CHAPITRE V1IP ET DERNIER, (i
De la puissance ou nationalité arabe ; des finances et de l'armée égyptiennes. — De Mehemet-Ali et de sa famille. — > Du ministère du 12 mai. — Du ministère du 1er mars; de la presse sous ce ministère. — Du ministère du 29 octobre. — Limitation en Syrie entre le sultan et te vice-roi; système français, système anglais.— De 1* alliance anglaise; du traité de la quadruple alliance 5 et de M. TMers. — Opinions diverses et conclusions de l'auteur.
§ LXI. De la puissance ou nationalité arabe ; des finances, et de l'armée égyptiennes.
Pour apprécier la conduite des divers cabinets qui ont dirigé nos affaires, il est important d'examiner ce qu'était la puissance arabe, fondement de celle du viceroi d'Egypte.
La puissance aiiabe avait pour base, PEgypte, la Syrie, et I'arabih. En Égypte depuis 1822 l'autorité du viceroi s'étendait jusque sur la Nubie, le Sennaar et leKardofan. L'Abyssinie était même dans ces derniers temps sous son influence ; car les troupes égyptiennes occupaient Massouahj c'est le seul port que l'Abyssinic possède sur la mer rouge. En Syrie, toute la province était occupée depuis i83a parles troupes d'Ibrabim, et après la bataille de Nézib, les Égyptiens campèrent même hors de cette province jusqu'aux pieds de la chaîne du Taurus. En Arabie l'Hedjaz et l'Yémen étaient fortement occupés. Kourscbid, l'un des généraux les plus habiles du vice-roi, maintenait dans l'obéissance la partie centrale, et en 1839, ce général s'était avancé vers l'Orient,
(1) Ce chapitre n'est pas exclusivement consacré aux affaires d'Orient.
au point de menacer les îles de Bahreïn sur le golfe Persique, et la ville de Bassora sur l'Eu pli raie : tels étaient les éléments de la puissance arabe à la fin de 1839, cest-à-dire au moment de son plus grand développement. L'Ile de Candie était depuis 1825 une des annexes de cette puissance.
Si l'on jette les yeux sur une carte géographique, on est saisi d'admiration à la vue de l'immense création de Mehemet-Ali! La mer rouge était devenue un lac égyptien ; les Persans et les Anglais eux-mêmes, commençaient à s'inquiéter de cette nouvelle puissance, et du côté du Taurus,Constantinople avait tremblé deux fois. Je conçois donc que des esprits supérieurs aient pu se laisser prendre à ces apparences de grandeur; ce que je ne comprends pas, c'est que le gouvernement de mon pays se soit trompé sur ce point. On va voir qu'en effet, le cabinet français avait, en dehors des renseignements qui lui étaient fournis par ses agents, des éléments suffisants pour apprécier sainement l'état des choses en Orient.
De l'Arabie. Je ne parlerai de l'Arabie que pour mémoire; tous ceux qui se sont occupés des affaires du vice-roi savent que ce pays était une charge pour lui. Depuis 1818, époque où Ibrahim avait détruit la puissance des "Wahabytes, ( voir page 4), les troupes égyptiennes avaient en effet toujours eu à guerroyer en Arabie ; c'était T Algérie du gouvernement égyptien.
Le vice-roi, obligé d'entretenir sur la mer rouge une marine de quatre corvettes et de vingt bâtiments de transport , exclusivement occupés à l'approvisionnement et au mouvement des troupes, était en outre obligé d'envoyer par la voie de terre, du blé et des lentilles pour nourrir le corps d'occupation du centre, dont le quartier général était à Derayed ! Pour traduire en chiffres les résultats de l'occupation, je dirai : que toutes les années le vice-roi envoyait de sept millions et demi à huit millions de francs en Arabie, pour completter le défi-
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cil du budget du cette province, cl l'on peut dire qu'elle lui coulait au moins dix millions annuellement , à cause des vivres et autres fournitures en nature, qu'il était obligé d'y expédier.
Il est de toute évidence qu'il faut chercher ailleurs que dans celte province la base de ce qu'on a appelle la puissance arabe. La lutte soutenue depuis trente ans par ses habitants contre la domination du vice-roi, qu'ils nppelenl la domination turque , me dispense d'entrer dans du plus longs détails. Passons à la Syrie et voyons si cette province peut être considérée comme un élément de celte puissance arabe.
De i'A Syrie. La Syrie est tellement resserrée par la Méditerrannée d'un côté, et par les déserts de l'Arabie de l'autre, que cette province n'a que trente à quarante lieues de largeur, quoiqu'elle ait cent cinquante lieues de longueur,- ce pays est donc une espèce de presqu'île joignant l'Afrique et l'Asie. Depuis un tems immémorial les peuples de ces deux continents se sont battus sur cette presqu'ile, et, plus tard, toutes les religions sont aussi venues s'y heurter. L'on peut dire avec vérité qu'aucune partie du globe n'offre des contrastes plus extraordinaires de population et de religion 5 car presque toutes les races humaines cl tous les cultes s'y trouvent en présence.
Examinons d'abord de quoi se compose la population de la Syrie. J'ai dit à la page 1 1 que l'ouvrage de MM. de Cadalvènc et Barraull indiquait un million et demi de population; je crois ce chiffre trop élevé. Des renseignements très différents dans leurs détails, mais s'accordant assez, sur le total, me font penser que la Syrie, dans ces derniers temps, comptait à peine un million deux cent mille habitants, qui tous parlent arabe. Voici à peu près comment celte population se divisait. Je dis à peu près; car les chiffres que j'indique sont extrêmement incertains.
La chaîne des montagnes du Liban et de Panli-Liban, qui prend naissance dans les plaines de la Palestine, et s'étend au nord jusque vers le port Latakie, contient la moitié de cette population.
Les4)ruses sont au midi de la chaîne et comptent environ 210,000 habitants ; ils s'étendent depuis la Pale» Une jusqu'à la hauteur de Damas. Cette population est très guerrière ; «lie se compose de quelques catholiques, de mahométans et de beaucoup d'idolâtres.
Les Marôniles viennent ensuite, et sont plus au nord que les Druses ; ils occupent les montagnes les plus élevées du Liban*, la ville de Bal bek parait être le centre de leur puissance. Ge petit peuple est jaloux de sa liberté au plus haut degré, très brave, et il compte 260,000 habitants. La civilisation des Maronites est très avancée; cest une petite Europe transplantée en Asie, La religion est exclusivement catholique , plus de deux cents monastères Maronites jetés dans le Liban le constatent ; cependant tous les ouvrages que j'ai lus disent que les prêtres maronites se marient', j'ignorais que sur ce point, il y eût deux manières de voir à Rome. Les Maronites ont un gouvernement théocratique ; ils détestent les Druses, et l'on a vu ( page 1 1 1 ), qu'en i838, Ibrahim se servit d'eux pour soumettre ces derniers.
Les Métualis et les Ansaries complètent la population du Liban. Ils sont plus au nord que les M.tronites et descendent jusque dans les plaines du côté de la ville de Latakie. Us comptent environ 140,000 âmes, et sont sectateurs d'Aly, ou Idolâtres. LesMctualis, qui anciennement ont joué un grand rôle, sont maintenant en décadence. Ils sont moins guerriers que les habitants des hautes montagnes.
L'émir Beschir a, pour ainsi dire, succédé à la puissance de Facardin, dont on a tant parlé au commencement du 17 e siècle. Chef direct des Druses, il était parvenu en 1839 a commander indirectement et sous forme
de fédération, aux six cent mille âmes qui peuplent les montagnes du Liban. Voyons comment était composé le reste de la population de la Syrie.
La population des villes et celle des plaines de cette province, parle l'arabe ; on doit à peu près la diviser ainsi: 1^0,000 Turcs syriens habitent Damas, Alep, Homs, Hamah, Aire, et quelques autres villes. 120,000 Kurdes et Turcomans habitent en général la partie nord du côté d'Alep ; 100,000 Arabes Bédouins campent à l'est sur la lisière du désert, et 140,000 Naplousiens, catholiques, chrétiens, chaldéens, grecs, juifs, pèlerins et négociants de tous genres, occupent plus particulièrement la Palestine et la partie méridionale de celte province.
Tel est l'ensemble de La population de la Syrie. Pour savoir jusqu'à quel point cette province pouvait être considérée comme faisant partie de la puissance ou nationalité arabe, je suis obligé de reprendre les faits antérieurs.
Le sultan Mahmoud n'a jamais pu être réellement maître de la Syrie : je l'ai déjà dit page 11 et je vais en donner une nouvelle preuve. Dans la séance du i5 juillet 1840, lord Russel, répondant à M. Hume, qui reprochait au cabinet d'avoir insurgé la Syrie en 1840, lui disait : n° 101 : « Il parait au surplus que sous la domi- » nation de la Porte, il y avait dans cette province une » insurrection par année , tandis que sous celle de Me- : » hemet-Ali il n'y en a eu que trois : il semblerait par » conséquent, que si le gouvernement britannique avait » eu réellement l'intention de provoquer une insurrec- » tion en Syrie, il n'a usé pour cela que de très peu d'ef- .' » forts.» C'est ainsi que s'exprimait un membre du cabinet anglais, et tous les ouvrages que j'ai lus, m'ont prouvé qu'en effet celte province était depuis longtems à peu près séparée de fait de l'empire turc.
La Syrie qui, suivant lord Russel, se révoltait toutes
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les années conlie la domination de la Porte, ne manqua pas d** s'insurger contre elle quand les troupes d'Jbrahim en firent la conquête (i 83a). Le vice-roi, restaurateur de Tordre en Egypte, osa alors ce que durant plusieurs siècles la Porte n'avait jamais tenté ; il voulut établir la police parmi toutes les populations diverses de la Syrie, et il y parvint. Il supprima aussi le système des avanies en matière des perceptions des impôts : ces améliorations furent malheureusement accompagnées de mesures calamilcuses ; il n'y eut plus d'avanie; mais les impôts furent doublés dans certains districts, quadruplés dans d'autres, et les populations en vinrent à regretter amèrement la domination turque. Le vice-roi voulut en même temps opérer le désarmement du pays et y établir le recrutement. L'ensemble de ces mesures poussa les Syriens à une première insurrection-, elle fut comprimée après de grandes difficultés et avec une extrême violence ; plus de huit mille soldats d'Ibrahim trouvèrent la mort dans cette insurrection. Le désarmement fut exécuté à la suite de ce mouvement, et en 1 835 !es levées d'hommes furent faites avec rigucur.C'esl à partir de cette époque que le droit de capitation ou impôt personnel fut régulièrement perçu, même sur les Turcs syriens qui se trouvèrent ainsi assimilésaux juifs et aux chrétiens. J'ai dit (page ni) qu'en i838 une nouvelle insurrection avait éclaté chez les Druses, et qu'Ibrahim ne put la corn primer qu'en rendant les armes aux Maronites qui bâtirent les Druses* Malgré ce secours, les Égyptiens perdirent encore dix mille soldats dans cette seconde insurrection ; mais quand elle fut apaisée, do nouvelles et importantes levées d'hommes eurent lieu, et suivant l'expression de M. Dupin à la chambre des -pairs : « En deux levées, celles de i835 et de i838, les m Syriens enrégimentés par force représentaient la » totalité des hommes valides que pouvaient offrir dix « années de conscription régulière et définitive. »
Pour donner une idée de la manière dont on opérait dans celle province, je citerai deux fails. Lorsque le prince de Joinville parcourait en,i836, les montagnes de Syrie, les cavaliers égyptiens de son escorte se détachaient au galop pour capturer les hommes qu'ils apercevaient dans les campagnes ; ils les saisissaient, les attachaient à la queue de leurs chevaux, et les conduisaient au régiment le plus voisin où ils étaient immédiatement incorporés. Ces malheureux ne pouvaient même pas renrrer chez eux pour prévenir leurs familles.
Voici le second fait : On a déposé dans le parlement anglais, à la session dernière, un document où les commerçants anglais établis en Syrie se plaignent et disent, n # 102 « Quand la force militaire procède à l'enlè veto ment des conscrits, elle pénètre jusque dans l'intérieur » des maisons musulmanes. Les soldats en profitent pour » voler le mobilier, pour dérober des femmes , et pro- » faner des lieux sacrés aux yeux de l'islamisme. Enfin » l'on réduit les habitants à ce degré de désespoir qu'ils » nous crient : nous n'avons plus de cœur pour ache- » ter... Il en résulte que les mahomélans, qui sont nos m meilleures pratiques, négligent tout à fait l'orne<- » ment de leurs maisons et de leurs personnes; noire » marché pour la vente des meilleurs effets se trouvo » ainsi, et à raison des dernières conscriptions, réduit » dans une proportion véritablement lamentable. » On voit que dans une certaine limite , la guerre de Syrie a eu la même origine que celle de Chine , le besoin de 'vendre.
Un pays habitué à l'anarchie ne pouvait se faire à un despotisme aussi violent. En i83g , à l'époque de la bataille de Nezib, il yeutuu commencement d'insurree^ lion, et plusieurs bataillons syriens passèrent pendant le combat du côlé du sultan. (Voir page 44)- J'ai déjà dit, qu'en mai 1840, il y eut une nouvelle tentative qui fut
en partie l'œuvre de l'Angleterre , et que cette insur-
reclion fut plutôt calmée par ruse et concession que reprimée. Une dernière insurrection a eu lieu en août 1840 ; vingt-quatre mille fusils ont été fournis par Téscadre anglaise aux insurgés, et c'est à la suite de ce dernier mouvement que la Syrie a été évacuée par les Égyptiens. Ainsi, de compte bien fait, la Syrie qui s'insurgeait dix fois en dix années contre le sultan, s'est insurgée contrôle viee-roi, cinq fois en neuf années. Voici en résumé l'état vrai de cette province.
Les Druses et les Maronites, qui sont les hommes les plus guerriers des montagnes de Syrie, se détestent entre eux, et, ce n'est qu'à la faveur de leurs guerres intestines que les pachas d'Acre, de Tripoli et de Damas, sont venus de temps à autre ravager leur pays.Toutes les fois Qu'ils ont été unis, fis ont été assez forts pour se faire respecter et pour expulser leurs oppresseurs $ le vice-roi ou plutôt Xémir Beschir avait eu assez d'habileté pour les maintenir en les opposant les uns aux autres ; mais ces peuples au fond détestaient bien plus les Égyptiens que les Turcs. Il en était de même des Métualis et des An- •aries.
Les Turcs syriens et les Kurdes exaspérés d'être assimilés aux juifs et aux chrétiens, ne pouvaient s'habituer h payer la capitation, ou impôt personne), dont ils étaient exempts sous la domination de la Porte; ils détestaient le vice- roi tout autant qu'ils délestaient les Druses et les Maronites contre lesquels ils combattent depuis la fondation de l'islamistne. Quant aux tribus des Bédouins et a celles des Anisés qui sont près d'Alep, elles ne voyaient dans iVJehemet-Ali que l'homme qui avait arrêté leurs déprédations et leurs brigandages. Je connais un voyageur tjui a interrogé Fun des chefs des Anisés avant la bataille de Nezib ; il lui demandait s'il faisait des vœux pour les Égyptiens ou pour les Turcs ? ce chef lui répondit : «qu'il voudrait que le dernier Turc tuât le dernier Égyptien, pree qu'ensuite les Bédouins n'en pour-
raient que mieux faire leurs affaires» » Il ressort tleces faits que la Syrie n'était dans les mains du vice- roi qu'une province vaincue et occupée dont il tirait momentané* ment quelques ressources. Cette province ne pouvait donc en aucune manière être considérée en 1 839 comme une des hases de la puissance arabe ; car elle protestait à chaque moment par les armes contre la domination du vice-roi.
Nous venons de voir que l'Arabie et la Syrie ne présentaient que des éléments de résistance à la domination arabe; voyons s'il en était de même sur les bords du Nil.
De l'Égtptb. La population actuelle de l'Egypte n'est pas bien connue ; certains auteurs ne luidonnentqu'un million sept cent mille habitants. M. Clot-Bey, dans son ouvrage de 1840, lui en donne trois millions; le vice-roi allait plus loin; il prétendait qu'il y en avait quatre millions; je crois, quant à moi, que le chiffre qui approche le plus de la vérité, est de un million neuf cent mille habitants ; en voici le motif. Je sais que le consul d'Autriche à Alexandrie est parvenu à faire faire un recensement par tribus et par villages, duquel il résulterait que l'Egypte proprement dite contenait encore, il y a deux ou trois ans, ce dernier nombre d'habitants. La pensée qui a dirigé ces recherches était consciencieuse , mais plutôt hostile que favorable à l'administration du vice-roi. Je crois donc à ce chiffre et je l'adopte. Cette population doit, approximativement, se diviser ainsi : Cultivateurs arabes, (appelés Fellahs) 1 ,55o,ooo Arabes bédouins, pasteurs et nomades 180,000 Coptes, écrivains, percepteurs d'impôls 120,000 Juifs, Turcs, Grecs, Syriens, Européens, etc. 5o,ooo
Total égal 1,900,000 Il faut ajouter à cette population celle du Sennaar, du Kardofan et de la Nubie, que 1 on peut évaluer à 200,000 âmes. Ainsi le vice-roi commandait sur les bords du Nil à 2, 100,000 habitants,* et Ion petit dire qu'ils
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étaient la base à peu près exclusive de sa puissance. Voyons donc de quelle manière ces habitants étaient traités» comment ils étaient organisés, et quels éléments de force ils pouvaient offrir.
La plupart des voyageurs qui ont écrit sur l'Egypte t mais surtout nos auteurs nationaux, ont caché la vérité. Le vice-roi accueillait les Français et en général les Européens avec distinction. Il était même utile à un très grand nombre de nos compatriotes ; ainsi Messieurs Sèves, Cerisy, Clot, Varin, Linant, Besson étaient devenus, Soliman- Pacha, Cerisy-bey, Clot-bey.Farinbey, Linant-bejr, Besson-bey et presque tous dirigeaient l'un des services du gouvernement égyptien. Ces messieurs accueillaient à merveille nos voyageurs ; dire la vérité en pareille circonstance, c'était presque de" l'ingratitude; aussi, je le répète, la plupart de nosauteurs l'ont cachée. Il en est résulté que dans ces derniers temps, la France qui eût dû être la mieux renseignée sur l'état réel de l'Egypte, a prouvé qu'au contraire c'était elle qui l'était le plus mai. Tous les auteurs français n'ont cependant pas caché la vérité. On sait que M. de Lamartine n'a pas craint de la dire, même en face de son pays et du haut de la tribune ; mais ce qu'on ignore, c'est que d'autres voyageurs n'ont pas été moins consciencieux. Je vais en donner des preuves irrécusables.
M. de Veminac Sainl-Maur, officier de marine, est l'un de ces voyageurs. Chargé d'aller prendre l'obélisque du Luxor que nous voyons sur la place de la Concorde, il arriva à Alexandrie le 3 mai i83i.Cet officier, après avoir traversé le Caire et remonté le Nil, vint mouiller le 1 5 juillet en face de l'ancienne Thèbes, et le 1" avril 1 833 il quittait l'Egypte avec son précieux fardeau; il est donc resté ving-trois mois sur les bords du Nil, et l'on peut dire que, pendant cette longue période, cet officier a été à même de voir l'Egypte sous la chemise. La
rotation de cette expédition a été publiée en 1 835 sous le titre de Forage duLuxor en Egypte,
MM. de Cadalvcne et de Breuvery sont les voyageurs qui ont écrit le second ouvrage que j'ai consulté : ces messieurs ont publié, en 1 836, deux volumes sous le titre de T Egypte el la Turquie de 1829 a i836.
Les deux ouvrages que je viens de citer sont écrits avec impartialité, sans esprit systématique, et comme ils ont été publiés il y a cinq à six ans, on ne saurait les accuser d'avoir été écrits sous l'influence des derniers événements qui ont mis à nu la faiblesse du gouvernement égyptien. Je vais commencer par donner les extraits de ces deux ouvrages qui se rapportent au Sennaar, au Kardofan et à la Nubie.
N° io3. m Le Kardofan n'a pas tardé à éprouver le sort de tous les pays soumis au joug de Mehemet-Ali. Non content d'écraser les habitants par les impôts les plus arbitraires, le vice-roi s'est réservé le droit exclusif de faire le commerce avec les nègres libres, et la misère ne se fait pas moins sentir au Kardofan qu'eu Egypte.» (De Cadalvène page 2.32, tome 2.)
N° 104. «Le Kardofan fournit encore au vicc-roi près de trois mille esclaves. Dans cette contrée comme au Sennaar, les parents vendent leurs propres enfants pour subsister, ou les donnent au gouvernement en paiement des contributions. Dans les temps de famine, fléau qui n'est pas rare dans ces montagnes, on les voit se vendre eux-mêmes pour obtenir un peu de nourriture. Le surplus des esclaves provient des battues faites par les troupes du vice-roi dans les montagnes habitées parles nègres Nouhah. Tous ceux qui ne réussissent pas à se sauver sont emmenés en esclavage, et de là expédiés au Caire, mais presque toujours plus des deux tiers de ces malheureux périssent avant d'arriver à leur destination. On calcule que sur près de cinquante nulle esclaves que
les Turcs ont arrachés à leur pays natal dans Pespace de dix ans, il en existe à peine cinq mille.» (De Cadalvènc, page a35, tome 2.)
Celte dernière citation n'est exagérée en aucune manière, car il est prouvé que les nègres du Sennaar et du Kardofan ne pouvaient supporter le changement de climat auquel on les soumettait. Les deux tiers de ces malheureux mouraient avant d'être formés en régiments, et le reste survivait peu aux causes physiques et morales qui attaquaient leur constitution ; ils allaient mourir de soif en Arabie, ou de froid aux pieds des montagnes du Taurus. De quelle ressource pouvaient être de pareilles contrées , lorsqu'il fallait pour les contenir entretenir un corps de cinq à six mille hommes à quatre cents lieues de la Basse-Egypte ? Passons à la Nubie.
Jai déjà dit, à la page 7, que cette province fut conquise en 1821, parlsmaël, l'un des fils du vice-roi, et que ce prince fut brûlé dans une fête par un chef Nubien. Mehemet-Bey, plus connu sous le nom du Défierdar, était occupé à la conquête du Sennaar et du Kardofan, lorsqu'il apprit la mort d'Ismaël; il avait épousé une des sœurs de ce dernier, et il lui était dévoué. Mehemet-Bey saccagea la Nubie pour venger la mort de son beau-frère. Il présidait lui-même aux massacres et aux plus épouvantables supplices qu'il pût inventer; trente mille Nubiens périrent de cette manière, et les choses furent poussées à un tel point, que le vice-roi crut devoir rappeler son gendre. On peut dire sans exagération que cette malheureuse province sera longtemps à se remettre de la dépopulation qui fut la suite de ces massacres, des émigrations et des levées d'hommes qui plus tard enlevèrent ce qui avait échappé à la fureur du Defterdar. Quelques courtes citations suffiront pour prouver quels sentiments sont restés dans le cœur de ces malheureuses populations.
N g io5 *. « Cependant l'influence des chefs Nubiens
sur ces populations n*a éprouvé aucun atteinte, et il n'est pas douteux qu'à la première occasion favorable il ne leur soit facile de soulever les peuples qui frémissent sous le joug auquel ils sont soumis. La mort de Mehe» met-Ali est peut-être destinée à devenir le signal de cette révolution, qui devra fermer probablement pour longtempsaux Européens l'accès de ces contrées encore si peu connues. » (De Cadalvène, page tomes.)
N° 106 : a Seuls parmi les peuples de la Nubie, les Chaykye opposèrent à l'invasion égyptienne une résistance sérieuse. Malgré l'état d'asservissement où les a réduits cette invasion, leur caractère belliqueux n'a pas changé, elle souvenir des cruautés qui accompagnèrent la conquête, leur arrache encore des larmes. L'espoir de la vengeance dans un temps plus ou moins éloigné adoucit pour ces hommes les regrets de la liberté perdue, et leur amour de l'indépendance n'attend peut-être pour éclater de nouveau, qu une occasion favorable. » (De Cadalvène. page 268, tome 2.)
Il est évident que la Nubie, pas plus qur le Sennaar et que le Kardofan, ne pouvaient être considérés comme une base de la puissance arabe ; nous avons vu qu'il en était de même de la Syrie et de l'Arabie. Il ne nous reste donc pour base de cette puissance, que les dix-neui cent mille habitants de l'Egypte, et particulièrement les quinze cent cinquante mille Arabes agriculteurs qui fournissaient à l'entretien des armées permanentes du vice-roi. Je vais essayer de faire connaître quelle était la condition de ces derniers, en m'appuyant sur les deux auteurs que j'ai consultés. Voici les extraits qui se rapportent au recrutement des armées, et à la manière dont on l'exécutait en Egypte.
N° 107 : «Une levée est-elle ordonnée, les gouverneurs s'occupent de répartir à peu près entre les villages la quautité de conscrits «i fournir; puis, pour rendre la mesure exécutoire, ils envoient le plus secrè-
tcment possible les Albanais irréguliers attachés à leur service, pour enlever le nombre d'hommes exigé. Dès que la présence de ces agents est signalée sur quelque point, les cultivateurs prennent la fuite, et les soldats les poursuivent au travers des champs cultivés qui sont foulés aux pieds des chevaux et ruinés dans toutes les directions. Enfin, après une ou plusieurs battues, les Albanais obtiennent le nombre de prisonniers déterminé par l'autorité. Mais malgré les ordres précis qui sont donnés, et souvent même répétés à coups de bâton , la plupart des malheureux dont on s'est emparé, sont toujours des enfants, des vieillards ou de3 hommes peu propres au service, qui, moins agiles à fuir, doivent nécessairement être pris les premiers.
« Tous les hommes que les irréguliers ont capturés, sont conduits enchaînés à la ville la plus voisine, et là, emprisonnés jusqu'à ce que le médecin les ait examinés. La visite terminée, ceux qui sont jugés impropres au service sont renvoyés chez eux, mais ils n'y sont pas sitôt arrivés qu'il s'agit de les remplacer. Une nouvelle battue a lieu ; ils sont repris et reconduits à la ville pour subir une nouvelle visite, et par conséquent une nouvelle réforme, et cette cérémonie se réitère souvent plus de vingt fois avant que le nombre soit complet. Vainement les Fellahs se refuseraient-ils, sous prétexte de réformes précédentes, à suivre les agents de recrutement, le bâton et au besoin le sabre sont là pour les y contraindre ; et il faut en convenir, le moyen de remédier à ce grave inconvénient est bien difficile à trouver.
« L'âge et les infirmités graves sont les seuls motifs d'exemption. Ni le mariage, ni une famille nombreuse à soutenir ne sont admis comme excuse, et on a vu dans une levée six frères mariés, laissant plus de trente personnes sans ressources, déclarés bons pour le service, et arrachés tous les six à leurs familles. » (De Cadalvène, page 2'33, tome )
CHAPITRE HUITIÈME. 217 N* 108 : « Vers l'époque où les eaux du Nil commençaient à baigner la quille du Luxor, et lui annonçaient un prochain départ, le gouvernement de Mehemet-Ali ordonna une levée générale en Egypte, afin de réparer les pertes de l'armée de Syrie devant Saint- Jean-d'Acre, et de poursuivre les avantages que le succès du siège promettait aux armes d'Ibrahim. Cet ordre fut exécuté dans la Haute-Égypte avec une cruelle rigueur. Toute la population vigoureuse, jetée pieds et poings liés dans les barques, fut dirigée sur le Caire , pour y recevoir une dernière destination. Les habitants de la partie occidentale de Thèbes s étant soustraits par la force, à cette mesure, furent traqués comme des bêtes fauves, et traités individuellement d'une manière horrible. Leurscheik fut enlevé et conduit au chef-lieu de la province. C'était un homme énergique ; on s'en débarrassa en le faisant mourir dans les tortures. On voulait qu'il servit de guide au milieu des tombeaux où s'étaient réfugies ses compatriotes ; mais lui, fort de la honte d'une pareille proposition, comme les martyrs de leur foi, il fut inébranlable ; les tourments le trouvèrent impassible,. et il n'eut de voix que pour maudire ses bourreaux. » (De Verninac, page 357.)
N° 109 : « Tel est l'amour des Fellahs pour les champs qui les ont vus naître, qu'ils préfèrent leur misérable retraite do boue, où ils meurent de faim, au métier de soldat et aux promesses d'être bien habillés et bien nourris; et l'horreur qu'ils éprouvent pour la nouvelle organisation militaire est si grande, qu'il est très commun de les voir s'arracher les dents de la mâchoire supérieure et même s'injecter de la chaux dans les yeux, pour se soustraire à la conscription à laquelle ils préfèrent même la cécité, misère si commune en te, qu'ils sont comme familiarisés avec elle. Vainement a-t-on mis à mort plusieurs de ceux qui étaient
reconnus coupables de s'être volontairement mutilés. Ces moyens préservatifs ne continuent pas moins d'être mis en usage ( 1 ) . Le recrutement venait alors d'avoir lieu aux environs de Manfalout, et l'intérieur de cette ville offrait l'aspect le plus déchirant. Les femmes des malheureux pris pour le service parcouraient les rues tout le long du jour, la figure et les vêtements souillés de boue, s'arrachant les cheveux, se frappant la poitrine et poussant des cris aigus. Environ trois cents conscrits, enchainés deux à deux, furent tirés de la prison ; les coups de bâton des gardes les eurent bientôt forcés à prendre leurs rangs, et la caravane commença à se diriger vers le fleuve.» (De Gadalvène, page 206, tome 1 er .)
N° 110 : « Le 12 nous passâmes devant Samalout au moment où des cavaliers faisaient embarquer les recrues provenant d'une récente levée. Tout le village les accompagnait avec des lamentations si tristes qu'on aurait dit les derniers cris de VÉgypte. Comme à Thèbes, on ne comptait parmi la population en pleurs que des femmes, des vieillards et des enfants c'était un spectacle déchirant qui, malgré I'habiilde, excitait toujours en nous de nouveaux sentiments d'indignation. » (De Verninac, page 4 ol 0
N° u 1 : « 11 est des districts où il ne reste pas un homme valide. De ce nombre sont la plupart des villages de la Thébaïde. Tous les travaux y sont exécutés par les vieillards, les femmes et les enfants.» (page 3ao.)
N°i 12 : «Forcé d'entretenir une armée hors de toute proportion avec la population d'Egypte, il doit continuer à écraser le pays sous les impôts et les levées en masse. Il lui est impossible de s'arrêter dans sa marche
(1) Il y avait à Beyrouth en 1840 un bataillon de borgnes, que par dérision on appelait dans l'armée arabe les invincibles. On avait fait pour ce bataillon des fusils spéciaux , avec lesquels on enjouait de l'épaule gauchc.Se rendre borgne pour échapper au service de l'année ne servait donc plus à rien.
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spoliatrice ; il faut qu'il tombe ou que le peuple continue à souffrir.» (De Verninac, page 3i2.)
Pour en finir avec les citations qui concernent les levées d'hommes, je vais en citer une dernière; elle est de M. Tamissier qui a publié un voyage en Abyssin ie, que la société de géographie a couronné.
Cet auteur a écrit, en 1839, un ouvrage sous le titre de Voyage en Arabie^ et il s'ex prime ainsi sur les soldats égyptiens qui composaient en i834 l'un des trois régimensde ligne qui firent l'expédition de l'Assir.
N° 1 13 : « Je déplore sincèrement le sort des pauvres fantassins courbés sous le poids du sac, du fusil et d'une giberne garnie de carlouches : nous n'en sommes qu'au cinquième jour de marche depnisTaïffa, et quelques uns d'entre eux nont déjà plus de chaussure... Les soldats qui doivent supporter des fatigues semblables à celles qu'eut à éprouver notre expédition d'Egypte, sont pour la plupart des ehfants que le vice-roi a eu la barbarie d'enlever à leurs familles à un dge oit ils auraient encore besoin des soins de leur mère. Il est temps de faire connaître à l'Europe les misères et les douleurs de la civilisation égyptienne, dont elle ne connaît guère que le beau côté.» (Tamissier, page a5, tome 1.)
Chacun peut maintenant tirer les conséquences des citations que j'ai faites ; quant à moi, je ne doute pas que le vice-roi dans ces dernières années, n'ait été réduit à enlèvera l'Egypte, des enfants de moins de treize ans. Quand on pense que déjà en i832, on avait eu au Caire, un exemple de six mille paysans égyptiens enlevés pour le recrutement, qui ne purent fournir que deux cent cinquante-trois hommes propres au service, on ne peut s'empêcher de partager l'opinion des voyageurs qui ont avancé qu'à l'époque de la bataille de Nezib, la population ne se composait presque plus que de vieillards, de femmes et d'enfants. Ce fait ne saurait surprendre, car depuis neuf ans le vice-roi en
élait réduit à procéder sur le capital de sa population
pour entretenir son armée. (1)
Je vais copier maintenant quelques extraits qui donneront une idée de la manière dont fonctionnait h système administratif et commercial que le vice-roi avait établi en Égypte.
N° 1 14 «Le Delta, par sa situation favorable au commerce d'exportation, se trouve plus qu'aucune autre province de l'Egypte, victime du monopole du vice-roi, qui, pour alimenter son commerce, y enlève souvent jusqu'aux denrées de première nécessité. Ainsi, par une étrange destinée, les habitants de cette partie, la plus riche et la plus fertile du pays, en sont j cut-èlre les plus malheureux. Le pain dont se nourrissaient alors les Fellahs était composé d un cinquième de fèves, de deux cinquièmes de graine de lin dont on avait extrait riiuile, et de deux cinquièmes de graine de colon] cette nourriture, insuffisante et insalubre, décimait la population ; des enfants nus, le corps enflé et couvert d'ulcères, le cou chargé d'amulcltes, pâles, rachiliques portant dans leurs traits et jusque dans leurs cris mal articulés, l'expression de la souffrance, se traînaient au bord du fleuve pour implorer notre pitié, pendant que
(1) Les besoins de la guerre et le défaut de soins ont aussi dépeuplé l'Égypte d'animaux utiles. La race des chameaux et des animaux qui vivent à la lisière du désert, s'est un peu conservée; mais les bœufs et les buffles sont devenus excessivement rares daus la Haute-Egypte, et, quant aux chevaux, voici ce que je lis, page 1 1 5, tome i" de l'ouvrage de M. de Gadalvène. « La belle race des chevaux de Mameloucks est » presque entièrement disparue. La race des chevaux indi- » gènes est elle-même devenue mauvaise, très faible, sans » beauié et impropre à aucun service actif. Quant aux » bons chevaux secs et vigoureux qu'on remarquait dans la » Haute-Egypte, l'expédition militaire de l'Hcdjaz a tout » nbsorbéet larnec est perdue
leurs mères venaient remplir d'eau des cruches dont elles avaient peine à soutenir le poids.» (De Cadalvène, page 74> tome i« r .)
N« n5: « Les habitants ne voulaient à aucun prix nous vendre de provisions. Surpris de ce refus, nous en demandâmes la cause. « Le Turc qui gouverne le vil- » lage, nous dirent-ils, nous accable de toutes sortes » d'impôts. Il profiterait de l'occasion pour nous cnle- » ver, après votre départ, l'argent que nous aurions » reçu et celui qu'il nous suppose. » L'administration de ce Turc est exactement en petit celle de toute l'Egypte : aussitôt que les officiers du pacha savent une piastre à un Fellah, il faut qu'il la donne ou quil expire sous le hàlon. Le sort des nègres dans nos colonies est heureux à côté de celui des Arabes renfermés dans la riche vallée qu'arrose le IN il, et dont les déserts qui la bordent à l'Est et à l'Ouest sont pour eux une vaste prison.
« Le 20, nous quittâmes ce lieu, en souhaitant aux malheureux habitants un chef moins avide et plus humain. Dans une étendue de douze lieues, nous observâmes quelques villages en ruines et à moitié dépeuplés, parmi lesquels celui d'Atsieh mérite seul d'être nommé. » (De Vcrninac, page 102.)
N° 116 : « Bientôt, au milieu de ses tourbillons, se dégage peu à peu une masse plus noire, que nous reconnaissons pour une troupe de Fellahs 5 pressés par les coups de leurs conducteurs, ils approchent sensiblement et arrivent enfin. A l'aspect de ces malheureux paysans au corps noir, aux pieds nus, à la barbe de chèvre, n'ayant pour tout vêtement que de misérables haillons retenus autour des reins par une corde de dattier, un serrement de cœur nous saisit ; il redouble lorsque nous apercevons sur leur dos les traces nombreuses des coups qu'ils ont reçus j nous gémissons d'être la cause involontaire de ces nouvelles douleurs.
22*2 CHAl'ITltK UUiTlÈMK.
Pendant que nous réfléchissons sur la falalc destinée qui les condamne, à des travaux toujours nouveaux et toujours infructueux pour leur famille, eux, insouciants de la vie, se jettent dans le Nil, s'y désaltèrent. » ( De Verninac, page 124. )
N° 117 : « Ici de sourdes lamentations parties du Nord, interrompirent le vieillard comme pour justifier ses dernières paroles. Du sein d'un nuage de poussière, nous vîmes sortir une centaine de femmes enchaînées, qu'escortaient quelques cavaliers. Insensibles aux cris déchirants de leurs victimes, ils les foulaient presque aux pieds de leurs chevaux. Quand elles passèrent près de nous, nous pûmes les considérer dans leur douleur. Elles ne cachaient plus leurs visages; l'affliction avait déchiré le voile de la pudeur. A travers la poussière et les larmes du désespoir, nous remarquâmes des 6gures de quinze et de cinquante ans. Où traînait-on ces malheureuses? Sur l'autre rive du Nil. Leurs faibles mains devaient y être employées à l'achèvement d'un canal , dont les travaux se trouvaient interrompus par l'envoi en Syrie de tous les hommes en état de porter les armes. Obligé d'exécuter les ordres d'un gouvernement qui ne souffre jamais d'observations, afin de ne pas avoir l'embarras de la réponse, le gouverneur de la province avait imaginé cette singulière réquisition, renversant ainsi la loi naturelle et la loi religieuse, qui commande aux musulmans le plus grand respect pour les femmes. Ces infortunées ayant, pendant quinze jours, gratté la terre avec leurs ongles, furent renvoyées chez elles, moins nombreuses, car la mort a va it éclaire i leurs rangs (1). » (De Verninac, page 3*3.)
N° 11 8. «Deux des trois chambres qui suivaient le por-
(1) Je savais que le vice-roi , en fait de travaux publics, professait le plus profond mépris pour la vie des hommes ; j'ignorais qu'il en fût ainsi pour les femmes.
tique avaient été converties en magasins, où lurent renfermés les vivres du bâtiment. Dans la troisième on fit un four. Un vieux moulin situé dans l'intérieur du village, et abandonné depuis que la domination du pacha a réduit la moit ié des Arabes à ne plus manger de pain, fut réparé à notre usage. Un cheval lui donnait le mouvement. » (De Verninac, page îfo.)
N° 119. « Pendant notre séjour àThèbcs, une famille propriétaire d'une vingtaine de palmiers, parvint malgré celte surveillance, à se soustraire par la fuite au paiement d'une imposition trop onéreuse. Le gouverneur de la province fît adjuger la possession de ces dattiers à un écrivain copte, qui chercha vainement à se défendre de cette libéralité. Il fut forcé d'acrepter et de payer une redevance supérieure au revenu de sa nouvelle propriété. De plus on le contraignit d'acquitter la somme dont la famille fugitive était redevable envers le fise. » (De Verninac, page 320.)
N" 120 « Siout est le siège du gouvernement de la Haute-Egypte et de la Nubie. Sa population est encore considérable, quoique plusieurs de ses quartiers soient en ruine. Les peuples de l'intérieur de l'Afrique, en caravane de plusieurs milliers de chameaux, y apportaient jadis des chargements préeieux de peaux de lions, de tigres, de léopards, des dents d'éléphants, des plumes d'autruches, de la poudre d'or, du musc et de la gomme, qu'ils échangeaient contre d'autres produits. Mais depuis que le pacha, prenant le monopole de toutes les industries, les a forcés de lui vendre à vil prix les objets de leur commerce, on a vu les caravanes diminuer insensiblement et porter sans doute ailleurs des marchandises qui faisaient la richesse de Siout. C'est ainsi que Mehemet-Ali , ou trompé ou aveuglé sur ses vrais intérêts, enlève peu à peu à l'Egypte les restes de sa prospérité. « (De Verninac, page 100.)
V 121. « Il devait par un accueil bienveillant et une
2*24 CHAI'ITIIK HUITIÈME.
éclatante protection, allircr les caravanes de l'Arabie el de l'Afrique, et raviver le négoce en lui donnant une entière liberté. Soit mauvais vouloir, soit obstacles cachés, il ne 6t rien de ce qui pouvait, en peu d'années, créer et mettre à sa disposition une masse énorme de forces et de richesses-, de souverain protecteur qu'il devait être de la propriété et du commerce, il se fit seul propriétaire et marchand. L'Égypte ne fut pour lui qu'une grande ferme, exploitée par un troupeau d'esclaves sous le bâton de ses officiers \ et le commerce consista dans la vente, faite en son nom , des produits qu'il en relirait. »
« Ce rôle mesquin, cette négligence de l'avenir prouvent que Mehemet-Ali ne pensa que très tard à l'indépendance de l'Egypte, ou qu'il ne comprit pas les vraies sources d'où l'émancipation tire sa force et sa puissance. »(De Vcrninac, page 3o6.)
N° iaa.« Disons toute la vérité : S'il y a de la stupidité et de la volerie en Egypte , ce n'est pas parmi les indigènes qu'il faut la chercher, mais bien dans celte poignée de Turcs qui la sucent, et qui s'étonnent que les Arabes cherchent de loin en loin à dépouiller leurs spoliateurs ; à l'exception du vice-roi, de son (ils et d'un très pelit nombre de leurs officiers, les mailres ne valent pas les esclaves. Ce que ceux-ci ont fait dans la dernière guerre en est une preuve sans réplique. Sobres, patients, infatigables, ils ont loutes les qualités du soldat et de l'officier subalterne ; ils auraient l'intelligence de l'officier supérieur , si le pacha leur permettait de dépasser le grade de capitaine, et s'il pouvait voir sans effroi l'ascendant qu'ils exerceraient sur le peuple , le jour où il serait réveillé par le bruit de ses chaînes.
«Les Arabes sont naturellement bons, gais et hospitaliers. Ils sont adroits sans présomption , industrieux et même intelligents. Le parti qu'en a tiré M. Cérisy
CHAl'U'RE HUmÈME. 525
montre aulanl leur aptitude que la capacité supérieure de cet ingénieur. »
« En trois ans ils sont devenus ouvriers habiles, et quelques-uns même sont parvenus à tracer des vais* seaux, selon toutes leurs coupes et toutes les courbures les plus compliquées. Qu'on nous montre une nation en Europe dont les paysans , arrachés à la glèbe et transplantés dans un port, aient fait, à l'origine de son existence politique, les mêmes progrès dans le même temps! »
« Si les Égyptiens paraissent insouciants jusque sur leur existence, c'est qu'ils ne travaillent point pour jouir, qu'ils ne possèdent rien, pas même la personne» et que la mort termine pour eux des jours de misère et de mauvais traitement ; mais qu'on leur rende avec les terres et les jouissances de la vie un peu de liberté, on verra alors si la nature a été avare envers eux , et s'il y a de la justice à en faire une race inférieure.» (De Verninac, page 358.)
N° 1 23. u Le fouet, les tortures seront l'âme du travail tant que la certitude de posséder et de jouir n'aura pas fait naître l'émulation et l'industrie et telle est sur ce point 1a résolution du vice-roi, qu'il u'y a aucun espoir de lui voir faire des concessions de terres, encore moins de lui voir abandonner une partie de la production. Il a les idées les plus fausses sur la propriété.» (De Verninac, page 319.)
N° 124. «Plusieurs pnysans n'avaient pu cultiver touto la portion de terrain qui leur était assignée : le nouveau Cachef les appela devant son tribunal, et, après une bastonnade cruelle) il ordonna de lbcr couper lb nez et les oreilles. C?s infortunés, au nombre de douze, supportèrent sans se plaindre cette douloureuse opération. Quelques-uns, les moins coupables sans doute, parvinrent à sauver leurs oreilles. Cet acte d'atrocité avait lieu pendant que nous étions occupés à traîner l'obélisque.
Nous le dénonçâmes au gouverneur; un simple changement de village, fut la punilion du barbare qui Pavait ordonné. * (De Verninac, pago 18.)
La lecture de cet faits serre le cœur, et plus d'une fois je me suis demandé si l'Europe n'avait rien à faire pour les modifier. Je vais terminer ces citations, en faisant connaître quelques considérations générales données par MM» de Verninac et de Cadalvène.
N° ia5. «Il suffit de vouloir de bonne foi s'enquérir par soi-même de la vérité de tout ce qu'on a écrit, depuis quelques années, sur les progrès merveilleux de l'Egypte dans la civilisation, dans les arts, daus Tin dustrie, pour reconnaître combien on s'est fait illusion en jugeant de l'état général du pays par quelques établissements isolés, qui n'ont pour les masses d'autre résultat que d'accroître leur misère. »
« Sans doute Meheniet-Ali a beaucoup fait pour l'Egypte; mais il faut bien le reconnaître,, il n'a pris de nos industries que ce qui pouvait l'enrichir , il n'a emprunté de notre civilisation , que ce qui pouvait lui permettre de lutter contre le sultan : ainsi son œuvre ne peut avoir de durée, s'il ne songe enfin sérieusement à adoucir le sort des populations soumises à son autorité. Les améliorations opérées jusqu'ici ne sont que factices, et seront éphémères tant que le vice-roi n'aura pas réussi à intéresser son peuple à leur succès. C'est une enveloppe dorée qui recouvre des haillons, mais à travers laquelle l'œil le moins exercé distingue aisément les plaies qu'elle dissimule et tous les éléments d'une destruction inévitable.» (De Cadalvène, page 1 34, tome i.)
£»° 126. «Profondément indignés de l'affreux spectacle que nous avions sous les yeux , nous nous demandions comment l'Europe avait pu décorer du nom de civilisation un pareil régime, et comment elle pouvait se faire illusion sur sa durée éphémère; comment elle pouvait
r.UAMTlil. lltUTIKUr. 2*27
croire ;i la stabilité de celte administration dévornlricc, qui attaque jusque dans leur source tous les éléments de prospérité du pays, et dissipe en une semaine le produit de toute une année. Sans doute les Fellahs sont aujourd'hui trop abrutis pour que Mehemet-Ali puisse craindre, pour le moment, une révolte sérieuse ; d'ailleurs, ils sont sans armes; mais les villages se dépeuplent, et le sable envahit chaque année des champs naguère fertiles. En enlevant à la terre tes derniers bras qui lui restaient, pour les armer d'un mousquet, le vice-roi voit déjà cette terre devenir à son tour avare envers lui, et lui refuser son secours. Les produits de l'Egypte diminuent tous les ans, car, que peuvent faire les femmes, les vieillards et les enfants qui restent seuls pour la culture des terres, que feront-ils surtout sous un gouvernement qui leur enlève le fruit de leur travail, et les condamne à mourir de faim auprès des moissons recueillies pour lui seul. » (de Cadalvène, page 268, tome 1).
N° 1*7. « L'histoire placera Mehemet-Ali parmi les hommes les plus célèbres du XIX" siècle. Agé de 65 ans, il conserve toute l'énergie de la jeunesse; prompt à concevoir, impénétrable dans ses projets, actif dans leur exécution, inflexible dans ses volontés, son organisation est complète pour commander et conquérir.»
« Mais quelle que soit sa pensée civilisatrice, la vérité est, que Mehemet-Ali ne l'a encore manifestée par aucune institution mémorable. L'organisation d'une armée de terre et de mer, que quelques personnes ont pris pour de la civilisation, n'en est que le résultat; encore doit-on l'attribuer plutôt à la position forcée où il s'est trouvé d'assurer son indépendance pour sauver sa téte, et à l'ambition d'ajouter de nouvelles provinces à son pachalik, qu'à l'idée de devenir le législateur do l'Egypte, rôle qu'il ne comprend peutêtre pas dans toute son étendue. Cependant il sent qu'il manque quoique chose à sa véritable gloire; il
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ne cesse de parler de ses projets d'amélioration : mais irrivé au pouvoir sans instruction, dépourvu de conseillers francs et habiles, il est probable que son gc* nie ne pourra lut tenir lieu de tout, cl que l'honneur d'instituer l'Egypte est réservé à ses successeurs.» (de Verninac, page 68).
N° 138. a La reconnaissance, dont les bienfaits de ce prince nous font une loi, nous empêche de tracer le tableau complet de la situation du pays, et de l'administration odieuse qui, par excès de zèle, outrepassant les intentions de Mehemet-AIi, Ta réduit à la dernière misère.» (de Verninac, page 3u).
N° 139. a A ne considérer dans Mehemet- Ali que l'homme dont le destin a voulu se servir pour anéantir les préjugés du peuple , tuer le fanatisme et rompre la mauvaise volonté qui s'opposaient à l'introduction des nouvelles idées, on peut dire qu'il a parfaitement rempli sa tâche. Le sabre est la règle dont il s'est servi pour niveler tous les hommes : malheur à ceux dont la taille n'allait pas à sa mesure ! nouveau Procuste, il les étendait sur le lit de l'égalité, et faisait rouler dans la poussière, la téte de ceux qui ne pouvaient y contenir. Quelque cruelle qu'ait paru sa conduite, nous aurions la force de le louer, si une sévérité inexorable nous avait semblé, dans tous les cas, également nécessaire, et si, après avoir brisé tous les obstacles qui entravaient sa marche, il avait posé les fondements du bonheur du peuple sur les cadavres de ses nombreux tyrans. Mais loin de là : instrument aveugle de la providence, il n'a su que défricher le champ, » (De Verninac, page 3i6).
N° i3o. «Voilà l'Egypte actuelle; le lecteur peut mesurer la distance qui la sépare de l'Egypte d'autrefois, et décider jusqu'à quel point elle est en marche vers son ancienne prospérité. Tout ce que nous avons dit^ est vrai \ mais nous ri avons pas dit toute la vérité.
File devenait inutile , et n'eût été dans notre bouche, qu'un acte d'ingratitude , vis-à-vis d'un prince gui nous a traités avec distinction et auquel il faut pardonner bien des choses» en raison «le la position difficile où les circonstances, et peut-être même de fausses promesses Pont placé.» (De Verninac, p. 3^4) (0*
J'ai tait ces quatre dernières citations dans te but de bien établir que j'ai voulu ne consulter que des auteurs aussi impartiaux que véridiques. Ces quatre citations sont de l'ouvrage de M. de Verninac qui , cependant m'a fourni les faits les plus violents contre l'administration du vice-roi. Ce qu'il raconte, il l'a vu, et il ne dit pas tout ce qu'il a vu! Que devait donc être l'Egypte de 1840, puisqu'elle était ainsi en i832? Si je n'ai pas donné des citations du même genre, de l'ouvrage de M. de Cadalvène , c'est que l'opinion de cet auteur est connue; il a publié de nouveaux ouvrages sur l'Orient,
(1) Yoici un dernier extrait, tout à fait en dehois du sujet qui m'occupe; je ne le donne que comme une anomalie bizarre dans un grand caractère. «Chaque jour passaient devant nous des barque» chargées de inonde, annonçant que le choléra gagnait la haute Egypte. Plusieurs accidents funestes avaient eu lieu à bord de quelques bateaux. Ibrahim lui-même, que nous avions laissé à la léle d'une armée de quarante mille hommes, venait d'abandonner ses soldats. Seul avec son fils, il franchit Thèbes, sans toucher terre, devança tout le monde, et ne s'arrêta qu'à la première cataracte. 11 ne communiquait avec personne, pas même avec son médecin, relégué parmi les rameurs de son bateau. 11 préparait lui-même sa nourriture, et la précipitation de la fuite ne lui ayant pas permis d'emporler de linge, il était réduit à laver celui qu'il avait sur le corps. Une frayeur pareille chez le général en chef d'une armée qui devait conquérir la Syrie, n'est comparable à rien. Elle contraste singulièrement avec l'héroïsme qu'on lui attribue, et dont souvent il a donné des preuves éclatantes. » (de Verninac, page 1440
qui tous sont empreints d'un grand esprit de justice, toutes les fois qu'il s'est agi de parler du vice-roi.
Statu quo de i833. — J'ai encore à parler des finances de FÉgypIe, mais je veux, avant, dire quelques mots de la position forcée que la convention de Kutayëh avait faite à Mehemet-Ali.
Le vice-roi d'Egypte était jusqu'au traité du 15 juillet 1840 sous l'empire du Statu quo créé en i833 par la convention de Kutayëh, Je rappelle que cette convention n'avait aucune garantie européenne et que même ta France avait voulu des conditions beaucoup plus favorables à la Turquie. Cet acte n'avait donc été qu'une trêve entre les deux forces vives de l'empire ottoman, et j'ai déjà dit au $ XVIII, comment le viceroi était pour ainsi dire annuellement révocable même de son pachalik d'Egypte. Mehemet-Ali, pour maintenir la position grande et forte créée par son génie, était donc obligé d'en imposer a la Porte. Sous peine de périr, il devait être puissant et toujours puissant, c'est ce qui le forçait à entretenir des armées permanentes hors de toute proportion avec les ressources d'hommes et d'argent dont il pouvait disposer. Il s'agissait pour lui (tune question d'existence A laquelle tout devait etbe subordoumé. N'esl-il pas évident, par exemple , que si en 1839, Ibrahim n'eût pas eu l'armée de quarante mille hommes qui lui a donné la victoire doNézib, le vice* roi était dépossédé même de l'Egypte ? Le plan de campagne était en effet tout dressé de (a main du sultan, et il disait à l'article IV de ses instructions au général en chef H a fis, n° 1 3 1 \ a La prise d'Acre sera considérée •< comme la première conquête de cette guerre^ et si le « gouvernement égyptien ne rentre pas sous la domi- « nation de l'empire, que le généralissime (Hafis) sache « que la guerre sera indéfinie et il faut qu'il prenne k des mesures en conséquence, car la prise de l'Egypte « est la seconde conquête à opérer, » Je crois n'avoir
plus à insister sur ce point et je regarde comme fait hor9 de discussion que le vice-roi, sous peine de périr, était condamné par le statu quo de 1833 à entretenir un état militaire fatal à l'Egypte, et presque aussi fatal aq Sultan. Ce dernier en était venu à dire en juin 1839 qu'il préférait une solution, même défavorable à ce statu quo» (page 43). On va juger si le vice-roi avait tort de le trouver intolérable pour l'Egypte, (page 36).
Cette province avait eu exclusivement à pourvoir aux nécessités des guerres entreprises depuis 18 18, époque de la destruction des Wahabyte», jusqu'à i836, époque des premières levées opérées en Syrie. Pendant cette période de 17 ans, il a fallu que for et le sang de l'Egypte pût suffire à l'occupation de V Arabie, à la conquête de la Nubie, du Sennaar,à\i Kardo/an, aux expéditions de Candie et de Grèce, et enfin à la conquête de la Syrie en i83aj je rappelle que dans celte conquête deux armées turques furent détruites par Ibrahim à Homs, à Beylan et à Kouiëh ! Quand on pense que le fond de la population qui a alimenté celte longue guerre était ce million et demi de Fellahs, qui habitaient le» bords du Nil, on reste frappé d'étonnemcnt et Ton se demande comment des hommes assez braves pour accomplir tant et de si grandes choses, ont été assez patients pour supporter les conditions du gouvernement qu'on leur avait imposé ? Pour suffire à de pareilles entreprises, le vice-roi était en effet obligé de (aire rendre à l'Egypte en hommes et en argent, le plus et le plus prompte ment possible, dut-il dépeupler et ruiner cette belle province j c'est en effet ce qui est arrivé. Les citalions que j'ai faites ne peuvent, je crois, laisser de doutes à cet égard, je veux cependant les fortifier en produisant quelques considérations financières.
Dks finances de l'égypte. — Voici une des premières opérations financières du vice-roi. Il possédait une partie du sul égyptien comme ayant sut-
cédé aux droits des Mamelouks qu'il avait détruits , il voulut s'approprier l'autre. Une partie de ce sol était possédé par six mille moultezims ou propriétaires; une autre composait les dotations pieuses, affectées aux mosquées, à l'entretien des cultes et à celui des pauvres.
Les agents de Mehemet-Ali réclamèrent en 1808, les divers litres de ces propriétés sous prétexte, disaient-ils, de les vérifier; après examen, le vice-roi trouva commode de les annuler tous. Depuis lors le culte a été soldé par le trésor public ; quant aux moultezims , on leur a accordé une pension viagère qui bientôt sera éteinte. Pour qu'on juge de l'importance des biens confisqués en 1808, je dirai, que malgré le mauvais vouloir des agents égyptiens , huit millions de pensions viagères furent concédées à la suite de cette spoliation. Ces faits sont connus depuis longtemps et l'ouvrage de M. Clot- Bey, si favorable à la cause égyptienne, les confirme pleinement.
De pareils actes seraient considérés en tous pays, comme un vol organisé sur une large échelle, du moins en ce qui concerne les propriétés des moultezims ; admettons cependant que la constitution antique de l'Égypte permit une opération de ce genre, et suivons-en les conséquences. Le vice-roi , depuis la confiscation do 1808, est devenu propriétaire de presque toute la partie utile de la vallée du Nil j quelques propriétés mobilières, les maisons et les jardins y attenant faisaient pourtant exception; ce furent à peu près les seules propriétés qui ne tombèrent pas sous l'administration des agents du gouvernement égyptien. Le vice-roi s'est donc trouvé ainsi directement en rapport avec les fellahs ou paysans égyptiens, et il a dû organiser l'agriculture comme tout autre branche de son gouvernement. Les fellahs, n'ayant qu'un seul propriétaire pour vendre leur temps, et ne possédant rien eux-mêmes, ont dû, sous peine do mourir de faim, travailler aux conditions
que des agents subalternes ont voulu leur imposer. Ce n'est pas tout, le vice-roi, comme complément de son organisation, a créé les monopoles, et il s'est fait le seul marchand et le seul acheteur de la malheureuse Egypte. / Ainsi la même volonté qui créait les conditions de travail fixait les prix d'achat des denrées, et les conditions de ventes. Il n'est pas étonnant que sous l'empire de cette organisation, l'Egypte qui ne rapporta il pas quarante millions avant l'invasion française et sous le régime des avanies des mamelouks., en ait produit ré* gulièrement de soixante à soixante-dix, pendant ces quinze dernières années; voici à l'appui de cette opinion, le budget des recettes de i833 qui est l'année intermédiaire de cette période; je l'ai pris sur l'ouvrage de M. Clot-Bey qui, malheureusement n'est pas exagéré dans cette circonstance.
Le miry ou revenu du sol. (i) . . a8,ia5,ooo fr. Le droit de capitation ou impôt
personnel 8,750,000
Le bénéfice sur les monopoles. . . 12,000,000
Le droit sur les céréales 4,5oo,ooo
Droits de douanes et d'octroi. . . 3,070,000 Autres droits de tous genres. . . . G,333,ooo
Total des recettes en 1 833. . . 62,778,000
Je vais maintenant, à l'aide d'un seul rapprochement prouver que sous le rapport des impôts les habitants de l'Egypte étaient aussi malheureux que sous celui du recrutement. On vient de voir que le vice-roi perce-
(1) Un rigoureux droit de solidarité entre les habitants de chaque province et de chaque village, assure la perception intégrale des vingt-huit millions, j>ei eus comme revenus du sol. Ainsi , le travailleur intelligent et actif qui produisait, était tenu de combler le déficit occasionné par la paresse. Ce système n'a pas clé un des moins fatals à la prospérité de PÉgvpte.
vait 62,778,000 fr. d'impôt sur les dix-neuf cont mille habitants de l'Egypte, c'est tuehte trois francs par tête. En i833, la France payait un milliard cent millions d'impôts pour trente quatre millions d habitants, c'est donc aussi trente trois francs par tête. L'Egypte payait donc de» impôts aussi considérables que ceux de l'une des nations les plus avancées en civilisation et en richesse. Quand on pense que le prix de la journée , sur les bords du Nil, est de vingt-cinq centimes et qu'il est cinq fois plus élevé en France, on ne peut s'empêcher de conclure que si la France était soumise au même régime que l'Egypte, elle aurait à payer annuellement à l'Etat, sous forme de redevances ou autrement, des sommes au moins triples de celles qu'elle paie actuellement. Toute la classe virile de l'Egypte avait clé successivement enlevée pour l'armée ; ceci répond à la levée en masse de nos quatre millions de gardes nationaux. Que l'on juge donc de ce que devait être l'Egypte, par ce que serait la France, si on lui enlevait quatre millions de ses plus utiles citoyens et qu'on lui demandât en même temps des impôts annuels de plus de trois milliards! Tel était cependant l'état de l'Egypte pendant ces dix dernières années.
Les détails que l'on donne sur la position de ce malheureux pays, pour les années 1839 et 1840, sont si horribles que jo crois devoir m'abstenir de m'étendre longuement à ce sujet. Si Ton en croyait les auteurs anglais et quelques auteurs français, qui ont récemment écrit sur l'Egypte, il en résulterait, que depuis i838, le vice-roi, pour obtenir des hommes, de l'argent et pourvoir aux besoins de la culture, en avait été réduit à tolérer les mutilations, les tortui'es, et que certains districts étaient cultivés par des vieillards et des femmes enchaînées au sol; la population exténuée de besoin et de faim, se jetait dans le désert au risque d'y mourir de faim, et sur le dos de la plupart des femmes on trouvait des traces de
la courbache (cravache énergique), instrument le plus actif de la civilisa lion égyptienne. Il y a certainement de l'exagération dans ce sombre tableau, mais malheureusement il est appuyé de plusieurs faits, et il doit contenir assez de vérités pour qu'on soit convaincu que pendant ces dernières années, les fellahs égyptiens avaient été réduits au dernier degré de la misère et de l'avilissement.
De l'ahmée égyptiehbb. Pour compléter le tableau de la puissance arabe, il ne me reste plus à parler que de l'armée du vice-roi. Si l'on en croit l'ouvrage de M. Clot-Bey, cette armée se composait ainsi :
Troupes de ligne i3o,3o2 hommes.
Troupes irrégulières 4^ 6 7 8 M.
Garde nationale 47
Ouvriers des fabriques manœuvrant iô,ooo id.
Elèves des écoles militaires 1,200 id.
Hommes de la flotte et de l'arsenal. 40,668 id.
Total. 276,643 hommes.
On va voir qu'il y a beaucoup à rabattre de ces 576 mille hommes.
D'après l'ouvrage du même auteur , l'armée d'Arabie comptait au commencement de i84o, 17,229 hommes d'infanterie régulière, et 1 5, 196 hommes de troupes irrégulières. Voici d'après cet auteur les numéros des régiments qui composaient les dix-sept mille hommes d'infanterie régulière. Les 3°, 7 e , i3°, i5% 19', 20% 21* et 23*. J'ai été assez heureux pour trouver à Paris, un voyageur (1) qui a parcouru l'Arabie précisément
(1) Ce voyageur m'a dit que les régiments égyptiens étaient bien organisés , braves et que surtout ils ne comptaient pas autant d'enfants de 13 à 14 ans qu'on me l'avait dit. Il m'a observé que les régiments du sultan n'avaient sous ce rapport aucune supériorité sur ceux du vice-roi, et que ce
au commencement de 1840, et ce qui prouve que les deux époques se rapportent, c'est qu'il m'a donné pour numéro des régiments les mêmes que ceux indiqués ci-dessus, le 21 e excepté qui, dit-il, n'était pas en Arabie. Si je compare la force des sept régiments sur les numéros desquels M. Clot-Bey et le voyageur sont d'accord, je vois que le premier leur donne 14,866 hommes d'effectif. Le dernier ne m'en a indiqué que 6,3oo ! Il a vu presque tous ces régiments ; ils ont chacun 3 bataillons, et chaque bataillon variait de a5o à 35o hommes : moyenne 3oo, ou 900 hommes par régiment. Ainsi les i4> 866 soldats des sept régiments que je compare ne présentent en réalité qu'un effectif de 6,3oo hommes. Il y a donc 58 pour 100 à réduire sur les chiffres de M. Clot-Bey. Pour l'armée irrégulière la réduction doit être plus forte encore ; cet auteur compte 1 5,aoo hommes. Ce voyageur m'a dit qu'il n'y avait que 17 régiments ou corps, chacun de 3ao hommes , et que 5Go hommes environ de troupes exceptionnelles doivent être ajoutés aux 5,44° hommes ainsi enrégimentés. Il y aurait donc eu à ce compte six mille soldats de troupes irrégulières en Arabie et noG iô,200. Il résulte de ces recherches, que pour avoir la vérité sur l'armée d'Arabie, il faut diminuer de 61 pour 100 les indications données par M. Clot-Bey, et qu'en définitive, cette armée au lieu d'être de 32,429 hommes, n'était que de 12,640 (y compris le 21 e en supposant qu'il y fût.)
Les régiments de l'armée de Syrie avaient un effectif
dernier, bien qu'il prélevât des enfants de 13 pus, ne les incorporait pas immédiatement dans les régiments. On les tenait sur la flotte ou dans les dépôts jusqu'au moment où ils pouvaient supporter les fatigues des guerres de Syrie et d'Arabie. Je ne sais comment concilier cette allégation avec la citation de M. Tamissicr. (page 122.)
CIIAPlïKli lILlTlÈMI.. 237
plus complet que ceux d'Arabie , mais les froids et les privations avaient décime ces régiments. Je devrais peutêtre les réduire dans la même proportion que ceux d'Arabie, c'est-à-dire de 6l pour cent : je n'adopte cependant pour chiffre de réduction que oo pour cent. L'ouvrage de M. Clol-Bey indiquant 74,880 soldais pour celle armée (dont 63, 800 de troupes régulières) , ce serait pour la Syrie 37,i4o hommes. Le même auteur donne 62,780 soldats à l'armée d'F^gypte et G23o au corps détaché à l'île de Candie j par les mêmes motifs je diminue de moitié ces nombres et j'arrive, pour la fin de i83y, au résultat suivant :
Armée Clol-Bcy. Armée probable;.
En Syrie 74,880 37,44°
En Egypte 52,780 26,390
En Arabie. .'>•>.. j ><) 12,640
Dansl'ile de Candie 6,23o 3,r.» 5
Total 166.319 79,5g5
Dans le courant de mai 18/jo , le vice-roi a retiré les 7,200 hommes de troupes régulières qu'il avait en Arabie et il les a envoyés à l'armée d'Ibrahim. Il lui a aussi expédié d'Egypte, quinze mille soldats peu de temps après l'insurrection du Liban de mai 1840 : je ne doute donc pas, malgré la faible résistance que les Anglais ont trouvée en Syrie, que l'armée d'Ibrahim ne fût d'environ soixante mille hommes , lorsque le traité du 1 5 juillet a été conclu.
Aux forées que je viens de détailler, M. Clot-Bey ajoute soixante-deux mille hommes de gardes nationales d'ouvriers. Je ne sais ce qu'il en est de celte force et et pour combien on devrait la compter ; mais ceux qui ont vu l'Egypte au commencement de 1840 m'ont assuré que loul ce qui pouvait porler un fusil et marcher étail à l'armée ou sur la flotte. Je suis aussi fort
238 CHAPITRE HUlTIEWIi.
embarrassé pour apprécierquel degré de force pouvait donner à l'Egypte les vingt vaisseaux de ligne et les prétendus quarante mille matelots ou ouvriers de l'arsenal que cet auteur donne au vice-roi ; mais ce que je puis dire, c'est que si cette flotte eût pris la mer il n'est aucun marin français ou anglais qui ne l'eût attaquée av«c trois ou quatre vaisseaux sans redouter en aucune manière le résultat. Après avoir parlé de l'armée et de la flotte, M. Clot Bey ajoute : a Quinze » mille ouvriers des fabriques du Caire font journel- » lement les manœuvres ; il peut en être pris encore » environ cinquante mille, si besoin est ! » En vérité c'est trop abuser de la crédulité du public que d'imprimer de pareilles choses , et si j'ai fait cette dernière citation c'est pour donner une idée des moyens qui ont été employés pour égarer l'opinion publique sur la prétendue force de Mehemet-Alt.
Je crois qu'il résulte de tout ce que j'ai dit dans le LX(* paragraphe, que la puissance arabe n'avait aucun fondement solide. Celte puissance se composait en effet, de l'Arabie qui jamais n'a été complètement assujettie, de la Syrie qui, en neuf ar»s, s'est insurgée cinq fois, et enfin de l'Egypte, brave , patiente et presque toujours soumise, mais épuisée par vingt années de guerre et de sacrifices de tous les genres. Une armée de terre et de mer de moins de cent mille hommes représentait en 1840 les forces actives de ces trois provinces; mais ces forces ne pouvaient plus trouver en Egypte de moyens de recrutement , et une partie des soldats était prédisposée à l'insurrection.
Tel était l'ensemble et la force de cette prétendue puissance arabe régéné rée dont on a tant parlé depuis trois ans. Si l'on veut se rappeler ce que j'ai dit dans cette brochure , on concluera , je pense , avec moi, « que celte puissance n'avait aucune cohésion et qu'elle » n'était en réalité aulre chose que l'organisation civile
C11A.PITKK HUITIEME. 23 l J
* et militaire de quinze mille turcs, méprisant , cxploi- » tant et bâ tonnant deux millions d'esclaves arabes. »
§ LXII. De Mcheniet-Ali et de sa famille.
Mehemet-Ali est âgé de 71 ans, et depuis trente-cinq ans il gouverne l'Egypte. Pendant cette longue période, il a fait d'immenses conquêtes, maintenu l'ordre depuis le nord de la Syrie jusqu'aux sources du Nil , fonde dans tous les genres les établissements utiles à sa domination (1). Mais il faut le dire, il n'a men organisé pour l'avbnib. Tout en Egypte se résumait en un seul homme, et le gouvernement de ce pays était bien plus une tyrannie orientale, régularisée à l'européenne, que de la civilisation. Examinons cependant avec impartialité s'il est vrai que Mehemet-Ali fut cruel, et si plusieurs fois, dans sa longue vie, il n'a pas eu de justes raisons de plaintes contre le gouvernement de Conslantinople.
Pour apprécier un homme, il faut le juger dans les circonstances où il s'est trouvé, et le comparer à ceux qui l'entourent ; il faut donc se dépouiller soi-même de ses propres idées , de sa civilisation, et se transporter par la pensée dans la civilisation de l'homme que l'on doit juger. Ceci posé, comparons Mehemet-Ali à ses contemporains le sultan Mahmoud, l'émir Beschir, le pacha d'Jcre, et voyons s'il est vrai qu'il fui plus cruel
(1) On pourra juger de ce qui a été exécuté en Egypte par ce seul fait. Il y a maintenant à Jeddah, port de l'Arabie sur lu mer Rouge, un hôpital militaire qui pourra contenir douze cents lits!.... Cet hôpital a été construit pendant les années 1836,1837 et 1838 -, il était en activité en 1840 et avail déjà 400 lits. Je rappelle que l'Arabie était une possession onéreuse pour le vicc-roi , et que jamais il n'a témoigne le désir de conserver cette province. (On m'a assuré que le haras de Choubrah dans la basse Egypte peut contenir mille chevaux , et que nous u'avons en France rien qui lui soit supérieur.)
240 CHAPITRE HUITIÈMIC.
ou aussi cruel qu'Us l'ont été. Si je compare Mehemet- Ali au sultan Mahmoud, je vois que ce dernier signa , dans une orgie, l'ordre d'étrangler Pertrew, qui venait d'être son premier ministre : ce fait n'est pas ancien, car c'est en octobre 1837 que cet ordre abominable fut exécuté. Jamais ministre n'avait pourtant été plus puissant et plus respecté que Pertrew. Yassaf , qui avait épousé la Bile de ce ministre, subit peu après le même sort : il fut étranglé. Y a-t-il rien dans la vie de Mehemet-Ali qui ressemble à la conduite de MabmoudP
Passons à l'émir Beschir, je n'en dirai que quelques mots. Pour concentrer le pouvoir dans ses mains, il fut obligé de se défaire de l'oligarchie de clans qui perpétuaient les divisions des peuplades du Liban. L'histoire des cruautés qu'il fut obligé de commettre pour détruire les puissantes familles dru ses des Djomblat^ des Jeshek et des Beit-Aamad , serait trop longue; il me suffira de dire qu'il fut impitoyable^ même pour ses pwpres parents. Rien de semblable ne pourrait être cité dans la vie de Mehemet-Ali.
Comparons maintenant ce dernier à son voisin de Syrie. Abdallah fut nommé pacha d'Acre en 1820; il avait un favori nommé Haïm, qui fut son intermédiaire auprès de la Porte, et c'est par lui qu'il avait obtenu Pinvesliture de son pachalik. A la suite d'un caprice, ce malheureux favori fut étranglé et jeté à la mer, et, dans une autre circonstance, quatorze femmes du sérail d'Abdallah éprouvèrent le même sort. Les prédécesseurs de ce pacha valaient encore moins que lui, et le malheureux Haïm dont je viens de parler, qui avait aussi été leur favori, avait eu à supporter trois mutilations : Voici un exemple de la manière dont les choses se passaient alors. Un jour, l'un de ces prédécesseurs voyant Haïm, dit en plaisantant « Haïm est trop habile avec deux » yeux, il le sera encore assez avec un : arrachez-lui n un œil. Et c'est à la suite d'un pareil caprice que l'œil
ClIVIUTIlt ULITJËME. 24 1
lui crevé; peu après le nez el une oreille furent coupés, cl c'est dans cet état que ce favori parvint à Abdallah, qui le fil étrangler et jeter à la mer.
Voilà de quelle manière se conduisaient en Orient les contemporains de Mehemet-Ali : voici maintenant un des traits de sa vie. Lorsque son fils Ibrahim assiégea Saint-Jean-d'Aere en i832, et qu'après six mois de siège il emporta celte ville d'assaut, Abdallah, pacha d'Acre, fut pris et envoyé au vice roi. Le siège avait été meurtrier; plus de quatre mille Egyptiens avaient péri devant la place ; le pacha vaincu tremblait pour sa tête. Le vice-roi, au lieu de le faire décapiter, suivant les usages de l'Orient, le traita en prince malheureux et le logea dans un palais sur les bords du Nil. Je crois inutile de multiplier ces citations; je pense en avoir dit assez pour prouver que , comparativement à ses contemporains , Mehemet-Ali élait réellement humain cl généreux. Voyons maintenant comment les peuples soumis à sa domination se comportaient, el s'il lui était possible de les maintenir dans l'obéissance en procédant avec les usages de la civilisation européenne.
Je ne parlerai pas de la Syrie; le droit du plus fort était le droit public de cette province : l'on sait ce que comporte en Orient le droil du plus fort, au milieu de vingt peuples divers qui se détestent. Dans l'Arabie, le vice-roi avait eu à dompter les Wahabytes, qui , depuis un demi-siècle , procédaient par massacres ; il a bien fallu les combattre par les mêmes moyens. Peut-on d'ailleurs faire des prisonniers dans un pays où les armées sont souvent obligées de porter à dos de chameau l'eau qu'elles consomment ? Dans le Sennaar et le Kardofan y le père et la mère vendent leurs enfants; les chefs, grands et petits, se jouent de la vie des hommes , et l'espèce humaine y est traitée comme du bétail : c'est, en un mol, l'organisation africaine dans toute son ieur. Tassons à la Nubie. Lorsque le vicc-roi en or-
donna la conquête, son fils Ismael fut brûlé vif avec tout son entourage, dans une fête que Nemr, chef Nubien, lui avait préparé. Je me trompe en disant que tout son entourage fut brûlé ; le médecin d'Ismael s'échappa , mais il n'en fut que plus à plaindre ; les Nubiens le prirent et l'empalèrent après loi avoir arraché toutes les dents. Je demande maintenant si le vice-roi n'était pas obligé, pour le Sennaar, le Kardofan et la Nubie, de faire comme pour /a Syrie et pour X Arabie? n'est-il pas, en un mot, évident, que Tordre et la soumission ne pouvaient être maintenus dans ces pays que par les moyens employés par Mehemet-Ali ?
Il ne nous reste plus à nous occuper que de l'Égypte et de ses habitants. Je conviens que les citations que j'ai faites des ouvrages de MM. de Caldavène et de Verninac donnent à penser que le vice-roi a été d'une excessive rigueur dans l'administration de l'Egypte, mais je répète ce que j'ai déjà dit deux fois : Sous peine de périr, le pacha était obligé de tirer de VÈgypte tout le parti possible, et cela toutes les années, tous les joubs. La position précaire que lui avait faite la convention de Kutayéh le plaçait dans cette alternative, ou de succomber et d'avoir la tête tranchée par ordre du sultan , comme cela était arrivé au fameux Ali, pacha de fanina, ou de pressurer impitoyablement le pays qu'il administrait afin de résister à la Porte. Pouvait-il pressurer moins l'Égypte ou l'administrer autrement? voila Ut véritable QUESTION \ cherchons-en la solution.
Des hommes qui connaissent bien le pays m'ont prouvé que tous les moyens qu'on a indiqués , ou que j'ai pu leur indiquer moi-même , eussent donné dans l'avenir une force plus grande à l'Egypte, mais que, dans le moment et pendant plusieurs années, les ressources du vice-roieussent été amoindries.il ne nous reste donc qu'à examiner si ce dernier pouvait sans péril supporter une diminution dans les recettes : évidemment non.
Il ne faut pas oublier que les troupes égyptiennes ont toujours été assez bien armées, mais quelles étaient mal nourries ; qu'on leur a du jusqu'à vingt-deux mois de solde, et que jamais elles n'ont été convenablement chaussées et habillées. Cest ainsi que , pendant l'hiver qui a suivi la bataille de Nezib , l'armée d'Ibrahim a perdu sur le versant du Taurus plus de douze mille soldats en moins de deux mois , faute de capotes , de manteaux et de souliers. Il est donc bien évident que les réductions étaient impossibles sur l'armée régulière.
Il était encore bien plus difficile d'en faire sur l'armée irrégulière ; cette dernière, composée en partie d'Arnau tes, ou de Turcs de la Garamanie, de l'Albanie, ou de File de Candie, se révoltait aussitôt qne sa solde était arriérée : il fallait payer tous les mois, sous peine de voir renouveler ce qui était arrivé en Arabie en i835. Voici ce qui se passa à cette époque. Turqui-Bilmè3 (Mohammct- Aga), chef d'un corps d'Arnautes, tenait garnison à Médine ; on ne payait pas sa troupe , qui n'était que de trois à quatre cents hommes ; il se révolta, entraîna dans sa révolte deux autres corps et des mécontents isolés , et un beau jour, le gouverneur de Médine se trouva en face de quinze cents insurgés. Ces derniers parcoururent plus de deux cents lieues de la côte d'Arabie, rançonnant et pillant tous les ports. Réduits successivement au nombre de deux à trois cents, ils parvinrent à Moka, ou des navires anglais les reçurent, et depuis lors, je crois qu'ils sont restés au service de la compagnie anglaise.
On doit comprendre combien des exemples de ce genre étaient dangereux, et que le vice-roi, menacé par le sultan s'il n'avait une forte armée, devait pourvoir par tous les moyens possibles à la solde de ses troupes, sous peine de les voir se tourner contre lui-même. Suivant moi, un tel état de choses ne pouvait permettre une diminution de ressources quelconques, même dans respe-
rance la mieux fondée d'un accroissement de force ou de richesse future. Je crois donc que , sur les bords d u Nil comme dans toutes les autres parties de ses possessions, le vice-roi a été fatalement conduit à faire ce qu'il a fait.
Je crois avoir prouvé que Mehemet-Ali était humain, relativement aux contemporains puissants qui font entourés ; je crois aussi avoir démontré que s'il a été rude et violent dans sa manière d'administrer les pays subjugués, il faut s'en prendre aux circonstances dans lesquelles cet homme extraordinaire a vécu. Je vais essayer de prouver maintenant : que Méhémet-Ali est toujours resté Turc jusqu'au fond des entrailles, et que s'il a voulu se créer une force arabe, comme base de puissance personnelle^ il n'a jamais voulu développer ce qu'on a appelé une nationalité arabe. Je prouverai aussi que s'il a eu des torts vis-à-vis de la Porte , celle-ci les a en grande partie provoqués par sa conduite envers lui, et surtout par l'ingratitude dont elle a payé les premiers services qu'il avait rendus.
Après la conquête de la Syrie , Ibrahim voulait absolument faire nommer colonel quelques Arabes égyptiens, qui s'étaient admirablement conduits sur 1rs champs de bataille. Le vice-roi s'y est toujours oppose, et il disait à cette occasion à Ibrahim : «Rappelez-vous » donc que nous ne sommes que quinze milleTurcs pour » mener toute t Egypte ». Conséquent avec cette pensée, les Arabes les plus braves n'ont jamais pu dépasser le grade de capitaine. Le même système était adopté pour tous les autres emplois du gouvernement égyptien ; on ne laissait aux arabes que les fonctions les plus misérables. Je dois ajouter à ces faits, que la progression des salaires était totalement rompue, lorsque dans l'administration ou dans l'armée, on passait des fonctions occupées par les Turcs à «elles occupées par ces derniers. Les premières étaient largement rétribuées, les secondes fort
mal ; en voici un exemple : dans l'armée le grade de capitaine, bâton de maréchal de l'Arabe, était soldé 1800 f. par an 5 le chef de bataillon, qui nécessairement était turc , recevait cinq fois plus, c'est-à-dire 9,000 francs.
Un voyageur ma cité plusieurs traits qui prouvent à quel point la distinction des deux races, et la supériorité de Tune sur l'autre , était maintenue sous le gouvernement égyptien : j'en citerai un seul. Pendant que le voyageur dont je parle, était en Arabie, il a vu un simple soldat turc des corps d'Arnautes, bâtonner un sergent arabe des troupes du Nizam (armée régulière), et l'un comme l'autre avaient l'air de trouver la chose fort naturelle. Je crois qu'il ressort de ces faits que Mehemet-AU n'a voulu que créer une force arabe qui lui permît de lutter contre le sultan, mais qu'il n'a jamais voulu développer une véritable nationalité arabe.
J'ai dit que la Porte avait été ingrate envers Mehemet- Ali, et je suis encore obligé de rappeler les faits pour le prouver.
Lorsque le vice-roi a soumis l'Egypte, il a eu à la conquérir non pas sur la Porte , mais sur les Mameloucks qui en étaient les véritables maîtres. La Porte, après le départ de l'armée française, avait essayé de détruire ces derniers et n'avait pu y réussir; Mehemet-Ali, plus heureux, parvint à les massacrer, au risque de sa tête. Il n'avait donc en aucune manière démembré l'empire Turc en s'emparanl de l'Egypte; au contraire, il lui avait donné une véritable force, car il s'est immédiatement placé comme feudataire de l'empire Turc, et il a mis son armée à la disposition de Constantinople. Mehemet-AU a fait plus que d'offrir ses forces, il les a réellement employées au service du Sultan. Il a commencé par combattre et par chasser les Anglais qui étaient débarques en Egypte en 1807 , et pendant ce temps il était obligé de contenir les Mameloucks qui voulaient prendre parti pour l'Angleterre. Voilà un premier service qui
valait la peine d'être compté; passons au second.
Depuis plusieurs années les Wahabytes ravageaient l'Arabie , massacraient les Turcs , interceptaient les caravanes allant au tombeau de Mahomet; ils avaient même pillé le tombeau du prophète, et la Porte impuissante, ne pouvait les soumettre. En 1811 elle donna Tordre au vice-roi de les combattre et de délivrer Médine et la Mecque. Cedernier envoie immédiatement son fils et une armée contre les Wahàbytes; il ne réussit pas dans une première campagne; il part lui-même pour continuer cette guerre, et pendant qu'il était à combattre pour la Porte et qu'il reprenait Médine, le Sultan traîtreusement voulait le déposséder ! Voici comment la chose se passa. En 181 3, un nommé Laihif -Fâcha se démasqua soudainement au Caire, armé d'un firman d'investiture pour le pachalick d'Egypte. Le firman était bien en règle et signé par le sultan. Mohammed-bey, ministre de la guerre du vice-roi, n'hésita pas; il supposa le firman faux; fil saisir et décapiter le malheureux Lathif et Mehemet-Ali apprit en Arabie par le même courrier la tentative et la mort du pacha qui avait voulu le déposséder.
J'ai entendu blâmer cette conduite et dire que le vice-roi a commencé dès cette époque une longue série de rébellion contre la Porte; c'est aussi par trop abuser du droit de la légitimité. Depuis longtems le sultan ne pouvait plus gouverner l'Egypte; un Turc parvient à la soumettre, il se met au service de son souverain légitime, combat pour lui, et pendant ce moment ce souverain veut le déposséder au risque de créer de nouveau l'anarchie dans cette province. En vérité cette conduite ne saurait se défendre.
Mehemet-AH malgré l'ingratitude que la Porte venait de lui témoigner, fit continuer la guerre d'Arabie , et jusqu'en 1818, époque où il a pu la terminer, il y a épuisé l'or et le sang de l'Egypte; certes ce n'est pas
dans cette circonstance qu'il s'est montre* mauvais turc : poursuivons.
L'insurrection de la Grèce éclate; elle est soutenue par les puissances de l'Europe; jamais moment ne fut plus favorable pour le vice-roi, et si alors il eût voulu créer une puissance arabe indépendante de celle des Turcs, comme il parait 7 avoir pensé en i834, il n'avait qu'à prendre mit et cause pour les Grecs ; l'Europe l'eût soutenu, ou du moins ne lui eût pas été hostile, et dès cette époque, Gonstantinople ne pouvait rien contre lui. Dans cette circonstance critique, le sultan s'adresse encore au vice-roi; il lui demande son concours pour soumettre les Grecs. Mehemet-Ali, devenu plus prudent, par suite de la tentative de Lathif ne quitte pas l'Egypte, mais il obéit encore au sultan. Il expédia en Morée, son fils Ibrahim, sa Hotte et seize mille soldats; cette armée, après avoir combattu deux ans en Grèce pour le sultan, ne retourna en Egypte qu'après l'intervention de l'armée française en faveur des Grecs. Voilà certes des service que la Porte ne devait pas oublier.
Ce n'est pas un des faits les moins curieux des temps modernes que celui-ci. En 1826 et 1817, le vice-roi d'Egypte , fidèle au grand seigneur , envoie son fils combattre les Grecs qui s'étaient révoltés contre le sultan. La France, l'Angleterre et la Russie, au lieu de soutenir le sultan , interviennent en faveur de la révolte. Ces puissances, après avoir détruit la flotte ottomane à Navarin, obtiennent, les armes à la main, l'indépendance absolue pour la Grèce, et quinze ans plus tard deux de ces mêmes puissances viennent reprocher au vice-roi d'avoir travaillé au démembrement de l'empire turc qu'elles avaient démembré elles-mêmes ! La politique est une singulière chose.
Depuis la campagne de Grèce, les difficultés ont commencé entre le sultan et le vice -roi, et voici la filière
* ,lS CHAPITRE HUITIEME,
«les fitiu qui ont amené la guerre. Le vice-roi réclamait le pachalick d'Acre ou de Damas pour récompense des services qu'il avait rendus en Arabie et en Morée; le sultan refusa. La guerre ayant éclaté entre la Russie et la Porte, à la suite de la bataille de Navarin, le sultan réclama l'assistance du vice-roi : celui-ci refusa à son tour, et dans le fait je pense que personne ne niera que si la Porte eût pu tenir l'armée égyptienne sur les frontières russes , elle eût voulu l'y conserver et déposséder Mehemet-Ali. La tentative de dépossession qui avait eu lieu pendant la campagne d'Arabie ne saurait laisser de doutes à cet égard.
Peu après ce premier refus , il survint des difficultés entre le pacha d'Égypte et le pacha d'Acre. Le premier se plaignit à la Porte , et comme on ne lui fit pas droit, il voulut se faire justice lui-même en attaquant son voisin. Il ne faut pas oublier que ce pacha d'Acre avait été deux fois infructueusement assiégé par les troupes du sultan et que, depuis bien des années, il avait secoué l'obéissance et n'était plus délégué de la Porte que de nom. Plusieurs fois il avait déclaré la guerre à ses voisins et surtout au pacha de Damas qu'il avait voulu dépoSséder.La guerredu vice-roi, dans cette circonstance, était donc encore dans la limite de ce qui se pratiquait dans celte partie de l'Orient ; c'était une guerre de pacha à pacha. Le sultan ayant pris fait et cause pour le pacha d'Acre, la guerre de Syrie s'est en6n trouvée engagée directement entre le souverain et le vassal. Tel est l'enchaînement des faits qui ont amené la guerre en Orient.
Depuis la convention de Kutaych , qui a terminé In guerre de Syrie , le vice-roi , il faut en convenir, s'est donné les plus grands torts , et sa première faute fut d'exiger impérieusement en 1 833 la cession du district tVAdana. C'était un point offensif contre la Turquie qu'il voulait conserver, et je conçois que le sultan Mah-
OU PITRE HUITIKWF. 249
moud en ail gardé un vif ressentiment. I lus tard enfin, à l'époque de la bataille de Nczib, le vice-roi a comblé la mesure de ses toi ts : il en était venu à ce point que le district d'Adana ne lui suffisait plus, et il voulait presque gouverner Coostantinople depuis le Caire , en faisant changer les grands* visirs au gré de ses désirs. Un tel état de choses n'était réellement plus tolérable pour les puissances de l'Europe, elles ont dû intervenir.
Il ressort, je crois, de tous les faits que j'ai cités, que jusqu'en 1827, le vice-roi s'est loyalement conduit visà-vis de la Porte, et que le sultan a eu les plus grands torts. Depuis i833, au contraire, le vice-roi a été trop exigeant, trop ambitieux ; mais en conscience, s'il me fallait prononcer sur ce point , de quel côté sont les plus grands torts? je serais fort embarrassé de répondre. Il est triste de le dire , mais je crois cependant que c'est la vérité : la longue lutte de la Porte contre Mehemet-Ali a été basée sur une mauvaise passion, la jalousie. Le sultan ne pouvait s'habituera avoir un grand feudataire presqu'aussi puissant que lui, et 1rs grands visirs de Constanlinople ne pouvaient se faire à l'idée qu'ils n'étaient pas la seconde personne de l'empire! De là une haine sourde ou active selon les circonstances : de là ces longs périls que l'empire turc n'a pas encore traversés.
Depuis quelque tems les journaux, soit français, soit anglais, ont cité des anecdotes et des mots qui prouvent, s'ils sont vrais, que Mehemet-Ali a de la rancune contre la France, et qu'il est mécontent de nous ; M. Thiers a aussi parlé à la tribune dans le sens que c'était le pacha qui avait à se plaindre de nous : le simple exposé des faits va prouver le contraire.
Jusqu'à la guerre de l'indépendance de la Grèce et à la bataille de Navarin en 1827, on s'occupait fort peu en France de ce qui se faisait en Egypte. A celte dernière époque on peignait Ibrahim et l'armée égyptienne
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sous les plut sombres couleurs; on les considérait comme les agents les plus actifs des massacres exécutés en Grèce. Certes peu de personnes se doutaient alors qu'on finirait en France par s'engouer de cette puissance arabe qui s'annonçait sous de pareils auspices. Plus tard est venue la conquête de Syrie et la convention deKutayëh. Dans celte circonstance, la France voulut intervenir entre le sultan et le vice-roi; la Turquie s'en rapportait à notre médiation; le vice-roi menacé par notre ambassadeur ne tint aucun compte de cette menace; il refusa les propositions delà France (voir page 18) et notre ambassadeur indigné écrivait alors : « que plus tard il « faudrait faire expier au pacha le prix de son inso- « lence.n Jusqu'à présent il n'apparaît encore rien de spécialement amical entre les deux pays. 11 en est de même en i834 , époque où le vice-roi voulut faire des ouvertures diplomatiques délicates (voir page a3); il s'adressa à l'Angleterre avant de s'adresser à la France.
Depuis i834, jusqu'à la bataille de Nezib en 1839, nos rapports politiques et commerciaux sont restés ce qu'ils étaient avant. J'ai déjà dit et prouvé jusqu'à satiété qu'à celte dernière époque notre politique n'avait en aucune manière été liée à celle du vice-roi, (page 45) par la mission de M. Caillé. Qu'on suive maintenant la politique de la France depuis la bataille de Nezib en 1839, jusqu'au traité de Londres , et jusque dans ces derniers moments, que voit-on? Une lutte incessante delà politique française en faveur de Mehemet-Ali.Pour soutenir cette lutte nous nous séparons de ce qu'on appelait notre meilleur allié, nous acceptons l'isolement, nous acceptons des armements qui épuisent nos finances; nous allons en un mot jusqu'à la veille d'une guerre générale. Encore maintenant nous luttons en sa faveur? Je le demande, était-il possible , à moins d'être insensé , de faire davantage et -d'aller plus loin ? Pour l'bonneur de Mehemet-Ali , je veux donc croire que les propos qu'on lui prête sont
des inventions delà presse de Londres $ s'il en était autrement, ce serait un ingrat qui mériterait de perdre toutes les sympathies qui existent encore en sa faveur.
DE LA FAMILLE DE MÊHEMET-AL1. Pour compléter
ce que j'ai à dire de Mehemet-AIi , il ne me reste plus qu'à parler de sa famille.
Enfants de mehemet-ali; (leur âge en 1841.)
D'une première femme turque, qui était divorcée quand il l'a épousée.
Ibrahim, né en Turquie, 51 ans,
Toussoum, id. mort en 1816.
Ismaël, id. brûlé en 1821.
D'autres femmes libres , et de sang turc :
Said-bby, né en Egypte, 18 ans.
Hussein-bey, id. 1 5
Halim-bey, id. 10
Mehemed-Ali-bev, id. 5
Petits-enfants de Mehemet-AIi :
A ch m bt-bey , fils d'Ibrahim, né en Egypte, 16 ans. Ismaèï-bey, id. id. 10
Mustapha-bey, id. id. 10
Abbas-pacha, fils de Toussoum, id. 28 ans.
La constitution de celte famille fait faire bien des réflexions. Mehemet-AIi a 71 ansj les derniers événements l'on cruellement éprouvé , et l'on ne peut raisonnablement admettre qu'il puisse beaucoup prolonger sa carrière. Dans tous les cas on est d'accord sur un point, c'est que moralement le vice-roi a considérablement baissé depuis deux ans. Or que trouve- t-on après lui? D'abord et tn première ligne son fils Ibrahim. Au milieu des allégations les plus contradictoires, je suis arrivé à me former une opinion sur son compte que je crois très rapprochée de la vérité. Ibrahim est un brave et excellent général ; sur ce point ii n'y a qu'une opinion j on
croit aussi qu'il a des idées administratives moins arriérées que celles de son père. L'agriculture parait être une de ses occupations favorites, et il y a consacré, dans l'Ile de Rouda des sommes énormes sans y obtenir beaucoup de succès. Le goût de l'agriculture et un peu la manie de bâtir, ont tellement épuisé les ressources dont il a pu disposer, que dans le cours de sa vie il a toujours passé pour être peu généreux, défaut grave en Orient. Était-il cruel, dissimulé et sans parole comme disent les uns? ouna-til fait que le mal qu'il lui était impossible de ne pas éviter, comme disent les autres ? C'est ce que je n'ai pu savoir.
Ibrabim dans sa jeunesse était d'une adresse et d'une force extraordinaires; personne ne le surpassait en habileté dans les exercices militaires, et l'on m'a assuré qu'une fois il avait décapité un jeune chameau d'un seul coup de sabre ; mais ce général a maintenant plus d'un demi-siècle, et depuis 25 ans il a fait la guerre sous les climats les plus divers. Dans le cours de sa vie militaire, il a constamment voulu partager les dangers et les privations de ses soldats; il bivouaquait avec eux dans les neiges du Taurus ou sur les sables brûlants de l'Arabie, et les habitudes de débauche et d'ivrognerie qu'il a contractées dans cette vie ont dû profondément altérer sa constitution. L'avenir d'un pays reposant sur une pareille existence n'offre donc que de bien faibles garanties de durée ; et la plus grave question que soulèvera la succession de Mehcmel-Aliest incontestablement celleci : Ibrahim sera-l-il en état de succédera son père ?
On peut dire qu'après Mchemet- Ali et Ibrahim, il ne reste que des éléments d'anarchie dans la famille du vice-roi ; il est impossible de ne pas prévoir une lutte de succession pour cette époque, et probablement les présentions seront à débattre entre Saïd-bey, jichmetbey et Abbas-pacha,
Smd bey, frère d'Ibrahim, est déjà d'une corpulence
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énorme; quoiqu'il n'ait que dix- huit ans, il lui serait impossible de supporter les fatigues de la guerre. Il sert dans la marine., manœuvre assez bien la frégate qu'il commande, mais il n'a jamais été à la tête de troupes de terre : on dit qu'il a quelque capacité et une instruction supérieure à celle de ses trois jeunes frères.
Achmet~bey, fils d'Ibrahim, n'a que 16 ans ; on ne peut encore rien en dire. Ibrahim cependant l'avait avec lui à l'armée de Syrie, et il commandait dernièrement un petit corps de troupes dans le nord d'Alep.
Abbaspacha , neveu d'Ibrahim , a 28 ans. Depuis longtemps il est gouverneur du Caire et dune partie de l'Egypte : c'est le négociant de Mehemet-Ali et son intermédiaire pour la vente des produits du pays -, on dit qu'il est dans celte partie plus habile et plus rusé que les commerçants les plus consommés ; on l'accuse même de fourberie. Quant à ses talents militaires ou tous autres, ils sont absolument nuls. Si en 1840, Mehemcl- Ali a donné à Abbas-Pacha le commandement de l'expédition qui fut «à Beyrouth pour combattre l'insurrection du Liban de mai et de juin, c'était pour avoir à la tête de celte expédition un membre de sa famille. H est positif que dans celle circonstance ce prétendu général n'a pas quitté Beyrouth , et que Soliman-pacha dirigeait réellement l'expédition.
Voilà bien des éléments de perturbation après la mort de Mehemet-Ali et d'Ibrahim. Je dois même ajouter que si la santé de es dernier est aussi altérée que certaines personnes le disent, il se pourrait qu'une lutte de succession commençât immédiatement à la mort de Mehemet-Ali. 11 y avait en effet à l'époque de la naissance d'Ibrahim quelque chose d'incertain dans la position de sa mère, qui rend sa légitimité douteuse, et si, à la mort de Mehemet-Ali , il n'est plus en étal de se mettre à la têle de l'armée et de la commander, il n'est pas sur qu'il puisse succéder à son père. Je ne parlerai
pas de son frère Saïd-bey. Je le crois sans aucune chance, et tant qu'Ibrahim pourra se tenir à cheval . ce n est pas ce concurrent qui pourra l'en faire descendre. Je n'en dirai pas autant à! Abbas-pacha , qui depuis longtemps est gouverneur du Caire et d'une partie de l'Egypte. Le souvenir de son père Toussoum, qui était généreux et aimé, lui a beaucoup servi; peut-être n'estil pas aimé lui-même, mais au moins on est certain qu'il ri est pas détesté. Ibrahim ne peut en dire autant; il fut envoyé en i8a4, dans la haute Egypte, contre la seule tentative d'insurrection qui ait été faite par les fellahs , et il parait qu'à cette époque, il procéda avec cruauté. Le souvenir de son expédition est resté vivant dans le cœur des habitants, et il pourrait bien retrouver à la mort du vice-roi cette population hostile à ses projets. Abbas-pacha a encore quelque chose en sa faveur ; on dit qu'il est le premier-né des petits-fils de Meheraet-Ali depuis l'époque où ce dernier a été investi du titre de pacha d'Egypte, et que la famille du vice-roi n'était pour ainsi dire pas constituée jusque-là. Il y a bien d'autres hypothèses que chacun peut entrevoir, non-seulement dans I intérieur de cette famille, mais aussi en dehors. L'or de l'Angleterre ou T influence de Constantinople, peuvent renverser l'ordre des faits les plus probables.Certains généraux peuvent avoir plus d'influence que d'autres , et peut-être voudront-ils faire intervenir l'armée dans leur intérêt direct ou détourné. Je sais que déjà l'un des généraux de l'armée d'Arabie inspirait des craintes au vice-roi. Je ne soulèverai pas toutes ces hypothèses, toutes ces misères; mais ce qui m'apparait clairement, c'est que r organisation du gouvernement égyptien et la composition de la Jamille de MehemetrMi , ne me présentent aucune base solide pour rétablissement ((une nouvelle puissance.
Peut-être le vice-roi n'est-il qu'un instrument destiné à préparer l'émancipation des malheureux fellahs ? A
CH A.P1TRK HUITIÈME. 255
Horns, à Beylan, hKoniëh, à Nezib, celte race vaincue et toujours dominée, s'est enfin mesurée avec la race de ses oppresseurs, et quatre fois elle l'a vaincue. Cet enseignement ne peut manquer de porter ses fruits dans un avenir plus ou moins éloigné, et peut-être les mêmes armes remises en 1821, dans les mains des malheureux paysans de l'Egypte, serviront un jour à l'émancipation définitive de ce pays.
§ LXIII. Du ministère du 12 mai.
Les élections du 2 mars 1839 se firent dans un sens favorable à la coalition ; et l'on sait qu'elles amenèrent la chute du cabinet présidé par M. Molé. Après cette chute , la Chambre assista pendant cinquante jours entiers aux essais de combinaisons ministérielles les plus diverses et les plus compliquées. Aura-t-on un ministère de grande ou de petite coalition, disait-on ? Pendant ce temps , l'affaire d'Orient se compliquait , le désordre s'organisait dans Paris, et enfin une émeute éclatait le 12 mai. Le soir même de celte émeute, un cabinet nouveau était constitué : j'en ai donné la composition, page 28. C'était le ministère de la petite coalition qui l'avait emporté.
Pavais soutenu le ministère du i5 avril, avec la plus entière conviction qu'il répondait aux besoins du pays et aux nécessités de la politique étrangère ; ce fut donc avec un vif regret que je vis la formation de l'administration nouvelle -, et si je l ai appuyé dès le début, je dois dire que c'était, non pas en vertu des mérites que je lui croyais, mais bien plutôt par crainte d'ameneraux affairesM. Thiers, qui m'apparaissait dans toutes les autres combinaisons que je supposais possibles.
Maintenant que les faits sont accomplis et connus , je me sais bon gré de ne pas m'être laissé aller au premier moment d'humeur qui suivit le triomphe de la coalition, e( je viens rendre pleine justice à cette admi-
2f>G CI1APIÏKK HUITIEME.
nislratiou qui dans le début ne m'inspirait que défiance.
Voici les motifs qui successivement m'ont fait abandonner celte défiance. A l'intérieur les choix furent bons: citer les noms de MM. Quesnauit, Dejean, Passy, Legrand, Dessauret et Paganel, c'est tout dire. Il y eut aussi fermeté dans la direction des affaires , et je puis en donner la preuve. Le sieur Barbes avait été condamné à mort comme l'un des chefs de l'insurrection du 12 mai, et le cabinet fut sur le point de se retirer plutôt que de contresigner la commutation de peine que le roi voulut accorder. Certes, c'était là un acte de grande fermeté. J'ajoute, à l'occasion de cette insurrection, qu'au lieu de nous faire de longs discours, on vint immédiatement demander aux chambres sur le budget de l'état, la création d'un corps de i,4°° gardes municipaux pour la ville de Paris. Toutes ces mesures me rassurèrent entièrement, et la promesse qui parail avoir été tenue de ne plus donner à MM. les journalistes aucune subvention sur les fonds secrets , n'est pas un des moindres titres que ce cabinet doit avoir à l'estime de tout le monde et de toutes les opinions.
Je ne pourrais que répéter ce que j'ai dit dans le cours de celle brochure sur nos affaires étrangères. Sous ce rapport , le cabinet du 12 mai a été ferme et décidé : il a poursuivi avec une persévérance qui lui fait honneur , la politique du concert européen adoptée par la Chambre, et il a prouvé (page 75, dépêche n° 34) qu'il ne se faisait aucune illusion sur la prétendue puissance égyptienne dont la presse de Paris s'était si fort engouée. Malheureusement toutes ces choses ne sont publiques que depuis quelques mois, et si l'on eût plus tôt connu la vérité, j'ai la conviction que la crise ministérielle de février i8io eût été évitée.
Lors de la réunion des chambres pour la session de 18I0, je trouvais qu'il n'y avait rien a reprocher au
cabinet pour la direction de la politique intérieure , mais je l'avoue, pour les affaires étrangères, jetais comme le public, pénétré de l'idée que le ministère était faible , et la discussion qui eut lieu le i3 janvier i8fo, augmenta mes craintes. A celte séance, M. Thiers, tout en disant ye ne sais rien, laissait entendre qu'il savait tout, qu'il connaissait les dépêches, et, après avoir attaqué les actes du cabinet , il déclara ( voir page 87) : « qu'il prenait l'engagement de prouver par les pièces » qu'il .aurait pu employer un lakgage plus séyèhe » pour caractériser la manière dont on conduisait nos » affaires étrangères. » J'avoue que le ton de celte déclaration , l'air de supériorité de M. Thiers, et l'allilude du cabinet du 12 mai, qui était, il fuit le dire, des plus modestes, me donnèrent beaucoup à penser. Les rôles ont bien changé depuis lors, et ceux qui ont assisté à laséance du sGdéccmbre 1840 ne doivent savoir comment expliquer celle du 1 3 janvier.
De tous les reproches qu'on a fails au cabinet du 12 mai , celui que j'ai vu le plus généralement reproduil, même postérieurement aux discussions de la session actuelle, esl celui-ci : avant de vous embarquer dans t affaire d'Orient avec l Angleterre , il fallait vous expliquer avec elle sur tÉgyptc : vous auriez de suite connu sur quel terrain vous étiez. Ce reproche tombe devant le simple rapprochement des dates.
Les événements se sont en effet tellement pressés en Orient, depuis le moment où l'armée lurquea fait son mouvement sur I Kuphrale, que la bataille de Nézibct la défection de la flotte turque ont eu lieu avant qu'à Paris cl à Londres, ou ait eu le temps de s'entendre pour rédiger les instructions deslinées aux deux amiraux Lalande el Slopford (voir page4o). On sait que depuis la défection de la flotte, les difficultés ont commencé avec lWnglelerre, à l'occasion des limites à établir en Syrie entre le sultan et le vice-roi. Il était donc
de toute impossibilité de s'entendre à temps utile en supposant qu'on eût voulu le faire. Le maréchal Soult sentait si bien que le temps lui manquait que* l'on peut encore voir, par le rapprochement des dépêches, qu'il crut devoir agir, sans même consulter le cabinet de Londres. Ainsi les Chambres étaient déjà saisies de la demande de dix millions pour la flotte, et les deux aides-de-camp, Foltz et Caillé, étaient partis pour l'Orient avant que la première dépêche du a 5 mai fût arrivée de Londres. Je le répète, dans les reproches qu'on a adressés au maréchal,on n'a pas assez tenu compte de ta rapidité des évènemens en Orient, et des distances* qui existent entre Londres, Paris et Constantinople.
Malgré ce que je viens de dire , je pense que le cabinet du la mai a fait une faute dans la conduite des affaires d'Orient; mais cette faute n'est en aucune manière une de celles qu'on lui a reprochées. Je m'explique : à la fin de juin, l'amiral Roussin, notre ambassadeur à Constantinople, avait prévenu que lord Ponsonby agissait en Orient à Vencontre de la politique qu'on lui disait de faire prévaloir , et qu'il n'y avait plus à ses yeux d'alliance entre l'Angleterre et la France; le 7 juillet 1839 ( v0 * r P a S e 6o )> I e maréchal Soult lui écrivait : « qu'il s'était ^franchement expliqué avec » lord Gran ville, ambassadeur d'Angleterre à Paris, » au sujet de la conduite de lord Ponsonby , et qu'il » espérait que ses observations transmises à Londres » porteraient leur fruit. » Les prévisions du maréchal Soult ont été trompées ; ses observations n'ont porté aucun fruit ; et le tort qu'on a eu , suivant moi, a été de ne pas s'expliquer immédiatement avec l'Angleterre.
Si le maréchal Soult eût écrit à lord Palmerston :«Lord Ponsonby, votre ambassadeur à Constantinople, a travaillé à la reprise des hostilités, pendant que nos deux cabinets travaillaient dans un sens contraire *, c'est lui qui a amené la bataille de Nézib ; c'est lui qui a refusé
uiyiiizeo
son concours à l'aide-dc-camp Follz que j'avais envoyé à Conslantinople pour arrêter les hostilités ; c'est lui enfin qui est la cause de la crise actuelle d'Orient que nous voulions éviter : je vous demande son rappel , ou je dois croire que vous approuvez sa conduite ; dans cette dernière hypothèse , la France ne se dirigera plus en Orient que d'après les vues de sa politique. Si au contraire vous jugez convenable de rappeler votre ambassadeur, je suis alors prêta m'entendre avec vous sur tous les points, et particulièrement sur celui de votre route de Vlnde par l Isthme de Suez. »
La question posée ainsi en termes et avec les formes diplomatiques , l'Angleterre eût réfléchi. Mais un fait clair et patent eût indiqué la ligne qu'elle voulait suivre. Si lord Ponsonby eût été maintenu , la France immédiatement se fût tournée vers les puissances du continent-, clic n'y eût peut-être pas trouvé une alliance possible , mais au moins la rupture avec l'Angleterre se serait faite, sans que des deux côtés il soit resté au fond des cœurs une sourde irritation. Si lord Ponsonby eût été rappelé , on eût acquis la preuve éclatante que l'Angleterre désirait le maintien de l'alliance, et le cabinet français eût pu agir en conséquence. Voilà, suivant moi, le véritable tort du ministère du 12 mai.
Les conséquences de ce tort ont été plus graves qu'on ne le pense , et l'alliance anglo-française, à partir de juillet i8?9, s'est trouvée dans une singulière position; il était évident qu'elle n'avait plus aucune solidité, et pourtant elle n'était pas rompue : il en est résulté qu'aucun des cabinets de Londres et de Paris n'a voulu aborder le premier la question sérieuse à résoudre, celle du passage dans les Indes par T Isthme de Suez. On verra , au LXVP paragraphe que ce passage était cependant le nœud de la difficulté des alfa ires d'Orient.
Je ne m'étendrai pas davantage sur la manière dont le cabinet du 11 mai a dirigé nos alfaircs étrangères.
Depuis la dernière discussion de l'adresse , l'opinion publique a rendu pleinement justice aux hommes qui en faisaient partie. On n'a pas assez tenu compte à ce cabinet de la position toute exceptionnelle où il se trouvait placé, par suite de son refus de subventionner la presse sur les fonds secrets ; nous verrons bientôt comment le ministère, présidé par M. Thiers,s'y est pris pour échapper aux conséquences de ce précédent, si fàcbeux pour ceux qui ont eu le courage de rétablir.
§ LX1V. Bu ministère du l* r mars } de la presse sous
ce ministère.
Le dernier ministère, présidé par M. Thiers, est le premier qui soit sorti des rangs de l'opposition. De ce fait si malheureux , il est pourtant ressorti un utile enseignement. Nous avons vu , en effet , que tout ce que la gauche blâmait si énergiquement, depuis dix ans, elle la voulu, lorsqu'elle est devenue ministérielle , et, chose bizarre, cequ'elle réclamait avec le plus d'énergie, elle ne l'a plus voulu. C'est ainsi que, d'une part, elle a voté la loi des fonds secrets , et que, d'autre part, elle a enterre, quelques jours après, la proposition de réforme électorale de M. Remilly. On est étonné que l'opposition se soit si prompteinent usée, en traversant le pouvoir j a-t-on jamais vu un parti politique mettre si fort en contradiction ses actes et ses paroles ? vit-on jamais un évangile politique déchiré plus complètement ? sous le rapport financier, l'opposition n'a pas été plus heureuse, et toutes les économies qu'elle nous promettait depuis dix ans, se sont converties en accroissement de dépenses. Un seul rapprochement de chiffres en donnera la preuve.
Budget i«» dépense* ordinaires.
1 8 Jo dernier budjet roté tous la rwUuntlon cfil ,794» 000
CHAPITRE HUITIEME. 261 l83l voté par l'ancienne majorité. . .... I,3o4, 000,000
i83a Id 962,000,000
1833 Id 964,000,000
1834 . . i Id 981,000,000
1835 id 1,009,000,000
1836 Id. . • 999,000,000
1837 id 1,027,000,000
i838 id * . . 1,039,000,000
1839 W i,o63,ooo,ooo
1840 id 1,099,000,000
l84l voté en 1840 par l'opposition! 1,187,000,000 T . r ' u ^
Ce dernier chiffre n'a besoin d'aucun commentaire. Je dois observer qu'il ne s'agit ici que des dépenses ordinaires volées avant le traité du 1 5 juillet, celles qui se rattachent à ce traité sont en dehors.
Messieurs de l'opposition n'ont pas dirigé nos dépenses extraordinaires avec plus de réserve que nos dépenses ordinaires; sous ce rapport, ils ont encore fuit plus mal que l'ancienne majorité. Je ne parle encore ici que des dépenses qui ont précédé le traité du \ 5 juillet. Voici ce que je disais à celte occasion, à la séance du a5 mai 1840. Il s'agissait du canal de l'Aisne à la Marne pour lequel on demandait 1 3 millions à la chambre.
« N° i3s. Toutes les grandes fractions de celte as- « semblée sont, depuis un an, sur un terrain glissant , « mais il est un parti qui est plus spécialement dans ce « cas : cest celui de M. Odilon-Barrot. On ne voit « pas encore clairement, ni où il va, ni ce qu'il veut en « politique.
« Le voici, pour la première fois, en face d'une grande *c question d'intérêt matériel. Je n'ai de conseils à « donner à personne, mais je dois rappeler à cette « fraction de l'assemblée, que, pendant dix ans, elle a « accusé les députés de l'ancienne majorité de n'avoir « été quo les complaisants de tons les ministères quelle
« a soutenus. Elle a accusé celle majorité d'avoir proie digue sans mesure les écus des contribuables et porté « le désordre dans nos finances, par l'extension déme- « surée donnée à nos travaux publics.
« Nous allons voir maintenant fonctionner nos accu- « sateurs sur une question où cette vieille majorité « avait résisté au ministère qu'elle soutenait, et posé, « par l'organe de son rapporteur, les principes les plus « sages et les plus économiques, pour la direction à don. « nerà nos travaux publics. Nous allons voir fonctionner « cette majorité nouvelle , en face d'un déficit de plus « de cent millions sur les deux budgets de 1 840 et 1 841, « et sur une question où il ne s'agit pas de treize mil- « lions seulement, mais d'un ensemble de plus de soi- « xante millions.
a Si la majorité nouvelle donne tort à l'ancienne , « sur cette question , il sera bien constaté aux yeux du « pays que les grands mots de désordre dans nos ira- « vaux, d'économie dans nos finances , de misères « publiques à soulager, de sueurs du peuple à ménager « n'étaient que des lieux communs à l'usage de l'oppo- « sition, et que devenue ministérielle , c'est à elle qu'on « pourra renvoyer avec justice les reproebesque depuis « dix ans elle nous adresse. Cet enseignement vaut bien « quelques millions. » (Moniteur du 26 mai 1840.)
Le vote de la gauche n'a pas fait défaut à la demande ministérielle, tout a été accordé. Jamais pourtant refus n'eût été mieux motivé ; le canal dont il était question avait été repoussé en i838 par t ancienne majorité, alors que nos finances étaient prospères, et nous nous trouvions en déficit j ce canal n'était d'ailleurs que le complément de la jonction de la Saône à la Marne, et c'est particulièrement sous ce rapport qu'on le défendît; or, cette jonction n'était pas même commencée.
Je crois qu'il ressort de ces faits que le pays doit savoir maintenant à quoi s'en tenir sur les amélioration s
financières qu'il espérait par le triomphe de l'opposition. J'ai pensé, dans cette circonstance, que, pour porter la conviction dans les esprits, je n'avais pas besoin de me prévaloir des dépenses extraordinaires résultant des fautes de M. Thiers. Il y avait cependant, à cette occasion rechercher si cet homme d'état nous a coûté * 300 -millions , comme le disent certaines personnes, ou 189 millions, comme il en convient lui-même, ou enfin 1^4 millions, comme le prétend M. Gouin.
J'attendais avec impatience les premières nominations du cabinet; je savais que M. Thiers avait fait d'importantes promesses à plusieurs membres de Taristocratie de la presse parisienne \ je savais, entr'autres, à ïi'bk iouvoia douter, que du temps de la coalition, il avait promis la place de secrétaire-général du ministère de rintérieur, a l'un de ces Messieurs. Cette place n'était pas, je crois, la seule qui avait été promise à plusieurs personnes et j'étais extrêmement curieux de savoir comment M. Thiers se tirerait de ce premier mauvais pas. A mon grand élonnement, tout se passa assez bien, MM. Paganel , Quesnault, Legrand, Passy et Dejean avaient donné leurs démissions en même temps que le cabinet du 12 mai; mais si l'on excepte des nominations qui furent faites, celles de MM. de Malleuille elBMaud, qui sont de la gauche, les autres choix furent rassurants pour l'ancienne majorité. Les noms de MM. Bresson, Guizard, Jouffroy , Dumond, ne laissaient en effet rien à désirer.
On a vu (page 94), que la première question ministérielle qui se présenta fut celle des fonds secrets et qu'à la séance du a6 mars 1840, elle fut résolue en faveur du cabinet. Si dans cette circonstance, je me suis mis en avant ; si, contrairement à mes habitudes , j'ai voulu renverser, par un amendement, l'administration du 1" mars, c'est que personne dans la chambre ne redoutait plus que moi ce qui se passerait entre les
deux sessions. Toutefois, je dois Ta vouer, mes préoccupations se portaient plus spécialement sur l'intérieur; pour l'extérieur je me rappelais À la vérité avec quelle légèreté M. Thiers traitait les affaires, et je n'avais pas oublié qu'en i836 , (pour Ancône et pour l'Espagne), il avait voulu marcher à ('encontre de- tous nos précédents diplomatiques* Mais une chose me tranquillisait; je croyais que cet ex-ministre était un homme pratique; tout le monde le pensait, lui-même le disait: « Moi, qui suis » un homme pratique (1)... un homme pratique comme » moi . . . » sont des phrases qu'on trouve dans presq ue tous les discours de ce député. Je pensais donc que, s'il survenait quelque complication extérieure, nous avions toute chance pour nous en tirer avec habileté. Les faits ont malheureusement démontré le contraire, et je vais compléter cette démonstration, en rappelant deux actes dont je n'ai pas encore parlé : Si je mentionne ces actes, c'est qu'ils tendent à prouver à quel point M. Thiers était engoué de l'alliance anglaise et combien il était peu clairvoyant lorsqu'il était question de cette alliance.
A la séance du 12 mai, M. de Rem usât, ministre de l'intérieur , monta à la tribune pour annoncer qu'une frégate allait être expédiée à l'île de Sainte-Hélène pour y recueillir les restes mortels de l'empereur Napoléon ; il s'exprimait ainsi : n° i33. « Le gouvernement, jaloux » d'accomplir un grand devoir national, s'est adressé à » l'Angleterre ; il lui a redemandé le précieux dépôt » que la fortune avait remis dans ses mains. A peine » exprimée , la pensée de la France a été accueillie. » Voici les paroles de notre magnanimb allié, etc. »
Ainsi, le mai i84o, le ministère disait, en parlant de l'Angleterre, que c'était une magnanime alliée ! Mais
(1) J'ai remarqué, que pendant le cours de celte session, je n'ai entendu aucune phrase de ce genre, ni de M. Thiers ni d'aucun de ses amis.
en vérité on n'avait donc pas lu les dépêches de 1839; ignorait-on d'ailleurs que la rrine d'Angleterre , dans le discours de clôture du parlement, prononcé le 27 août 1839, disait encore , « qu'elle se félicitait d'avoir » contribué à cimenter l'alliance aussi avantageuse » aux deux nations que profitable aux intérêts généraux » de l'Europe » et que le 16 janvier 1840, le discours d'ouverture ne contenait pas un mot sur cette alliance ? Ignorait-on surtout, qu'à la séance du 21 février 1840, M. O-Ferral, membre de l'amirauté , avait demandé au parlement anglais un budget de la marine de 162 millions au lieu de i3o, et qu'il motivait cette demande sur ï accroissement de la marine française dans la Méditerranée? Voilà des faits que des ministres ne pouvaient ignorer, et qui devaient servir de règle à leur conduite.
Passons à un autre fait. A l'occasion d'une question sur les Soufres de Sici/e, il s'était élevé entre l'Angleterre et Naples un différent si grave , que la flotte anglaise était venue sur les côtes d'Italie. Dès le 20 avril , elle avait déjà capturé et fait conduire à Malte sept navires Napolitains. La querelle s'envenimait sérieusement. Le roi de Naples ne voulait pas céder, et l'Angleterre menaçait de bombarder sa capitale. Dans ce moment critique, M. Thiers s'empressa d'intervenir pour aplanir cette difficulté naissante ; voici ce qu'il a dit à cette occasion , à la séance du a5 novembre 1840.
N° 1 34* * Ceci m'amène à dire quelques mots de » l'affaire de Naples. Ce qui devait me faire croire qu'on » ne romprait pas ainsi l'alliance de la France, c'est » qu'alors, dans mes correspondances avec M. Guizot , » chacune de mes dépêches était , à la suite des affaires » d'Orient, remplie de la question de notre médiation » avec Naples. Le roi de Naples a résisté énergiquement , » et répondait qu'il tiendrait tête à l'Angleterre , quoi » qu'il dût en arriver, »
266 CflAPITRE HUITIEME*
» C'était un fait grave. L'Angleterre s'était engagée » dans une témérité, dans une imprudence ; car l'Italie » pouvait en être émue, et motiver la présence des Au* » tricbiens. Jecraignais donc une conflagration, je m'em- » ployai à la prévenir j j'ai réussi. On m'en loua beau- » coup à cette époque en Europe , et tandis que j'agissais » ainsi , c'était, je crois, le 8 juillet que s'est terminée » l'affaire des soufres, c'est le 8 juillet que j'arrivai, » après des efforts inouis, à la conclusion de ce différent, » on a laissé terminer le conclus um, et le lendemain on a » signé le traité. Ces faits devaient exclure de la pensée » de tout homme loyal et sensé , que l'on pût sans ex- » plication signer un traité, sans la France. »
La citation que je viens de faire explique la vive irritation de M. Thiers , et je conçois que personnellement il soit exaspéré. Il est évident que dans cette circonstance ce ministre à joué le rôle ridicule de l'un des personnages que Ion voyait naguèressur toutes les caricatures de nos boulevards. Il n obtenait, en effet, de Lord Palmersion , que les cendres impériales , les conférences commerciales de M, Porter (i) et de bonnes paroles, et en échange il rendait en Italie, un service si important que la reine d'Angleterre crut devoir le rappeler , le il août, dans son discours de clôture du parlement (a).
(1) Le 7 juillet 1840 le Courrier Français disait « M. Por- » ter est reparti ce soir pour Londres, nous avoosquant à nous » confiance dans la loyauté ainsi que dans le bon sens du ca- » bînet anglais , et nous regardons le traité de commerce » comme conclu. » Le 28 juillet le même journal disait : «« de- » puis vingt jours la France n'a aucune nouvelle de la mission » commerciale de M. Porter. »• Ces nouvelles sont encore à venir ainsi que ce traité de commerce regardé comme conclu.
(2) Séance du parlement du 1 1 août 1 840. « Je suis heureuse » de vous informer que les différents avec le gouvernement de » Naples, ont été mis en voie d'arrangement par la médiation » amicale du Roi des Français. »
CfïÀPITRB HUITIÈME. 267
La conduite de M. Thiers, dans celte circonstance, a été véritablement incompréhensible ; depuis qu'il avait pris la direction des affaires , il prévoyait, dans la question d'Orient, une solution contraire aux intérêts de la France*, il savait qu'un traité se préparait entre la Russie et l'Angleterre ; comme ministre français il devait agir en conséquence et chercher des difficultés pour les jeter en travers de la négociation qui se préparait. Il a fait directement le contraire.
Lord Palmerston avait commis l'impardonnable faute de convertir une petite question commerciale en grosse question politique ; il avait rompu avec Naptes , menaçait son roi, en cas de résistance, de bombarder sa capitale et de révolutionner la Sicile en y envoyant le prince de Capoue. L'Autriche , inquiète pour ses possessions d'Italie , eût-elle pu laisser révolutionner le royaume de Naplcs sans intervenir ? Qui oserait le dire ? Il y avait donc, dans cette petite affaire des Soufres de Sicile, tous les éléments d'une grave complication au moins entre l'Angleterre et l'Autriche; celait une chance pour éloigner la conclusion du traité fatal que redoutait M. Thiers ; et bien c'est précisément dans ce moment qu'il intervint et qu'après des efforts inouïs, (c'est lui-même qui fa dit) il aplanit à l'Angleterre toute difficulté ; c'est le 8 juillet que sa médiation est couronnée de succès, c'est le 1 5 que le traité de Londres est couélu ! Je ne suis plus étonné que M. Thiers n'ait pas osé une seule fois , dans le cours de la session actuelle , nous dire: — un homme pratique comme moi! — Ses preuves sont faites maintenant.
Je ne reviendrai pas sur l'ensemble de l'affaire d'Orient, les détails que j'ai donnés dans les chapitres précédents ont assez fait connaître de quelle manière lecabinetdu i er mars a dirigé notre politique extérieure; je vais seulement examiner deux points: quel était le but que M. Thiers poursuivait avant le traité de Lon-
tires , et que s'est-il proposé de faire depuis ce traité ? examinons te premier point.
Que voulait M. Thiers avant le traité ? n'était-ce pas un arrangement direct entre le sultan et le vice-roi , ou le maintien du stalu-quo ? Qu'il ait voulu, et qu'il ait travaillé à un arrangement direct , c'est ce dont personne ne doute actuellement; quant à sa pensée de maintenir le statu-quo, à défaut de l'arrangement direct , elle ressort clairement de la correspondance de M. Guizot et de M. Thiers. Voici ce que ce premier écrivait de Londres, le 17 mars 1840, n° i35. » Je vous demande de porter sur ma dépêche d'au- » jourd'hui toute votre attention. Il est possible que » cette nouvelle face de la situation disparaisse , et que » nous puissions rentrer dans la politique d'attente , au m bout de laquelle nous entrevoyons le statu quo. Je fais » allusion ( disait M. Guizolà la tribune) à ce que disait » hier M. Thiers de la nécessité d'attendre et de » gagner du temps pour arriver peut-être à la fin, » et de guerre lasse, au maintien du statu quo en » Orient. »
11 ressort clairement de cette correspondance et des discussions qui ont eu lieu, que M. Thiers à défaut d'arrangement direct, poursuivait le maintien du statu quo; dans cette circonstance, il a , je crois , commis une double faute.
Le statu quo , créé en i833 par la convention de Kutayeh , était une immense calamité pour l'Egypte : je crois Ta voir suffisamment prouvé , page a3o.
Or, je demande maintenant quelle était la conséquence d'un arrangement direct , terme le plus extrême du succès politique de M. Thiers ? n'était-ce pus un statu quo , sous une nouvelle forme et avec un nouveau nom? Pour qu'un arrangement en Orient pût avoir une valeur européenne , il fallait en effet, qu'il fût, si ce n'est garanti, an moins consenti par les
grandes puissances; cette sanction lui manquant, on retombait dans tous les inconvénients du statu quo.
C'est ainsi , que , même le succès de la politique adoptée par M. Thiers, avant le traité de Londres, eût été une véritable calamité pour le pays qu'il voulait proléger. Voyons maintenant si ce ministre a été plus heureux dans les projets politiques qu'il a conçus postérieurement à ce traité.
Que voulait M. Thiers après le traité de Londres? Suivant moi, il ne saurait y avoir de doutes : cet ex-ministre serait le plus insensé des hommes si son but n'avait pas été de créer en Europe, un grand mouvement militaire et révolutionnaire qui permit à la France de déchirer les traités de i8i5. Il n'y a même que cette pensée qui puisse donner une couleur logique à eesaclcs, et les expliquer. La discussion de l'adresse a d'ailleurs levé tous les doutes à cet égard j je vais en donner la preuve.
A la séance du a5 novembre 1840 , M. Thiers disait : » Si vous F aviez voulu nous serions revenus des traités » de i8i5? avec du cœur et de l'honneur!..» et la gauche de l'assemblée d'acclamer. Du moment où ces paroles ont été prononcées, il a été évident pour toute l'assemblée , que, dans l'esprit de M. Thiers , la question d'Orient avait été déplacée par le traité du i5 juillet, et qu'à ses yeux elle était devenue une ques tion*nr le Rhin; il n'y avait que cette interprétation de raisonnable, et c'est ce motif qui fit immédiatement répondre à M. Villemain. «Pourquoi ne T avez-vous pas » voulu en i83o ? » M. Thiers s'est bien gardé de relever cette interruption, et il faut le dire, lui qui ne s'embarrasse de rien en fut un moment fort embarrassé. C'est qu'en effet, si l'on voulait risquer une guerre générale pour déchirer les traités de i8i5, c'était en i83o, lorsque l'Italie, la Belgique , et la malheureuse Pologne répondaient sympathique ment à notre révolution, qu'il
fallait le tenter ; c'est alors qu'il fallait tirer l'épée et en jeter au loin le fourreau. Telle était mon opinion, en i83o, en i83i , et jusqu'en juin i832, époque fatale où il m'a bien fallu reconnaître que les passions intérieures viendraient compliqueras armes à la main, l'action extérieure de la France. Personne à cette époque n'a mieux parlé que M. Thiers contre la guerre, contre les idées de propagande , et c'est dix ans après, lorsque les sympathies de l'Europe se sont amorties,si ce n'est éteintes, que ce ministre voulait faire la guerre et la propagande ! C'est aussi par trop compter sur l'abnégation des peuples, de supposer que dans Cintéré de la jtoUtique de la France, ils soient toujours prêts à s'insurger et à courir les terribles chances des révolutions. Tel était cependant le fond de la pensée de M. Thiers ; car autrement la lutte dans laquelle il voulait engager la France contre toute l'Europe, eût été insensée.
Si M. Thiers n'avait pas démasqué, à la séance du 25 novembre, son projet de déchirer les traités de i8i5, je pense que l'homme du jugement le plus ordinaire pouvait le deviner par le simple exposé de sa politique. Voici comment il s'exprimait à cette séance : n° i36: a Le 20 octobre est arrivé; il a fallu reproduire » toutes nos résolutions- Lorsque j'ai communiqué la » note du 8 octobre , je l'ai communiquée avec une » lettre à M. Guizot à Londres ; une à M. St-Aulaire à » Vienne et une à M. Cochelet à Alexandrie. Notre plan » était d'armer jusqu'à 939 mille hommes, et puis de
» négocier à la téle de toutes nos forces Mes col-
» lègues et moi nous nous sommes retirés le jour où » nous n'avons pu pousser jusqu'à son terme naturel » et nécessaire la grande résolution que nous avions » prise après le i5 juillet, non pas de faire la guerre à 1» l'Europe, mais d'fixiGER dans un langage qui ne l'au- » rait pas offensée, la modification du traité, ou, et je
» l'avoue, le mot ost grave à prononcer, ou de déclarer » la guerre (i).
Mettre 939 mille hommes sous les armes pendant l'hiver et dire au printemps à l'Europe sous une forme quelconque : j'exige une modification au traité, ou je vous fais la gueebe; tel était donc le plan de M. Thiers ! Pouvait-il y avoir deux réponses à attendre ? L'Europe aussi a son honneur à défendre -, elle se trouvait d'ailleurs en face d'un homme qui deux ans avant avait dit à la tribune « Si j'avais été premier ministre, T Europe » n'eût pas osé ! » Suivant toutes les probabilités , les puissances eussent donc passé outre et répondu : Faites ce que vous voudrez, mais nous ne modifierons pas le traité; nous sommes prêtes à vous recevoir; attaques si vous l'osez ! Les choses venues à ce point, 939 mille hommes sous les armes, et X artillerie de la presse parisienne par derrière; il n'y avait pas deux issues ; la guerre eût été inévitable. Tel est, suivant moi, l'avenir qui était réservé à notre pays si l'administration de M. Thiers eût continué. Il le sentait bien lui-même lorsqu'il disait pendant la discussion de l'adresse : « Je » ne puis songer à ces jours terribles sans en être pro- , » fondément ému. Je savais bien que j'allais peut-être V » faire couler le sang de dix générations, mais je me » disais, » etc.
Que M. Thiers désire déchirer les traités de 181 5, c'est ce que tout le monde conçoit ; il faut en effet remonter loin dans notre histoire pour trouver un traité aussi désastreux; mais que pour en venir là, il ait choisi le moment où toute l'Europe était liée par un traité,
(1) Rien n'est plus formel que cette citation, et M. Guizot a été obligé de la rappeler dernièrement à la tribune. Il paraît que M. Thiers en est déjà venu à ne plus oser avouer sa politique d'octobre, et qu'il veut se faire petit : «Je ne comp- » tais armer que 639 mille hommes, » dit-il maintenant.
272 CHAPITRK IJUiTIliMK.
c'est ce que personne ne comprendra. Quand on pense que l'un des minisires du 1 er mars nous a révélé à la séance du 3 décembre, un petit projet maritime qui eût aussi ameuté les Espagnols sur nos frontières des Pyrénées lorsque nous eussions eu toute l'Europe sur les» bras, on se demande si ce ministère, ou plutôt, si M. Thiers, ne s était pas posé ce problème : « Quel est » le moyen le plus injuste et le plus périlleux pour la » France, de déchirer les traités de i8i5 ? » Ce problème il lavait parfaitement résolu.
Je suis loin de prétendre que M. Thiers soit arrive de plein saut à vouloir jeter la France dans une guerre étrangère 5 il y a été poussé par ses propres fautes , et surtout par une fausse appréciation de la puissance du vice-roi. Que disait-il en effet, au pacha, par l'organe de M. Walewski, qui fut en Égypte peu de temps après la conclusion du traité de Londres? « Couvrez » bien Saint' Jean a" Acre el Alexandrie jusqu'au pria* » temps 9 et alors, si Ton ne modifie pas le Iraité, nous m agirons pour vous et ferons la guerre, » Or Saint- Jean-d'Acre a tenu trois heures et non pas huit mois! et Dieu sait ce qui serait arrivé dans l'intérieur de l'Egypte si Alexandrie eût été attaquée par les alliés.
Qu'on ne vienne pas dire que je fais ici des raisonnements après coup, car ils ont servi de base à la conduite de tous les cabinets de l'Europe , et je ne vois pas pourquoi celui de France devait être plus mal renseigné.
Quelques milliers de Turcs indisciplinés et dix-huit cents Anglais ou Autrichiens, ont en effet attaqué et vaincu cette puissance que M. Thiers croyait en état de lutter jusqu'au primlemps, contre toutes les forces des puissancesalliées! Voilà de ces fautes fatales à un pays, et les hommes politiques qui les commettent ne peuvent que bien difficilement s'en relever.
M. Thiers avait-il les éléments nécessaires pour ap-
préeier l'étal véritable des affaires d'Orient? Indubitablement oui , mais, il faut le dire, ce ministre repoussait la lumière. Lui montrait-on une lettre d'un officielfrançais servant dans l'armée égyptienne, qui disait la vérité sur l'organisation de cette armée, il refusait de la lire, ou en lisait seulement quelques lignes et disait en la rendant: On sait ce que c'est que la lettre d'un officier mécontent. Un agent lui écrivait-il la vérité sur l'état de la Syrie et sur la profonde haine qu'inspirait la domination égyptienne, cet agent était révoqué; c'est ce qui est arrivé au consul deBeyrouth, le 1 i août 1840 il a été rappelé. Un agent abondait-il au contraire dans le sens des idées et des préjugés de M. Thiers , il était immédiatement récompensé •, c'est ce qui est arrivé a M. Cocbelet, qui depuis quatre ans était notre consul général à Alexandrie. M. Thiers lui envoyait, par M. Walewski le cordon de commandeur de la légion d'honneur, cl le 1 septembre il lui accordait le Conscild'Élat.
On doit comprendre cpi'un ministre qui agit de la sorte, ne peut être bien servi, bien renseigné. Il suffisait cependant de lire cl de réfléchir pour connaître la vérité. Voici, en efftt, ce que M. de Cadalvène disait en i836 dans l'ouvrage dont j'ai déjà donné tant de citalions : n° 137. « Non, tant que ce système d'égoisme » compact et dévorant sera continué, tant que le sou- » verain persistera à exploiter, dans son intérêt seul, et » sans songer à son peuple , toutes les ressources du » pays, il n'aura pas commencé l'œuvre de la civilisa- '» tionde l'Egypte, et les princes \ dont l 'imprudente pont li tique aura cru voir, dans les Égyptiens, une nation-, » dans T alliance de son gouvernement , une alliance » tlurcblc, s'apercevront trop tard quils ont fondé sur » le sable et placé leur espoir dans un édifice miné de » toutes parts , et dont chaque jour avance la ruine. » (lome i rr page aôy).
Nous avons vu que la politique suivie par la France, avant le traité du i5 juillet, était funeste même au vice-roi que nous voulions protéger. Nous avons aussi vu qu'après ce traité, cette même politique nous conduisait à la guerre contre toute l'Europe. Examinons maintenant si. à l'intérieur, le ministère du i* r mars a été plus habile ou plus heureux qu'à l'extérieur.
M. Thiers veut accaparer toute la presse. — Aussitôt que le ministère eut obtenu, dans les deux chambres, le vote des fonds secrets, il commença sa campagne à l'intérieur, en voulant accaparer toute la presse* Cette opération était devenue difficile : le cabinet du 12 mai n'avait plus voulu la subventionner, et M. Thiers ne savait comment échapper à ce précédent. 11 commença par acheter des journaux ; acheter n'est pas corrompre, se disait-il sans doute ; le Nouvelliste et le Messager devinrent ainsi la propriété du gouvernement, et, à la fin d'avril, le cabinet possédait déjà trois des quatre journaux du soir.
On ne pouvait pas acheter tous les journaux \ il fallut donc en venir aux moyens indirects; et il est heureusement resté, sur ce point, assez de traces delà conduite de M. Thiers, pour que la chambre ait cru devoir lui donner une sévère leçon. Je vais dire comment, et à quelle occasion. Le journal le Pays, depuis l'arrivée de M. Thiers aux affaires, faisait une vive opposisition ; M. Capo de Feuillide en était le rédacteur en chef. Le 16 avril, jour où la chambre des pairs vota la loi des fonds secrets , ce journal disait encore » le ministère » actuel représente la doctrine de rabaissement du « pouvoir royal » et le 17, il parlait dans le même sens. Le iS, ce journal ne parut pas, et en6n, le 19 avril, on lut en téte de cette feuille un article ainsi conçu : N° i38. « A partir de ce jour , M. Capo de Feuillide, » directeur politique , rédacteur en chef du journal le » Pays , se retire; il emporte avec lui le titre par lequel
CiUPlTftfi IIU1TIBMK. 275
» H avait marqué sa ligne politique ; notre journal re- » prend le titre de Journal de Paris. »
La ligne politique suivie par le journal fut en effet emportée par le départ de son rédacteur en chef, et bientôt la louange remplaça la critique. La transition avait été trop brusque, pour qu'elle ne frappât pas tous les yeux r toutes les intelligences; on fut aux informations et Ton apprit que M. Capo de Feuillide avait obtenu passage sur un bâtiment de l'état, et qu'il était parti pour les colonies. A la séance du 16 mai 1840 , des explications furent demandées à ce sujet par M. Gamier-Pagès. Le ministère se défendit d'avoir donné aucune mission à M. Capo de Feuillide, ou d'avoir voulu corrompre la presse, et nous avons eu, à cette occasion, Tune des plus pénibles séances que l'on puisse imaginer. Le ministre de Vintérieur protesta le premier ; ceux de l instruction publique et des affaires étrangères protestèrent ensuite en ces termes :
M. Cousin: N° i3o. « Il s'est présenté au ministère un individu que je ne connaissais pas : it m'a dit que je devais être étonné de le voir ; je ne lui ai pas caché mon étonnement. Il m'a déclaré qu'il venait de quitter la carrière de journaliste : qu'il désirait aller faire un voyage dans les colonies, et, que tant homme de lettres, il s'adressait à moi pour savoir si le cabinet était disposé à lui donner des passeports et à lui faciliter son passage* J'ai répondu que je n'y voyais aucune difficulté, et j'en ai parlé au ministre des affaires étrangères. J'affirme sur l'honneur que la personne en question n'a rien demandé de plus. »
M. Thiers : N B 140. « Un rédacteur, dites-vous, a été enlevé à ces feuilles là (ij, corrompu par le gouvernement pour qu'il changeât d'opinion. »
« Je nie le fait sur l'honneur.»
(1) 11 s'agit ici de M. Granier de Cassagnac l'un du» ri--
« Quant à l'homme auquel vous failes allusion , je ne le connaissais pas du tout, je ne lavais jamais vu ; je ne lui avais jamais parlé. M. le ministre de l'instruction, publique m'a dit qu'il y avait un homme par lequel j'avais élé vivement attaqué, qui avait complètement abandonné le journalisme, qu'il allait voyager, et qu'il demandait des passeports et les moyens de par" courir divers pays, pour y recueillir des observations. J'y ai consenti. J'affirme sur l'honneur que l'homme auquel M. Garnier-Pagès fait allusion , quand il ma été présenté, m'a élé déclaré un homme qui avait complètement abandonné la profession dans laquelle il m'avait attaqué. Peut-on considérer cela comme un fait de corruption ? »
M. Garnier-Pagès répondit: n' 1^1. « Je n'ai rien à dire, sinon que le pays ne comprendra jamais qu'un journaliste qui veut avoir des passeports , aille les demander au ministre de t instruction publique, »
La suite de celle affaire est curieuse j mais elle se lie à une autre de même nature que je suis obligé do faire connaître.
Le journal la Presse attaquait vivement M. Thicrs i un beau jour M. Granier de Cassagnac, l'un des bons rédacteurs de ce journal, quitte la rédaction, et, comme M. Capode Feuillide,il va dans les colonies. Plus tard, il est nommé délégué de la Guadeloupe aux appointements de vingt mille francs. Voici les explications données à cette occasion à la séance du 19 mars 1841.
M. Thiers : K° i4*. « Je n'avais pas l'honneur de connaître M. Granier de Cassagnac j je ne le connaissais du moins que par ses écrits. Il m'a fait demander une audience que j'ai dû lui accorder, et dans laquelle il m'a
dacteurs du journal la Presse s ce faitet celui de M, de Feuillide se trouvant lies , je serai oblige de les traiter tous les deux.
CHAPITRE HUITIEME. 277 déclaré qu'il se séparait d'un journal dont l'opinion m'était contraire. Je l'en ai remercié , je ne lui ai rien offert : il ne m'a rien demandé. »
Telle fut l'explication : voici maintenant les faits : M. Thiers, après son entrevue avec M. de Cassagnac, pria le ministre de ta marine de lui donner une lettre de recommandation, pour le faire nommer délégué des colonies. L'amiral Roussin donna cette lettre. M. de Cassagnac rejoignit dans les colonies M. Capo de Feuillide. Ces Messieurs se trouvèrent à la Guadeloupe lorsqu'on eut à y nommer un délégué colonial; ils furent introduits dans le conseil et y déclarèrent qu'ils avaient la pensée du cabinet , qui consistait non-seulement à ajourner ? abolition de V esclavage y mais à la rendre impossible que M. de Cassagnac, recommandé par lo ministre, avait écrit depuis trois ans, dans le sens le plus hardi en faveur du maintien de îesclavage^X que puisque lecabinet le recommandait, ce fnit témoignait assez de ses intentions. M. Capo de Feuillide finit son allocution en disant qu'il esj érait bien que le conseil ferait droit à la recommandation venue du ministère, et que M. de Cassagnac serait nommé délégué colonial; on fut au scrutin et cette nomination sortit en effet de l'urne.
Il y a eu à la séance du 6 mars 1841, à l'occasion de tous ces faits, une discussion des plus curieuses et M. Auguis a lu à la tribune une lettre de M. de Cassagnac adressée à un membre du conseil colonial de la Guadeloupe , qui vaut la peine d'être lue et méditée, sous plus d'un rapport (i).
(1) M. Acquis. — Voîci une lettre qui sera une réponse péremptoire aux dénégations de M. dcRcmusat.
« Mon cher monsieur. Feuillide qui va vous visiter, et qui part demain pour Toulon avec une mission du gouvernement, poui aller à bord delà frégate YAlalante, qui touche nu Sénégal et à Cajvnne, vous serrera la main d'amitié pour
Je dois rappeler ici que dès son arrivée au pouvoir , M. Thiers avait nommé une commission présidée par le duc de Broglie pour qu'on s'occupât de la question de l'émancipation des noirs. On vient de voir que presque
moi. Il vous expliquera en même temps comment des enga-
ments pris avec le cabinet me forcent à rester ici, sans quoi nous serions partis ensemble ; mais il dépendra de la Guadeloupe que mon voyage ne soit que différé.
» J'écris très longuement à D... pour lui exposer le plan de défense qui serait, à mon avis, le plus efficace et le seul efficace. Cet avis est également partagé par les colons éclairés qui sont ici , et qui voient que toute la puissance de notre temps est dans la presse. C'est tout simple: en un temps et en un pays où tout se dit, celui qui parle le mieux a naturellement raison. (Ah ! ah! Rires et murmures.) D... vous communiquera ma lettre, et je vais vous dire ce que je ne lui dis pas. M. de Jabrun nous a remis, sans trop grand empressement, par parenthèse, puisqu'il n'a pas même pris la peine de nous donner un avis, 1rs 6,000 fr.qui nous avaient été votés à tous les trois par le conseil.
» Je crois vous devoir à ce sujet quelques explications que je vous prie de communiquer à D..., afin que le conseil soit bien fixé sur mes rapports avec M. de Jabrun. Vous verrez , par une de ses lettres, timbrée de la poste, 10 juin 1837, qu'il s'excuse de me devoir un arriéré.... Cet arriéré était déjà ancien, et il ne m'a rien été remis depuis cette époque. Il s'est donc passé trois années et plus sans que j'aie jamais rien reçu des délégués; et les 6,000 fr. qu'il m'a remis, avec un élan peu caractérisé, sont les premières sommes que j'ai touchées. Ce qu'il m'avait prié d'accepter, avant 1832, montait à 2,000 francs par au qu'il m'a fait parvenir pendant environ deux années.
» A l'époque où vous êtes venu à Paris, j'avais déjà acheté dans le but d'être éligiblc , puisque les colonies voulaient un délégué à la Chambre, une petite propriété pour une somme de 60,000 fr. Je la paie par annuités, et je vous avoue qu'en achetant , j'avais compté sur un concours annuel des colouies. (Bruit). Le concours m'a entièrement manqué jusqu'à
en même temps il envoyait aux colonies et faisait recommander pour les fonctions de délégués coloniaux, un des écrivains les plus prononcés contre 1 émancipation et la lettre dont je viens de parler prouve que cet
cette année. Une seule fois, il y a quelques mois environ, pressé par l'échéance d'un paiement , j'allai trouver M. de Jabrun, qui consentit à me prêter 1,000 fr. sur mon billet. Je dois dire qu'il m'a rendu mon billet cette année, en me comptant les 0,000 fr., en me disant qu'il en avait retenu le montant sur des fonds arrivés des colonies. Je dois ajouter encore qu'un mois environ avant l'arrivée des nouvelles que tous en avez mandées, M. de Cools, délégué de la Martinique, m'avait fait remettre 1,000 fr. Voilà, monsieur, à un centime près, tout ce que j'ai reçu depuis 1837, époque où, selon la lettre de Jabrun, que je joins à celle-ci, il y avait déjà un arriéré. Je vous demande bien pardon d'être entré dans ces détails ; mais je tenais à ce que vous fussiez exactement informé de ma situation à l'égard du conseil ; et comme il en est revenu des exagérations auxquelles il pourrait peutêtre, faute de documents, ajouter foi, j'avais besoin de descendre à des détails précis et à des chiffres.
» Il me semble , d'ailleurs , que les colonies doivent me connaître à présent ; j'ai écrit trois années pour elles sans être même salué de leurs délégués. Il doit donc y avoir une certaine autorité dans mes paroles. Eh bien ! je vous assure que les colonies ont eu tort de me délaisser, parce qu'elles m'auraient trouvé ce qu'elles m'auraient fait ; je puis dire , parce que tout le monde le sait, que j'ai ici une belle position et un bel avenir; il ue m'a manqué qu'un peu de fortune. Avec ce que vous avez donné à des imbéciles malhonnêtes, vous m'auriez fait éligible, et Vous auriez eu un défenseur qui écrit et qui parle quand il faut. (Vive rumeur. — Agitation prolongée. ) Je sais bien que je ferai ma carrière tout seul; mais j'y mettrai deux fois plus de temps que si vous m'aviez aidé. Je vous dis sincèrement que les colonies ont eu tort de ne pas comprendre cela. Vous avez alimenté des journaux absurdes faits par des banqueroutiers qui se moquent de vous; Feuillide vous le prouvera.
écrivain traitait d'imbéciles les hommes que M. Thicrs nvi?il réunis lui-même pour préparer l'émancipation des noirs. C'est en vérité trop de légèreté ou trop de duplicité.
m J'ai la vanité de croire que , quoique vos délégués ne me saluassent pas pendant trois années, je vous ai été plus utile qu'eux. Je vous ai débarrassés d'Isambert et d'autres imbéciles, si dangereux pourtant. (Longue hilarité.) Le débat est maintenant entre M. de Lamartine et moi ; je pense que vous avez reçu les premières lettres que je lui ai adressées sur l'émancipation. Il vient de in'écrire qu'il allait me répondre. Naturellement je lui répliquerai, et la querelle restera ainsi posée entre nous deux. En outre, je traite pour'dimanchc prochain, à la Revue de Paris, la question des sucres. Je vous enverrai des numéros, et j'espère que vous serez content. Je vous avoue tout net et tout haut que la délégation serait pour moi une chose immense, qui me donnerait plus de poids, et me ferait très promptement arriver à la Chambre. Il est bien possible que j'y arrive sans cela, s'il y a une dissolution cette anuée ; mais j'y arriverai avec moins de solidité et d'indépendance.
» Je vais faire tout ce qui dépendra de moi pour gagner la confiance du conseil colonial; je suis sûr de l'appui très explicite du gouvernement; Feuillide expliquera et appuiera ma candidature ; et je vous déclare, comme s'il ue s'agissait pas de moi , qu'il n'y aura guère de concurrents qui offrent plus de garanties. Il paraîtra , la semaine prochaine , deux volumes de moi. Je vous en enverrai quelques exemplaires pour vous et vos amis.
» Messieurs du conseil, donnez-moi do pouvoir; il sera bien employé pour vous. Je vous répète que je serai tris fortement appuyé par le gouvernement dans cette occasion; et puis je vous apporte l'influence de la Revue de Paris, mais cette fois franche et positive , parce que M. le président du conseil m'a envoyé le directeur, qui m'a demandé de faire mes conditions pour l'avenir. Il X a eu " n traité de Juit. J'entre eu matière cette semaine par la question des sucres. Je vous on enverrai uYs numéros. Je me trouve en ce moment
M. Thiers, en faisant recommander par le ministre de la marine, M. de Cassagnac, n'a-t-il voulu que se débarrasser d'un homme de lettres habile qui le gênait à Paris, ou a-t-il voulu entraver la mesure de l'émancipation dans les colonies ? c'est ce que lui seul pourrait nous apprendre. Il a cru répondre en disant qu'i 1 ignorait les opinions de ce journaliste sur l'émancipation. Mais alors comment le faisait-il recommander pour des fonctions aussi délicates que celles de délégué ? Il est évident qu'il n'y avait aucune explication raisonnable à donner de tous ces faits, et ils ont été aggravés par une circonstance que je veux rappeler.
Le cabinet du i* r mars avait soutenu à la séance du iC mai 1840, que M. Gapo de Feuillidc n'avait reçu aucune mission. Le minisire de l'instruction publique et M. Thiers s'étaient même engagés sur ce point d'une manière tellement inusitée, que j'ai cru devoir donner textuellement leur dénégation (p.27 5) telle qu'elle a paru au Moniteur; et voilà que sur les crédits supplémentaires et extraordinaires de 1840 présentés à cette session, on trouve une somme de cinq mille francs portée sur le
tenir le haut du pavé dan» les discussions sur les matières coloniales, à ln Revue de Paris, a la Presse et à la Revue du 19* Siècle. Il me semble que cela offre quelques garanties au conseil colonial. Ajoutez à cela qu'un délégué, député luimême, ne parle qu'une fois l'an à la Chambre, et que moi je parle toujours. » (Rire général.) » Recevez, etc. *»
La lecture de ce document produit une vive sensation. — Nous remarquons que M. Thiers n'est pas présent. (Journal Le Commerce, 7 mars 1841.)
Si j'ai copié cette lettre sans en rien retrancher c'est pour faire connaître un détail de la vie intérieure du journalisme ; de ce que certaines personnes appellent sans rire le sacerdoce delà pensée!
budget des affaires étrangères pour mission donnée à M. de Feuillide ! M. Thiers a voulu expliquer à la Chambre toutes ces contradictions , tous ces honteux tripotages ; mais les explications n'ont pas été heureuses ; elles se sont terminées le 20 mars 184* par une rude leçon. On discutait à l'occasion des crédits extraordinaires de i84o sur l'article des cinq mille francs accordés à M. de Feuillide ; la séance de la veille avait été mauvaise pour M. Thiers ; on y avait dévoilé les manœuvres faites pour assurer l'élection de M. Granier de Cassagnac comme délégué colonial. Un membre proposa le rejet de ce crédit , voici en quels termes : M. Lherbette , n° i43 : a Le ministère a dit en i84o qu'il n'était entré en rapport avec M. Gappo de Feuillide que relativement à une demande de passeport faite par celui ci à M. le ministre de l'instruction publique. Personne n'a parfaitement compris comment on s'adressait à un ministre de l'instruction publique et non à ceux de I 1 intérieur ou des affaires étrangères pour avoir des passeports. Mais toujours est-il qu'alors te ministère ne parlait que de passeports et non pas de mission, que la mission était sinon niée du moins ca~ chée, dissimulée. Qu'est-ce donc qu'une mission que l'on n'ose pas avouer , que l'on cherche à dissimuler au moment où on la donne, et dont on ne parle qu'au moment où il est nécessaire d'obtenir des crédits ? »
« Par ces motifs, comme dans mon esprit il existe un doute non pas relativement à la mission , mais relative* ment aux motifs qui ont pu la faire donner, si l'on ne nous fournit pas des explications plus suffisantes , je demande le rejet du crédit. »
Aucune explication n'ayant été donnée, (a Chambre s'est enfin décidée à faire un exemple { elle a rejeté le crédit des cinq mille francs accordés à M. Capode Feuillide. Dans cette circonstance, M. Thiers, qui pourtant avait pris part au vote, s'est vu abandonné par
presque toutes les sections de la Chambre , et pour rendre hommage à la vérilé, je dois dire que l'opposition elle-même n'a pas hésité à manifester son blâme par un vote négatif. Je crois qu'à l'avenir M. Thiers y regardera à deux fois avant d'accuser ses successeurs de corruption.
Avant le traité du i5 juillet , nous avions un ministère; mais à partir de ce traité et jusqu'à la formation de l'administration actuelle, il n'y a plus eu qu'un homme devant lequel tout cédait (i). Cet homme, c'est M. Thiers. En luise résumait toute l'action gouvernementale, et, il faut le dire, il en a abusé plus que personne n'aurait osé le faire. Jamais, en effet, les Chambres n'ont été traitées aussi cavalièrement que par ce ministre, qui se donnait cependant comme la plus haute expression du gouvernement parlementaire.
Que M. Thiers ait été peu clairvoyant d'abord et malhabile ensuite, c'est ce dont peu de personnes doutent, et ce n'est pas ce que je lui reproche. Ce que je lui reproche , c'est d'avoir engagé le pays autant qu'il l'a fait sans convoquer les Chambres*, c'est d'avoir réveillé en France et à l'étranger, des préjugés haineux,
(1) Je crois être certain que le ministre de la guerre du 1" mars désapprouvait l'ordonnance qui a crée douze régiments nouveaux d'infanterie et quatre de cavalerie. Sur ce point ce ministre a fait comme ses autres collègues ; il a cédé à M. Thiers qui les voulait absolument. Cette mesure, l'une des plus désastreuses pour nos finances , sera , je l'espère, reformée à la première session. Si nons voulons rentrer dans le cadre d'un budget qui puisse s'équilibrer, c'est la première réforme à opérer dans le budget de la guerre. Quand on pense que l'ordonnance de la création de ces régiments est du 29 septembre, et que l'ordonnance de convocation des Chambres a eu lieu le 8 octobre , on ne peut s'empécher de penser que M. Thiers dans cette circonstance n'a voulu que se créer Yoccaxion de faire 1Î32 officiers !
arriérés d'un demi-siècle ; c'est enfin d'avoir voulu développer à l'intérieur un système qui nous conduisait à une révolution nouvelle. Pour prouver ce dernier fait, je suis obligé de parler encore de la presse.
Nous venons de voir par quels moyens M. Tbiers avait essayé d'accaparer une partie des journaux , et j'ai dit (page i33) que depuis le n août 1840 cet exministre était parvenu à enrôler sous sa bannière presque toute la presse. Les moyens employés pour obtenir ce résultat sont en partie connus, la France était livrée aux écrivains, et le véritable conseil n'était plus composé des ministres responsables. C'était, il faut le dire, M. Tbiers et quatre journalistes qui délibéraient tous les matins sur les destinées de fo France. Ceux qui ont suivi les affaires à cette époque savent à quel degré de puissance étaient arrivés ces journalistes. Ils savent, par exemple, que leur crédita été assez fort pour empêcher la nomination du général Bugeaud au gouvernement de l'Algérie, quoique M. Tbiers lui-même voulût cette nomination.
Je puis encore citer un fait qui prouvera à quel point notre gouvernement était à la remorque du journalisme (1). M. Léon Faucher, du Courrier-Français, était porté par le ministère comme candidat au collège électoral de Corbeil, et, chose fort étonnante pour ceux qui connaissent les antécédents politiques de ce candidat et ceux de M. de Rémusat (a) ministre de l'intérieur, ce
(1) M. Jouffroy, dans le rapport sur la loi des fonds secrets, qu'il a ht à la séance du 18 février 1841, disait : * Un » gouvernement qui se fait journaliste oublie son rôle dans w l'Etat ; un gouvernement qui compte avec les journaux m oublie sa dignité. » Une pareille opinion émise par Tune des commissions de la Chambre, indique à quel point le ma) on était venu sous le ministère de M. Thiers.
(a) La candidature de M. Léon Faucher est encore une
minisire appuyait chaudement cette candidature. Le 3i octobre dernier il y a eu à celte occasion une réunion préparatoire à Corbeil,etle Courrier Français du lendemain nous apprit que M. Léon Faucher s'expliqua ainsi • n° 1 44 «Mes relations personnelles avec le chef » du cabinet m'ont permis du moins , et je ne m'en » prévaudrai que sous ce rapport, de connaître dans » leur vrai sens quelques actes du gouvernement. J'ai eu » connaissance de la note du 8 octobre. J'ai, pour ainsi » dire, assisté à la pensée qui Ta inspirée.CaUe note, je » l'affirme, n'a point précisé de limites en Syrie.»
Ainsi MM. les journalistes assistaient à la pensée qui inspirait les notes diplomatiques les plus importantes ; que devenait donc le conseil des ministres dans cette hypothèse, et à quoi servait-il ? Que devaient penser surtout les ambassadeurs résidant à Paris qui connaissaient les rapports intimes de M. Thiers et de la presse, lorsqu'ils voyaient ensuite les mêmes journalistes vociférer la guerre et pousser à la propagande ?
J'ai dit à la page \5i : « L'impulsion révolutionnaire » que la presse a reçue pendant h première quinzaine » d'octobre est une chose qu'on reprochera toujouri au » cabinet du i'» mars j je prouverai plus tard que cette » impulsion partait de ce cabinetquelquofois directement, » mais toujours indirectement par le seul fait qu'on ne » poursuivait aucun délit de la presse, w Je tiens à prouver ce que j'ai avancé. Je ne parlerai pas de la violence extrême des journaux ; je ne pourrais rien ajouter à la citation du journal des Débats que j'ai copiée (page 107),- mais ce qu'on sait moins généralement, c'est qu'en dehors de la presse quotidienne , il s'était créé de nouveaux organes de publicité qui denouvelle preuve de l'omnipotence de M. Thiers; d.ms tous les ministères, il ne luissait à ses collègues que les choses de détail.
vinrent véritablement incendiaires ; je vais en donner deux exemples.
Le 1 er octobre, il parut une brochure intitulée : Le gouvernement et le pays. Cette brochure était de l'abbé de Lamennais ; par son prix, par son format et par son style , il était évident qu'elle s'adressait aux mauvaises passions des classes les moins éclairées de la société ; quelques lignes suffiront pour le prouver et pour montrer jusqu'où le mal avait été sous ce rapport.
N° i45. « La France moissonne ce qu'a semé un pouvoir qui semble n'avoir eu dès son origine que deux pensées la trahir au-dehors , T asservir au-dedans fonder sur les ruines de la révolution qui la fit si grande un abject despotisme, vassal des trônes qu'ébranla tant de fois sa glorieuse épée. ».
« Et nous vous disons que votre société n'est pas
une société , qu'elle n'en est pas même l'ombre , mais un assemblage d'êtres qu'on ne sait comment nommer, administrés, manipulés, exploités au gré de vos caprices ; un parc , un troupeau , un amas de bétail humain destiné par vous à assouvir vos convoitises
La cour, plus puissante qu'à aucune autre époque, développe son système avec une audace incroyable $ des monstruosités inouïes apparaissent Les préfets sont autorisés à massacrer le peuple à leur gré sans aucune sommation préalable. Plus tard des assassins embrigadés le poignardent dans les rues de Paris ! .... »
Je puise le second exemple que je veux donner dans les deux numéros de la Revue Démocratique, qui ont paru les 5 octobre et 5 novembre 1840. Voici des extraits du numéro du 5 octobre. N« 146. *En i83ocomrae en 89, la bourgeoisie fut sans entrailles, sans cœur, sans ame. En i83o comme en 89, elle escompta, misérablement en marchande qu'elle est, le sang du prolétaire. En i83o comme en 89, elle s'abstint lâchement pendant le combat et ne se montra que pour s'appro-
prier les dépouilles des vaincus. . . Elle déposséda frauduleusement le vainqueur toujours grand, toujours généreux , toujours magnanime. « (Préface page 8.) La véritable question est celle-ci , trente-deux millions de Français sont tenus en tutelle par une poignée de factieux qui ne peuvent d'aucune manière légitimer leur incroyable usurpation. L'or est leur mobile; l'or, leur tient lieu de talent, de vertu, de conscience, (page 45.) »
« La prison, le sabre, le canon pourront bien vous réussir quelque temps encore. Le casque, la cuirasse, la lance et la cote de maille du haut-baron ont longtemps aussi épouvanté le peuple au temps de la féodalité; mais un jour il s'est armé d'un croc, ce peuple, et attendant de pied ferme le haut baron habitué à le tailler sans pitié ni merci, il a bien su le harponner adroitement, l'arracher de sa monture, et trouver avec la lame de son couteau plébéien le défaut de la cuirasse du noble.
« Prenez-garde qu'il ne trouve, comme vos ancêtres, le défaut de votre cuirasse , quil ne se compte et quil ne vous compte ,* prenez-garde qu'il ne surgisse un autre Toussaint E ouverture pour exhumer et reproduire aux yeux de vos nègres blancs, l'ingénieuse parabole des graines blanches et noires ; car esclaves làbas , ouvriers ici, la différence n'existe que dans les mots. Alors il se pourrait bien que vos armes se tournassent contre vous-même; il se pourrait que l'on fut pour vous sans entrailles, comme vous lavez été pour les autres ; que l'on vous fît payer dent pour dent, œil pour œil , qu'à votre exemple on se montrât sans pitié ni merci. » (P. 34)
L'article économie politique commençait ainsi :
D. Qu'est-ce que prêter à intérêt ?
R. Qu'est-ce qu'égorger un homme?
Il contenait deux propositions qu'il est bon de connaître. J\° « La souveraineté du peuple est en bon
train : son triomphe est plus prochain qu'on ne pense en haut lieu ; or l'action de cette souveraineté aboutira infailliblement à une réforme économique; il est donc nécessaire de savoir ce que Ton veut , ce vers quoi l'on tend et comment on y arrivera. Ce vers quoi Ton tend, c'est à l'organisation du travail.
« Nous nous proposons en conséquence de rendre ici manifeste aux gens de bonne volonté : i° Que la constitution actuelle de la propriété en France* en Europe cl dans le monde entier, est la cause et l'occasion de presque tous les maux qui accablent Vimmense majorité des hommes ; a° Que le droit sur lequel repose cette constitution nesl point un droit imprescriptible inhérent à la nature de V humanité, » (Page 5i.)
Voici d'autres extraits du n° 2 de la Revue Démocratique', ils sont encore pris à l'article économie poli' tique, qui commence ainsi : «c La terre est une vallée » de larmes et de misères creusée par la propriété ! » Cet article, quia 3o pages, est le développement des deux propositions que je viens de citer.
R0148. n Oui, en organisant ledroitsacré de propriété individuelle et arbitraire , le passé n'a fait qu'organiser le vol , le meurtre et sanctionner tous les actes que la justice écrivit en tête de ses tablettes criminelles. . . . et notre siècle, si fier de lui-même, est un siècle de voleurs ! car voler c'est prendre le bien d'autrui. ...»
(Pages 193 et io,40
- Oui la plupart des homicides, des vols, des infractions aux lois pennies sont des protestations plus ou moins hardies et désespérées contre le droit de propriété individuelle et arbitraire , sur les sources communes et indivises de l'existence et du bien-être des populations. >» (Page 198.)
« Compulsez chez tous les peuples anciens et modernes, les lois qui les ont régis, consultez vos codes que Ton dit immortels! partout vous trouverez le doigt des
propriétaires et leur intention formelle de garotter les tentatives auxquelles se livrent constamment les masses, pour échapper au droit sacré de la propriété et à toutes ses conséquences liberticides. » (page 199.)
« Presque toujours les riches sont inquiets, pleins d'angoisses et réellement entourés de dangers. Voyez aujourd'hui encore et plus que jamais, ils sont au bivouac sur le qui vive et à la veille de défendre leurs biens et leurs vies. » (page 190.)
« L'homme du peuple, le pauvre, est une bête de somme appelée autrefois esclave, prolétaire, puis serf, vilain, aujourd'hui salarié, » (page 187.)
<c La propriété actuelle fait la puissance, la force, l'habileté d'un petit nombre, la faiblesse, l'ignorance et l'incapacité du peuple. Donc c'est elle qui rend possible et nécessaire la tyrannie, l'oppression et l'exploitation dont le peuple est victime. » (page 2o3.)
« Les maîtres des blancs, dans notre France, ont non moins bien combiné leurs embûches que les maîtres des noirs: voici leur tactique à nu : « Pour soutenir leur régime odieux et contre nature , il faut , à la caste des propriétaires et à ses valets, une police innombrable et des armées permanentes immenses ; pour entretenir cette police et ces armées, il faut des impôts énormes ; pour obtenir ces impôts, il faut en accabler ceux-là même contre lesquels les polices et les armées agissent, la multitude des peuples ! ... » Mais un jour enfin le levain des tempêtes fermente, les nuages s'amoncellent, bientôt le tonnerre gronde au fond des âmes ; les vents de la colère , de la haine, de la vengeance, mugissent, l'orage éclate, le sang coule par torrents et la révolution se consomme, et la justice est accomplie! >» (page 208.)
Je crois n'avoir rien à ajouter aux citations que je viens de donner du pamphlet de M. de Lamennais et de hhevue Démocratique. Le jury a fait justice de ces
deux publications : la dernière a été condamnée, le ,3o novembre, à trois ans de prison et à six mille francs damende , et le *6 décembre , M . de Lame nnais a été condamné , à son tour, à un an de prison et a deux mi"e francs d'amende. L'avocat-général qui portail la parole, le 3o novembre,dans l'affaire de la RevueDemocrattque disait : « 11 fat un temps où la presse se plaignait de a « multiplicité des poursuites dirigées contre elle elle « serait mal venue aujourd'hui à renouveller ces plain- « tes. Au moment où nous parlons il y a un an qu aucun « procès de presse n'a été soumis au jury. »
Les extraits que je viens de donner de la Revue Démocratique me font faire une réflexion. Comment se fait-il que, sous le ministère de M. Thiers, on n ait dirigé aucune poursuite contre les auteurs de cette revue ? Je vais prouver qu'au plus fort de la terreur , ils eussent été frappés par la loi, comme ultra-révolutionnaires l , , , . , .
Au mois de mars i 79 3, projet de décret de la convention avait été mal interprété 5 des idées de loi agraire et de partage des biens circulaient dans les masses-, des publications attaquant la propriété se répandirent avec rapidité, et certes il était difficile qu elles ussent plus énergiques que celles que je viens de citer de la Reme Démocratique. Dans celte circonstance, la Convention nationale crut devoir intervenir et voici
comment :
A la séance du 18 mars i 79 3, Barère fit un rapport au nom des comités de défense et de sûreté générale. Ce rapport proposait un décret énergique pour arrêter le mal, et la lecture en fut interrompue plusieurs lois par les acclamations de l'assemblée. Immédiatement on procéda au vote qui fut unanime (un seul membre se leva et dit : point de décrets d'enthousiasme), \oici en quels termes ce décret a été rendu , et comment il ligure sur le Bulletin des lois de la République.
N° 149. Décret de la convention du 18 mars 1793. — « La convention nationale décrète la peine de mort » contre quiconque proposera la loi agraire , ou tout » autre subversive des propriétés territoriales , corn- » merciales et industrielles. — Signé , Jean Dcbry , » Guyton, Bojcr-Fonfrcde, Garran, et Lareyveillère- » Lepeauj secrétaire.»
Ainsi, en 18I0, sous le ministère de M. Thiers, la presse en était venue à un point de dévergondage tel que les publications, qui, sous la Convention eussent été punies de la peine de mort, comme anarchiques , n'étaient pas même poursuivies ! Je ne saurais donner une preuve plus éclatante de la vérité de ce que j'ai avancé, « que l'impulsion révolutionnaire partait indirectement » du cabinet du I er mars, par ce seul fait que les lois » du royaume n'étaient plus exéeutées contre la » presse. »
Je vais prouver maintenant que cette impulsion partait directement de M. Thiers. Je dois rappeler ici, pour l'intelligence de ce qui va suivre, que, le 1 octobre, cet ex-ministre avait offert sa démission -, qu'après une semaine de débats entre lut et la couronne , il y eut, le 8, une transaction , et qu'enfin une démission définitive fut donnée et acceptée le 20 octobre. Voici comment les journaux ministériels s'exprimaient avant, pendant et après la transaction du 8 octobre :
K° i5o. « Que M. Thiers prenne donc une décision, il le doit à la France, au parti qu'il représente, il se le doit à lui-même. S'il n'était pas libre d'agir, il ne lui conviendrait pas de garder un pouvoir dont il ne pourrait rien faire. Il n'aurait alors qu'à suivre son propre exemple... en se retirant, parce qu'il ne lui serait pas donné de soutenir l'honneur de la France ; il laisserait sans doute une situation périlleuse, mais elle ne le serait pas moins, elle le serait même davantage, s'il restait, pour faire subir à la France quelque grande honte. Lo
péril de la honle est plus menaçant pour les gouvernements que les périls de la guerre» (Constitutionnel du 4 octobre i84o).
N° i5i. « Nous allions entrer enfin dans la pleine possession de nous-même. Le gouvernement osait avoir une volonté, en présence de l'Europe, comme devant les partis, mais, nous le disons avec émotion, avec douleur, avec désespoir , cela ne se réalisera pas. Nous avions rêvé la liberté parlementaire au dedans et Tindépendance nationale au dehors : le réve n'aura pas même duré huit mois. » ( Courrier Français du 7 octobre).
Ces deux citations ont précédé le replâtrage ministériel du 8 octobre ; celle qui suit est postérieure , elle vaut la peine d'être méditée :
N° i5a. « Le danger a parlé, le ministère reste , on a mis six jours à décider, sous le coup d'un événement qui humiliait la France , que la politique du pays ne serait pas changée. Les chambres se réuniront le 28 octobre, mais il faut que le ministère soit libre d'agir jusque-là etque l'on n'ajoute pas aux jours qu'on a perdus, ceux que Ton pourrait perdre encore; l'Angleterre a, dans la pratique du gouvernement , un grand avantage sur nous. Ce qu'un ministre veut , il le peut ; aucune volonté ne s'interpose entre lui et ses devoirs... ici il n'y a pas un acte de résolution , si mince qu'il soit, qu'il ne faille arracher de vive force. La note la plus pacifique coûte huit jours de délibération. Le gouvernement, tiraillé par deux forces contraires, épuise, dans cette lutte intestine tout ce qu'il a de vigueur. Les conseils se multiplient , durent cinq à six heures par jour et sont presque toujours une bataille sans victoire. // semble quun mauvais génie s'étudie à ne permettre que les enfantements qui sont des avortements ! » ( Cour* rier Français du 8 octobre).
N» i53. « Le ministère était à l état de démission de-
puis les premiers jours d'octobre; il savait qu'il ne lui serait pas donné de faire prévaloir sa politique dans le gouvernement, même avec T appui des chambres.. Il y a une politique qui veut la guerre, dans certains cas, et une autre qui veut la paix dans tous les cas. La couronne peut choisir entre ces deux politiques celle qu'il lui convient de proposer aux chambres. » {Courrier Français 24 octobre. )
« Nous avons montré que la responsabilité de la crise ne retombait en aucune façon sur le cabinet actuel. Mais si le ministère n'est pas responsable, nousdira-t-on, qui pensez-vous donc qui le soit ? On nous permettra de laisser celte question sans réponse. Lorsqu'il existera un ministère, lorsque nous pourrons nous en prendre h un pouvoir naturellement responsable, nous ferons sans plus larder la part de chacun , mais nous n'en sommes pas là , le système de la paix à tous prix ri a pas encore trouvé d'endosseurs l » {Courrier ^ octobre.)
N'est-il pas évident, d'après ces citations, que l'impulsion révolutionnaire paitait directement du cabinet du i cr mars? Ces articles étaient en effet la reproduction des débats élevés entre ce cabinet et la royauté, présentés révolutionnairement. Je demande en effet, s'il y a quelque chose de plus fait pour pousser une nation à une révolution nouvelle, que de lui dire tous les malins, par les organes que l'on sait ('lie ceux du président du conseil des ministres. — « Le ministère veut » soutenir Thonneur de la France , mais il ne peut pas. » — On prépare quelque grande honte pour la France. » — Nous avions révé t indépendance nationale au » dehors y nous le disons avec désespoir, notre rêve » n'aura pas duré huit mois. — En Angleterre ce qu'un » ministre veut , il le peut ; aucune volonté ne s'inter- » pose entre lui et ses devoirs; en France, il semble » qu'un mauvais génie s'étudie à no permettre que des
» avortenients. — Le ministère se retire, il savail que, » même avec V appui des chambres, Une pourrait faire » prévaloir sa politique. — Mais si le ministère n'est pas » responsable^ nous dira-t-on , qui pensez-vous donc » qui le soit ? Nous le dirons , quand le système de la » paix à tout prix aura trouvé des endosseurs. »
Et Ion veut qu'on ne soit pas saisi d'indignation à la lecture de pareils articles ? et l'on voudrait en laisser la responsabilité àjdes journalistes, et ne pas la faire remonter à la source même d'où ils partaient? Est-ce que, par hasard , les journalistes savent , sans qu'on le leur dise, ce qui se passe entre le roi et un ministère? par qui sont-ils tenus au courant et du nombre des heures que durent les conseils et des choses qui s'y débattent? Ce ne peut être que par la royauté , ou par le ministère: chacun maintenant peut conclure*
Toutes ces odieuses imputations ont été reproduites à la tribune pendant la discussion de l'adresse, autant toutefois que la constitution le permet, et nous avons vu un ministère, prétendu parlementaire, insinuer que, depuis le 2 octobre il n'y avait plus de ministère; qu'on n'était pas libre d'agir I A la séance du 28 novembre, il y a eu, sous ce rapport, quelque chose de très caractéristique. Au milieu de la discussion , M. Fivien, l'un des ministres du i er mars, se leva et dit, en se tournant du côté du banc des ministres, — Servez-vous-en, de la flotte, je vous en défie! — Cette sortie fut accueillie par un violent murmure-, elle n'a pas besoin de commentaires.
A Dieu ne plaise que je veuille ici accuser les intentions de personne et surtout celles de M. Vivien : malgré tout ce qui s'est passé sous le ministère du i er mars, je suis loin d'éprouver aucune répulsion politique contre ce député : n'est-il pas évident cependant, pour tous ceux qui voudront peser les expressions dont il s'est servi , ou qui liront avec attention les citations que j'ai
données de la presse d'octobre, que ce ministère nous poussait , sans le vouloir, à une révolution nouvelle ?
On peut même dire, jusqu'à un certain point , que la tentative régicide de Darmès fut le produit des erreurs funestes que le ministère a laissé répandre dans la pays par la voie de la presse. Que disait, en effet, cet homme dans les premiers interrogatoires qu'il a subi. « Puisque les cinglais brûlent de la poudre contre » nous , il fallait bien en brûler contre celui qui ne » veut pas leur en demander raison, » Telle fut la première réponse de Darmès au sergent Duprade. <i Si » /avais réussi, Soliman- Pacha eût été délivré, » disait-il encore, et il faut convenir que ces réponses étaient la traduction des citations que j'ai données sous les n M i5o et suivants. On ne sait pas en effet jusqu'où peut aller l'exaspération dans certaines têtes, lorsqu'elles sont convaincues qu'il n'y a quun seul obstacle qui s'oppose à ce que l'honneur de leur pays soit soutenu.
J'ai encore deux citations de la presse périodique à faire connaître , la première prouvera que nous en revenions au style du père Duchesne \ l'autre donnera un échantillon de la manière dont les faits les plus naturels étaient travestis. n° i54* « Nous sommes entrés chez feu Pasquier , le plus corrompu de tous les cadavres qui soient sur comme sous terre. Heureusement nous avions eu la salutaire précaution de nous munir de chlorure,, faute de quoi nous eussions succombé à une asphyxie instantanée : que sa honte lui soit légère. . . . de feu Pasquier à feu Decaze , la transition n'en est pas une , c'est la même odeur, la même infection ! etc. » (Charivari du 4 novembre 1840.)
Telle était la manière dont les petits journaux traitaient le président de la chambre des pairs, même après la chute du cabinet Thiers.
Voici maintenant un modèle d'exagération qu'il est en vérité difficile de surpasser. Le Constitutionnel du
7 octobre disait : n° i55. « A Beyrouth, l'amiral Napier a voulu exercer le droit de visite sur un bâtiment français du commerce. Le commandant de la corvette la Brillante, en station devant cette ville, M. Renard, n'a pas voulu admettre cette prétention des Anglais : il a protesté d'abord , puis il s'est embossé le long du vaisseau du commodore, prêt à faire feu, décidé à se faire couler bas plutôt que de tolérer la moindre insulte à notre pavillon. De longs pourparlers ont suivi cette démonstration énergique, à la suite desquels l'amiral a adressé une lettre d'excuse à M. le commandant Renard. »
Voici ce qu'il y avait de vrai dans cet article : le capitaine Renard s'était effectivement rendu à bord du vaisseau du corn modore Napier pour lui faire des observations sur la visite du navire dont il est question. Le commodore répondit qu'il n'avait pas attendu l'arrivée du capitaine de la Brillante, pour blâmer l'officier anglais qui s'était permis la visite , que cet officier avait effectivement tort. Sur la demande du capitaine français , il y eut deux lettres d'échangées pour constater sa réclamation , et la réponse que le commodore Napier y avait faite, et, de part et d'autre, on se sépara avec politesse. Telle est l'exacte vérité. Chacun avait fait son devoir et il n'y avait rien à dire d'un pareil événement. On vient de voir cependant ce qu'il était devenu en (tassant par les colonnes des journaux français , et l'un d'eux proposa même sérieusement — une souscription nationale pour offrir une épée dhonneur au capitaine Renard ! ! !
Toutes les années je passe quelque temps à l'étranger et j'ai été à même d'y observer combien les articles fanfarons et boursouflés de nos journaux font de tort à la juste appréciation de notre caractère national. Certains bulletins de nos faits d'armes en Afrique et certains articles de la presse, dans le genre de celui que je viens de citer, nous déconsidèrent à l'étranger.
Nous paraissons tellement prédisposés à vanter outre mesure de petites choses, qu'on est tenté d'en conclure que nous ne sommes plus capables de concevoir les grandes.
Je me suis peut-être trop étendu, sur le compte du journalisme, en traitant du cabinet du 1" mars 5 mais il était impossible qu'il en fût autrement : l'histoire de ce ministère et celle de la presse sont tellement liées, qu'on ne saurait parler de l'un sans parler de l'autre, et c'est ainsi que j'ai été entraîné sur un terrain fâcheux pour un homme politique. Le journalisme, en effet, a la prétention d'être respecté ou au moins ménagé; il est facile de voir que je le respecte fort peu ; et je n'ai pas dû le ménager, car je le crois aussi coupable que M. Thiers $ qu'il prenne donc sa pari dans celte dernière réflexion.
De tous les ministères que nous avons eu depuis 1 8 1 5, un seul a été plus déplorable que celui du 1" mars; c'est celui de M. de Polignac. Ce dernier a perdu en i83o la royauté de la branche aînée, par excès de zèle, le pre-» mier, si on l'avait laissé faire, eût perdu la nouvelle royauté par un motif tout contraire,
§ LXV. Du ministère du 29 octobre.
J'ai dit (page 161), comment le cabinet du 29 octobre s'était constitué sous la présidence du maréchal Soxjlt. Quand on se rappelle dans quel état le ministère précédent avait laissé les affaires diplomatiques et toutes les mauvaises passions qui jet mentaient à l'intérieur, on ne peut s'empêcher d'éprouver de la sympathie pour les hommes qui n'ont pas désespéré de la chose publique dans ce moment critique.
On sait que M. Guizol, ambassadeur à Londres sous le ministère du i er murs, a remplacé M. Thiers au ministère des affaires étrangères. Comment ces deux hommes politiques se sont-ils séparés, et quel est celui
qui a changé depuis le traité de juillet -, c'est ce que je
vais examiner
II y avait dans la conduite de M. Thiers postérieurement au traité de Londres deux choses très distinctes; sa politique par notes diplomatiques, qui était calme, modérée et pleine de dignité, et sa politique de journaliste qui, suivant moi, était mauvaise au plus haut degré. Celte dernière s'adressait en effet aux passions les plus brutales de l'intérieur, et à l'extérieur elle était provocatrice et tendait à ameuter toute l'Europe contre nous. Tant que les actes du cabinet Thiers sont restés d'accord avec la politique de ses notes, M. Guizot est resté uni à M. Thiers ; mais aussitôt que les actes ont paru se mettre d'accord avec la politique aventureuse dei journaux, M. Guizot qui avait pris au sérieux les notes diplomatiques a dû n'être plus d'accord avec M. Thiers. Ce fait ressort clairement de deux lettres qui ont été lues par M. Guizot à la séance du 26 novembre. Ces lettres avaient été écrites les a3 septembre et i3 octobre par ce dernier à M. le duc de Broglie; elles prouvent qu'à ces dates, l'ambassadeur M. Guizot et le ministre, M. Thiers en étaient réduits pour leur correspondance sur la politique intérieure à se servir d'un ami commun, M. le duc de Broglie. Les personnes qui ont vu quel abus scandaleux M. Thiers a tait de la correspondance de son ambassadeur (1) lors de la dernière dis-
(1) Preuve. — Voir au Moniteur, séance du 28 décembre, page 2335, 3* colonne, la copie entière d'une lettre écrite le 23 juillet 1840 par M. Guizot à M. Thiers. Voir séance du $7, page 2331 , 2' colonne , l'extrait tronqué qu'en avait donné ce dernier. 1/ effet de tribune que M. Thiers se pioposait dans celte circonstance fut produit, et Ton peut voir sur le Moniteur que la lecture du paragraphe exploité par ce ministre fut accueillie par les vives exclamations de la gauche, — il y eut interruption bruyante et prolongée après cette lecture.
CHt PITRE HUITIEME. 299
cussion de l'adresse, no sauraient blâmer M. Guizot de cetle précaution. — Voici l'extrait du Moniteur qui rapporte ces deux lettres.
N° i56. M. Guizot. ■ — a Je suis inquiet, très inquiet du dedans encore plus que du dehors ; nous retournons vers i83i, vers l'esprit révolutionnaire exploitant l'en* trainement national et poussant à la guerre. » (Au centre, bravo ! très-bien.)
Je prie la Chambre de me permettre de m'arrêler une seconde sur ces deux mots : « l'esprit révolutionnaire et l'entraînement national. » Je respecte, j'honore l'entraînement national, même quand il s'égare. L'entraînement national repose sur des sentiments légitimes dans leur principe, généreux, précieux, sur des sentiments qui , au jour des grandes nécessités, des grands dangers , font la force et le salut des nations. (Très bien ! ) Mais ce n'est pas une raison de se livrer aveuglément à l'entraînement national ; il a besoin d'être jugé, d'être dirigé, de venir à sa place, et seulement quand il est indispensable. Eh bien, au sortir des grandes secousses politiques , il reste dans la société quelque chose qui n'est pas du tout l'entraînement national , qui n'a rien de commun avec lui, quelque chose que je n'honore pas, que je n'aime pas, que je crains profondément ; l'esprit révolutionnaire. (Très bien ! ) Ce qui a fait, non-seulement aujourd'hui, mais à tant d'époques diverses , ce qui a fait la difficulté de notre situation , c'est ce contact perpétuel de l'esprit révolutionnaire et de l'entraînement national ; c'est l'esprit révolutionnaire essayant de s'emparer , de dominer, de tourner à son profit l'entraînement national sincère et généreux. (Nouvelles marques d'approbation.)
Voilà le grand danger dont nous avons eu plusieurs fois déjà à nous défendre, et que j'ai cru, dans ma
profonde conviction , voir reparaître naguère. 3e l'ai donc dit. Je continue ma lecture.
« L'esprit révolutionnaire exploitant l'entraînement national et poussant à la guerre sans motifs légitimes, sans chances raisonnables de succès, dans le seul but et le seul espoir des révolutions. Je dis sans motifs légitimes, la question de Syrie n'est pas un cas de guerre légitime, je liens cela pour évident. La France, qui n'a pas fait la guerre pour affranchir la Pologne de la Russie (Mouvement à gauche), et l'Italie de l'Autriche, ne peut raisonnablement la faire pour que la Syrie soit aux mains du pacha et non du sultan. »
» Quelques voix. C'est très vrai ! très bien !
M. Guizot. « La politique jusqu'ici exprimée et soutenue par la France, quant à l'Orient, ne le lui permet pas. »
» Nous avons hautement , constamment dit, que la distribution des territoires entre le sultan et le pacha nous importait peu ; que si le pacha voulait rendre la Syrie, nous n'y objections point que la prévoyance de son refus, de sa résistance, des périls qui en devaient naître pour l'empire ottoman et pour la paix de l'Europe , était le motif de notre opposition aux moyens de coercition. En faisant la guerre pour conserver au pacha la Syrie, nous nous donnerions à nous-mêmes un éclatant démenti, un de ces démentis qui affaiblissent en décriant. Aucune autre question n'est élevée jusqu'ici en principe par la convention du 1 5 juillet. En lait , par son exécution, aucun grand intérêt de la France n'est attaqué, ni son indépendance, ni son gouvernement, ni ses institution*, ni ses idées , ni sa libre activité, ni sa richesse. Ce qu'on tente en Orient peut amener autre chose que ce qu'on tente -, des questions peuvent naître là , des événements peuvent surgir, auxquels la France ne saurait rester étrangère. C'est une raison de s'armer, de se tenir prêt; ce n'est pas une
CHAPIT11E HUITIÈME. 301
raison d'élever soi-même, en Occident, des événements et des questions plus graves encore, et qui ne naissent point naturellement. » (Très bien ! très bien ! )
» On a tenu peu de compte de l'amitié de la France ; elle en est blessée , et très justement. C'est une raison de froideur, d'isolement, de politique parfaitement indépendante et purement personnelle ; ce n'est pas un cas de guerre. L'offense n'est pas de celles qui commandent et légitiment la guerre. On n'a voulu ni insulter, ni défier , ni tromper la France. » ( Rumeurs à gauche. )
M. Mathieu. « On s'estTaché d'elle, on l'a trompée.
M. Guizot. « On lui a demandé son concours; elle l'a refusé aux termes qu'on lui proposait. On a passé outre avec peu d'égards. Il y a mauvais procédé, non pas affront.
» Nous le disons depuis dix ans : c'est l'honneur de notre gouvernement d'être devenu un gouvernement le lendemain d'une révolution, d'avoir soutenu nos droits sans faire nulle part appel aux passions, de s'être créé par la résistance et maintenu |>ar l'ordre et la paix. Cesserons- nous de le dire? Changerons-nous lout-àcoup de maximes, de langage, d'attitude, de conduite ?
m Cela n'est pas possible. Je suis loin , je vois de loin le mouvement, l'entraînement. Je ne puis rien pour y résister; je suis décidé à ne pas m'y associer. Je vous l'écrivais il y a trois semaines. Je ne saurais juger de l'état des esprits en France, ni apprécier ce qu'il prescrit ou permet au gouvernement. Il se peut que la guerre, qui ne me parait point commandée par lélat des choses, soit rendue inévitable par l'état des idées et des sentiments publics. Si cela était, je ne m'associerais pas davantage à une politique qui me paraîtrait pleine d'erreurs et de périls ; je me tiendrais à l'écart.
» J'ai confiance dans les Chambres; j'ai toujours vu
dans les moments très critiques, le sentiment du péril , du devoir et de la responsabilité, s'emparer des Chambres et leur donner des lumières, un courage, des forces qui , en temps tranquille , leur auraient manqué , comme à tout le monde. ( Très bien !) C'est ce qui est arrivé en i83i, nous nous le sommes dit très souvent : sans les Chambres, sans leur présence, sans leur concours, sans cette explosion légale , cette lutte organisée des passions et de la raison publique, jamais le Gouvernement n'eût résisté à rentrainement belliqueux et révolutionnaire alors si vif et si naturel -, jamais le pays n'eût trouvé en lui-même tant de sagesse et d'énergie pour soutenir son gouvernement.
» Sommes-nous à la veille d'une seconde épreuve ? peut-on espérer un second succès ? ( voix nombreuses. Oui ! oui ! ) Je l'ignore : mon anxiété est grande, mais ma confiance va à la même adresse. (Sensation.) C'est par les Chambres seules, par leur appui, par la discussion complète et sincère dans leur sein qu'on peut éclairer le pays et conjurer le péril, si on le peut. » (Très bien! bravo!) Marques prolongées d'assentiment. » (Moniteur de 1840, page 2322.)
M. Thiers et ses amis reprochent vivement à M. Guizot «de s'èlre prêté à un revirement de politi- » que qui a beaucoup affaibli la considération du pays.» (Thiers, séance du 26 féVri r 1841). Qu'on lise les dépêches, les notes et notamment les deux lettres que je viens de citer, et qu'on me dise si, au contraire, ce n'est pas M. Thiers qui, dans les premiers jours d'octobre, a voulu changer de politique ? Que disait , en effet, la première note du 24 juillet envoyée par M. Thiers à lord Palmerston « que la France aurait tou jours en vue » la paix et le maintien de l'équilibre actuel entre les » états de l'Europe et que tous ses moyens seraient » consacrés à ce double but. » (Voir page 129) Toutes Us communications postérieures ont clé conformes à ce
point de départ, et toutes les lettres de M. Guizot ont été dans le sens que la France devait adopter une politique d'isolement et attendre ; est-ce par hasard avec ' 939 mille soldats sous les armes qu'on peut attendre ? C'est cependant ce que voulait M. Thiers à partir du mois d'octobre.
Je ne reviendrai pas sur la discussion de l'adresse qui a suivi la composition ministérielle du 29 octobre , mais il est un point sur lequel je veux insister. Toute notre politique étrangère a été mise à nu, dans celte discussion, et je ne sais plus comment à l'avenir nous pourrons nouer des relations diplomatiques avec les cabinets de l'Europe. Je ne sais même plus quels seront les secrets de l'État qui seront respectés après l'exemple qu'a donné M. le comte Jaubert, l'un des ministres du i' r mars. Il y a dans ces deux faits une véritable cause d'affaiblissement pour le pays, et les ministres présents et à venir ne sauraient trop s'efforcer de rentrer, sous ce rapport, dans les voies de tous les gouvernements réguliers.
Après la discussion de l'adresse, l'arrivée à Paris des cendres de l'empereur a été le premier fait important qui se soit accompli sous le ministère du 29 octobre. C'était le i5 décembre, et la garde nationale était sous les armes. Il y a eu dans cette circonstance moins d'irritation contre le nouveau cabinet qu'on ne devait en prévoir. Ce qui m'a le plus frappé dans cette cérémonie , c'est la physionomie de la population de Paris. Le peuple avait fair d'assister à un spectacle qui s'adressait aux yeux bien plus qu'à lame (i) Certaines
(1) Pendant les deux mois qui ont précédé la chute du cabinet de M. Thiers , on était en général plus occupé de l'affaire Lafarge, que de l'affaire d'Orient. On ne se demandait pas : Aurons-nous la guerre , uurons-nous la paix ? Le pacha cèdc-t-il? mais bien, qua dit tel témoin? quelle con-
personnes m'ont assuré qu'elles ont vu du recueillement, des larmes, du saisissement. 11 se peut que les choses se soient ainsi passées, mais ce que je puis affirmer c'est que je n'ai rien vu de semblable.
Après la cérémonie des cendres, est arrivée la demande des fonds secrels : c'est la seconde question de cabinet de toute session , et comme les affaires d'Orient ont encore été traitées à cette occasion , je crois devoir en parler ici. M. Jouffroy s'exprimait ainsi dans son rapport ( séance du 18 février 1841,) n» 157. « La queslion extérieure a dominé dans le débat de l'adresse, parce qu'elle avait amené la chute du précédent cabinet et la formation du nouveau. Quand la question d'Orient s'éleva, la Chambre avait établi que le but dominant, le but principal que la France devait poursuivre dans cette affaire, c'était d'en obtenir un arrangement européen , qui mît la Turquie dans le droit public de l'Europe , et élevât une barrière en quelque sorte légale contre toute tentative d'agrandissement aux dépens de cet empire. Avec une extrême réserve que le droit du sultan prescrivait , elle avait laissé entrevoir comme but secondaire et essentiellement subordonné au premier, la convenance de faire prendre en considération, dans cet arrangement, le. fait de la puissance du pacha d'Égypte. Cette politique relevait du principe que vous regardez comme devant servir de base à la politique française en toute question, à savoir le maintien de l'équilibre et de la paix européenne, comme but ; et la solution par la diplomatie , c'est-àdire par les voies pacifiques cl l'autorité de la raison et du droit, de toutes les questions continentales, comme moyen. Telle était la politique que la Chambre avait
tenance fait Madame Lafarge ? Avez-vous su la charmante lettre sur les Pcrigourdins ? Décidément nous sommes bien légers.
indiquée, et à laquelle le cabinet du la mai avait explicitement adhéré à cette tribune.
» Vous savez, Messieurs, que cette politique n'avait pas obtenu la même adhésion du cabinet du 1 er mars. Deux mois avant son avènement aux affaires, le chef de ce cabinet avait soutenu à cette tribune deux choses : la première que le concert européen, sur l'affaire d'Orient, était une vaine espérance, et que, fût-il possible, il était contraire à la politique de la France de le poursuivre 5 la seconde , qu'il n'y avait qu'un moyen possible et conforme à cette politique de la terminer , l'arrangement direct entre le sultan et le pacha. Le président du cabinet avait été fidèle aux doctrines du député ; loin de poursuivre de tous ses efforts l'arrangement européen que la France avait provoqué, il ne s'y était prêté qu'à la condition qu'il consacrerait la grandeur du pacha d'Egypte; intérêt très secondaire du point de vue de notre politique , mais le plus considérable, sinon le seul qu'eût la France dans la question, du point de vue de la sienne. Nous n'accusons point ici le cabinet du i" mars, ni son président, et nous ne rappellerions point ici sa politique s'il n'était d'une extrême importance pour l'avenir d'en signaler terreur, et de montrer combien elle a été nuisible à la France , précisément pour avoir voulu être moins européenne et plus exclusivement française que celle que ta Chambre avait indiquée. »
Je viens de donner l'extrait du rapport de M. Jouffroy pour montrer que j'ai eu raison, dans le cours de cette brochure, de soutenir que M. Thiers a voulu changer en Orient la politique suivie par le ministère qui l'avait précédé. Cette dernière politique était celle qu'avait voulu la Chambre en 1839, et je n'ai jamais pu m 'expliquer par quel tour d'adresse ce ministre a pu soutenir à la tribune que sa conduite en Orient avait été basée sur les votes des Chambres et sur leur
volonté. Rien n'est, eh effet, plus contraire à la vérité.
La discussion sur les affaires d'Orient qui suivit le rapport de M. Jouffroy n'apprit rien de plus que ce qu'on avait connu par la discussion de l'adresse, et les fonds secrets furent votés à la séance du 27 février (i84i) par a35 voix contre US.
Le vote de la loi sur les fortifications de Paris avait précédé à la Chambre élective celui des fonds secrets, et l'on sait que , postérieurement, cette loi a aussi été adoptée par la Chambre des pairs. Cette grande et patriotique mesure a été attaquée et défendue par des hommes de toutes les opinions. Il n'y avait donc dans ce vote rien de systématiquement hostile ou favorable à M. Thiers ou à M. Guizot. Voici cependant comment s'expliquait à cette occasion l'un des journaux les plus dévoués à M. Thiers, n* i58 : « Par ce vote mémorable sur les fortifications de Paris, les deux chambres se sont ralliées à la polilique du I er mars. M. Guizol osera-t-il encore négocier avec l'Europe en sens inverse de cette politique , et dan3 le cas contraire, est- ce à lui qu'il appartient de la reprendre et de la continuer? »
C'est en vérité par trop extraordinaire de prétendre que ceux qui ont voté la loi sur les fortifications de Paris voulaient ramener M. Thiers et sa politique aventureuse. A ce compte , le cabinet actuel , qui a soutenu si vivement la loi à la Chambre des pairs, désirait donc préparer le retour de M. Thiers. Je voulais donc aussi le retour de ce ministre , car je suis de ceux qui désiraient le plus vivement que Paris fût fortifié, et j'ai voté la loi dans son ensemble et dans toutes ses parties. Fallait-il que ceux qui depuis dix ans désirent comme moi que Paris soit fortifié et bien fortifié, volassent coutre les fortifications, parce que c'était M. Thiers qui les avait commencées, ou parce qu'il était le rapporteur de la loi ? cette opinion ne peut se défendre.
On a vu, à la page aoi, à quel point en sont arrivées
les affaires d'Orient. Le Hatti-Schérif du 1 3 février i84i , qui escamote l'hérédité du pachalik d'Égypte et réduit de fait Mehemet-Ali au rôle d'un pacha ordinaire, n'a été modifié par aucun acte subséquent ; nous ▼errons plus tard ce qu'il en sera sur ce point.
§ LXVI. Limitation en Syrie entre le sultan et le vice-roi ; système français; système anglais.
La limitation à établir entre les possessions du sultan et celles du vice-roi a été, pendant tout le cours des négociations, le véritable nœud des affaires d'Orient. Dans le système français , on pensait que l'Égypte , la Syrie et l'Arabie, ne pouvaient plus être gouvernées de Constantinople, et que ce qu'il y avait de mieux à faire était de consolider la puissance nouvelle qui s était créée en Orient.
Dans le système anglais , on supposait au contraire que ces provinces pouvaient encore être gouvernées de cette capitale , et qu'adopter le système français c'était démembrer l'empire ottoman, (i) Malgré tout ce qui est arrivé, je vais essayer de prouver que le système français était le plus rationel, je dirai même le seul possible.
(1) Je ne parle pas do système mixte qui eût coupé la Syrie en deux parts plus ou moins inégales, attribuées Tune au sultan et l'antre au vice-roi. Ce système à mes yeux était le plus mauvais de tous; il était mauvais pour l'Angleterre, car il ne lui laissait de libre pour son passage aux Indes que la voie de l'Euphratect du golfe Persique, si inférieure à celle de l'isthme de Suez ; et quant à la Turquie et à l'Egypte, ce n'eût été là qu'une solution provisoire, entraînant avec elle presque tous les inconvénients du statu quo de i833. J'avoue, quant à moi, que, même dans l'intérêt du vice-roi, je pense que le système de refoulement complet eu Egypte lui était préférable s'il eût -été obtenu diplomatiquement et avei des condition* d'hérédité raisonnables.
La Turquie, si forte au XVI* siècle, était, comme on le sait, un assemblage d'éléments hétérogènes réunis par la violence. Aussitôt que cet empire a perdu de sa force, le défaut de cohésion de toutes ses parties s'est fait sentir, et chaque nationalité conquise a tendu à la séparation. Pour ne pas remonter trop loin dans l'histoire, je rappellerai seulement les faits accomplis depuis Je 28 mai 18 ia, date du traité de Bu.ch.ar est. Depuis ce traité le sultan Mahmoud a perdu même les provinces d'Europe les plus indispensables à son indépendance. C'est ainsi que la Falachie, la Moldavie, la Servie et plus tard la Grèce , se sont successivement détachées de l'Empire, et pourtant quelques-unes de ces provinces ouvrent un passage sur le Danube et sont les clés de la Turquie d'Europe ! En présence d'un pareil fait , comment a*t-on pu croire que Constantinople pouvait encore gouverner directement l'Egypte et l'Arabie, qui, depuis plus de cent ans, sont pour ainsi dire séparées de l Empire, et la Syrie qui, depuis un demi-siècle, ne reconnaît plus que l'autorité nominale du sultan ?
Mais, objectera-t-on, ce que vous avez dit vous-même, au paragraphe de la nationalité arabe et à celui de la famille de Mehemet-Ali, prouve que la puissance égyptienne n'avait pas d'avenir ; l'Europe aurait donc constitué une ruine ? Il y a quelque chose de spécieux dans cette objection , et l'on se trouvait, j'en conviens , en présence de deux solutions mauvaises; mais, à mon avis, la moins mauvaise était celle proposée par la France. On était en effet certain que la Turquie ne peut plus gouverner ces provinces par elle-même , tandis qu'on n'était pas aussi certain que Mehemet-Ali ne pût le faire. Il est d'ailleurs probable que la faiblesse de Mehemet-Ali a eu pour cause principale un défaut de règlement définitif de position entre lui et le sultan. Le jour où cette position eût été réglée , tous les ressorts de son gouvernement, si vigoureusement tendus, sese-
raient relâchés ; l'Egypte et la Syrie eussent pu respirer; et cet homme extraordinaire eût sans doute tourné du côté de la paix le génie qu'il a déployé pour organiser la guerre.
Je. dois rappeler ici une circonstance : jamais la France n'a demandé une souveraineté indépendante pour Mehemet-Ali, et sous ce rapport elle a eu raison. Il se peut en effet qu'après lui et Ibrahim on ne puisse rien constituer même en Egypte. J'avoue sur ce point que j'ai des doutes sérieux , et l'on a tu dans le cours de cet ouvrage que le cabinet du 12 mai partageait ses doutes. 11 fallait donc laisser au temps le soin de décider si l'empire égyptien avait des chances de durée, et dans cette prévision maintenir les liens de vassalité. Cest ce que la France a toujours voulu ; c'est ce que l'Europe aussi devait désirer. L'empire turc aurait-il été affaibli par l'adoption du système français ? en aucune manière. Mehemet-Ali n'aurait obtenu l'hérédité qu'à de certaines conditions, et la France elle-même devait les réclamer. Ainsi le paiement d'un tribut annuel, la libre disposition pour les besoins de l'empire d'une partie do l'armée égyptienne, eussent été des conséquences toutes naturelles de la concession de l'hérédité ; et c'est ainsi que l'empire turc eût été raffermi plutôt qu'affaibli. La Porte a trop oublié que toute l'organisation du viceroi, était fondée sur une pensée turque , et que les Arabes n'étaient que l'instrument de cette pensée.
Je crois avoir prouvé que le système français était plus rationel que celui de l'Angleterre, et que les puissances qui en Europe veulent sincèrement l'intégrité de l'empire ottoman', ou l'organisation sérieuse des parties qui s'en détachent, devaient se rallier aux idées de la France. Pourquoi en a-t-il été autrement? Cette question, je crois, est facile à résoudre.
L'Angleterre a dans l'Inde un immense empire dont Calcula est la métropole •, elle y compte près de. cent
raillions de sujets, et l'armée quelle y entretient est de plus de cent mille hommes. Jusqu'au commencement de ce siècle, les communications entre Londres et Calcula se sont faites en contournant l'Afrique et en doublant le cap de Bonne-Espérance; mais depuis quelque temps, le cabinet de Londres a pris l'habitude d'établir ses relations avec l'Inde soit par la mer Rouge et l'isthme de Suez , soit par l'Eu ph rate et le nord de la Syrie. La rapidité des communications dans ce» deux directions, et surtout parcelle de l'isthme, ont donné à l'Angleterre le désir, bien naturel, d'ouvrir son commerce avec l'Inde par le fond de la Méditerranée, et par les deux voies que parcourent ses dépèches. Qui sait même si elle ne forme pas d'autres désirs et si elle ne pense pas à étendre son empire de l'Inde jusque sur les bords de la Méditerranée? L'occupation d'Aden en Arabie, n'est sans doute que l'un des anneaux de l'immense chaîne qu'elle prépare , et qui s'étendrait ainsi de Londres à Calcula et en Chine, en passant par Gibraltar, Malle, Suez el le délroit de Bab-el-Mandel.
Quels que soient les projets de l'Angleterre, on comprend qu'elle doit élre systématiquement hostile à tout ce qui constituera une puissance forte et vigoureuse à cheval sur l'Euphrate et sur l'isthme de Suez. A côté de celte grande considération, que lui importe de créer l'anarchie eu Syrie et en Arabie ? L'anarchie elle-même ne finirait-elle pas par servir ses projets? Que lui importent encore les droits légitimes de la Turquie à défendre, ou le démembrement de l'empire ottoman à éviter : ce ne sont là évidemment que les prétextes qui masquent un intérêt commercial anglais d'une immense portée. L'annulation de la puissance politique de Mehemet-Ali , tel est donc le but que doit poursuivre l'Angleterre, tel est, en effet, celui qu'elle a poursuivi.
La France et l'Europe sont au contraire intéressées à
ce que l'Égypte et la Syrie soient constituée* sérieusement. Si ces deux provinces avaient pu être réellement rattachées à l'empire ottoman , je crois que l'intérêt français même, eût été de poursuivre ce but -, mais à défaut , il est évident que nous devons désirer ainsi que les autres puissances, qu'un pouvoir régulier s'établisse dans cette partie du monde. Quelle est, en effet, la politique la plus européenne ? c'est de maintenir l'intégrité de l'empire, ottoman autant que possible, et surtout de constituer fortement toutes les parties qui s'en détachent , pour qu'elles ne soient pas convoitées et prises par l'une des grandes puissances. L'intérêt général était donc, sous ce rapport, opposé à l'intérêt anglais. Voici cependant comment ce dernier a prévalu.
Aussitôt que le cabinet russe s'est aperçu que les cabinets de Londres et de Paris étaient en désaccord sur la question d'Orient, il en a profité pour travailler à la rupture de l'alliance anglo-française. Il s'est donc rapproché de l'Angleterre et lui a dit : Je suis prêt à abandonner mon traité d'Unkiar-Skelessi et à appuyer votre système de refoulement en Egypte de la puissance de Mehemet-Ali : mais faites-y consentir le reste de l'Europe. L'Angleterre , à son tour , a dit à l'Autriche et à la Prusse : voici un admirable moment pour arracher à la Russie le protectorat exclusif de la Turquie ; si vous voulez m'aider du côté de l'Egypte, je vous réponds du côtédeConstantinople, et le cabinet de Saint- Pétersbourg traitera avec nous en commun toute la question. C'est ainsi que, soit avec la question égyptienne, soit avec celle de Constantinople, l'Angleterre s'est trouvée maîtresse de la position, et que toutes les puissances du continent, la France exceptée, ont été directement intéressées â soutenir sou système.
C'est dans cette circonstance que l'Angleterre a préféré rompre avec nous plutôt que de manquer une oc-
312 CHAPITRE HTTITlèMB.
casion unique de terminer la question d'Orient suivant les intérêts de sa politique.
Les partisans de lord Pal mers ton disent , pour expliquer sa conduite , que la France s'est mal conduite avec r Angleterre ; que c'est à ses conseils que Ton doit attribuer le refus du vice-roi , de livrer un passage résulter par l'isthme de Suez pour aller dans l'Inde; car, disent-ils, vous ne pouviez désirer que le tyran de l'Éçyptc eût la Syrie et pût opprimer les populations catholiques du Liban , qu'il était de votre devoir tout spécial de protéger. Ce que vous désiriez réellement, disent-ils encore , c'était de créer un état puissant au fond de la Méditerranée , qui nous coupât les routes de l'Inde.
J avoue que nous avons sur ce point quelques reproches à nous faire ; celte opinion s'est produite à la tribune française parfois indirectement *, mais quelques fois aussi très directement ; ainsi M. de Carné disait, à la séance du I er juillet 1839, n° 159. « La France, » au moment où une combinaison surgit qui lui permet »» d'espérer que l'immense blocus maritime , formé par » l'Angleterre, de Calcuta à Londres, peut être coupé » dans son centre même : la France ne peut pas y être » indifférente , elle doit la protéger , et son concours » lui est acquis d'avance. »
Il faut convenir que c'était là une singulière manière d'entendre l'alliance anglaise, et le Morning-Chronicîe du 29 janvier i84o, (journal de lord Palmerston), disait, à l'occasion de la tendance, que l'Angleterre observait dans la politique de la France. n° 160. « Il est » bien peu d'Anglais qui ne soient profondément tou- »> chés des efforts de M. Thiers, en faveur de l'alliance » anglaise, (allusion à son discours du l'i janvier), mais » nous devons déclarer que nous sommes de jour en » jour moins convaincus de la possibilité , ou des résulm tats de cette alliance. La position prise par Mehcmet-
CHAPITRE HUITIEME. 313 d Ali sur la mer Ronge, et l'assistance empressée que » lui a donnée la France , dans le seul but d interdire » les communications de V Angleterre avec ses pos- » sessions de tJnde, sont des faits qu'aucun raisonne- » ment ou aucune bonne volonté ne peut contredire $ » et M, Thiers veut protéger et soutenir l'empire égyp- » tien contre la rivalité et l'inimitié de la Turquie et » de l'Angleterre. »
J'aurai bientôt à traiter de l'alliance anglaise, et l'on verra que je suis loin d'être anglomane; mais je ne puis m'empêcher, sur ce point, de reconnaître que nous avons des torts, et ces torts remontent plus haut que ceux du cabinet du i* T mars. Nous étions alliés à l'Angleterre, disait-on : il fallait le prouver par des actes, et lui faciliter ses communications avec l'Inde. Si le ministère du ia mai eût dit à l'Angleterre ; travaillons ensemble et franchement à la solution de la question d'Orient, soyons fermes et unis contre les Russes à Constantinople , mais aidons-nous en Egypte; la France va travailler à obtenir du vice-roi une route régulière pour l'Inde, par l'isthme de Suez, qui sera commune à vous et à toute l'Europe , et vous, vous nous aiderez à Constantinople , pour faire obtenir l'hérédité de la Syrie et de l'Egypte au vice-roi.
Si de pareilles propositions eussent été appuyées d'un appel aux capitalistes anglais et français, pour créer un immense chemin de fer reliant, par l'intérieur de la France , Londres à Marseille , par le port de Boulogne, Paris et Lyon (i), je ne doute pas que
(1) Le ministère du l*r mars a été malheureusement inspiré dans presque toutes ses conceptions. |S'il y a un intérêt général en France, certes c'est celui de lier la Flandre et la Provence par un vaste chemin de fer passant par Paris. La jonction du Rhône au port de Marseille est une des premières parties à exécuter, car elle aurait une grande utilité, même
la solution de la question d'Orient, eût été plut satisfaisante pour tous. La paix du monde ne serait pas à la merci d'un accident, ou de la querelle du capitaine d'un uouveau Greenlaw, qui insultera notre dra* peau à quelques mille lieues de la France,
L'idée que je viens d'émettre n'est pas nouvelle; il n'y en a cependant aucune trace dans les relations diplomatiques des deux pays! J'ai consulté sur ce point des personnes bien informées, et il parait que cette question n'a pas même été effleurée. Que le cabinet du ta mai n'ait pas jugé convenable d'aborder cette difficulté, je le conçois : ce cabinet devait être profondément irrité de la conduite tenue, en 1839, par l'ambassadeur de Londres à Constantinople. Mais comment le cabinet du i ,f mars, qui, en mai 1840, traitait encore l'Angleterre de magnanime alliée, et qui, en juillet, arrangeait l'affaire des soufres de Sicile, u'a-t-il pas cherché à donner cette solution aux affaires d'Orient? Je suis certain qu'un mémoire, où cette question avait été traitée h fond , a été remis à temps utile à M. Thiers , et le Courrier Français, qui donne quelquefois des articles d'une haute portée , a rappelé ce mémoire dans un de ses numéros. Comment ce ministre n'a- 1- il pas cherché ce moyen de rapprochement entre les deux pays ?
Je crois que, dans cette circonstance , la politique française a été peu judicieuse , car les intérêts anglais et français étaient les mêmes sur ce point. Nous sommes en effet presque aussi intéressés que les Anglais à l'ouverture des voies commerciales de l'Inde , par le fond de la Méditerranée, et, si je suis bien informé, plusieurs hommes à étal , en Angleterre , pensent que la France
isolée du projet d'ensemble. Le ministère du 1 er mars, au lieu de demander cette jonction , a sollicité et obtenu quatorze millions pour joindre... quoi? Montpellier à Nismes, c'està-dire le Rhône et U port de Cette ï
est plus intéressée que l'Angleterre dans cette question. Sait-on bien quel élément d'activité la marine britannique perdrait, si elle ne contournait plus l'Afrique et le cap de Bonne-Espérance ? Qui peut dire combien ce pro jet lui enlèverait de matelots ? Sait-on bien aussi ce que le mouvement de l'Angleterre créerait de richesses pour Marseille et le Midi de la France, si le commerce reprenait cette ancienne direction? Sait-on quelles seraient les conséquences de cet immense chemin de fer, traversant la France du Nord au Midi, et permettant ainsi un échange rapide des produits de la riche Provence , contre ceux si différents du centre et du Nord de la France? Quand je pense à ce beau rêve, si loin de nous maintenant, je ne puis m'empècher d'en vouloir aux hommes qui, pouvant être les bienfaiteurs de l'humanité, se sont plu à ressusciter la vieille politique de l'antagonisme des nations. En huit mois, les peuples de l'Europe, sous ce rapport, ont reculé de 5o ans-, combien leurfaudra-t-il de temps et de sagesse pour revenir au point de départ? Pourront-ils surtout y revenir sans traverser une épouvantable guerre? Telle est la question que l'avenir seul pourra résoudre.
Ce qui s'est passé depuis le traité de Londres prouve encore combien le système français était préférable à celui adopté par l'Angleterre.
A quoi en effet a abouti ce traité? En Syrie l'anarchie est à son comble. Le 29 décembre , l'agent de la compagnie des Indes prévenait que l'isthme de Suez était infestée de brigands, et les nouvelles de Beyrouth du a i .rapportées par la Gazette d' A ugsbourg, disaient : n° 161. « Les Turcs n'osent pas s'éloigner de trois lieues des côtes , parce que le peuple est en armes partout. En général, dans tous les lieux où l'autorité de Mehemct-Ali a disparu , règne la plus complète anarchie-, personne n'obéit ni ne commande; les cheiks
et les émirs se battent entre eux , et les brigands infestent les routes. »
« Les chrétiens conçoivent de vives craintes. Il serait fort à désirer que les ennemis de Méhémet-Ali qui ont tant crié contre lui, se rendissent en Syrie pour se faire une idée des prospérités que le changement de gouvernement a valu au pays. Certainement le despotisme de Meheraet-Ali vaut mieux que l'anarchie, »
Voilà pour la Syrie, et j'observe que ce n'est pas dans les journaux français (i) que j'ai puisé mes renseignements. Voyons pour l'Arabie. C'est le pacha de Bagdad qui est chargé par la Porte de protéger les villes saintes de La Mecque et de Médine \ or, ce pacha ne peut pas se protéger lui-même contre les tribus errantes des jinise's, qui sont sur la rive droite de l'Euphrate.
(1) Quand les journaux français ont une fois impatronisé une erreur , ils la soutiennent jusqu'au bout , même contre les faits les plus évidents. C'est ainsi qu'encore actuellement, ils nous disent : « que l'ardeur de l'armée égyptienne, pour » preudre une revanche delà campagne de Syrie, est extrême, » que cette armée pousse à la guerre , et que onze cents ca- » nons garnissent le littoral de l'Egypte ! »•
Pour qu'une armée ait de l'ardeur, il faut qu'elle ait un lien moral ; quel est le lien moral de gens qui se battent par force et qui font bonne contenance par devant , pour n'être pas fusillés par derrière ? Telle est le cas de la plupart des soldats égyptiens. Si notre diplomatie était assez insensée pour croire une seconde fois aux assertions de la presse , il serait à craindre que la campagne d'Egypte de 1841 ne fut le second volume de celle de Syrie en 1840. Il est en effet probable que le premier coup de canon tiré contre Alexandrie par l'Europe, retentirait jusqu'au fond du Sennaar, et qu'une insurrection générale du pays détruirait les derniers vestiges de la puissance du vice-roi. Dans quelle position se trouverait alors la France? lui faudrait-il courir aux armes pour imposer à l'Egypte l'homme qu'elle aurait chassé ?
Comment donc pourra-t-il protéger les villes saintes, à travers toute l'épaisseur de l'Arabie ? Sur ce point encore, la conférence de Londres aura organisé l'anar* chie , car elle existe déjà en Arabie. Lorsqu'on pense que Me hem et- Ali avait trouvé le moyen d'établir Tordre, depuis le nord de la Syrie, jusqu'aux confins de l'Abyssinie, et que les Bédouins, Cabyles , Arabes, respectaient une simple lettre du vice-roi , plus qu'ils n'avaient jamais respecté un firman du Grand Seigneur, on ne peut s'empêcher de regretter que l'Europe n'ait pas tenté d'améliorer un si grand ouvrage, et qu'elle ait préféré le détruire.
§ LXVII. De l'alliance anglaise ; du traité de la quadruple alliance et de M. Thiers.
L'Angleterre a des intérêts opposés à ceux de la France sur presque tous les points du globe. Tel est le motif qui, pendant plusieurs années, m'a fait douter de la sincérité et surtout de la durée de l'alliance anglaise. Toutefois, j'avais fini par croire à cette alliance et par en désirer le maintien. L'accueil fait à Londres à noire brave maréchal Soult avait d'ailleurs prouvé que les haines nationales étaient éteintes , et je m'en félicitais pour l'avenir delà paix du monde. Quand je pense au loyal caractère des Anglais, je me prends à regretter la rupture des rapports d'amitié qui unissaient les deux pays; quand, au contraire, je pense à leur gouvernement et à sa politique, je me félicite de cette rupture $ je vais en dire les motifs.
L'Angleterre, depuis quelques années, nous traite comme si son alliance nous était tellement indispensable, qu'aucune circonstance ne pût la rompre. On dirait que le cabinet de Londres a fait ce calcul : « La France » ne peut s'allier sur le continent avec aucune puis- » sance ; sa politique est donc fatalement liée à la nôtre, » elle nous est pour ainsi dire inféodée. » Cette opinion,
si elle n'est générale en Angleterre , est du moins celle qui a dirigé la conduite de lord Palmerston et du cabinet anglais. Les faits ont prouvé la vérité de cette allégation ; ils sont sur ce point d'accord avec la correspondance de notre ambassadeur à Londres, qui écrivait à M. Thiers le a3 juillet 1840 : « lord Palmerston pense » que l'affaire d'Orient réglée , la France , malgré et » après un peu d'humeur , rentrera dans de bonnes » relations avec l'Angleterre. Il croit que la France ne « se brouillera pas avec l'Angleterre pour celte affaire. » Les prévisions de lord Palmerston ne se sont heureusement pas réalisées. La politique française est dégagée de celle de l'Angleterre, et si la France, après ce qui est arrivé, retournait à l'alliance anglaise, j'éprouverais, je l'avoue, une souffrance morale plus grande que celle que j'ai ressentie à la suite du traité de Londres. Je suis donc de ceux qui ont été péniblement affectés, lorsqu'à la séance du 27 novembre, on a lu la lettre suivante du 3 décembre que le maréchal Soult écrivait à un anglais, n» 161 : « J'ai reçu, monsieur, la brochure intitulée : » Adresse d'un anglais à la nation française , que » vous avez eu la complaisance de m'envoyer et je vous » en remercie. Je l'ai lue avec d'autant plus de plaisir, » que vous y rappelez la réception aussi honorable pour r> moi que pour la France, qui m'a été faite dans votre » pays, quand le Roi me confia la glorieuse mission de » le représenter au couronnement de S. M. la reine » d'Angleterre. Le souvenir que j'ai conservé de cette » période de ma vie ne s'effacera jamais de ma mé- » moire , et les vœux que j'exprimai alors en faveur ■» d'une alliance perpétuelle entre la France et l'An- » gleterre, et auxquels tous les habitants de la Grande- » Bretagne se sont associés, resteront toujours gravés » dans mon cœur. Je proclame toujours hautement ces » vœux, malgré les dissensions qui se sont élevées tem-
CHA.P1T1B HUITIÈME. 319 » porairement en Europe, dissensions que j'ai l'espoir » de voir bientôt apaisées. Je serai heureux d'avoir w l'honneur de contribuer à cette grande œuvre dans n les fonctions auxquelles la confiance du Roi vient de » mappeler. Agrée*, etc. »
Parler d'une alliance perpétuelle avec l' Angleterre au moment où cette puissance venait de témoigner du peu de cas qu'elle faisait de cette alliance, c'est ce que je ne puis comprendre. Je m'explique :
Si lord Palmerston, avant de signer le traité de Londres , eut dit à notre ambassadeur, avec les formes que comporte la diplomatie : « Voici plusieurs mois que » vous arrêtez la marche de la conférence de Londres *, » vous faites attendre trois et quatre semaines les ré- » ponses les moins importantes ; il est donc évident que » te but de votre politique est de gagner du temps. — » Le but de la politique anglaise et celui des autres » puissances est au contraire d'en finir avec les affaires w d'Orient. — Vous avez voulu travailler à un arran- » gement direct ; l'Europe veut une solution en » commun. — Vous voulez donner au vice-roi toute la *» Syrie; nous ne le voulons pas.— Vous avez dit que ja* » mais vous ne participeriez à des mesures militaires » pour contraindre le vice- roi à abandonner cette pro- » vince ; nous pensons qu'on doit y recourir. — Nous » ne pouvons donc nous entendre sur aucun point , et » vous Pavez reconnu vous-même , puisque vous vous » êtes retiré delà conférence de Londres. — Les choses » en étant arrivées à ce point , nous avons appris que » la Syrie s'était insurgée contre le vice-roi et nous » avons pensé qu'il y avait là une occasion précieuse de » finir l'affaire d'Orient ; nous venons donc d'arrêter » en commun les bases d'un traité auquel nous sommes w résolus à ne rien changer , car il n'y a plus un mow meut à perdre ; nous vous communiquons ce projet t» afin que le cabinet des Tuileries prenne un parti
» définitif et voie s'il veut rester dans l'isolement, j» Toutes nos réflexions sont faites , les vôtres doivent » aussi l'être depuis longtemps ; écrivez donc à » Paris et prévenez que nous laissons encore écouler » huit jours avant de signer définitivement les résolu- » lions que nous avons arrêtées. C'est un dernier pro- » cédé que l'Angleterre veut avoir pour une ancienne » alliée, »
Si les choses se fussent passées ainsi et que le projet du traité eût été communiqué à notre ambassadeur, on pouvait, le huitième jour arrivé, signer sans attendre plus longtemps l'adhésion de la France. Je crois très sincèrement que dans ce cas nous aurions pu être mécontents de la solution de l'affaire, mais nous n'aurions pu raisonnablement formuler aucune 'plainte.
Au lieu de cela qu'a fait l'Angleterre , ou plutôt qu'a fait son cabinet. Il s'est servi de la France pour terminer une grave difficulté en Italie, et le lendemain, il a signé le traité de Londres. Ce n est pas tout, pendant toute la journée du 16 juillet on a laissé notre ambassadeur dans cette position ridicule , de pouvoir encore écrire au cabinet français ce qu'il écrivait la veille du traité : « Le ministère anglais délibère , il y a grande agitation » dans le cabinet et dans la diplomatie ; mais rien » n'est arrêté, on prépare un projet à cinq qui nous » sera présenté. » (Voir page 106.)
Lorsqu'un pays comme la France a été traité ainsi après une alliance de dix années, il doit en garder un long souvenir : il doit surtout y regarder à deux fois avant d'engager de nouveau sa politique avec une pareille alliée. Quant à moi , j'étais devenu partisan très sincère de l'alliance anglaise, et, depuis sept années, je suis cerlain de n'avoir jamais voté à la chambre dans un sens qui fût hostile à cette alliance. Ce que je désire maintenant du plus profoud de mon cœur, c'est de n'avoir jamais à délibérer sur un cas de rupture avec notre
CHAIMTIŒ HUITIÈME. 321
ancienne alliée, car en vérité je craindrais de n'avoir pas toute l'i m partialité nécessaire pour juger une pareille question.
Quelle est la conséquence de tout ce qui s'est passé depuis deux années ? A mes yeux , cette conséquence c'est qu'il nous faut changer de politique. Nous devons abandonner les alliances dites de principes, pour faire des alliances d intérêt. Dans les alliances de principes nous ne pouvons avoir avec nous que l'Angleterre; or cette puissance est celle qui pratique de la manière la plus énergique la théorie des alliances d'intérêt \ elle est même, lorsque sa politique l'exige , rétrograde et révolutionnaire en même temps, dans des lieux différents. C'est ainsi que dans la Péninsule, nous voyons le cabinet de Londres soutenir en même temps les exaltés à Madrid et les combattre à Lisbonne, et pendant X affaire des Soufres, l'Angleterre menaçait le roi de Naples d'une guerre révolutionnaire pendant qu'elle faisait à l'occasion de la Syrie des théories de légitimité à l'usage du sultan !
Les alliances de principes sont donc pour la France une véritable source de déceptions. En serait-il de même des alliances d'intérêt? Je ne le pense pas. L'antagonisme de l'Angleterre et de la Russie est , en effet, connu 5 ces deux puissances ont pu momentanément se mettre d'accord, qui oserait dire que dans dix années elles pourront encore s'entendre ? La question des alliances d'intérêt n'est donc pour la France qu'une question de temps ; et ce temps sera d'autant plus court que notre position intérieure se consolidera davantage. Sous ce rapport, le mal que le cabinet du i or mars a fait à la France est immense ; il nous faudra bien des années pour faire oublier à l'Europe qu'à l'occasion d'une affaire en Syrie nous avons voulu tenter une guerre de propagande sur le Rhin. Les extravagantes provocations de la presse de M. Thiers et le mouve-
3î2 CHAPITRE HUITIEME.
ment factice (i) qui en a été la suite pèseront longtemps sur les destinées du pays. Je crois donc que le premier devoir du cabinet actuel doit être de raffermir notre position à l'intérieur, assez pour que nous puissions inspirer quelque confiance aux puissances qui auraient intérêt à traiter avec nous. Si nous savons être modérés et calmes à l'intérieur , si les pouvoirs politiques et les ministères marchent d'accord, si surtout ces derniers peuvent prendre racine et durer un peu , ayons confiance dans l'avenir du pays , les bonnes et utiles alliances ne lui manqueront pas, et il n'est pas dit que sous ce rapport, le traité de Londres ne soit un bien pour la France.
Du TRAITÉ DE LA QUADRUPLE ALLIANCE de l834» —
L'échec que la politique de la France a éprouvé en Orient aurait dû être prévu, car la conduite de l'Àn-
(1) Les journaux français d'août, de septembre et d'octobre 1840 ont dû faire croire à l'Europe que toute la France courrait aux armes comme en 1793 , ou au moins comme en 1830} voici la vérité sur ce point.
Enrôlés ▼oloniaires.
Rengagement*.
si en 1840 il y a eu 1283 enrôlés volontaires de plus qu'en 1839 et 268 rengagements de moins: l'augmentation moyenne annuelle des enrôles volontaires pendant les trois années qui ont précédé 1840, étant de 672 hommes, on arrive à ce curieux résultat que le grand mouvement patriotique de l'année dernière, n'a produit que 343 enrôlements volontaires ou rengagements de plus qu'il n'y en aurait eu sans crise politique. Les choses ne se sont pas ainsi passées en 1830, car Tannée 1831 produisit 30329 engagé» volontaires.
gleterre dans la question d'Espagne a été, en tous points, conforme à l'idée que j'ai émise « que cette puissance, » vis-à-vis. de la France , agissait comme si elle était » certaine que l'alliance ne pouvait être rompue. » On va voir, qu'en effet, le cabinet anglais avait interprété le traité de la quadruple alliance, de telle sorte que suivant les caprices de sa politique nous devions ne pas intervenir ou intervenir en faveur de la reine.
Ceci me conduit à parler du ministère du 22 février i836, présidé par M. Thiers -, on verra si, à cette époque, ce ministre s'est montré plus clairvoyant , plus conséquent et surtout plus habile qu'en 1840. Voici la série des faits qui ont précédé et suivi le traité de la quadruple alliance.
Le 29 septembre i833, le roi Ferdinand VII meurt, et le Moniteur du 7 octobre annonce cette mort. Peu de jours après, le cabinet français expédia un envoyé pour reconnaître la reine d'Espagne, au détriment de don Carlos qui prétendait au trône , et M. le duc de Broglie fit presque immédiatement suivre cet envoyé de sa première dépêche diplomatique. Cette dépêche est en effet du 20 octobre. On y disait n° i63 : « Nous » ne prétendons pas soutenir le gouvernement actuel
» de l'Espagne , quoi qu'il fasse, quoi qu'il arrive
m nous sommes disposés à écouter favorablement les » demandes qu'il nous adressera, mais sans nous des- » saisir du droit inhérent à tout gouvernement d'en » apprécier l'opportunité, la nature et la portée. »
On voit que, des le début de la négociation, la France s'est réservé le droit de juger elle-même, non-seulement les cas d'intervention et son opportunité, mais toutes les autres demandes qui pourraient être faites par le gouvernement espagnol. Le 1 3 novembre i833, le 16 juillet i834, le 12 décembre de la même année, et enfin le u3 janvier i836, de nouvelles dépêches (Voir Moniteur i83;, p. 116), adressées à lauiUssa-
324 CHAPITBK HUITIEME»
deur français sont toutes rédigées dans le même sens , et Ton peut dire qu'il n'y a jamais eu dans notre cabinet qu'une manière d'envisager celte question.
En janvier i834> don Carlos fut chassé d'Espagne et il se retira en Portugal, auprès de don Miguel. Ce fut alors qu'intervint le traité qu'on a appelé de la quadruple alliance. Il fut signé le 22 avril par la France, l'Angleterre, l'Espagne et le Portugal, n° 16I, « qui unissaient leurs forces dans le but de contraindre » l'Infant don Carlos et l'Infant don Miguel à se redit rer des étais portugais, »
Peu de temps après, ces deux prétendants furent en effet expulsés. Don Carlos se retira en Angleterre, mais il s'en échappa presque aussitôt, traversa la France avec de faux papiers, et il vint en Navarre exciter la longue guerre civile qui a désolé l'Espagne. Les signataires du traité de la quadruple alliance se réunirent alors : il s'agissait d'un fait nouveau en dehors de toutes les prévisions du traité du 11 avril, on signa alors, le 22 août 1834, une annexe au traité principal, par lequel la France s'obligeait, n° 16 5 , «à prendre les mesures m les mieux calculées pour empêcher qu'aucune espèce » de secours , en hommes , armes ou munitions de » guerre fût envoyée du territoire français aux insur- » gés espagnols, »
On vient de voir le sens et la portée des actes diplomatiques et des dépêches. Voici maintenant comment la France les a interprétés dans l'application.
En mai i835, l'Espagne était encore dans une voie de modération et d ordre que malheureusement elle a abandonné depuis. M. Martinez de la Rosa , alors premier ministre, demanda à la France d'intervenir en Navarre. M. le duc. de Broglie, ministre des affaires étrangères, se trouva dans un extrême embarras. On lui disait de Londres que s'il intervenait, on susciterait un immense embarras au ministère whig 5 que l'alliance
de l'Angleterre et de la France en serait considérablement affaiblie 5 que le sentiment national anglais se préoccupait vivement de voir en toutes circonstances la France profiter du moindre prétexte pour intervenir par les armes dans la Péninsule.
Que fit alors le duc de Broglie ? avant de prendre une décision, il voulut consulter le cabinet anglais , et dans les premiers jours de juin i835 , il lui posa cette double question.
« Le moment n'est-il pas venu d'intervenir en Espa- » gne ? et dans le cas où la France croirait devoir agir, » peut-elle compter sur l'appui de l'Angleterre , dans » toutes les éventualités qui peuvent résulter de l'inter- » vention ? » — M. Thiers était à cette époque ministre de l'intérieur ; il ne récusera pas la réponse de l'Angleterre, car c'est par lui qu'elle a été connue. Voici les termes de cette réponse tels qu'il les a donnés à la séance du i4 janvier 1837, n ° l ^ " L'Angleterre pense que le v moment n'est pas venu d'intervenir en Espagne ; elle » ne s'oppose pas à ce que la France intervienne , mais » elle la laissera agir seule. »
A la suite du refus de l'Angleterre, l'intervention eût été une véritable faute. Ce fut alors que la France adopta un système qu'on a appelé la coopération. La légion étrangère commandée par le brave colonel Conrad, fut envoyée en Espagne \ l'action de notre marine promise , le recrutement autorisé dans les corps français, et un cordon rigoureux établi sur les Pyrénées; tel était l'ensemble des mesures du système de la coopération, adopté en i835, sous le ministère du duc de Broglie, et tout le monde a reconnu, même le cabinet espagnol, que nous n'y étions pas obligés par le traité de la quadruple alliance.
Voici maintenant un singulier revirement de la politique anglaise \ il doit être médité. En juin i835, le cabinet de Londres ne voulait pas d'intervention ; tout
à coup en mars 1 836, ce même cabinet nous propose, sous le nom de translimitation, une véritable intervention! Que s'était-il cependant passé entre ces deux époques, et quels motifs pouvait-on alléguer pour expliquer un pareil changement? En i835, la guerre civile était concentrée dans les provinces basques ; le gouvernement espagnol avait encore de la régularité; il sollicitait l'intervention. Si on l'eût tentée à cette époque, il est possible qu'elle eût offert peu de difficultés. En i836 , au contraire, cette question se présentait avec des circonstances si compliquées, que s'engager dans une intervention, c'était engager le pays dans une entreprise des plus graves. Zumalacarreguy avait, à la vérité, été tué devant Bilbao, mais malgré ce malheur , la guerre civile avait pris un immense développement ; elle s'était étendue dans la Catalogne, dans l'Aragon, dans la Galice , dans les Astu^ ries , et même dans le royaume de Valence. Des Juntes s'étaient créées pour combattre les progrès de la faction de don Carlos ; mais malheureusement ces Juntes s'écartèrent de ce but, et devinrent révolutionnaires; elles levèrent des troupes; ces troupes marchèrent sur Madrid , et sous prétexte que le gouvernement n'agissait pas avec assez de vigueur contre les Carlistes, elles renversèrent le parti modéré, amenèrent au pouvoir celui de l'opposition et le ministère Mendizabal qui protesta immédiatement contre toute idée d'intervention. Le déplorable assassinat de Tortose , d'affreux massacres et l'anarchie, suivirent le triomphe des Juntes sur le gouvernement de la reine.
Ainsi, en i835, on était en face d'un gouvernement modéré demandant l'intervention et d'une faclion carliste concentrée dans un coin de l'Espagne, T Angleterre alors ne voulait pas d intervention. En i836, on était en face de l'anarchie ; la guerre civile s'était étendue au point d'occuper plusieurs provinces; le prétendant
iqitized
CHAPITRE HUITIEME. 327 avait une véritable armée régulièrement organisée et le ministère espagnol non-seulement ne réclamait pas l'intervention, mais il protestait contre. Çest alors que V Angleterre veut nous pousser à intervenir*. Comment ne serait-on pas frappé de ces contradictions ?
Ce qui s'est passé en juillet i84o ma peut-être rendu trop défiant; mais je ne puis me défendre de l'idée qu'en i836 lord Palmerslon tendait une embûche à la France, et qu'il voulait nous mettre sur les bras une mauvaise affaire du côté des Pyrénées , pour avoir ses coudées franches en Orient. Je vais à celte occasion rappeler un fait qui m'a frappé.
L'année i836 était cellejoù le vice-roi d'Égypte et le sultan travaillaient le plus activement à amener un arrangement direct; on se rappelle l'ambassade mystérieuse de la veuve d'Ismaël que le vice-roi avait envoyée à Constantinople, et qu'à la suite de cette ambassade féminine, 5anm, vice-chancelier des affaires étrangères du sultan , vint à Alexandrie. Je rappelle encore qu'à cette époque , la politique française appuyait les idées d'arrangement direct et que lord Ponsonby pousrsait à la guerre le violent Mahmoud. La pièce n° 20, que j'ai donnée à la page 54, ne laisse aucun doute à cet égard. Qu'on rapproche la date de cette pièce de celle où lord Palmerston voulait nous lancer dans une intervention en Espagne, on verra que toutes les deux sont du mois de mars i836 ! Ce rapprochement est fort extraordinaire. En le combinant avec les deux opinions contraires que le cabinet anglais a émises en i835 et i836 , sur l'intervention , il est difficile de ne pas être au moins saisi d'un doute sur les arrière-projets politiques de ce cabinet.
Lorsque la France reçut la proposition d'intervention du l'Angleterre , c'était le ministère du 22 février qui dirigeait les affaires. Tout le cabinet, à l'exception de M. Thiers et d'un autre ministre, se déclara contre la
proposition d'intervention, et le 1 8 mars i836, on expédia à Londres une dépêche fort longue, et très bien motivée, où Ton déduisait les motifs pour lesquels la France ne voulait pas intervenir en Espagne. Voici un extrait de cette dépêche : n 0 167. «Je puis vous affirmer que la » plupart de ceux qui appuyaient naguère l'idée d'une » intervention parce qu'ils la jugeaient praticable, et » qu'ils voyaient ses avantages supérieurs à ses incon- 1» vénients, ont entièrement changé d'avis. Si la ques- » tion était portée devant les Chambres , si nous leur » demandions de nous fournir des moyens d'envoyer » des troupes ait secours de la reine Isabelle , on ne m verrait peut-être pas trente députés se lever pour » nous les accorder, et ce sentiment de répugnance est » loin de tendre à s'affaiblir, bien loin de là, il s'accroît » de jour en jour par l'effet de l'horreur qu'inspirent » les scènes sanglantes qui souillent l'Espagne ; l'épou- » vantable assassinat de Tortose a surtout produit une » impression difficile à exprimer , et on recule à l'idée » de s'associer de la manière la plus indirecte à des «scènes affreuses.
» Je viens, monsieur le Comte, de vous expliquer » toute notre pensée au sujet des ouvertures que vous a » faites lord Palmerston. En résumé, nous n'élevons pas » d'objections contre la nouvelle attitude que le cabinet » britannique annonce l'intention de prendre en Espa- » gne, attitude qui se rattache d'une manière plus ou » moinsTormelle aux stipulations de i834 (traité de la » quadruple alliance), mais nous ne pouvons accepter » le rôle bien autrement actif dont on nous propose de » nous charger, parce qu'il constituerait une situation » tout à fait différente de celle qu'ont établie ces mê- » mes stipulations de i834; parce qu'il devrait être » précédé, en conséquence, d'un nouveau concert en - » tre les parties intéressées, parce que le gouvernement » espagnol ne désire pas en ce moment notre interven-
» tion ; parce qu'enfin, lors même qu'il la désirerait, il » ne peut nous convenir k d'cn accepter les charges in- » calculables et l'immense responsabilité. »
Signé Tqibbs.
On vient de voir de quelle manière et en quels termes le cabinet du 22 février repoussait l'intervention en Espagne, connue sous le nom de translimitation, M. Thiers, à cette époque, n'eut aucune idée de faire de l'intervention une question de cabinet; peu de temps après, il a changé d'avis ; ceci me conduit à donner quelques explications.
Il y a eu deux phases bien caractérisées dans les six mois qu'a duré le ministère du 22 février. Dans la première phase , M. Thiers était partisan des alliances continentales et surtout d'une alliance avec l'Autriche. Ceux qui ont été à même de l'entendre à cette époque, savent comment il s'exprimait en parlant de M. de Metternich — Mon ami M. de Metternich ! — Je tiens M. de Metternich dans ma manche. — L'excellent M. de Metternich a dit — etc. (1). Dans cette période, M. Thiers fut autrichien non-seulement de paroles, mais aussi d'action. On se rappelle., en effet, comment
(1) Je dois observer qu'à l'époque dont je parle, je n'étais pas à même d'entendre les épanchements, de M. Thiers , mais il en avait avec tant de monde, et avec des personnes si indiscrètes, que le public était le confident de sa politique étrangère : je n'ai donc pas entendu les phrases que je viens de citer , mais je crois être certain qu'elles ont été dites à plusieurs personnes.
Avant le ministère du 22 février 1836, j'étais l'un des plus grands admirateurs de M. Thiers , je le suivais presque les yeux fermés. Depuis ce ministère et jusqu'à celui du 1 er mars 1840, j'ai regardé cet homme d'état comme le dissolvant le plus actif de l'ancienne majorité, et c'est pour ce motif qne je me suis séparé de lui. Ce qui s'est passé depuis un an me fait craindre maintenant qu'il ne soit devenu un dissol-
il engagea la France contre la Suisse dans un intérêt purement autrichien , celui des réfugiés. C'était aussi l'époque où il signait la dépêche du 18 mars contre l'intervention en Espagne. Bientôt les choses changèrent de face. Le 3 mai , les ducs éCOrléans et de Nemours étaient partis pour l'Allemagne, et pendant ce voyage une négociation délicate, et personnelle à Ton des princes, échoua. Elle avait été conduite par M. Thiers avec tant de légèreté que je n'ose en vérité en rappeler les détails, tant ils paraîtraient peu croyables. Grande fut la colère de M. Thiers contre son ami M. de Metternich ; dès ce moment il y eut revirement dans la politique du cabinet français , et ce fut alors que l'idée d'intervenir en Espagne se présenta ; intervenir après la dépêche si bien motivée que M. Thiers avait écrite le 18 mars, c'était chose difficile. Aussi inventa-t-il un nouveau mot et un nouveau moyen , pour masquer l'intervention ; le nouveau mot fut la coopération en grand, et le moyen , un corps français agissant sous cocarde espagnole.
M. Thiers mit immédiatement la main à l'œuvre ; il commença à créer ce qu'on appelait la légion de Pau; on puisa dans toutes nos garnisons du Midi pour organiser cette légion, au risque de désorganiser nos propres régiments. Tantôt M. Thiers parlait de cette légion comme d'un simple recrutement à opérer pour la légion étrangère, tantôt comme d'une nouvelle légion de quatre à cinq mille hommes seulement, puis il parlait de dix à
vant de la monarchie elle-même ! Je me trompe sans doute , car personne n'est mieux accueilli que lui par la famille royale , et l'on ne saurait croire que notre royauté en soit réduite à caresser ses ennemis. — M. Thiers en est effectivement déjà aux menaces. Je déclare que je n'ai aucune raison de vouloir être utile à un gouvernement qui nia si indignement traité, a-t-il dit dans l'un des bureaux delà chambre, — • Courrier français, 13 décembre 1840.
CHAPITRE HUITIÈME. 331 douze mille hommes, puis enfin d'un corps d'armée de *5 mille Français, Anglais, Espagnols et Portugais, ayant artillerie et cavalerie ; et ce corps eut été commandé ou par le général Bugeaud ou par le maréchal Clauzel. C'est là ce que M. Thiers appelait la coopération en grand. N'est -il pas évident qu'un pareil système, s'il n'était l'intervention , y conduisait fatalement ? La France eût-elle pu rester impassible si un corps de douze mille soldats commandés par le maréchal Clauzel ou par le général Bugeaud eût éprouvé un grand échec de l'autre côté des Pyrénées ? Aurait-elle pu surtout rappeler ses soldats sans avoir terminé la guerre civile?
Pendant que M. Thiers commençait l'organisation de son corps d'armée de Pau, il arriva un fait de la plus haute gravité en Espagne. Gomès, l'un des généraux du prétendant, avait traversé les lignes des troupes de la reine, et il parcourait l'Espagne en tout sens, presque sans opposition $ des corps carlistes approchaient de Madrid, et l'on en vint à craindre pour la sûreté de cette capitale. Dans ce moment critique une insurrection militaire éclata. Les soldats insurgés marchèrent sur Saint-Ildefonse, lieu de séjour de la reine. Dans la nuit du 12 au 1 3 août 18 36, cette malheureuse reine , insultée par ces furieux , consentit à l'abolition du statut royal qui était une espèce de charte octroyée, et elle permit que la constitution de 18 \i fût proclamée. Ce mouvement, connu sous le nom de Révolte de la Granja, a été l'un des plus déplorables de la révolution espagnole (1). La révolte de la Granja avait été accompagnée et suivie, dans plusieurs provin-
(1; Yoici la suite des événements en Espagne .* Le mouvement de la Granja fut accompagné d'un redoublement de guerre civile qui dura deux ans; puis en août 1839, Maroto, l'un des généraux du prétendant, traita avec Espartero de la pacification de la Biscaye et du Guipuzcoa; ce
ces, des scènes d'anarchie les plus hideuses. En face de ces scènes , M. Thiers ne voulut pas abandonner son idée de coopération en grand; il voulut continuer à organiser sa légion de Pau, C'était pourtant dire au pouvoir nouveau qui voulait, en Espagne , se rattacher à la constitution de 1812, «non-seulement nous ne vous » blâmons pas, mais nous sommes toujours disposés à » vous soutenir. » C'était, en un mot, affaiblir les partisans de la reine et du statut royal. Le dissentiment élevé entre la couronne et M. Thiers à l'occasion de cette légion, amena la dissolution du cabinet du 22 février, et le a5 août, ce ministre donna sa démission. On sait que le 6 septembre i836, M. Molé le remplaçait aux affaires étrangères , et que la politique que M. Thiers avait voulu faire prévaloir, dans la question d'Espagne, fut solennellement condamnée par la Chambre en i83;. Les prévisions de sa dépêche du 18 mars se trouvèrent ainsi parfaitement réalisées.
Telle est la série des faits qui a amené la dissolution du cabinet du sa février. Je demande maintenant si l'Angleterre avait le moindre motif plausible de faire un reproche à la France , à l'occasion de tous ces faits. Je demande surtout si un ministre français devait répéter plusieurs fois à la tribune , comme M. Thiers l'a fait, en 183? et depuis : « que la France avait man- 0 qué à ses engagements , vis-à-vis de l'Angleterre et » de l'Espagne; — Qu'au lieu de la quadruple alliance , » nous avions l'Angleterre avertie qu'on ne pouvait pas
traité avait été précédé d'une exécution militaire, dans laquelle Maroto avait fait fusiller plusieurs généraux de don Carlos, et bientôt il fut suivi delà fin de la guerre civile. En 1840, don Carlos s'était en efletrefugiéen Franceavec trente mille de ses soldats ; peu de temps après, la reine Christine elle-même , abandonnée par le général Espartero , a dû quitter l'Espagne, et ce malheureux pays, se trouve maintenant en face d'une reine encore enfant , et d'une régence à nommer
» compter sur nous dans une situation difficile, et » avertie aussi quelle n'avait qu'à songer à ses pro- » près intérêts; — Que cette puissance avait eu vive- » ment à se plaindre de la mollesse de notre alliance , » et que plus tard , si elle nous avait abandonné dans » la question belge , c est que nous avions commencé » à l'abandonner dans la question d'Espagne. » — Toutes ces phrases sont extraites littéralement des discours de M. Thiers. L'anglomanie, poussée au point de vouloir donner toujours tort à son pays , est une véritable maladie , et on peut dire qu'à l'occasion des Dardanelles, ce ministre a eu un nouveau paroxisme de cette maladie. (V. page 174.) La propagation de toutes ces erreurs a fini par rendre la politique de lord Palmerston tout à fait nationale en Angleterre; comment les Anglais eussent-ils pu, en effet , tenir à notre alliance, lorsqu'on pouvait leur prouver, par l'extrait même de notre Moniteur, que M. Thiers, ancien président du conseil des ministres, avait dit plusieurs fois : « que la France avait abandonné l'Angleterre, soit » dans l'affaire d'Espagne , soit dans celle des Darda- » nelles ? » Nous avons donc récolté ce qu'on avait semé. Nous avons tout fait pour propager l'idée que notre alliance ne pouvait être d'aucune utilité; il s'est trouvé un ministre anglais qui a exploité cette erreur; il a agi sans nous , contre noire politique , et il est resté populaire. Tel a été en définitive, le résultat pratique de la politique adoptée par M. Thiers.
Je crois devoir signaler ici un fait qui embarrasse notre politique étrangère, et qui nous donne une apparence de fausseté et de faiblesse aux yeux des peuples de l'Europe. Les journaux veulent absolument créer une politique étrangère à leur usage; ils exploitent une phrase d'une adresse de la chambre , un discours prononcé à la tribune , ou un incident quelconque, de telle sorte qu'ils créent une politique hardie et avan-
tureuse en dehors de celle du gouvernement. Cette dernière, forcée de compter avec les difficultés, est obligée à plus de ménagements, et c'est ainsi que le public est souvent trompé de la meilleure foi du monde. Lorsqu'on a entendu dire, pendant plusieurs années de suite , par presque tous les organes de la presse : les traités veulent que nous intervenions en Espagne ; on finit par le croire , comme on a cru à la bénignité de Mehemet-Ali, à la puissance de son armée et de sa flotte et à la belle civilisation qu'il avait fondée en Egypte.
Les engagements que la presse veut bien prendre au nom de la France, elle entend ensuite que la France les tienne; des traités, elle n'en tient aucun compte, elle les nie jusqu'à ce que le moment soit venu de les produire; lorsqu'on les produit, elle prétend qu'on en a faussé l'esprit, ou qu'il y a d'autres actes, d'autres traités qui les infirment , ou enfin elle oppose des missions verbales aux actes officiels. Cest ainsi que nous avons l'air de manquer de parole à tout le monde, quoique nous fassions presque toujours plus que les traités ne le commandent. L'affaire d'Espagne est certainement une des plus grandes preuves de ce que j'avance. Tout le monde est maintenant d'accord que la coopération que nous avions organisée en i835, était en dehors des traités ; l'Espagne elle-même en est convenue; et malgré cela, on a eu le talent de persuader à bien des gens, que nous avions manqué à ce traité !
M. Thiers, qui adopte immédiatement la politique courageuse de la presse aussitôt qu'il n'est plus aux affaires , est certainement celui qui a le plus contribué à propager cettejerreur; je vais en donner la preuve.
A la séance du i or juin i836, M. Mauguin, membre de l'opposition, reprochait à M. Thiers, alors président du conseil , la politique de la France dans la question d'Espagne. « Vous avez, disait-il , fait un acte d'énergie » en reconnaissant la reine, puis vous vous êtes arrêté :
» vous avez bien signé un traité, mais ce traité riost » rien, ou s'il est quelque chose , vous ne l'exécutez » pas. » (Moniteur i836 , page 1290.) M. Thiers, à la séance suivante , répondit à M. Mauguin, (page 1293); il prouva « que le traité de la quadruple alliance » « était exécuté, et qiïil signifiait beaucoup de choses. » Voici maintenant le revers de la médaille : en 1837, M. Thiers n'était plus ministre , il parait qu'il avait oublié sa discussion de i836 avec M. Mauguin, car, pour combattre le ministère qui lui avait succédé , il adopta et reproduisit à la séance du 14 janvier i83?, toute l'argumentation de ce dernier. Ce fut alors que M. Guizot, pour lui répondre, imagina de faire apporter le Moniteur et de lire à la tribune la réponse que M. Thiers avait faite quelques mois avant à M. Mauguin (voir Moniteur 1837, page n6). Le tour était piquant et il y eut à la suite de la citation rappelée par M. Guizot , sensation prolongée dans l'assemblée. Je demande maintenant s'il n est pas véritablement déplorable de voir des résultats aussi scandaleux. Les mêmes faits, suivant que M. Thiers est président du conseil, ou qu'il est sur les bancs de l'opposition , sont blancs ou noirs ; après quelques mois il soutient ou combat les deux propositions, avec la même habileté, avec la même apparence de conviction ? e( l'on voudrait que cet orateur n'inspirât pas la plus profonde défiance? (1)
(1) Les recherches que j'ai été obligé de faire m'ont souvent fait recourir au Moniteur et aux discussions qui ont eu lieu dans les deux chambres ; il en est résulté pour moi la conviction qu'après M. l'abbé de Lamennais, t'est M. Thiers qui a le plus use du droit de se contredire. J'ai inutilement cherché une question sur laquelle cet orateur n'ait pas soutenu le pour et le contre. La seule qui fasse exception est celle de l'intervention en Espagne, et pour celle-là, les dépêches signées par M. Thiers lui-même, prouvent que le 18 mars 1836» il était, si ce n'est converti, du moins très décidé
Je crois qu'il ressort de ce que j'ai dit dans ce LXVII* paragraphe: l'Que, depuis i835 ou i836, l'Angleterre s'est conduite avec nous de telle sorte que notre alliance avec cette puissance n'était plus basée sur le pied d'une véritable égalité ; 2° que dans la question d'Espagne , le cabinet de Londres a varié dans sa politique; que ce qu'il blâmait en i835 , il le trouvait bon en i836, et qu'enfin, déjà à cette époque, on devait prévoir que cette puissance ne trouvait notre alliance bonne qu'autant que notre diplomatie restait subordonnée à la sienne; 3° que M. Tbiers, pendant qu'il présidait le ministère du 22 février (1 836), a eu deux politiques différentes qui se sont révélées par deux faits, savoir : l'affaire des réfugiés en Suisse, entreprise dans un but agréable à l'Autriche , et l'organisation de la légion de Pau , entreprise dans une pensée toute contraire. Quand on pense que cet homme d'élat nous a aussi donné, en 1 8 4o, l'exemple de deux politiques opposées, celle de ses notes officielles et celle des journaux qui le soutenaient , on ne peut s'empêcher de conclure : — que l'alliance anglaise telle que lord Palmerston l'a entendue et pratiquée, n'est pas plus regrettable pour la France , que l'absence de M. Thiers de la direction de nos affaires étrangères.
§ LXVIII. Opinions diverses et conclusions de l'auteur.
M. Thiers reviendrait-il au pouvoir? La position de M. Thiers, depuis son dernier ministère, est singulière,
à soutenir une politique contraire à ce qu'il appelait son opinion. Le plus mauvais tour que Ton pourrait jouer à cet ancien ministre, serait de publier toutes les opinions qu il a émises depuis 1830 jusqu'au 22 février 1836, et de placer en regard et par ordre de matières tout ce qu'il a dit dans un sens opposé depuis le 22 février 1836 jusqu'en 1841. Cette publication serait, je crois, utile à faire comme étude politique, et Ton pourrait l'entreprendre par souscription en 1842.
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il a évidemment moins de valeur comme homme habile, et plusieurs députes qui souvent me reprochaient ce qu'ils appelaient mes préventions contre lui , sont convenus avec moi qu'ils s'étaient trompés eux-mêmes sur le compte de cet homme d'état. Eh bien ! malgré ce fait, malgré cette opinion qui est générale chez les hommes qui s'occupent de politique , j'ai comme un vague sentiment que cet ex-ministre est presque aussi fort dans le pays qu'avant son dernier ministère. Je ne sais comment les choses se sont passées , mais ce qu'il y a de certain, c'est que maintenant M. Odillon-Barrot est pour ainsi dire escamoté. M. Tbiers est devenu le véritable chef de l'opposition, et c'est ainsi qu'il se trouve avoir un corps d'armée derrière lui. Je m'explique: avant son ministère de 1840, M.Thiers était le chef du tiers-parti, opinion flottante, très peu connue dans les départements ; depuis il est devenu le chef de l'opposition. Cette opinion a des racines dans le pays, et si nous n'y prenons garde, telle circonstance pourrait une seconde fois faire passer la majorité de son côté. M.Thiers alors nous conduirait plus loin que tout autre, dans les voies de l'opposition, car il est incontestablement le champion le plus habile que l'ancienne majorité ait en face d'elle. Non-seulement M. Thiers a encore quelques chances dans l'avenir ; mais il en a aussi, je ne dirai pas dans le présent , mais dans deux ou trois années ; la vraie question est celle-ci : comment rentrerat-il au pouvoir , et pourra-t-il s y maintenir ?
Si M. Thiers voulait se résigner à arriver au ministère dans une position secondaire *, il y parviendrait très prochainement , et je crois même qu'il pourrait y rester long-temps-, il a de telles ressources dans l'esprit, c'est un homme si puissant à la tribune, il a tant d'action sur la presse, que tous les cabinets chercheront à se l'attacher, ne fût-ce que comme orateur du gouvernement. Je crois donc, que si, par exemple, M. le duc de
Broglie était président du conseil et ministre des affaires étrangères , M. Thiers pourrait, dans une combinaison pareille, rendre encore de bons services au pays; mais malheureusement, tout porte à croire qu'il n'acceptera aucune position secondaire , il voudra être ce qu'il a déjà été deux fois , c'est-à-dire président du conseil des ministres. Parviendrait-il à ce but, je l'ignore, mais en supposant la chose possible et réalisée, la grande difficulté ne sera pas vaincue , la vraie difficulté de la position de M. Thiers, ce ne sera pas en effet d'escalader le pouvoir, ce sera de s'y maintenir. Après l'inhabileté pratique dont il a donné tant de preuves, quels sont les hommes de quelque valeur qui voudraient s'associer à sa politique et accepter sa présidence P M. Thiers, s'il arrive à la direction des affaires, ne pourra donc être que mal secondé , mal entouré ; il n'aura pour collègues que des brûlots politiques, ou des doublures , et ce n'est pas avec de pareils éléments que Ion peut constituer un pouvoir durable.
Pour me résumer sur ce point, je dirai doue : oui, M. Thiers pourra revenir au pouvoir, mais il n'aura aucune chance pour s'y maintenir. Quand je dis aucune chance, je me trompe ; il aura celle d'une guerre volutionnaire contre t Europe ; il le sait , il est dévoré du désir de jouer un grand rôle, et ce moyen va aux allures napoléoniennes qu'il affecte dans la décision des affaires. Je ne doute pas , quant à moi, que le but des efforts de cet homme d'État ne prenne dorénavant cette direction. Les amis de la paix du monde dans tous les pays, doivent avoir les yeux ouverts sur ce péril et agir en conséquence.
Nécessité d'uhe réforme daks le règlement de la