La vérité sur la Russie
ËQ ce moment, la Russie, grâce aux tendances éclairées de Tempereur Alexandre II , entre dans la voie des réformes indispensables, dans la voie des réformes qui, seules, peuvent la sauver d'un cataclysme politique , et tout naturellement un grand nombre de questions viennent à surgir. La solution régulière et paisible de ces questions ne saurait être amenée qu'à l'aide de la publicité , d'une publicité impartiale et sérieuse, complètement affranchie de tout esprit de courtisanerie, de toutes les influences personnelles, officielles et semi-officielles.
L'empereur Alexandre, si dévoué à son pays, ne saurait se trouver blessé par l'accent de la vérité , lorsqu'elle lui est exprimée avec respect pour lui et avec amour pour la Russie.
Plusieurs de nos compalrioles ont l'habitude de dire : « Il ne faut jamais révéler aux étrangers la vérité sur le compte de la Russie : il faut leur cacher les plaies du pays. » Ce langage, à notre avis, est en contradiction complète avec la saine logique, la dignité et le patriotisme vérilablement éclairé. Sans parler déjà du dégoût profond inspiré par le mensonge à tout cœur honnête et loyal, il faudrait se trouver doué d'une immense dose de présomption pour croire à la possibilité de tromper tout le monde. Les personnes qui tiennent ce langage nous font Teffet de gens atteints de maladies graves, et préférant souffrir ou même mourir, plutôt que d'avoir recours à un bon médecin qui les aurait complètement guéris, et leur aurait rendu les forces et la santé. Pour la Russie, ce médecin, — c'est la publicité.
Les questions politiques et sociales, pour arriver à une solution logique, doivent être élucidées, et elles ne sauraient Têtre que par la discussion publique. La publicité est le remède le plus eflBkîace pour extirper les anciens abus et empêcher la formation d'abus nouveaux.
Pour écrire sur la Russie, il faut être Russe ; notre pays ne ressemblant à aucun autre , et son développement historique ayant eu lieu dans des circonstances tout à fait exceptionnelles. Mais avecla censure, et surtout la censure russe, atteinte de deux mala-
die» inearabies, la peor et ruliotrsine, c'est dans les pays étrangers seulement que Ton peut hnprimer wa livre sur la Russie. Il existe en Europe cinq on six imprimeries russes , et plusieurs de nos compatriotes manifesteront peut-être leur surprise de nous voir écrire en français, plutôt que dans notre langue nationale. Nous devons expliquer les raisons qni nous ont dicté ce choix. En Russie , le parti rétrograde, lequel, si oo lui laissait le champ Hbre, entrainerait le pays vers un cataclysme politique, et la bureaucratie russe, cet appui zélé, ce conseiller permanent du parti rétrograde , dans leur affection commune pour le mensonge officiel ainsi que pour le mystère protecteur de ce mensonge, ont la haine et la crainte de la publicité. Mais celle qu^ils abhorrent et redoutent surtout, c'est la publicité européenne, et, plus que toute autre, la publicité en langue française , l'idiome le plus connu dans tous les pays du monde. Il s'ensuit que pour attaquer le parti rétrograde et la bureaucratie, il faut nécessairement avoir recours à la publicité en langue française, l'arme la plus redoutée par ces deux ennemis de la prospérité et de la grandeur de la Russie.
Nous avons beaucoup étudié l'histoire de notre pays; nous avons connu la plupart des hommes qui depuis vingt-cinq ans ont été au pouvoir en Russie, et la plupart de ceux qui s'y trouvent aujourd'hui ; nous connaissons leurs biographies et leurs relations
intimes. Nous avons été à même de connaître les causes secrètes de bien des faits. Nous avons habité et les deux capitales et l'intérieur du pays; nous avons passé par Texil ; nous nous sommes trouvé en relations avec des personnes des positions sociales les plus diverses, depuis les plus élevées jusqu'aux plus modestes. Fixé aujourd'hui en pays étranger, nous comptons désormais écrire sur la Russie, dans l'intime conviction de voir la vérité, mise au grand jour de la publicité, même par une plume aussi faible que la nôtre, être utile à notre patrie bienaimée.
Paris , mars 1860.