C'est ainsi que les choses en sont venues à ce point que le hatti-schériff du i3 février dernier (p. soi) a été publié, et que le cabinet anglais, après avoir joué la France, a essayé de jouer les puissances de la conférence de Londres. S'il n'en a pas été ainsi , ce n'est pas la faute de lord Ponsonby, car il a défendu et défend encore l'acte du i3 février de tout son pouvoir.
Depuis cette époque, le cabinet de Londres a voulu rappeler indirectement lord Ponsonby, on lui a fait savoir qu'iZ était libre de prendre un congé, mais cet ambassadeur fait la sourde oreille et c'est ainsi qu'un membre puissant de l'aristocratie anglaise tient en échec son propre gouvernement.
Voici à l'occasion de ces faits et du hatti-schériff du i3 février, comment s'exprime le journal le Times (tory 'modéré) du n mars 1841, n* 169. « Lord Ponsonby a exposé le gouvernement et le pays qu'il représente au reproche d'une extrême déloyauté. Il a tout fait pour neutraliser les efforts des meilleurs et dés plus sages hommes do l'Europe , en stimulant les brutales passions des temps barbares du divan, et en modelant la politique de l'Angleterre sur ses propres ressentiments et sur son audace personnelle. Jusqu'à ce que lord Ponsonby soit rappelé, il est impossible que le eonseil d« cabinet de la reine puisse faire exécuter ses instructions. » Je ne saurais rien ajouter à cette citation, je la crois vraie du commencement à la fin; elle prouve que si t'aristocratia telle qu'elle est constituée en Angleterre est un avantage , il arrive aussi quelquefois qu'elle est un obstacle, et entrave la marche régulière d'un gouvernement constitutionnel.
À l'occasion de l'aristocratie anglaise soit whig, soit tory, je veux taire une dernière réflexion. Il y a parmi
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elle des hommes politiques qui pensent qu'une guerre étrangère serait une heureuse diversion aux difficultés de l'intérieur. Ne perdons jamais de vue cette circonstance.
Pourquoi j'ai remis coufiance dahs nos instituwons. — J'avais été saisi d'un grand découragement à l'époque du triomphe de la coalition, et ce découragement a été porté si loin que je fus alors sur le point de quitter la vie politique. Je vois maintenant bien des personnes découragées précisément au moment où je reprends courage ; je vais essayer de donner le motif de ma confiance. L'Angleterre vient de prouver, depub deux ans, quelle vigueur il y a dans le gouvernement constitutionnel lorsqu'il est bien pratiqué ; je reconnais, toutefois, que la position insulaire de nos voisins , leur permet d'avoir une politique extérieure décidée et des allures que certainement ils modifieraient s'ils étaient , comme nous , puissance continentale \ cependant quand on pense à la grandeur des efforts tentés par l'Angleterre et aux succès qui les ont couronnés presque partout, on ne peut s'empêcher d admirer les ressorts qui produisent ces résultats.
Je m'empresse toutefois de le dire, c'est dans les faits qui se sont accomplis chez nous depuis deux ans, que je puise les motifs de confiance qui me rassurent sur l'avenir du gouvernement constitutionnel; voici eu effet à quelles extrémités nous en avons été réduits.
Quand la question d'Orient est survenue, elle a surpris la France au milieu d'une crise de politique intérieure. Je rappelle que le a% avril 1 83g, l'armée turque passa l'Euphrate, que le ministère de M. Molé était tombé de fait par suite des élections du 2 mars, et que ce ne fut que le 12 mai qu'un nouveau cabinet fut constitué. Ainsi, la crise extérieure commençait en Orient et nous étions à Paris sans ministère.
Le nouveau cabinet, à peine constitué, uous saisit
de la qucslion d'Orient, par une demande de dix millions ; la chambre , fidèle aux précédents de cette question , fidèle aux protestations faites par la France en 1 833, indique une politique par l'organe de son rapporteur. Cette politique acceptée par la majorité , dans le cours de la discussion, était celle de {'abolition du protectorat exclusif' de la Russie à Gonstantinople comme but, et du concert Européen comme moyen.
Le cabinet du i% mai, fidèle à la politique qui lui était indiquée, engage dans ce sens notre diplomatie, non - seulement vis-à-vis du cabinet anglais , mais aussi de l'Europe entière ; il suit une ligne ferme mais modérée, qui aboutit aux tentatives de rapprochement de la Russie et de l'Angleterre par le canal de M. de Brunow. C'est alors que M. Thiers commence sa campagne contre ce cabinet, et à la séance du 1 3 janvier i84o, il nous déroule une politique toute nouvelle à l'usage de l'Orient; du concert Européen, ce député n'en veut plus , il veut au contraire un arrangement direct. Le ministère, vigoureusement attaqué dans cette séance se défend faiblement, et un mois après il succombait sur la qucslion de dotation du duc de Nemours (i).
On sait quels sont les événements qui ont suivi; M. Thiers a succédé au cabinet, il est arrivé au pouvoir par Topposition et avec Topposition , il a accaparé presque tous les organes de la publicité, la chambre élective lui a donné une majorité de plus de cent voix, et le jour même où nous nous séparions , le traité de Londres se signait. A partir de ce moment et jusqu'au 29 octobre, c'est-à-dire pendant trois mois et demi, la presse française a travaillé sans relâche, à fausser l'o-
(I) Bans cette circonstance, M. Thiers s'est montré ce <ju'il est, c'est-à-dire l'homme le plus habile sur la stratégie parlementaire. Le cabinet du 12 mai s'est eu effet trouve renversé avant qu'il se doutât qu'il fût en péril.
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pinion publique ; pour divers motifs, tous les journaux,, un seul excepté (le journal la Presse), annoncent que nous avons été insultés, qu'une nouvelle coalition se forme contre nous; des levées d'hommes et de matelots sont ordonnées; une fermentation révolutionnaire s'empare des esprits, nous travaillons à ameuter toute l'Europe contre nous , et enfin une nouvelle tentative de régicide vient effrayer le pays !
Dans cette triste période, la France en est réduite au gouvernement personne/».,, de M, Thiers! Ce ministre se permet tout , il ose tout , il recule tant qu'il le peut la convocation des chambres, mais enfin cette convocation a lieu. M. Thiers tombe avant notre réunion, mais avec l'espoir de revenir par nous et d'être par là fortifié contre la couronne.
Nous arrivons sur ces entrefaites encore tout émus des mensonges de la presse ministérielle, et très décidés à soutenir ce que nous appelions X honneur du pays.M&is bientôt on nous communique les pièces officielles et nous reconnaissons enfin qu'il n'y a ni insulte ni coalition, ni mauvais vouloir contre la France de la part de l'Europe, et que l'Angleterre est la seule puissance dont nous ayons réellement à nous plaindre. Nous reconnaissons aussi, que la principale cause du grave échec essuyé par notre diplomatie, provient des variations de notre politique étrangère, et qu'après avoir poursuivi un but sous le ministère du 12 mai, nous en avons poursuivi un autre sous celui du 1" mars. Un mois après notre réunion l'adresse était votée, la question extérieure connue , et la même chambre qui avait donné plus de cent voix de majorité à l'administration de M. Thiers, en donnait une de 86 à celle du maréchal Soult. C'est, je le répète, ce vote qui a renversé réellementM. Thiers et non pas la démission qu'il avait donnée et qu'il espérait bi«n annuler de par la volonté de la chambre,
Quelle est la conclusion à tirer de ces faits ? c'est que par la seule vertu de nos institutions , sans secousses , sans recourir à une dissolution et sans le secours de la chambre des pairs, nous avons, renversé un homme qui était parvenu à escalader le pouvoir en s'appuyant sur Topposition et en se disant révolutionnaire. Nous lavons renversé quoiqu'il eût pour lui une incontestable habileté, une majorité décent voix, dans la chambre élective, et une question d'honneur national à exploiter à sa manière pendant trois mois par tous les organes de la publicité ! Aurons-nous jamais toutes ces chances contre nous ? ce n'est pas probable , et dans tous les cas nous en aurions une bien affaiblie; je veux parler de la presse; ces derniers événements l'ont décriée auprès de bien des gens qui y avaient encore quelque confiance.
Je crois qu'il ressort de l'ensemble de ces faits, que de longtemps nous n'aurons une crise aussi fâcheuse devant nous, mais que si elle se présentait, loin de nous décourager, nous devrions lutter et avoir confiance dans les mérites de nos institutions. Tel est l'effet qu'a produit sur moi la crise que nous avons traversée en 1840,
Du PARTI PROP AG AN D I STE ET RÉVOLUTIONNAIRE TEL
qu'il est en France. — Le parti propagandiste a le sentiment de la nationalité développé à un si haut degré qu'il veut la suprématie de la Fiance, en tout, et partout, et croit qu'elle est humiliée si elle ne dicte pas des lois à tous les peuples. Ce parti prétend, depuis i83o, assister à T abaissement continu du pays, et , chose bizarre, les mêmes hommes qui nous répètent incessamment que nous sommes amoindris et descendus au rang des puissances de second ordre, nous soutiennent en même temps que nous sommes à même de lutter avec avantage contre toute l'Europe î Ce parti croit, ou du moins agit comme s'il croyait, que les gouvernements plus ou moins démocratiques, sont aussi nécessaires au
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développement du progrès social qu'à celui du bien-être matériel des masses. Je veux élever ma voix contre cette dernière opinion , et rappeler des faits qui prouveront que c'est là une grave erreur.
Certains peuples qui nous avoisinent ont des gouvernements parfaitement appropriés à leurs mœurs et à leurs habitudes, et ces gouvernements sont très progressifs. C'est ainsi qu'en Prusse, on fait lentement et de haut en bas, la révolution que depuis cinquante ans nous faisons de bas en haut. L'organisation provinciale, celle de l'armée, le système d'éducation publique, sont mieux constitués chez cette puissance qu'en France, et déjà elle en est à traiter des questions encore loin de nous,- celle du morcellement de la propriété foncière, par exemple.
Sous le rapport du bien-être des classes travailleuses, on sait que les populations allemandes et autrichiennes sont plus heureuses que les nôtres; je veux aussi donner un exemple qui prouvera que des formes de gouvernement, plus ou moins démocratiques, ne sont en aucune manière nécessaires pour assurer les progrès matériels.
Le département de l'Ain, que j'habite, touche à la Suisse et à la Savoie, c'est-à-dire à la démocratie et à l'absolutisme ; je serais cependant fort embarrassé de dire quelle est , sous le rapport des intérêts matériels, celui de ces deux derniers pays qui donne les exemples du progrès le plus rapide. Genève est en tête du progrès en Suisse*, ce fait n'est pas étonnant, cette ville est riche, et c'est un foyer de lumières; mais ce qui est surprenant, c'est de voir les cantons les plus pauvres, commencer et mener à bien des entreprises gigantesques, sans qu'on puisse bien se rendre compte des ressources qui onfdû pourvoir à de si belles créations. C'est aimi que les petits Cantons, si faibles en populations et en richesses , sont parvenus à (aire la route du Saint-Go<thard qui m'a semblé n'être , en aucune manière , infé-
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rieure à celle du Simplon. Quant à la Savoie, je ne suis embarrassé que du choix des exemples; le lac du Bourget est sillonné par de nombreux bateaux à vapeur, et un chemin de fer y aboutit. On projette un autre chemin de fer de Seyssel à Genève» et le roi de Sardaigne parait animé des meilleures dispositions pour encourager cette entreprise. La construction de la route du petit Saint-Bernard, la rectification de celle de Chambéry à Montmeillan, celle de Genève à Annecy, le passage de la Dent-du-Chat, des ponts nombreux et des plus grandes dimensions, tel que celui de la Caille, le Rhône mieux contenu sur la rive de Savoie que sur la nôtre ; voilà ce que nous voyons en Savoie, dans ce pays que l'on dit être rétrograde.
Il ressort, je rrois, de ces faits , que nous avons sous nos yeux et presque à toutes nos frontières, l'exemple d'un progrès incontestable qui s'opère chez les gouvernements les plus divers. Cessons donc de croire que les formes de gouvernement soient une des conditions indispensables du progrès des sociétés. Au lieu de tant nous occuper de la manière dont nos voisins sont menés et conduits, tâchons de les imiter dans ce qu'ils font de bon et d'utile ; nous avous, sous ces rapports, plus à faire qu'on ne le suppose.
Devons-nous b entrer dans le concert européen ? — Ce qui vient de se passer en Orient est une preuve évidente que nous devons rentrer dans le concert européen. A Dieu ne plaise que je veuille dire que nous devions le faire sans conditions , car nous ne saurions prendre aucune part aux affaires d'Orient tant que le hatti-scherif du i3 février ne sera pas modifié. Cet acte est, en effet, un de ceux qui m'ont le plus donné à réfléchir sur les arrière -idées des signataires du traité du x5 juillet, et surtout de l'Angleterre ; mais si cet acte est modifié dans ses clauses essentielles de l'hérédité , de ia constitution de l'armée et du tribut : si l'on nous fait, après
une loyale ouverture pour rentrer, non dans la conférence de Londres mais dans ie concert européen, et pour y régler les questions à venir par l'intervention paciBque de la diplomatie plutôt que par les armes, nous devons accepter sans hésitation. On a dit à cela : —Mais vous serez seul; vous aurez toujours quatre puissances contre vous ; vous subirez le joug ; il vaut mieux conserver votre politique libre et agir pour l'Orient suivant que les circonstances le demanderont. — Ce système est mauvais suivant moi, il aboutirait infailliblement à la guerre, et voici comment : si la France se tient systématiquement en dehors des conseils de l'Europe, l'intérêt français ne sera plus représenté dans les décisions qui interviendront. Quand la France aura subi deux ou trois fois des décisions contraires à ses intérêts , le parti de la guerre se grossira tellement qu'un jour les chambres elles-mêmes seraient saisies du besoin de protester par les armes contre les résultats de la politique européenne , et c'est ainsi que nous amènerions une conflagration générale.
Gomment les choses se sont-elles passées en 1840, et est-il vrai d'ailleurs que nous ayons trouvé tous les cabinets systématiquement hostiles à nos intérêts? non, certes , et il n'en sera jamais ainsi tant que nous n'élèverons que des prétentions raisonnables. Si M. Thiers, au lieu de se retirer de la conférence, eût continué la politique de ses prédécesseurs, la France, en pivotant sur l'Autriche et sur la Prusse , eût certainement obtenu , pour le vice-roi, au moins la moitié de la Syrie. Dans tous les cas, ce que nous eussions certainement obtenu, c'eût été des conditions d'hérédité pour l'Égypte qui eussent fait du vice-roi, je ne dirai pas un souverain indépendant, mais un vassal puissant; nous n'aurions pas livré ce vassal à la politique de l'Angleterre et perdu une grande partie de notre influence dans le Levant. Sans jouer aucun rôle, nous avons été obligés d'armer ,
d'obérer nos finances et d'avoir tous les inconvénients 4e la politique militante, sans en recueillir aucun des avantages -, tels ont été les résultats de la politique d'isolement qu'on nous conseille , et ils se renouvelleront à chaque événement nouveau qui surgira dans le monde, si nous ne nous décidons à rentrer dans la grande famille européenne. Pour résumer toute ma pensée sur ce point, je dirai,—que je crois assez à la sagesse des grandes puis-» sances pour être convaincu qu'elles nous feront une place honorable dans les conseils de l'Europe, et que j'ai assez de Confiance dans notre cabinet pour croire qu'il y rentrera, aussitôt que l'honneur du pays permettra de le faire sans nul dommage pour notre amour-propre na* tional ou pour nos intérêts.