‹ La vérité sur la Russie (volume 2)Chapitre 5 sur 16 · DES ASSEMBLÉES ÉLECTIVES · texte numérisé non relu

DES ASSEMBLÉES ÉLECTIVES

La monarchie russe date, on le sait , de l'an 86S!. Jusque-là les diverses tribus qui habitaient la Russie, peu nombreuses, éparpillées sur une vaste étendue de pays, vivaient sous un régime semi-patriarcal, semi-républicain , avec une égalité parfaite de droits pour tous , régime dont la fidèle image nous est encore oflFerte de nos jours jpsiv la commune rurale russe (mtr). Les villes étaient fort rares en Russie à cette époque; bâties en bois, elles ne se distinguaient des villages que par un plus grand nombre de cabanes, et par Tenceinte, partie en bois, partie en terre, dont elles se trouvaient entourées, qui leur avait donné son nom {gorod, ville, venant de gorodite^ enclore). Il n'y avait aucune diflTérence de droits entre les citadins et les campagnards. Dans la famille, Ton considérait comme chef Thomme le plus âgé ; dans les villes comme dans les villages , les fonctions , même les plus élevées, étaient le produit de l'élection directe, qui avait lieu dans les réunions générales {vétchf)^ et c'est également dans ces

réunions que Ton s'occupait de toutes les affaires qui intéressaient la commune y ville ou village (les villes* elles-mêmes n'étant , à cette époque ^que des communes plus nombreuses que les autres ^ et, comme nous l'avons dit , entourées d'un rempart). Le titre de kniaz (chef) n'était point héréditaire comme il l'est devenu depuis dans la race de Rurik ; quant à celui de boyard y on sait qu'il ne fut héréditaire à aucune époque 9 et qu'il n'a jamais cessé d'être viager. Les tribus septentrionales, affaiblies par des dissensions intestines et par le manque d'unité politique , constamment exposées aux dangereuses invasions des Yariagues ou Normands , voulant s'assurer une sécurité complète, appelèrent trois chefs variagues, trois frères normands , Rurik , Sinaw et Trouvor , à devenir leurs princes (kniaz), titre qui, à cette époque , ne signifiait point un souverain , mais un chef militaire. Pour garantir leur sécurité , les Slaves du Nord renonçaient à l'élection des kniaz et confiaient ces fonctions à trois Yariagues, lesquels devaient avoir une troupe d'hommes d'armes (droujina) pour défendre les tribus qui se plaçaient sous leur protection. Le choix même des lieux de résidence de ces trois chefs indique assez la nature de leurs fonctions, plutôt militaires qu'administratives. Aucun des trois ne s'établit à Novgorod, la principale des villes slaves du Nord. Rurik s'établit dans une ville qu'il construisit à l'embouchure de la rivière Yol-

how, sur le lac Ladoga; cette ville, appelée du nom du lac, s'appelle aujourd'hui la Vieille Ladoga (la nouvelle ville de ce nom ayant été construite par Pierre P', non loin de l'ancienne). De cette position , il pouvait à la fois protéger Novgorod contre les invasions variagues, et en même temps dominer cette ville, située près des sources du Volhow , qui sort du lac Ilmène. Sinaw s'établit dans une ville qu'il fonda sur le Bélo-Ozéro {lac Blanc), et qui prit le nom du lac, sur la rive septentrionale duquel elle était située (la ville actuelle de Béloozéro ayant été bâtîe, au commencement du onzième siècle , par saint Wladimir, à l'embouchure de la Schéksna). Dans cette position, Sinaw pouvait défendre les Slaves du côté du nord-est et de l'est. Enfin, la défense des frontières du sud et du sud-ouest fut confiée à Trouvor, qui siétablit dans l'antique ville d'Izborsk, voisine de la Livonie et non éloignée de la Lithuanîe (Izborsk est aujourd'hui une bourgade de la province de Pskow). Les Novgorodiens virent bientôt le défenseur appelé par eux à les protéger empiéter sur leurs droits; un soulèvement éclata, disent les chroniques , sous la direction de Vadime le Brave , qui fut vaincu et tué de la main même de Rurik. Ce dernier en profita pour s'arroger une part considérable de pouvoir dans le gouvernement, et, pour dominer davantage Novgorod, vint s'établir aux portes même de cette ville, où l'on montre

encore Teodroit occupé jadis, suivant la tradition^ par sa demeure entourée de remparts , endroit dési« gné jusqu'à nos jours par le nom de forteresse de Rurik {Rurikova gorodistché).

L'administration intérieure continua à rester élective ; dans les villes, très-peu nombreuses en Russie à cette époque, les fonctionnaires supérieurs, les possadniky les tyssiatskoy étaient élus par l'assemblée populaire (vétché) , et la province reconnaissait leur autorité. Dans un état de société aussi peu avancé, les limites du pouvoir du prince et de celui des chefs électifs ne pouvaient guère être tracées d'une manière claire et précise; des conflits sans cesse renaissants venaient à surgir. La mort des princes Sinaw et Trouvor accrut encore la puissance de Rurik, qui réunit leurs villes et leurs droujinas aux siennes. Les nouveaux princes avaient amené avec eux une troupe d'hommes d'armes vaillants et audacieux, qui avaient partagé leurs aventures et leurs dangers, et qui, leur élant toujours de plus en plus nécessaires, se trouvaient naturellement appelés à partager leur prospérité. Les principaux de ces compagnons d'armes furent placés par Rurik dans les diverses villes, pour y maintenir Tordre et faire reconnaître l'autorité suprême du prince, mais sans porter atteinte en rien au pouvoir des assemblées populaires (vétché). Les fonctions de ces gouverneurs non-seulement n'é-

taient point héréditaires , mais pas même inamo* yibles , ce qui mit obstacle à l'établissement de la féodalité eu Russie. Elles eurent seulement pour résultat de soumettre définitivement les villages au pouvoir politique des villes, sans toucher en rien à l'égalité générale des habitants, tout campagnard pouvant à volonté devenir citadin. Rurik mourut après un règne de dix-sept années, laissant un fils âgé de deux ans, Igor. L'oncle de ce prince, Oleg, prit le pouvoir en main, et, poussé par ces goûts belliqueux particuliers aux Normands , se dirigea avec ses troupes vers le midi de la Russie, s'empara de Kiew, ville placée dans une magnifique situation sur le Dnièpre, mit à mort Askold et Dir, deux chefs normands qui exerçaient à Kiew le pouvoir souverain , et y transporta la capitale de la Russie. Les nécessités de la guerre, les difficultés de l'établissement et du maintien du pouvoir dans une^ contrée nouvelle, grandirent beaucoup l'importance des chefs militaires qui entouraient les princes variagues. Lors de la conclusion, par Oleg, d'un traité de paix avec l'empire de Byzance , les chefs militaires de cette époque , sous le titre de tarie ^ virent leurs noms inscrits dans le traité après celui du prince. L'arrière -petit -neveu d'Oleg, le petit-fils d'Igor, saint Wladimir avait l'habitude de dire, que sa fidèle droujina lui était bien plus précieuse que l'argent et l'or , parce que , avec son appui et grâce à sa va*

leur, il aurait toujours beaucoup d'or et d'argent. De cette manière, la position sociale et politique des Variagues venus en Russie avait beaucoup grandi 9 au-dessus de celle même des principaux indigènes. Mais ni les uns, ni les autres ne consti* tuaient ce qui s'appelle une noblesse, c'est-à-dire une caste jouissant de privilèges quelconques; le vieil esprit slave, esprit essentiellement républicain et démocratique, ne le permettait point; les hommes qui commandaient les armées et exerçaient le pouvoir administratif ne formaient point une caste, mais une aristocratie essentiellement mobile, comme elle existe dans la plupart des républiques , et dont la Servie , république avec un souverain à sa tête, offre de nos jours la complète image. On voyait des familles se maintenir pendant des générations entières dans les hautes régions du pouvoir, mais c'était de l'habileté et du bonheur, car il n*y avait point de privilèges héréditaires. La position de chacun dépendait de son mérite, de sa fortune, et, comme il arrive d'ordinaire en ce monde, le plus souvent du hasard.

Saint Wladimir, à sa mort, arrivée en 1015, partagea ses états entre ses fils. Cette immense faute faillit perdre la Russie et entrava son développement pendant bien longtemps; mais, commise par une intelligence aussi supérieure que l'était celle de saint Wladimir, elle prouve à quel point l'esprit

d-égalité régnait à cette époque en Russie dans les hautes régions politiques elles-mêmes, où Ton n'admettait point que les membres de la famille régnante pussent devenir les sujets de l'aîné d'entre eux. Dans les mœurs slaves, l'ancienneté n'appartenait point à la primogéniture , mais à Tàge; ce n'était point le fils qui succédait au père : c'était l'atné des frères survivants qui succédait à son frère aîné ; il prenait le titre de grand prince (vélikoi kniaz); il fixait sa résidence à Kiew, et plus tard, depuis la fin du douzième siècle , à Wladimir, Presque à chaque avènement de grand prince , les princes apanages changeaient d'apanages, occupant ceux-ci dans leur ordre hiérarchique , suivant le degré d'ancienneté qu'eux-mêmes occupaient dans la généalogie de la maison de Rurik. Les apanages n'étaient point une propriété individuelle et héréditaire; ils appartenaient à toute la maison de Rurik , qui les partageait entre ses membres, chacun de ces derniers ayant droit à un apanage. Un prince apanage venait-il à mourir laissant plusieurs fils, ceux-ci se partageaient entre eux les possessions de leur père. L'autorité du grand prince était honorifique et nominale ; il n'avait aucun pouvoir réel sur ses cousins apanages. On peut aisément s'imaginer les discordes et les dissensions venant à surgir d'un ordre de choses aussi compliqué et aussi bien fait pour affaiblir un pays. La Russie aurait péri; elle aurait fini par être

absorbée par la Lithuanie au quatorzième siècle, époque de la renaissance de cette dernière sous le grand Guédimine, si la Providence, dans sa haute sagesse, faisant éclore le bien du mal, ne nous eût envoyé l'invasion des Tartares et le terrible joug de ces barbares , complètement inhabiles à consolider leurs conquêtes. Grâce à leur maladresse politique, Tunité de la Russie vint à naitre. Pendant Tépoque des apanages, les boyards et les chefs militaires, mécontents du prince apanage au service duquel ils se trouvaient, passaient fréquemment au service d'un autre prince apanage. L'étendue du pays, le peu de population, le grand nombre de terrains vagues permettaient aisément au prince au service duquel ils entraient, de leur donner autant et plus de terres qu'ils n'en avaient eu dans la principauté d'où ils arrivaient; ce droit et la nécessité pour les princes apanages de rechercher et de savoir appré* cier les services des hommes capables, relevèrent beaucoup l'importance des boyards et des princi* paux hommes d'armes , mais ils ne formaient point de caste à part; aucun privilège héréditaire ne les distinguait des autres; leur position était purement personnelle. De fait, la population, le clergé non compris , se divisait en quatre catégories :

1 ) Les hommes qui servaient l'état et le prince, ce qu'on appela, dans les premiers temps de la monarchie russe, la drotyïna, et ses membres, les

droujinniki. Plus tard, lorsqu'ils devinrent plus nombreux, on les appela sloujilyié lioudi. Dans cette catégorie , le prince admettait qui il voulait et distribiiait les fonctions à son gré. Là résidait sa véritable force , la base de son pouvoir , et les piinces avaient les plus grands égards pour les chefs de leur droujina. L'argent étant rare à cette époque, les princes donnaient à leurs serviteurs la plupart de leurs émoluments en terres de plus ou moins d'étendue, et ce système dura en Russie jusqu'au dix-huitième siècle.

2) Les habitants des villes {gorqjane)^ dont une partie s'occupaient du commerce et de l'industrie , cette dernière encore à l'état d'enfance.

3) Les cultivateurs habitants de la campagne {smérdy), dont les uns cultivaient leur propre terrain , les autres affermaient les terres des sloujilyié lioudi/ ou bien louaient leurs bras à ceux-ci pour les travaux des champs, parfaitement libres d'ailleurs de passer d'un propriétaire à l'autre. L'époque fixée pour ce passage commençait le 1 9 novembre et finissait le 3 décembre (elle comprenait la semaine qui précédait le 26 novembre , fête de la. Saint- George d'hiver, et la semaine qui la suivait).

4) Les esclaves divisés en deux catégories : les prisonniers de guerre {raby\ et les esclaves {holopy)^ devenus tels pour insolvabilité envers leurs créanciers, ou bien esclaves volontaires pour un certain

temps plus ou moins long. Ce dernier genre d'esclavage (kaballa), se trouvait adopté par des individus dénués de moyens d'existence, lesquels faisaient choix d'un homme dont la bonté et l'humanité leur étaient connues, et devenaient ses esclaves pour un temps plus ou moins long, ce maître se trouvant obligé de pourvoir à tous leurs besoins.

Du reste, il n'y avait point de barrières entre les diverses catégories sociales; un habitant de la ville, un cultivateur même, recevait du prince un terrain, et entrait dans la droujina, et les fils des hommes de la droujina devenaient parfois habitants des villes ou même cultivateurs, à leur gré, et suivant les exigences de leur position. Les châtiments cor^ porels étaient inconnus; le code russe de laroslaw le Grand (au onzième siècle), appelé Rousskaia pravda, établissait, suivant l'usage de ce temps, certains cas de mutilation légale pour meurtre ou blessures, mais il n'y avait point trace, ni dans la législation, ni dans les usages, de ces châtiments corporels au moyen du bâton, des verges, du fouet, du knout, introduits en Russie à l'époque du joug mongol, maintenus pour tous indistinctement jusqu'en 1762, et depuis 1762 pour les classes inférieures de la société, la petite bourgeoisie, les paysans et les soldats , châtiments odieux qui forment encore de nos jours la base de l'administration et de la soi-disant justice de notre pays.

Dans les villes ancieùDes, l'assemblée populaire (yétche) existait et souvent contrebalançait l'autorité du prince. Les provinces de Novgorod et de Pskow avaient même conservé leurs anciennes formes républicaines , avec un prince élu et investi d'un pouvoir strictement limité. Novgorod s'en tenait à l'usage d'élire toujours Tun des nombreux princes apanages, tous issus de Rurik. Pskow, plus voisin de la Lithuanie, élisait parfois des princes lithuaniens. La richesse de ces deux villes, de Novgorod surtout, dont les vastes possessions couvraient le nord de la Russie et s'étendaient des rives du golfe de Finlande jusqu'à la mer Blanche, aux monts Ourals et aux rives de la Kama, leur commerce étendu, leurs relations permanentes avec la ligue hanséatique , de laquelle Novgorod faisait partie, leur donnaient une importance exceptionnelle, leur permettaient d'avoir des troupes nombreuses^ et au moyen d'une alliance mutuelle, de résister aux princes de la maison de Rurik tant que l'unité russe n'exista point. Hlynow (la ville actuelle de Vialka), colonie fondée par les Novgorodiens, offrit aux quatorzième et quinzième siècles l'exemple , unique en Russie, d'un état sans prince, d'une véritable république; elle succomba devant les armes de Jean IIL

Les princes, voyant leur autorité souvent gênée et limitée par le vétché dans les villes anciennes, com-

mencèrent à fonder des villes où Tinstitution du vétché ne fut point admise. Ces villes nouvelles offraient à leur autorité un champ plus vaste, sans entraves ni restrictions. Aussi, au douzième siècle, Wladimir, nouvellement fondée, devint-elle la capitale de la Russie, au lieu de l'antique Kiew, où une bourgeoisie commerçante, nombreuse et riche, portait ombrage à l'autorité des princes et entravait leur pouvoir. On voit qu'à cette époque la nation russe était beaucoup plus libre que les diverses nations de l'Europe, soumises au joug féodal.

Au treizième siècle, l'invasion mongole couvrit de ruines et de sang toute la Russie, à l'exception de Novgorod et de Pskow. Heureusement les Mongols, peuple exclusivement nomade, n'avaient aucune idée de la politique ni de l'administration ; ils voulaient deux choses ; des signes extérieurs de l'obéissance la plus complète et un riche tribut. Pour obtenir ce tribut , ils en confiaient la perception à l'un des princes, lequel, pour remplir plus facilement ce devoir, se trouvait investi de droits étendus. Les princes de la maison de Moscou, plus rusés et plus heureux que leurs agnats, s' étant fait attribuer par les khans tartares le droit de percevoir le tribut, se livrèrent à des exactions qui les enrichirent; ils profitèrent de ces richesses pour acheter à plusieurs princes apanages leurs états, et pour les enlever à d'autres les armes à la main. Une fois devenus

puissants 9 ils engagèrent une lutte avec les Tartares» Le premier qui osa ouvertement entrer en lice fut Dmitri Donskoi, ainsi nommé à cause de la victoire éclatante remportée à Koulikovo, sur les rives du Don, en 1380. Après un siècle de luttes avec des chances variées, l'arrière -petit -fils de Donskoi, Jean III, secoua complètement le joug mongol, et acheva la grande œuvre de l'unité de la Russie (i).

Le joug mongol amena un immense changement

(4) En 4462) à son avènement au trône, il 8'empara de la principauté de Borovsk ; Tannée suivante il obligea le prince de Jaroslaw à échanger sa principauté contre des domaines privés ; en 4474 il en fut de même pour le prince de Rostow; en 4478 il détruisit le gouvernement républicain à Novgorod et réunit cette immense province à ses états ; en 4 485, il obligea le grand-duc de Tver à fuir en Lithuanie et s'empara de ses élats ; l'année suivante le prince de Véréia subit le même sort; en 4492 il s'empara de la principauté d'Ouglitch ; en 4 494 il dépouilla les princes de Viazma (aujourd'hui princes Viazemski). En 4 499 il obligea le grand-duc de Riazane à fuir en Lithuanie et s'empara de ses états. Enfin, dans la dernière année de son règne il conquit la principauté de Perm. A la mort de Jean UI et à l'avènement de son fils, Basile IV, en 4505, la république de Pskow conservait encore un reste d'existence nominale; elle fut réunie au grand-duché de Moscou quatre ans plus tard ; il y avait encore six princes apanages, mais aucun d'eux ne possédait de vastes territoires et n'exerçait d'influence politique considérable. C'étaient les princes de Novossil, Odoiéw (aujourd'hui princes Odoievski), Massalsk (aujourd'hui princes Masaalski) et Bélew^ dépouillés tous les quatre en 4 508 ; les princes deWorotynsk, dépouillés en 4524, et les princes de Troubtchevsk (aujourd'hui princes Troubetskoy), qui conservèrent leur apanage jusqu'au règne de Jean IV, et n'en furent dépouillés qu'en 4546.

dans les mœurs; l'esclavage politique ût disparaître le sentiment de la dignité personnelle. Les princes russes étaient obligés de se rendre à la horde du khan des Tartares, pour y recevoir Fiuvestiture de leurs états; admis en présence du khan, ils devaient rester à genoux devant lui ; après avoir quitté sa tente, ils devaient encore faire une cour assidue et obséquieuse aux hommes les plus influents de la horde mongole; encouraient-ils la disgrâce du khan, ils étaient chargés de chaînes, torturés, mis à mort. Aucune humiliation ne leur fut épargnée. Après avoir acheté bien cher l'investiture de leurs états, ils y revenaient pour appesantir leur joug sur leurs sujets , et se dédommager en tyrannie et en exactions des afiTronts qu'on leur avait fait subir dans la horde. La législation changea; les mœurs devinrent d'une dureté et d'une barbarie inconnues jusquelà. Les châtiments corporels prirent place dans les mœurs et dans la législation; personne n'en fut exempt, ni les hommes les plus haut placés, ni les boyards, ni même les descendants des princes apanages, issus de Rurik, une fois dépouillés d'une manière ou d'une autre de leurs apanages, et réduits à devenir les sujets de leurs agnats les grands-ducs de Moscou.

Jean III épousa en secondes noces Sophie Paléologue^ issue d'une branche cadette de la maison qui donna à Constantinople ses derniers empereurs. La

grande-duchesse Sophie, douée d'une intelligence remarquable, mais d'un orgueil démesuré, élevée dans les idées et les mœurs byzantines, porta son époux à introduire à la cour de Moscou une partie de l'étiquette et des usages de la cour de Byzance. Jean III fut le premier des souverains russes qui commença à regarder ses sujets comme des êtres d'une nature inférieure à la sienne, et agit en conséquence. De cette époque date l'usage, suivi jusqu'à Pierre 1*% d'après lequel tous les Russes, sans en excepter les boyards et les princes médiatisés eux-mêmes, furent tenus de se prosterner devant le souverain et de lui baiser la main. Les formes de l'étiquette byzantine, formes roides et pédantesques , minutieuses et serviles à la fois, isolèrent de leur nation les souverains russes, qui, dès lors, commencèrent naïvement à se considérer comme un Dieu terrestre. L'influence byzantine, alliée aux restes de l'influence mongole , apposa un cachet funeste sur les mœurs et le caractère de la nation russe, cachet dont les siècles n'ont pu encore effacer complètement la déplorable empreinte. On a dit souvent que les mœurs faisaient les institutions; nous croyons, pour notre part, que ce sont plutôt les institutions qui font les mœurs.

Pendant l'existence des principautés apanagées, il était facile aux hommes mécontents de leur souverain de passer dans les états d'un autre prince ,

et chacun de ces derniers tâchait de retenir^ à force de procédés et de bienfaits, ses boyards et ses hommes d'armes. Avec la disparition des apanages, tous les Russes devinrent les sujets du grandduc de Moscou^ qui prit, au seizième siècle, le titre de czar de toutes les Russies.

Au quinzième siècle le grand-duc Jean III (1 462- 1505) avait transformé la classe, jusque-là essentiellement mobile, des sloujilyié lioudij en une caste héréditaire, d'ailleurs ouverte et accessible au gré du souverain. Il avait établi que chaque membre de cette caste, arrivé à l'âge de la majorité, devait servir le souverain dans toute fonction où il plaisait à celui-ci de l'appeler, et le servir sa vie durant, sans jamais pouvoir quitter le service. Chacun recevait, comme c'était l'usage pour les serviteurs de l'état de temps immémorial, une certaine étendue de terrain qui variait suivant l'importance des fonctions que l'on occupait. Ce fut là l'origine de l'existence légale de la noblesse russe. Depuis cette époque jusqu'en 1762, elle fut tenue au service obligatoire, attachée pour ainsi dire à la glèbe du service, et avec cela complètement soumise, depuis l'époque du joug mongol jusqu'en 1762, à tous les caprices, même à tous les mauvais traitements des souverains et de leurs favoris. Plus d'une fois elle fit des tentatives pours'afiTranchir de ce joug rude et humiliant, mais elle avait obtenu, comme nous le dirons pluà

loin, rétablissement du servage pour la classe infé* rieure, et elle porta la peine légitime de cet acte inhumain et antipolitique. Dans une monarchie, les classes supérieures ne sauraient jouir de la liberté politique, tant que la classe inférieure se trouve enchaînée par les liens de Tesciavage.

Pour enlever aux diverses provinces réunies le souvenir de leur ancienne autonomie politique, Jean III opéra une transportation forcée des hommes les plus capables, les plus riches et les plus influents de chaque province. Ceux de Novgorod, par exemple, perdirent leurs anciennes terres et en reçurent d'autres en échange dans les provinces de Riazane, de Tver, de Jaroslaw, et vice versa. De cette manière, il brisa les traditions provinciales. Le joug des Mongols avait éteint les idées de justice, de légalité, et avait considérablement affaibli celles d'humanité. La force brutale régnait en plein, et tous les Russes, quelle que fût leur position sociale, se trouvèrent être les esclaves du souverain, tous égaux devant son caprice, avec cette différence que les classes supérieures, opprimées par le souverain , faisaient sentir leur joug aux classes inférieures, lesquelles se trouvaient opprimées par tout le monde.

Le grand-duc Jean IV (1534-1584), premier czar russe, doué d'une intelligence remarquable, mais de passions fougueuses qui le transformèrent plus

tard en ud tyran féroce et immonde, eut dans sa jeunesse Je bonheur de trouver de sages conseillers et le mérite de les écouter. En 1549, il réunit a Moscou des états généraux {zemskoi sobor ou zemskaia douma) , leur demanda pardon des vivacités orageuses qui avaient signalé sa jeunesse, et leur confia Texamen du code des lois (soudebnik) préparé par ses conseillers.

Ces états généraux se composaient de membres ayant séance en vertu de leurs fonctions, et de membres élus.

Avaient séance en vertu de leurs fonctions :

1) Les métropolitains (et après la création du siège patriarcal de Moscou, le patriarche aussi, comme de raison) ;

2) Les archevêques;

3) Les évèques;

4) Les abbés (igoumène) des monastères de première classe {stavropighialnyii monastyri);

5) Tous les membres de la chambre des boyards (douma boiarskaia)^ c'est-à-dire :

a) Les boyards;

6) Les okolnitchyi;

c) Les doumnyié dvoriané.

Les membres élus étaient :

1 ) Les députés du clergé des villes et de celui des campagnes;

2) Les députés de la noblesse;

3) Les députés des marchands;

4) Les députés des possadskiié lioudi (c'est-à-dire de la bourgeoisie des villes).

Au dix-septième siècle parurent aussi aux états généraux les députés des stréltsy (1), milice permanente établie dans les villes avec autorisation d'y exercer Findustrie et le commerce.

Les états généraux, sauf le court intervalle de 1613 à 1619, ne furent jamais, il est vrai, qu'une assemblée purement consultative, mais c'était une heureuse idée que celle d'avoir fait appel aux hommes investis de la confiance de leurs concitoyens. De leurs sages délibérations, en 1550, sortit entreautres le rétablissement du jury, qui avait existé jadis dans les républiques de Novgorod, Pskow et Hlynow. Cette belle et utile institution fut abolie en Russie au dix-septième siècle. Plus tard, en 1 566, déjà devenu un tyran abject, Jean IV, dans un éclair de sagesse, se voyant en présence d'une guerre avec la Pologne, réunit derechef les états généraux pour leur demander leur avis. A sa mort, en 1584, et à l'avènement au trône de son fils, le czar Théodore V% prince aussi faible d'intelligence que de santé , les conseillers de ce souverain firent convoquer les états généraux. Cette même année, le pou-

(4) Voyez la chronique russe d'Artsybachew : Povéstvovanié o Rossii.

voir passa de fait dans les mains du beau -frère du czar, le boyard Boris Godounow, qui fit dissoudre les états généraux, et exerça, pendant tout le règne de Théodore P', un despotisme effréné.

L'aristocratie politique, cette institution qui sert de frein à la fois et à l'anarchie et au despotisme , qui sert d'appui au trône et de garantie aux intérêts populaires, cette aristocratie dont la pairie britannique offre la parfaite et admirable image, n'a jamais existé en Russie. Il y a eu, au seizième et au dix -septième siècle une caste composée d'un certain nombre de familles investies de privilèges de préséance, privilèges ridicules sans être d'aucune utilité au pays. Le czar Jean IV, à peu près à l'époque où il publia le Soudebnik^ fit rédiger un livre génésAogique {Rodoslovnaia knigha)^ où l'on inscrivit les descendants des anciens princes apanages, issus de Rurik; les descendants des grands-ducs de Lithuanie, la grande famille tartare des princes Mestcherski, une partie des familles qui avaient donné des boyards au grand-duché de Moscou , et un petit nombre d'autres familles distinguées par la faveur particulière du czar. La composition de ce livre fut arbitraire et partiale au plus haut degré; l'on y omit une partie des familles des boyards de Moscou ; l'on y omit en masse touâ les descendants des boyards des principautés apanagées; tous les descendants des boyards de ces deux grands-duchés

Diflitized by VjOOQIC

de Tver et de Riazane, qui avaient longtemps rivalisé en pouvoir avec le grand-duché de Moscou; tous les descendants des boyards de cette grande et puissante république de Novgorod, qui fut si longtemps Tobjet de la jalousie et de la haine de la maison de Moscou, et finit par succomber devant la politique astucieuse et habile de cette dernière.

Ce livre généalogique fut recopié en 4682, lors de l'abolition du mestnitchestvo; appelé, à cause de sa reliure, livre de velours (barhatnaia knighd), il se trouve aujourd'hui en dépôt au département héraldique du sénat.

Nous avons fait connaître, dans le cinquième chapitre, ce qu'était le mestnitchestvo, ce droit de préséance amenant à sa suite tant de querelles et de procès. Le czar Jean IV établit que les familles inscri tes au livre généalogique officiel , et appelées lioudi rodoslovnyiéy avaient le droit exclusif de régler leur préséance entre elles. Plus tard, le droit de parité avec cette ombre d'aristocratie fut accordée quelques familles non inscrites au livre généalogique officiel, aux princes Tcherkaski, lorsqu'ils vinrent de la CSrcassie, aux princes Ouroussow, lorsqu'ils abjurèrent l'islamisme pour embrasser le christianisme, ainsi qu'à trois familles qui eurent l'honneur de s'allier, au dix-septième siècle, à la maison régnante : les Stréschnéw, les Miloslavski et les Narychkine* Ain^ dans la chambre des boyards, les boyards entre

eux, de même que les okolnitchyi entre eux, se plaçaient non d'après la date de leur nomination, mais diaprés le mestnitchestvo. Tout le reste de la noblesse, appelé liondi nérodoslovnyié (quoiqu'il y eût parmi eux beaucoup de familles qui ne le cédaient ni en ancienneté m en illustration historique à celles inscrites au livre généalogique oflSciel) , conserva entre elle le droit du mestnitchestvo.

Toutefois il nous est impossible de considérer cette caste de boyards comme une aristocratie. Soumis au caprice du czar, soumis à l'infamie des châtiments corporels, ce n'étaient que des esclaves privilégiés, investis du droit d'opprimer d'autres esclaves, à la condition de se laisser opprimer eux-mêmes par le czar, suivant le bon plaisir de ce dernier. La Russie, depuis l'invasion mongole, au treizième siècle, jusqu'à nos jours, n'a été qu'une immense pyramide d'oppression. Dans ce vaste édifice, de haut en bas régnent l'esclavage et l'arbitraire, et de bas en haut se développe, dans des proportions formidables, le mensonge officiel, le mensonge élevé à l'état d'institution politique, triste et amer fruit de l'esclavage et de l'absence de toute liberté individuelle, de toute publicité , de tout contrôle sérieux et réel. Le despotisme, déjà hideux en lui-même, exerce encore une influence morale éminemment délétère; il dessèche les sentiments nobles et élevés, il avilit les âmes, il corrompt, pervertit et abaisse les carac-

tères, bien plus encore chez ceux qûîTexercenlque chez ses victimes.

Les états généraux, comme nous l'avons dit, sauf le court intervalle de 1 61 3 à 1 61 9, n'ont été qu'une assemblée consultative, convoquée, consultée et dissoute suivant le bon plaisir du czar. Ce fut seulement dans les premières années après l'élection de la maison de Romanow, de 1613 à 1619, que ces états généraux se sont élevés à l'importance d'un corps législatif sérieux, et ont joué un véritable rôle politique.

Le servage des cultivateurs n'avait point encore été établi. Soumis de fait à bien des exactions, ils échappaient à un joug trop intolérable par le droit qu'ils avaient de passer, entre le 19 novembre et le 3 décembre, des terres d'un propriétaire sur les terres d'un autre. Cette loi était surtout favorable aux boyards et aux grands propriétaires, pouvant oflFrir aux cultivateurs plus d'avantages et d'immunités, ce qui amenait les cultivateurs établis sur les terres des petits propriétaires à se transporter volontiers sur les terres des grands propriétaires. Le czar Théodore I" n'eut qu'une fille, morte en bas âge; on connaît la fin déplorable de son frère le czarévitch Dmitri; la maison régnante de Moscou allait s'éteindre, et les autres familles princières issues de Rurik, et bien nombreuses, se trouvaient reléguées, par la force des choses, dans une posi-

tion politique trop peu élevée pour pouvoir aspirer au trône (1). Le pouvoir se trouvait concentré dans

(4) Il y a encore en ce moment, en Russie, trente-neuf maisons princières issues de Rurik en ligne directe, masculine et lëgi- .time ; ce sont les princes :

Odoievski ( il n'en reste plus qu'un, n'ayant point d'enfants).

Koltsow-Massalski (il y en a deux, n'ayant point de fils).

Gortchakow,

Eletski,

Zvénigorodski,

Bariatinski,

Obolenski,

Dolgoroukow,

Stcherbatow,

Czetvertinski-Sviatopolk,

S viatopolk-Mirski ,

Droutskoy,

Babitchéw,

Poutiatine,

Druçki-Sokolinski,

Druçki-Lubeçki,

Viazemski,

Stchétinine,

Zassékine,

Sontsow,

Sontsow-Zassékine,

Shahovskoy,

Mortkine (nous ignorons si cette

famille existe encore).

Shéhonskoy, Lvow, ProzoroYski (il n'en reste plus

qu'un n'ayant point d'enfants,

et leur nom a été transmis à

un prince Galitsyne).

Doulow, Krapotkine, Kozlovski,

Stchépine-Rostovski, Kassatkine-Rostovski, Labanow-Rostovski , Bëlosselski-Bél ozerski, Vadbolski, Schéléschpanski, Ouhtomski, Schouiski, Gagarine, Hilkow.

La maison des princes Volkonski est issue du fils naturel du prince George de Torousse, qui vivait au treizième siècle et descendait de Rurik. L'une des branches de la maison Volkonski a hérité en 4804 du nom des princes Répnine, qui descendaient de Rurik.

Il y a encore trente et une maisons princières russes, dont huit issues des grands^lucs de Lithuanie, sept maisons princières étran* gères auxquelles le titre de princes russes a été conféré, et seize

les mains du beau-frère du czar, le boyard Boris Godounow, homme d'une intelligence éminente.

maisons auxquelles des diplômes princiers furent accordés par les souverains de Russie.

Les maisons princières issues des grands-ducs <ie Lithuanie sont :

Havanski, Voronieçki,

Galitsyne, Czartoryski,

Kourakine, Koryatowicz-Kurçewicz,

Troubetskoy, Sangouszko.

Les maisons d'origine étrangère sont :

Bagratione, issus des anciens czars de Géorgie.

Dadianow, anciens souverains de la Mingrélie, où ils ont régné jusqu'en 4695.

Meslcherski, d'origine tartare, anciens souverains de la ville de Méstchera.

Ouroussow, 1 issus des souverains de la tribu des Tartares-

Youssoupow, ) Nogai.

Tcherkaski, issus des princes circassiens de la Orande-Kabarda.

Tsitsianow, illustre famille géorgienne.

Les princes créés par diplômes, sont : Menschikow (1707), Romodanovski-Ladyjenski (4798); Lapouhine (4799); Souvorovsr, princes d'Italie (4799); Argoutinski-Dolgorouki(4800); Saltykow (4 84 4) ; Barclay de ToUy (4 84 5) ; Lieven (4 826) ; Paskëvitch, princes de Varsovie (4834); Kotchoubéi (4834); Vassiltchikow (4839); Czernychëw (4 844 ) ; Vorontsow (4 845) ; Tarkovski (4 849) ; Tchingiz(4853); Orlow (4856).

Il y a dans la noblesse non titrée plusieurs familles incontestablement issues de Rurik, mais dont les aïeux ayant cessé de porter le titre de prmoe, ce titre, aux termes de la loi russe, ne saurait plus être repris par leurs descendants. Ce sont les Âladiine, les Bérézine, les Dmitriew-Mamonow, les Iliine, les Liapounow, les C^nski, les Puzyna, les Rjevski, les Satine, les Tatistchew, les Yén^kvne. La famille Oginski a repris de nos jours le titre de prince, mais nous ignorons si elle l'a fait avec l'assentiment du gouvernement.

Voulant se frayer la route vers le trône, jalousé et détesté des boyards, il songea à s'appuyer sur le clei^é et les petits propriétaires. La création à Moscou d'un siège patriarcal pour toute la Russie, et l'élévation à la dignité de patriarche de Tun de ses amis intimes, lui assurèrent une influence illimitée sur le clergé; la défense aux cultivateurs de passer d'un propriétaire à l'autre, et l'obligation de rester, bon gré mal gré, sur les terres oh ils se trouvaient au moment de la promulgation de cette funeste loi, lui concilièrent l'appui de la petite noblesse. Aussi, en i 598, à la mort de Théodore I"*, avec lequel s'éteignit la maison de Moscou , Godounow, en apparence peu ambitieux du trône, mais bien décidé à n'y laisser monter personne autre, engagea la chambre des boyards à convoquer les états généraux, et ceux-ci s'empressèrent de lui décerner la couronne. Deux ans après son avènement, Boris Godounow permit aux cultivateurs de passer , dans certaines provinces, des terres d'un petit propriétaire sur les terres d'un autre petit propriétaire, sans pouvoir s'installer chez les possesseurs de domaines plus ou moins étendus. Il y eut alor&, et pendant tout le dix-septième siècle, deux classes de serfs ; les cultivateurs attachés à la glèbe , mais ne pouvant être vendus qu'avec la terre à laquelle ils se trouvaient attachés, et les holopy ou krépost^ nyié, esdaves domestiques, que le maître pouvait

vendre isolément et dont il disposait à volonté. La différence entre ces deux classes de serfs se trouve établie aussi par le célèbre traité, conclu le 17 août 1610, à Moscou, entre la chambre des boyards et rhetman Zolkievsrski, commandant en chef de l'armée polonaise. Dans ce traité qui appelait au trône de Russie le prince Ladislas de Pologne , et réglait les conditions du règne du nouveau czar, il est dit expressément à l'article lira Que les cultivateurs, » zemlédéltsy, en Russie comme en Lithuanie, ne » pourraient se transporter à volonté d'une terre à » une autre, et quant aux serfs domestiques (Are- » postnyié), ceux-là restent à jamais dans leur po- » sition actiielle. » La différence> entre ces deux classes de serfs ressort aussi, bien évidemment, du code (pulojenié) du czar Alexis, publié en 1649. Ce fut Pierre P' qui réduisit les serfs attachés à la glèbe au niveau des serfs domestiques, et confondit ces deux classes lors du recensement de 1722.

Les troubles qui signalèrent la fin du règne de Boris Godounow, et l'invasion du faux Dmitri à la tète d'une armée polonaise établirent des rapports fréquents entre la Russie et la Lithuanie. Les nobles russes, réduits à un esclavage complet, voyaient, avec une jalousie amère et bien compréhensible , la somme de libertés dont jouissaient les nobles polonais. Aussi, après la mort du faux Dmitri, à l'avénement du czar Basile Schouiski, en 1606, la

chambre des boyards exigea du nouveau czar l'en* gagemeut : 1 ) de ne mettre personne à mort sans un procès régulier; 2) de ne condamner personne sur de simples délations , mais d'exiger des preuves sérieuses , et de confronter l'accusateur avec l'accusé; 3) de ne confisquer les biens de personne. A la chute de Schouiski, en 1610, au moment où l'armée polonaise, commandée par Zolkievski, allait entrer à Moscou , la chambre des boyards déféra la couronne de Russie au prince Ladislas, fils du roi de Pologne Sigismond lY, à des conditions préalables dont faisaient partie : l'obligation d'embrasser la religion orientale et celle de convoquer les états généraux (douma zemskaia), et de leur décerner le pouvoir législatif, en réservant au czar le pouvoir exécutif avec le veto. Ces conditions furent admises par Zolkiewski au nom du futur czar ; mais Ladislas, à l'instigation de son père et des jésuites, désavoua les engagements pris par le hetman, et l'élection se trouva frappée de nullité.

En 1 6< 2, un soulèvement national, véritablement sublime , délivra la Russie de l'invasion polonaise et des dissensions intérieures; au mois d'octobre, l'armée nationale entra à Moscou, et bientôt les états généraux furent convoqués pour remplir le trône vacant par l'élection d'une dynastie nouvelle. Il y avait plusieurs prétendants. Le baron de Strahlenberg, officier suédois fait prisonnier à la

bataille de Poltava, en 1709, et détenu en Russie jusqu'à la paix de Nystadt, en 1721 , eut l'occasion, pendant ces douze années de captivité^ de connaître encore des vieillards dont les grandspères avaient pris part à l'élection de Michel Romanow. Il raconte dans sa Description de V empire russien, que le boyard Théodore Schéréraétew, marié à la princesse Irène Tcherkaski, dont la mère, la princesse Marthe Tcherkaski, était une soeur de Philarète Romanow, métropolitain de Rostow , produisit aux états généraux une lettre de son oncle Philarète, alors captif en Pologne. Dans cette lettre, reconnue plus tard pour être apocryphe, le métropolitain engageait beaucoup les états généraux à ne point accorder le pouvoir autocratique à la dynastie qu'ils éliraient, mais à partager le pouvoir législatif 6ntre le czar , la chambre des boyards et les états généraux. Philarète, avant d'être contraint par le czar Godounow à entrer dans les ordres, avait, comme on le sait, été marié à une demoiselle Schéstow, et avait un fils, Michel, né en 1596, âgé alors, par conséquent, de dix-sept ans. La lettre apocryphe produisit une explosion d'indicible enthousiasme parmi les membres des états généraux, et l'adolescence de Michel laissant espérer qu'on pourrait facilement le dominer, il fut proclamé czar le 21 février 1 61 3. On lui fit jurer de ne régner qu'avec le concours de la chambre des boyards et

des états généraux; de ne point faire de lois, déclarer la guerre, conclure des traités de paix et d'alliance, ne mettre personne à mort et ne point confisquer les propriétés, sans le concours des boyards et des états généraux. C'est ce qu'affirme aussi Manstein, dans ses^curieux Mémoires sur la Russie; il avait habité notre pays de 1727 à 1744, et avait pu connaître encore des hommes dont les arrière-grands-pères avaient pris part à l'élection de Michel Romanow. Le même fait est cité dans le Mémoire rédigé par l'historien Basile Tatistchew, et présenté par la noblesse au conseil intime suprême, en 1730 (comme nous le dirons plus loin). Kotoschihine, dans son livre si curieux sur l'état de la Russie à l'époque du règne d'Alexis, dit que le czar Michel ne pouvait rien entreprendre sans l'avis des boyards , et ne pouvait faire mettre personne à mort sans jugement préalable, l'ayant promis par écrit à son avènement au trône; tandis que le czar Alexis, à son avènement, n'avait point signé d'engagemen t parei I .

Il faut rendre justice aux états généraux russes : dans la courte période de leur existence législative, de 1613 à 1619, ils ont fait preuve d'habileté. Au moment de l'avènement au trône du czar Michel, la Russie se trouvait, dans un état affreux; plusieurs provinces étaient occupées parles Polonais, les Suédois et les agitateurs russes; le commerce était nul;

les routes infestées de brigands ; le trésor vide à un tel point , qu'au grand diner donné le jour du couronnement du czar Michel, le 12 juillet 1613, il n'y avait point de vaisselle d'argent, et on fut obligé de la remplacer par de la vaisselle d'étain. Les états généraux, pendant ces six années, pacifièrent l'intérieur du pays, conclurent avec la Suède un traité de paix où la Russie fit, jl est vrai, des concessions, mais reprit Novgorod, que les Suédois avaient occupé pendant quelque temps , et conserva Pskow , contre les murs duquel, dans un siège mémorable, vinrent échouer à cette épdque et la valeur suédoise, et les talents militaires des généraux du grand Gustave-Adolphe.

Enfin , ils conclurent avec la Pologne une paix où la Russie dut s'imposer d'importantes conces^ sions territoriales; mais cette paix donna au pays le temps de se retremper, de reprendre des forces nouvelles, et les provinces cédées à la Pologne furent reprises au bout d'un demi-siècle.

Mais il est rarement donné, même aux hommes les plus intelligents, de s'élever au^lessus des tendances et des idées de leur époque. C'est là le privilège du génie, et le génie est bien rare. Les états généraux russes, de 1613 à 161 9, comptaient dans leur sein des hommes d'un mérite remarquable, mais ils ne surent point copiprendre une vérité devenue accessible de nos jours même à la masse

du public, c'est que la liberté politique , pour être solide et durable, ne saurait en aucune manière s'étayer sur la base du servage ; que dans une mor narchie, le servage de la classe inférieure amène infailliblement ou Toligarchie, l'anarchie et la chute de l'état, comme en Pologne, ou le despotisme du gouvernement et l'esclavage de tous, comme nous le voyons, de nos jours, en Russie. Les états généraux de 1613 le comprirent si peu, qu'ils décernèrent des terres avec des serfs, à titre de récompense nationale, à l'illustre Minine, au prince Pojarski et au prince Dmitri Troubetskoi. La noblesse russe ne sut point comprendre le germe funeste renfermé dans un ordre de choses aussi vicieux, et se suicida politiquement, pour avoir voulu accaparer le monopole de la liberté et avoir refusé d'en étendre les bienfaits à la classe la plus nombreuse de ses compatriotes.

La paix conclue avec la Pologne en 1619, à Déoulino, amena l'élargissement du métropolitain Philarète, homme d'une haute intelligence et d'une remarquable énergie, mais doué en même temps de l'un des caractères les plus violents et les plus tyranniques dont l'histoire fasse mention, au point de se faire redouter même de son fils le czar. Revenu en Russie, élevé immédiatement à la dignité de patriarche, Philarète s'empressa de mettre fin au pouvoir des étals généraux, et sans renoncer à convo-

quer cette assemblée , dont les lumières lui étaient si utiles, la réduisit à n'avoir plus qu'une voix consultative. Les boyards sur lesquels les regards de l'opinion publique s'étaient portés à Tépoque de la vacance du trône , furent éloignés et relégués dans un exil honorable ; ainsi le prince Pojarski fut envoyé en qualité de gouverneur (namie^fmA;) à Novgorod et Pskow; le prince Dmitri Troubetskoi fut envoyé comme gouverneur en Sibérie, où il mourut en 1 625 ; le prince Mstislavski échappa à l'exil , grâce à sa nullité et à la faiblesse de sa santé; il Hiourut bientôt en 1622, le dernier de son nom. Le célèbre Minine, le héros de la bourgeoisie, le principal chef de la guerre de l'indépendance, était mort en 1616. Le personnage le plus influent du clergé, le moine Abraham Palitsyne, trésorier (kélar) du célèbre couvent de Saint-Serge, qui avait joué dans la guerre de l'indépendance un rôle d'une portée immense, et dont l'influence était redoutée par Philarète, fut envoyé en exil au couvent de Solovetsk, sur la mer Blanche, où il mourut bientôt. Les boyards Boris et Michel Saltykow, très-inflaents aux états généraux et sur l'esprit du jeune czar, furent également éloignés par Philarète. Il donna l'ordre de détruire la charte d'élection de 1 61 3 et d'en rédiger une nouvelle, où les clauses de limitation du pouvoir furent supprimées, et l'autocratie du czar reconnue. Les membres des états généraux de 1 6 1 3 qui vivaient

eacore furent contraints d'apposer leurs signatures spr cette charte ainsi remaniée, et pour les personnes mortes entre 1 61 3 et 1 61 9, on apposa des signatures apocryphes, l^s hommes qui dans cet intervalle avaient été élevés à des fonctions nouvelles et des grades supérieurs à ceux qu'ils occupaient en 1 61 3, signèrent la charte remaniée avec le titre de leurs grades et fonctions de 1619. Était-ce par intention ou par mégarde? Impossible de le savoir aujourd'hui. Ainsi le prince Pojarski et le prince Tcherkaski y apposèrent leur signature avec le titre de boyards, quoique cette dignité leur eût été conférée le 1 2 juillet 1 61 3, le jour du couronnement du czar IVIichel , c'est-à-dire après que la véritable charte eut été signée par eux, ainsi que par tous les membres des états généraux. Dans cette charte remaniée , il est dit que Michel Romanow est élu czar et autocrate de toutes les Russies, tandis que dans les premières années de son règne, jusqu'au retour du patriarche Pbilarète, il ne porte le titre d'autocrate dans aucun acte public ni privé. Berch lui-même , lequel , dans son Histoire du czar Michel^ publiée sous le règne de l'empereur Nicolas, n'a point osé parler des clauses imposées par les états généraux en 1 61 3, cite cependant un oukase publié après le retour de Pbilarète en Russie, et prescrivant le rétabliesement du titre d'autocrate sur le sceau de l'état, d'où il avait été supprimé à l'avènement du czar Michel.

Cette charte ainsi remaniée par Philarète est conservée à Moscou, auK archives des affaires étrangères; les courtisans et autres valets s'appuient sur cet acte pour nier, aux personnes peu familières avec l'histoire de Russie, que le pouvoir des czars ait jamais été limité; oubliant qu'il est impossible, nonseulement à un souverain , mais même au flatteur le plus zélé, d'arracher à volonté les pages de l'histoire (1).

Les dissensions intérieures de la Russie depuis la I mort du czar Godounow jusqu'à l'avènement de I Michel Romanow (1605-1613), avaient fait tomber I en désuétude l'obligation, pour les cultivateurs, de ( ne point quitter à volonté les terres sur lesquelles ils se trouvaient établis. Les états généraux, comme nous l'avons dit, avaient commis la faute énorme de ne point affranchir complètement par une loi tous les cultivateurs et tous les serfs en masse, mais ils avaient accordé aux migrations de la classe rurale une tolérance de fait. Le patriarche Philarète comprit sur-le-champ le profit qu'il pouvait tirer du

(4) Un barbouilleur de pajMer qui a beaucoup écrit sur l'histoire de Russie sans posséder aucune des qualités de Thistorien et dont les publications sont remplies de mensonges, a soutenu dans une histoire de Pierre I*', que les états généraux de 1613 n'avaient jamais posé de limites au pouvoir du czar. Mais tout le monde en Russie connaît la valeur de cet individu, lequel, sous l'empereur Nicolas, a publié une soi-disant histoire du règne de ce prince , livre empreint d& Tadulation la plus basse et la plus vile.

servage pour raccomplissement de ses desseins, et combien il rallierai! de partisans au pouvoir autocratique en faisant appel aux instincts de l'avidité et de l'oppression. En 1625, il prescrivit la rédaction de nouveaux livres de cadastré {pisisovyia knighi)j et les cultivateurs virent réitérer sévèrement la défense pour eux de quitter les terres sur lesquelles ils se trouvaient. La différence entre le ser- i vage des cultivateurs et l'esclavage des serfs dômes- / tiques fut encore maintenue ; néanmoins, c'est au premier souverain de la maison de Romanow qu'incombe la honte d'avoir définitivement attaché les cultivateurs à la glèbe, et plus tard nous verrons son petit-fils confondre les deux classes de serfs et resserrer encore les liens de l'esclavage.

La mesure prise , au nom du czar Michel , par son père le patriarche Philarète, nous fait comprendre la facilité avec laquelle le dur patriarche parvint à son but politique, et le peu d'opposition qu'il rencontra dans la transformation, si grave d'ailleurs, des états généraux, investis pleinement du pouvoir législatif, en une assemblée purement consultative.

Les états généraux, ainsi réduits à un rôle trèsmodeste, furent convoqués à plusieurs reprises sous le règne du czar Michel; en 1621 , pour la rédaction de plusieurs lois relatives au commerce et à l'industrie ; en 1 625, pour décréter la rédaction des nouveaux livres de cadastre (pistsovyia knighi) ; en 1 634

pour décider s'il fallait faire la guerre à la Pologne ;.eD 1641 (déjà après la mort du patriarche Philarète), pour^décider s'il fallait accepter la proposition des Cosaques du Don, lesquels, après avoir, par un coup de main, enlevé Azow aux Turcs, et ne se sentant point en pouvoir de conserver celte conquête, offraient de remettre cette ville à la Russie. Les états généraux n'étaient plus que l'ombre d'eux-mêmes; leur avis n'était plus écouté; ils opinèrent pour l'affirmative , le czar se décida pour la négative, et les Cosaques furent obligés de restituer Azow aux Turcs.

C'est également à l'époque de la toute-puissance du patriarche Philarète que remonte la funeste abolition du jury et des tribunaux électifs, institués, ou plutôt rétablis en Russie par Jean lY, au seizième siècle, et la concentration de tous les pouvoirs, du pouvoir judiciaire comme du pouvoir administratif, entre les mains des gouverneurs des provinces (nor miestnik) et des gouverneurs des districts {ixdévoda). Ces fonctionnaires devinrent de véritables pachas ; leur tyrannie atteignit des proportions exorbitantes, et servit de base solide à la tyrannie du souverain. La Russie redevint ce qu'elle avait été depuis l'invasion mongole jusqu'en 1613, et ce qu'elle est encore de nos jours, une pyramide d'esclavage.

Le czar Michel mourut en 1 645, et son fils Alexis, âgé de seize ans, lui succéda. Ce second czar de la

dynastie des Romanow montait sur le trône déjà à titre d'autocrate. Néanmoins, il eut le bon esprit de convoquer deux fois les états généraux, en 1649, pour Texamen du nouveau code (oulojénié)^ et en 1 653 , pour les consulter sur la réponse à foire à la Petite-Russie , laquelle voulait se soumettre à la souveraineté du czar, pour obtenir Tappui de la Russie dans la lutte acbamée qu'elle soutenait contre la Pologne. Les états généraux donnèrent une réponse affirmative, et le czar, se rangeant à leur avis, accepta le vasselage de la Petite-Russie et déclara la guerre à la Pologne. Cette guerre remit la Russie en possession des provinces cédées en 1619, et même des villes cédées au seizième siècle.

Le contact amené par la guerre , entre la noblesse russe d'un côté , et la noblesse polonaise et lithuanienne de l'autre, rappela de nouveau aux nobles russes à quelle condition abjecte d'esclaves ils se trouvaient réduits, soumis qu'ils étaient au bon plaisir du czar, à ses caprices, à sa tyrannie et même aux châtiments corporels. Ils portaient la peine de la foute qu'ils avaient commise en étendant le joug du servage sur la majorité de leurs compatriotes, tant il est vrai que dans la vie des nations, les crimes des gouvernements et des castes échappent rarement à un châtiment sévère. Le peuple aussi n'accepta point sans protestation le joug si dur que le gouvernement et la noblesse lui

imposaient. Une insurrection terrible, ayant à sa tête l'un des plus audacieux Ctosaques du Don , Stenko- Razine , éclata en 1670. Le sang des nobles coula à flots sur les rives du Volga et dans tout le sud-est de la Russie. Les insurgés admettaient le pouvoir du czar, mais passaient tous les nobles au fil de Tépée , demandaient l'abolition de la noblesse et l'affranchissement des serfs. Il fallut déployer toutes les forces de Tétat pour se rendre maître de cette terrible insurrection. Ce mécontentement général, de la noblesse qui voulait s'affranchir de l'esclavage du czar, et du peuple qui voulait s'aflVanchir de l'esclavage de la noblesse, amena le czar Alexis à l'institution d'une inquisition politique, installée au village de Préobrajénskoié, près de Moscou, et appelée préobrajénskoi prikaz. Au moindre soupçon , à la moindre délation, chacun se voyait exposé à être arrêté , jeté dans les cachots de l'inquisition , torturé, exilé, mis à mort. La terreur planait sur la Russie. Ces cruautés ne doivent point étonner. Le despotisme, éminemment contraire, dans son essence, à toute idée de justice et d'humanité, ne saurait se maintenir que par des moyens violents, injustes et inhumains à la fois.

Le troisième czar de la maison de Romanow, Théodore III , fils d'Alexis et frère aîné de Pierre Py régna aussi en autocrate. Mais, voulant abolir les privilèges de préséance entre les nobles, le mestnû

tchestvOj dont nous avons parlé plus haut, et jugeant utile de faire sanctionner cet acte important par les états généraux , il les réunit en janvier 1 682 , sûr d'avoir leur appui pour l'abolition d'un privilège qui j agréable à la vanité d'un petit nombre d'individus, froissait l'amour-propre de tous les autres et avait fini par apporter le plus grand préjudice aux intérêts de l'état. Le mestnitchestvo fut aboli , et l'on jeta au feu, non les généalogies, comme l'ont avancé quelques écrivains ignorants, mais les livres oflBciels où se trouvaient relatés les procès et disputes de préséance. Ce fut la dernière session des états généraux au dix-septième siècle. Depuis lors, ils n'ont été réunis qu'une seule fois , sous Catherine II, comme nous le dirons plus loin.

Pierre V fut à la fois le réformateur de son pays et l'un des plus terribles despotes qui aient jamais existé. Sa position , d'ailleurs , était exceptionnelle. Il montait sur le trône dans un moment de crise pour la Russie, dans un de ces moments suprêmes qui décident de tout l'avenir d'une nation. Il s'agissait de savoir si la Russie continuerait à marcher dans les voies asiatiques , où elle commençait déjà à étouffer et ses forces se paralysaient, ou si elle entrerait de plain-pied dans la civilisation européenne. Rester en Asie ou entrer en Europe, tel était le problème, et de la solution de ce problème dépendaient entièrement les destinées de la Rus-

sie. Les trois premiers czars de la maison de Roma» now avaient fait venir quelques étrangers, et, sans essayer des réformes réelles et sérieuses , avaient voulu faire participer la Russie aux progrès accomplis par l'Europe dans la carrière militaire et dans celle de l'industrie. Cette greffe avait échoué et ne pouvait d'ailleurs réussir. Des réformes profondes, radicales étaient indispensables. En présence de l'opposition de la très-grande majorité de toutes les classes de la nation, il fallait, pour arracher la Russie au sommeil asiatique qui déjà s'emparait d'elle et devait la mener à sa décadence, une main de fer, pareille à celle de Pierre P'. D'ailleurs , ce rôle de réformateur allait bien à l'exubérance de sa riche nature, laquelle étouffait dans les formes ridicules de l'étiquette semi-byzantine, introduites en Russie depuis le quinzième siècle, et, de plus, exagérées encore par les trois premiers czars de la maison de Romanow, qui espéraient, au moyen de cette étiquette minutieuse, faire oublier l'élévation récente de leur dynaslie au trône de Russie , et mettre une distance plus grande entre eux et leurs égaux de la veille , devenus leurs sujets et leurs esclaves. Le cadre si étroit de notre ouvrage ne comporte point une appréciation complète du grand règne de Pierre P'; nous nous réservons d'ailleurs de publier, avec le temps, une histoire de Russie. Mais nous devons dire que les fautes de

Pierre P*" furent aussi colossales que l'étaient son génie et ses grandes œuvres; apanage ordinaire des grands hommes ^ qui ne peuvent rien faire à moitié, ni le bien , ni le mal ; triste inârmité de la nature humaine; et la preuve la plus évidente de sa faiblesse, puisque cette dernière apparaît dans de si vastes proportions, même chez ces hommes de génie dont la grandeur attire tous les regards et séduit toutes les imaginations. Pierre P' devait absolument employer, de son vivant, la violence et le despotisme pour faire entrer la Russie dans la voie nouvelle, la seule où elle pouvait trouver son salut ;mais il devait créer une organisation pouvant servir, à la fois, d'appui et de frein pour tous ses successeurs. Il devait se rappeler que ses descendants, en héritant de son pouvoir, n'hériteraient point de son génie; que les grands hommes sont des météores rares; qu'un homme, quelque grand qu'il soit d'ailleurs, n'est point une institution, et que, sans des institutions sérieuses et solides, un état est destiné A flotter toujours entre l'anarchie et le despotisme , poussé vers l'anarchie par ce dernier et rejeté vers le despotisme par la terreur bien naturelle qu'inspire l'anarchie. Ceux-là se trompent fort qui prennent le despotisme pour une institution ; il n'est qu'un obstacle permanent à toute institution solide et sérieuse.

Pierre P% irrité de l'opposition qu'il rencontrait

dans ses réformes , resserra encore les liens de Tesclavage qui pesait sur toutes les classes de la société, el les resserra de la manière la plus odieuse. Tout eu obligeant les nobles à se raser la barbe et à se revêtir de costumes européens , il les laissa soumis au service obligatoire leur vie durant , et , qui plus est, les laissa soumis au régime odieux des coups de bâton. La famille impériale elle-même n'en était point exempte. Pierre P"" faisait fouetter celles d'entre ses sœurs qui encouraient son déplaisir; il fit mettre à la torture son fils, qui en mourut. Pour adoucir à la noblesse le maintien du service obligatoire et perpétuel, il abolit l'ancienne différence entre les vottscAma, propriétés héréditaires ou acquises, et les poméstiéy terres assignées à chaque noble, suivant son grade, pour lui tenir lieu d'appointemenls. Toutes \espoméstié furent déclarées propriétés héréditaires de ceux qui eu avaient la jouissance au moment de la promulgation de l'oukase.

Pierre P' aggrava également la position de la classe inférieure. Ayant remplacé l'impôt foncier par la capitation, il fit faire, en 1 722, le premier recensement général de la population (r^vmïa), à la suite duquel les cultivateurs attachés à la glèbe se trouvèrent assimilés par leur position aux serfs domestiques , el, à l'instar de ceux-ci, purent être vendus individuellement, comme du bétail. C'était continuer et aggraver encore le système des premiers czars de

la maison de Romanow : établir Tesclavage à tous les degrés de l'échelle sociale ; écraser la classe supérieure en lui permettant d'écraser le peuple ; empêcher l'émancipation du peuple en le livrant à l'arbitraire de la noblesse , et paralyser les aspirations de la noblesse vers la liberté politique par l'aversion que le joug nobiliaire inspirait au peuple. Pour ce dernier, l'empereur n'était point un père , comme ne cessaient de l'affirmer les flatteurs et les valets de cour, mais un vengeur; aux yeux du peuple, l'empereur avait l'inappréciable mérite d'opprimer ceux qui opprimaient le peuple : ces dispositions furent entretenues avec soin par la bureaucratie, que Pierre P' avait introduite, et qui prit surtout un si grand développement sous les règnes d'Alexandre P" et de Nicolas. Pierre P' transféra l'inquisition politique de Moscou à Saint-Pétersbourg, sous le nom de chancellerie secrète (tainaia kantséliariia)^ et lui donna un développement formidable. La noblesse russe n'a jamais pu, naturellement, éprouver pour ses souverains ce sentiment d'affection et de dévouement que l'on rencontre dans la plupart des pays de l'Europe. Et comment en aurait-il été autrement? Jusqu'en 1762, les nobles russes qui visitaient les pays étrangers et assistaient aux fêtes somptueuses et élégantes de Versailles ; les diplomates russes qui , pendant la durée de leurs missions, traitaient d'égal à égal avec les hommes

d'état de l'Europe, de retour dans leur pays, se voyaient exposés à la torture et aux coups de knout ! Depuis 1 762 , la noblesse russe a obtenu ce qu'on appelle en Europe un droit, en Russie un privilège, l'exemption des châtiments corporels. Mais depuis cette époque même, si l'on se rappelle la tyrannie insensée de Paul l**" , le despotisme du comte Araktchéiéw sous le règne d'Alexandre P% et le joug si dur et si intolérable de l'empereur Nicolas, on comprendra aisément pourquoi les nobles russes ne sauraient porter à leurs souverains les sentiments d'un légitimiste français ou d'un ancien cavalier anglais de l'époque des Stuarts. Quelles que puissent être les éventualités de l'avenir , on peut affirmer qu'en Russie l'on ne trouvera jamais un seul légitimiste; le résultat du despotisme du. pouvoir souverain en Russie a été de transformer les sentiments légitimistes en une plante exotique , incapable de prendre racine sur le sol russe. Nous savons bien que nos paroles vont irriter tous les valets russes de cour et ceux qui aspirent à le devenir, mais les hommes impartiaux seront de notre avis.

A la mort de Pierre P% en 1725, il y eut parmi les hauts dignitaires un parti désireux de poser des limites au pouvoir souverain et d'introduire en Russie une constitution calquée sur celle de la Suède. Le feld- maréchal prince Menschikow, instruit de ces aspirations , fit mettre sur pied la garde iippé»

riale, fit braquer les canons , et proclama impératrice-autocrate Catherine P, paysanne livonienne, laquelle avait commencé par être servante dans la famille du pasteur Gluck, puis avait été successivement maîtresse du général Bauer , du feld-marécbal comte Schérémétew, du feld-maréchal prince Menschikov^, et enfin de Pierre V% qui l'avait fait couronner impératrice (1).

Pierre H, le dernier des Romanow, mourut à Mos- <50u le 19 [30] janvier 1730. A peine avait-il fermé les yeux, que la majorité du conseil intime suprême (verhovnyi tainyi sovét)j ou plutôt les deux familles

(\) Le mariage de Catherine avec Pierre I*' n'est rien moins que prouvé, et aucun acte constatant la légalité de cette union n'a jamais pu être produit. Voici encore trois feits qui infirment ce mariage. Le 7 [4 8] mai 4 71 4 , le czarévitch Alexis, fils de Pierre !«•, de son mariage avec Eudoxie Lapouhine (depuis 469S divorcée et enfi^tnée dans un couvent), se trouvant à Brunsv^k, où il allait épouser la princesse Charlotte de Brunswick-Bevem, écrivait à Catherine, en russe, la lettre suivante en tête de laquelle se trouvait le mot français de madame.

« Madame ! On me dit que mon père vous a dédaré son épouse. » Je vous prie de recevoir mes compliments, et de me continuer » votre bienvallance , sur laquelle je me permets de compter. Je » n'ose écrire à mon père pour le féliciter, n'ayant reçu à ce sujet » aucune nouv^le par écrit. »

Alexis ne iéhcite ni sur la célébra^n d'un mariage, ni sur la piridication d'un mariage précédemment condn : il félicite Catherine d'atTotr été dédarée épou$ê. L'original de la lettre existe aux archives.

Lors du procès du czarévitch en 4718, ce prince, firéquemroent

des Dolgoroukow et des Galilsyne, formèrent le projet de limiter le pouvoir impérial. Ce conseil se composait alors de six membres : le chancelier comte Golowkine, le vice-chancelier baron Ostermann, le prince Dmitri Mihailovitch Galitsyne, et trois princes Dolgoroukow : Basile Loukitch , Alexis Grigoriévitch et Michel Vladimirovitch. Dans la nuit même où mourut Pierre II, le conseil intime suprême admit dans son sein les feld-maréchaux prince Michel Mihailovitch Galitsyne et prince Basile Vladimirovitch Dolgoroukow; il espérait par ces choix acquérir de l'influence sur les troupes. Parmi les membres du conseil, Ostermann ne partageait point

mis à la torture, avoua, après avoir été mis à la question le 8 fé* vrier, qu'au moment de son départ de Russie, en octobre 4746, Il avait rencontré, entre Riga et Libau, sa tante la princesse Marie (sœur de Pierre I«', qui revenait de Carlsbad). La princesse Marie lui dit entre autres : « Ta mère (l'ex-czarine Eudoxie, renfermée » comme nous l'avons vu dans un couvent) a eu des visions lui » annonçant que ton père la reprendrait, vivrait avec elle et aurait » des enfants. » Tout en laissant les visions pour ce qu'elles valent, il est clair que si Pierre avait été marié avec Catherine, la princesse Marie n'aurait jamais pu dire que son frère recommencerait à vivre avec la czarine Eudoxie. Ce passage, omis dans le texte imprimé du procès du czarëvitch, existe dans le dossier officiel manuscrit. Enfin, trois mois plus tard, le 48 mai, leczarévitch Alexis, après avoir de nouveau subi la question, raconte que Tarchevèque de Riazane lui aurait dit : a Soyez prudent ; votre père ne peut » se marier du vivant de sa fenune; il ne voudra jamais la faire » sortir du couvent et la reprendre : il nous faut cependant avoir » un héritier de la couronne I »

les vues de ses collègues; mais toujours prudent à l'excès, il se dit malade, s'enferma chez lui, et prétexta une sciatique au bras droit pour ne signer aucun papier. Golovkine, pusillanime et lâche à son ordinaire, tremblant devant chacun, gardait le silence pendant les séances , et dans les entretiens particuliers tenait à chacun le langage qu'il savait devoir lui plaire.

Les nobles qui se trouvaient à Moscou se réunirent en nombreuse assemblée, et délibérèrent sur ce qu'il y avait à faire. L'esclavage dégradant auquel ils se trouvaient soumis pesait naturellement aux nobles russes, et les humiliait au plus haut point» D'un autre côté , jamais les circonstances ne furent plus favorables à un changement de la forme du gouvernement. La maison de Romanow , nous l'avons dit, s'éteignait avec Pierre IL Des deux tantes de ce prince, filles de Pierre ¥% l'aînée, Anne, mariée à Charles-Frédéric, duc de Holstein, venait de mourir depuis peu, laissant un fils qui fut plus tard Pierre ID; la plus jeune, la princesse Elisabeth , se trouvait à Moscou, non mariée, occupée de libertinage et ne songeant nullement à ce trône sur lequel les circonstances la portèrent depuis; d'ailleurs, toutes les deux n'étaient que des enfants illégitimes et n'avaient nul droit à la couronne. Le czar Jean V, frère aîné de Pierre P% avait laissé trois filles, les seules survivantes légitimes de la dynastie de Roma-

now : c'étaient t^therine, mariée au duc Léopold deMedklenbourg-Schwérin, séparée de son mari et vivant à Moscou; Anne, veuve du duc de Courlande, établie à Mittau en Gouriande (où elle gouvernait le duché; le duc régnant, son beau-frère, Ferdinand, le dernier de la dynastie Kettler, ayant été chassé par les Courlandais, vivait à Kœnigsberg), et la princesse Prascovie, établie à Moscou, et unie en mariage morganatique et secret au sénateur Jean Dmitriew-Mamonow.

Ni les oligarques (comme on appelait alors les Dolgoroukow et les Galitsyne) mi la noblesse ne firent preuve en cette circonstance de tact politique, ni de ces vues laides qui forment T apanage des hommes d'état. Pour limiter le pouvoir impérial d'une manière sérieuse et durable, il fallait une constitution, et cette constitution ne pouvait prendre racine dans le pays, si elle n'améliorait la position de toutes les classes de la nation. Il fallait commencer par décréter l'émancipation des serfs , ensuite créer une chambre des communes, composée , à l'instar des états-généraux de 4 61 3 , de représentante de toutes les classes de la nation; et organiser une chambre haute, soit héréditaire^ à rinstar de la pairie anglaise, soit viagère, soit élective, et, comme de raison, ne faire aucune différence entre les indigènes russes et les habitants des provinces nouvellement réunies de livonie et d'Es-

thoniô. Il fallait également ménager le clergé russe, possesseur à cette époque de vastes propriétés , et nullement déchu encore de toute influence, comme il Test de nos jours. Il fallait, en un mot, foire appel aux intérêts et à Tamour-propre de toutes les classes, et s'en former un appui. Le contraire eut lieu. Les oligarques, comme la noblesse, semblèrent prendre à tâche d'irriter et de froisser tout le monde. Cependant, avec plus d'habileté, il était facile de ^ transformer la Russie en un pays constitutionnel : le dégoût pour le despotisme était tellement vif et prononcé chez tous les Russes, que Ton n'entendait parler que de constitution , et comparer entre elles les institutions des divers pays de l'Europe (1). Tous se trouvaient d'accord pour porter au trône la duchesse Anne de Courlande; son éloignement de Moscou laissait aux innovateurs plus de temps libre, et son état de veuve éloignait toute crainte de l'influence que pourrait exercer un mari ambitieux; on savait bien qu'Anne vivait publiquement avec l'un de ses courtisans, Jean-Ernest Bieren; mais on fut d'accord pour interdire à cet aventurier l'entrée de la Russie.

(1) Voyez les dépêches de M. Magnan, résident français, citées dans le livre de M. Nicolas Tourguénew : La Rus$ie et les Russes, et dans un livre publié à Berlin il y a quelques années : la Cour de Russie il y a cent ans.

La noblesse voulait avoir deux chambre^; un sénat viager composé de trente -six membres, à la nomination du souverain, mais avec la clause de n'y faire jamais siéger à la fois deux personnes de la même famille, clause évidemment dirigée contre les oligarques. L'autre chambre devait être composée de députés élus par la noblesse, au nombre de cent, se réunissant tous les ans à Moscou pour quatre mois; une commission de trente-trois membres élue au scrutin par la chambre, dans son sein, siégerait en permanence pendant les autres huit mois de Tannée. Le clergé se trouvait exclu de toute part à la représentation nationale. Ce projet avait plusieurs vices qui devaient le faire avorter. Accorder les droits politiques exclusivement à la noblesse seule, c'était créer une oligarchie à l'instar de celle de Pologne , qui aurait amené la ruine de la Russie , comme l'oligarchie polonaise amena celle de son pays; l'exclusion du clergé en faisait un ennemi implacable et fort dangereux à cette époque. Enfin, le maintien du servage rendait impossible l'existence d'un gouvernement constitutionnel ; on ne saurait, dans une monarchie, fonder la liberté sur la base du servage. Pour qu'un gouvernement monarchique constitutionnel puisse se maintenir, il faut que toutes les classes de la nation soient libres^ de même le despotisme ne saurait se maintenir que là où tout le monde est esclave, fût-ce même sous des formes

extérieures plus ou moins variées , comme de nos jours en Russie.

Le projet des oligarques était pire encore. Ils ne voulaient d'aucun système représentatif, et repoussant Toligarchie nobiliaire proposée par la noblesse, voulaient instituer une oligarchie restreinte au profit exclusif de deux familles (sur les huit membres du conseil intime suprême, il y avait quatre princes Dolgoroukow et deux princes Galitsyne). Ils proposaient de confier tout le pouvoir au conseil intime suprême, de porter le nombre de ses membres à douze, et d'obliger le souverain à siéger dans ce conseil sur le même pied que les autres membres, en lui réservant seulement deux voix au lieu d'une. Les places vacantes dans le conseil devaient être remplies au choix des membres du conseil même. C'était transporter en Russie le tribunal vénitien des Dix , en le rendant héréditaire, sinon de droit, au moins de fait, puisqu'il est clair que les membres du conseil auraient élu aux places vacantes leurs fils et leurs parents. C'était instituer une oligarchie au profit de deux familles, c'est-à-dire la plus épouvantable de toutes les tyrannies. Pour achever de faire prendre ce projet en haine par tout le monde, les oligarques excluaient de tout droit d'éligibilité au conseil : 1) le clergé; 2) les étrangers, en faisant une exception personnelle et viagère pour le baron Ostermann, et même, 3) les Allemands russes des pro-

vinces de Livonie et d'Estbonie. Un projet aussi absurde ne pouvait qu'échouer; aussi était-il repoussé par tout le monde.

Entre ces deux partis plus ou moins oligarchiques, il s'était formé un troisième parti, lequel, n'adhérant ni à l'un ni à l'autre système, préférait une monarchie absolue où tout le monde serait esclave, à une monarchie limitée où un petit nombre d'hommes libres opprimerait toutes les autres classes de la nation , enchaînées dans les liens de l'esclavage. Ce parti se composait : 1) du clergé en masse, irrité de se voir exclu systématiquement, par les deux factions oligarchiques, de toute part au gouvernement, et influencé vivement dans le sens d'une forte opposition par Féofane Prokopovitch, métropolitain de Novgorod et président du synode, prélat d'une haute intelligence, cauteleux, perfide, cruel, et d'une insatiable ambition; 2) des étrangers en masse, envers lesquels la majorité de la noblesse russe faisait preuve, à cette époque, d'une vive antipathie; ils avaient pour chefs politiques le feld-maréchal comte Bruce, le baron Ostermann et le célèbre comte de Munich, grand maître de l'artillerie de l'empire; 3) des Allemands russes de Livonie et d'Esthonie. Entre eux et les indigènes russes régnait, à cette époque, une aversion mutuelle nullement déguisée, et numériquement plus faibles, ils ne voulaient point se mettre à la discrétion d'une majorité

exclusivement russe ; le principal meneur parmi eux était le comte Reinhold de Lœwenwolde , ancien grand maître de la cour de Russie et amant de Catherine P, devenu l'agent secret, à Moscou, de la duchesse Anne de Courlande, l'un des hommes les plus fins et les plus rusés de Tépoque; 4) enfin, des Russes ralliés à la duchesse Ann^ de Courlande par des intérêts personnels ou par des liens de parenté, comme la famille Troubetzkoi, le prince Tcherkaski, marié à une Troubetzkoi , et le sénateur Simon Saltykow , parent de la duchesse Anne , dont la mère avait été une Saltykow; il était major aux gardes et très-populaire parmi les officiers ; son fils aîné avait épousé une Troubetzkoi.

Le conseil intime suprême s'était hâté de décerner la couronne à la duchesse Anne, à des conditions qui limitaient son pouvoir de manière à rendre le conseil suprême maître absolu de toutes les affaires, sans accorder la moindre garantie ni à la noblesse, ni aux autres classes de la nation. Une députation fut envoyée à Mittau pour proposer la couronne à la duchesse, soifô ces conditions. Les parents et les amis d'Anne lui conseillèrent de tout accepter, lui promettant, une fois qu'elle serait arrivée à Moscou, leur concours pour le rétablissement du pouvoir autocratique. Anne signa toutes les conditions, arriva dans les premiers jours de février à Moscou, et quinze jours après le pouvoir autocratie

que se trouvait rétabli. Voici comment cela eut lieu. Lorsqu'on apprit à Moscou que la duchesse Anne acceptait le pouvoir limité, les chefs du parti nobiliaire, les familles des princes Odoievski, Bariatinski , Répnine , Stcherbatow, Shahovskoi, Prozorovski, Gagarine, Volkonski, Havanski, Kourakine, Gantemir, Ouroussow, Youssoupow, les comtes Golovine, Apraxine, Moussine-Pouchkine , Matvéiéw; les familles des Lapouhine, des Narychkine, des Miloslavski, des Stréschnéw, toutes les quatre alliées à la maison impériale qui venait de s'éteindre ; les familles des Tatistchew, des Rjevski, des Yéropkine, des Dmitriew-Mamonow , des Schérémétew , des Glébow, des Volynski; les généraux Czemyschew, Levaschow, Matiouchkine , Ouchakow, Roumiantsow , proposèrent aux Dolgoroukow et aux Galitsyne de s'entendre définitivement sur les bases d'une constitution. Les négociations n'aboutirent à rien; les oligarques du conseil suprême, frappés d'un incurable aveuglement , persistèrent à exiger que le pouvoir leur fût remis en entier. Il va sans dire que la noblesse, entre le despotisme d'un seul souverain et le despotisme de deux familles, choisit des deux maux le moindre, et opta pouHe despotisme d'Aune. Une scission se produisit dans le parti nobiliaire. Les uns, en présence de l'obstination du conseil suprême, se décidèrent à rétablir purement et simplement le pouvoir autocratique; d'autres voulu-

rent essayer d'une dernière tentative, et présentèrent au conseil suprême un mémoire rédigé par Basile Tatistchew (1). Dans ce mémoire, tout en demandant le rétablissement de la forme de gouvernement autocratique, ils sollicitaient pour le sénat le droit de nomination aux divers emplois, même à ceux de gouverneur de province, et un contrôle sérieux sur toutes les branches de l'administration; ils demandaient en même temps que le nombre des sénateurs fût limité à vingt et un. Le conseil suprême ayant rejeté leur demande, ils se joignirent à ceux des nobles qui voulaient le rétablissement pur et simple de l'autocratie. Anne confia le commandement de la garde du palais au sénateur Simon Saltykow, et la noblesse en masse, sous l'égide des officiers de la garde impériale, se présenta devant l'impératrice et la supplia de prendre le pouvoir autocratique. Anne le fit à l'instant , et donna l'ordre à son favori Bieren de venir à Moscou. On sait que le règne de cette princesse, elle-

(4 ) Ce Mémoire, imprimé il y a quelques années dans un livre publié en Russie, a été rédigé par Basile Tatistchew ; nous en avons vu l'original écrit de sa main. Dans ce Mémoire il est question de la charte imposée à Michel Romanow en 4643. Les papiers de Tatistchew jettent une certaine lumière sur l'épisode de la tentative constitutionnelle de 4730. Nous connaissons le lieu de dépôt de ces papiers, et nous formons le vœu sincère de les voir imprimer à l'étranger. Ce serait un devoir à accomplir.

même d'un caractère dur et implacable, fut souillé par les cruautés terribles de son odieux favori.

L'absence d'union dans la noblesse et le manque d'esprit politique de sa part, firent avorter cette tentative constitutionnelle, laquelle d'ailleurs n'aurait abouti qu'à la création d'une oligarchie, et par conséquent, avec le temps, à une anarchie qui aurait pu mettre en péril l'existence mênje de la Russie. Les nobles russes se retrouvèrent esclaves comme ils l'avaient été jusqu'alors, ayant, pour toute issue à leur position humiliante et intolérable, la possibilité de changer parfois d'oppresseurs au moyen des révolutions de palais, qui, pendant une certaine époque du dix-huitième siècle, ont fait du trône de Russie un passage aboutissant à un cachot, et du cordon bleu un passe-port pour la Sibérie.

Cette position abjecte de la noblesse russe se prolongea pendant le règne sombre et dur d'Anne, pendant la régence douce et bénigne, mais trèscourte, de sa nièce la princesse Anne de Brunswick- Bevern (fille de la duchesse Catherine de Meckfenbourg), et pendant le règne d'Elisabeth , règne resplendissant de luxe et de fêtes, mais passablement cruel, et de la dégoûtante dépravation duquel les Mémoires (bien authentiques) de Catherine II offrent la peinture si triste et si exacte. Anne choisit pour héritier son petit-neveu, âgé de deux mois.

le prince Jean de Brunswick-Bevern, sous le nom de Jean VI. Elle confia la régence à Bieren, que Munich renversa et fit exiler trois semaines après pour confier la régence à la princesse Anne, mère du jeune prince. Ainsi le trône de Russie allait ap<partenir à la maison de Brunswick. Après une année de régence, Anne fut renversée par Elisabeth, et jetée en prison avec toute sa famille. Le parti russe était furieux contre les Allemands qui avaient soutenu et étayé le despotisme de Bieren, comme ils soutenaient et étayaient la régence douce et bénigne de la princesse Anne : ces Allemands n'avaient point agi par méchanceté ni par haine, mais simplement mus par le désir ardent de conserver leurs places et de se faire une carrière . Le parti russe renversa en une nuit la maison de Brunswick et porta au trône Elisabeth, fille illégitime de Pierre l*^ A cette époque de dégradation morale en Russie, un homme qui voulait faire fortune avait recours à une conspiration ayant pour but un changement de souverain ou même un changement de dynastie, comme aujourd'hui il se lance dans les entreprises industrielles, et Ton devenait conspirateur, même régicide, comme aujourd'hui Ton devient le fondateur d'une compagnie d'actionnaires (1). On

(4) Le comte Simon Worontsow, retiré des affaires et fixé à Londres sur ses vieux jours, racontait au prince G (duquel

avait cessé de soDger aux garanties constitutionnelles, et pour ce qui en était du bien du pays, du sort de la plus grande partie de leurs compatriotes, les valets titrés du palais de Saint-Pétersbourg, chamarrés de broderies et de cordons, gorgés d*or, n'y avaient jamais songé. Avides et bas à la fois, ils supportaient et la torture et les châtiments corporels. La chancellerie secrète fut terrible sous les règnes d'Anne et d'Elisabeth.

Le trône de Russie était devenu un immeuble, dont le propriétaire momentané, mis en possession de cet immeuble par un hasard heureux, disposait à volonté sans se donper la peine de consulter une nation que l'on regardait comme un troupeau de bétail bon à exploiter. Elisabeth fit passer la couronne de Russie dans la maison de Holstein-Gottorp, l'une des branches cadettes de la maison de Holstein dont la branche ainée règne sur le Danemark. Elle choisit pour héritier son neveu Frédéric-Pierre-Ulric, fils unique de Frédéric-Charles, duc de Holstein-Gottorp, et de la duchesse Anne, fille illégitime de Pierre P"" et sœur aînée d'Elisabeth. Le 25 décembre 1761 [5 janvier 1762], Élisa-

nous tenons cette anecdote), qu'après l'assassinat de Pierre ni, ayant rencontré Tun de ses assassins, le prince Théodore Bariatinski, il lui dit : a Comment avez-vous pu commettre une action pa- » reille? » Et Bariatinski lui répliqua en haussant les épaules : « Que voulez-vous, mon cher? j'avais tant de dettes I «

belh mourut, et la maison de Holstein-Gottorp monta sur le trône de Russie, qu'elle occupe aujourd'hui. Le nouvel empereur prit le nom de Pierre IIK C'était un prince à moitié crétin, à moitié fou, lâche et ivrogne à l'excès. Mais les Holsteinois venus avec lui en Russie pour s'y établir et y chercher une fortune qu'ils croyaient ne pouvoir leur échapper, avaient été élevés en Allemagne, dans un pays où la noblesse n'entendait nullement suivre l'exemple de la noblesse russe, qui se soumettait, suivant le bon plaisir impérial, à la torture et aux châtiments corporels. Ayant l'intention de se fixer en Russie, ces Allemands songèrent à arracher cette noblesse russe, dont leurs enfants se trouvaient destinés à faire partie, à sa position abjecte. L'empereur ne leur refusant jamais rien entre deux vins, ils obtinrent de lui : 1 ) l'exemption de la noblesse de tout châtiment corporel ; 2) le drçit pour les nobles de quitter le service à volonté, d'aller et de venir à leur gré, de voyager et d'entrer avec le consentement préalable du souverain au service des puissances étrangères; enfin, 3) l'abolition de la chancellerie secrète.

En Europe, tout cela fait partie des droits civiques de chaque citoyen; en Russie, on appelle cela les privilèges de la noblesse.

Le prince Michel Stcherbatow, dans son curieux Mémoire sur les mœurs russes au dix-huitième siècle,

raconte ce fait autrement. Il dit que Pierre III, voulant un jour faire une infidélité à sa maîtresse la comtesse Elisabeth Worontsow, et passer la soirée ailleurs qu'avec elle, dit à Tun de ses favoris, le secrétaire d'état Dmitri Wolkow : « J'ai assuré à » mademoiselle Worontsow que je devais passer » ma soirée à travailler avec toi sur des affaires de » la plus grande importance. Ainsi rédige-moi pour )> demain matin un oukase qui ait la plus haute si- » gnification. » Et Wolkow lui présenta le lendemain l'oukase sur la noblesse, que l'empereur signa. Le récit de Stcherbatow n'infirme en rien noire version, basée sur les récits de vieillards dont les pères se trouvaient à Saint-Pétersbourg en 1762. Quel que fût le crédit de Wolkow, il n'allait point jusqu'à la puissance d'amener .une modification dans les lois fondamentales de l'état, et il n'aurait pu le faire sans le conseil et l'appui des Allemands qui entouraient PieiTe III, et dont Wolkow était l'ami et le commensal journalier.

De cette époque date pour la noblesse russe une ère nouvelle. L'esclavage complet et absolu auquel elle se trouvait réduite jusque-là fut transformé en un demi-esclavage, et quoique livrée encore à là merci des caprices du pouvoir souverain et des favoris de cour, elle fut exonérée de l'humiliation de se voir exposée à l'infamie des châtiments corporels, et cessa d'être attachée au service public,

oomme un serf à sa glèbe, depuis Tadolescence jusqu'à la tombe.

Non-seulement personne ne songea à alléger la position des serfe, mais elle fut encore empirée, sinon de droit, au moins de fait. Jusqu'en 1762, la noblesse, tout en exerçant sur ses serfs un pouvoir presque illimité, se voyait elle-même soumise au pouvoir illimité du souverain et de ses favoris; elle subissait les mêmes vexations; elle se voyait infliger les mêmes châtiments; c'était de la fraternité dans l'esclavage et le malheur; le noble pouvait apprécier la dureté du sort fait au paysan, luimême se trouvant dans une position identique. A commencer de 1 762, une partie de la noblesse russe (il y a toujours eu, à toutes les époques, un grand nombre d'exceptions les plus honorables) se mit à considérer les serfs comme des êtres d'une nature inférieure à la sienne, comme une race intermédiaire entre le propriétaire et le bétail. Jusqu'en 4762, bien peu de nobles résidaient à la campagne; une vieillesse accablée d'infirmités ou des blessures graves reçues à la guerre pouvaient seules faire accorder à un noble l'autorisation de quitter le service; les serfe en l'absence de leurs propriétaires jouissaient, sinon de diXHt, au moins de fait, d'une certaine somme de liberté, et en payant exactement les redevances qui leur étaient imposées, avaient; pendant la plus grande partie de l'année,

la libre disposition de leur temps et de leurs bras. A partir de 1 762, les nobles, admis à pouvoir quitter le service, vinrent en grand nombre habiter leurs terres, et les paysans, assujettis à un contrôle jour<nalier et à de nombreuses exigences, qui croissaient le plus souvent en raison inverse de la fortune du propriétaire, se virent plus asservis que jamais.

Le règne de Pierre III ne dura que six. mois; il avait trouvé moyen de froisser tout le monde, et tomba sous le mépris universel. Le 28 juin [9 juillet] 1 762 il fut détrôné par sa femme, et Catherine II monta sur le trône. A son avènement, elle avait signé l'engagement de ne régner que pendant la minorité de son fils Paul, âgé alors de huit ans, et de restituer la couronne à Paul lorsqu'il aurait atteint sa majorité. L'engagement écrit avait été déposé au sénat, d'où le chancelier comte Michel Worontsow, l'un des plus plats courtisans de l'époque, le déroba quelques mois après pour le restituer à Catherine. Dans les premières années de son règne elle n'était rien moins que populaire; venue à Moscou pour s'y faire couronner, elle fut frappée de l'absence d'acclamations et du silence glacial de la population; elle était redevable de sa couronne aux frères Orlow et à la garde impériale, sur laquelle les Orlow exerçaient une grande influence ; elle ne se maintenait à cette époque sur le trône que par l'appui de ces prétoriens, et le joug des Or-

low lui pesait beaucoup, surtout à cause de l'absence d'éducation et de la brutalité de ces pai'venus. Humaine par caractère , quoique ne reculant jamais devant l'acte le plus cruel s'il pouvait être utile à ses vues politiques, et avide par-dessus tout des éloges de l'opinion publique, Catherine, tout en rétablissant sous main la chancellerie secrète abolie par son mari, ordonna à cette institution de procéder avec ménagement et dans l'ombre. Elle n'avait aucune sympathie pour le peuple, et nous avons vu nous-même, chez feu M, Miatlew, une lettre de Catherine au feld-maréchal comte Pierre Soltykow (gouverneur général de Moscou et bisaïeul de Miatlew), où elle écrivait au sujet d'un projet, repoussé par elle, de l'établissement d'écoles dans les villages. « Il ne faut point donner d'instruction au bas » peuple; quand il en saura, monsieur le maréchal, » autant que vous et moi, il ne voudra plus nous » obéir comme il nous obéit aujourd'hui, » Triste et étroite politique, et la preuve la plus évidente à quel point le servage de la classe inférieure est incompatible avec le progrès réel et sérieux d'un pays.

Mais Catherine voulait gagner l'affection de la noblesse et de la bourgeoisie. Elle annonça son intention de doter la Russie d'un nouveau code de lois, et prescrivit à toutes les classes du pays, les serfs exceptés, d'élire des députés. Les états généraux se réunirent à Moscou en 1767, sous la prési-

dence de Tun des hommes les plus éminents et les pluç éclairés de son époque , le général Alexandre Bibikow. Catherine rédigea pour ces états généraux des instructions remplies de maximes tirées de Montesquieu et de Beccaria , et destinées surtout à être répandues en Europe. Traduites immédiatement en latin, en français, en allemand, elles étaient desti* nées à assurer à Catherine, en Europe, la renommée de législatrice. Cette dernière session des états gêné*» raux russes, la seule et unique au dixThuitième siècle en Russie, fut signalée par la présence dans leur sein d'un grand nombre d'hommes distingués el par l'importance des questions qui y furent soulevées. Des plaintes universelles s'élevèrent contre la concentration , dans les mains des gouverneurs de province et des districts, des pouvoirs judiciaire et administratif; les exactions et la tyrannie de ces pachas dépassaient toutes 1^ bornes , et ce furent les états généraux qui soumirent a Catherine les projets d'institutions des assemblées provinciales de la noblesse et des assemblées municipales des villes, dont nous parlerons plus loin. La question du sér* vage fut noblement abordée par un grand nombre de députés; ils demandaient l'abolition de cette odieuse institution; mais leurs vœux ne trouvèrent point d'écho chez Catherine. En6n, les plus raisonnables et les plus intelligents exprimèrent leur conviction de l'impossibilité absolue de faire sortir la

Russie de celte fange d'arbitraire, de vénalité et de dépravation morale où elle croupit , sans rétablissement d'institutions politiques offrant des garanties réelles et sérieuses* « Après que nous aurons rédigé » le code des lois et qu'il aura été mis à exécution^ » demanda un député, y aura-t*il encore des ouka* » ses? — Oui, certainement, lui répondit l'un des » hauts dignitaires. — En ce cas, dit le député, » il ^t parfaitemmit inutile de perdre notre temps » à foire des lois. » Ce propos, et bien d'autres du même genre , parvinrent à Catherine; les états généraux, après dix-huit mois de session, furent prorogés, et leur convocation, remise à une époque indéterminée, n'eut jamais lieu.

Dans cette session des états généraux, la dernière qui ait eu lieu en Russie jusqu'à nos jours, un fait important se produisit pour la première fois. Les états généraux de 1767 s'élevèrent à une hauteur de vues digne d'hommes politique; ils se gardèrent bien de commettre la fonte immense des oligarques de 4730, lesquels, aveuglés par la cupidité et l'orgueil, avaient voulu établir la liberté politique en la faisant reposer sur la base du servage; ils ne tombèrent point non plus dans la faute naïve et en* fontine de certains réformateurs, qui se font illusion au point de s'iniaginer pouvoir maintenir le servage des classes supérieures tout en abolissant celui de la classe inférieure, et pouvoir reconstruire le rez-de*

chaussée sans loucher aux divers étages de l'édifice !

La majorité des états généraux de 1 767, composée d'hommes véritablement éclairés, comprit qu'un état monarchique , pour être fort et stable , ne saurait se composer à moitié d'esclaves, à moitié d'hommes libres ; qu'il faut que tous soient libres ou bien que tous soient esclaves, fût-ce même sôus des formes d'esclavage plus ou moins variées. Seulement, un état composé d'esclaves, s'il n'arrive pointa la liberté, finit par aboutir à une dissolution complète.

Un observateur superficiel, en jetant les yeux sur la Russie à cette époque, aurait pu croire que les serfs se seraient résignés à leur malheureux sort : tout semblait tranquille et calme; mais il se serait grandement trompé, il ne fallait qu'une étincelle pour faire tout éclater. Cette étincelle partit des rives du Don, et alluma un incendie qui menaça sérieusement l'existence du trône de Catherine. Un Cosaque fugitif et sectaire (il appartenait à la catégorie des vieux croyants), Pougatchëw, se fit passer pour Pierre III, et souleva la population de cette immense étendue de pays qui se trouve entre le Don, le Volga, la Kama et la chaîne des monts Ourals. Les serfs, appelés par lui à la liberté, massacraient partout leurs maîtres. Si Pougatchëw avait eu une intelligence politique véritable, il pouvait, en proclamant l'émancipation des serfs , sans leur permettre de verser le sang des nobles , et en promettant une

constitution , marcher sur Moscou et Saint-Pétersbourg, et renverser Catherine. Ses relations secrètes s'étendaient beaucoup plus loin qu'on ne Ta cru généralement ; Ton a bien trouvé dans son camp le drapeau de l'un des anciens régiments holsteinois de Pierre III; avec de la modération et de l'habileté , il aurait eu pour lui et tous les mécontents et toute cette catégorie d'hommes , si nombreuse dans tous les pays, qui épousent toujours la cause du vainqueur, si cette cause ne froisse point leurs intérêts personnels. Mais Pougatchëw, féroce et borné à la fois , dénué d'instruction et d'idées politiques , érigea en principe le massacre des nobles. La noblesse effrayée se rangea autour de Catherine, et l'insurrection fut étouffée, après avoir fait couler cependant des torrents de sang et répandu le fléau de la dévastation sur une immense étendue de pays. En 1774, le grand-duc Paul , âgé de vingt ans, épousa une princesse de Hesse-Darmstadt, laquelle, en embrassant la religion orientale, prit le nom de Na-' thalie Alexéievna. Cette grande-duchesse Nathalie, à peine sortie de l'adolescence, faisait preuve d'une intelligence éminente et d'un caractère fortement trempé. Elle exerçait une immense influence sur son mari, prince très-intelligent, d'un esprit brillant et vif, mais nerveux, bizarre et fantasque. Elle chercha à se faire des partisans , et y réussit. Quel était son but réel? Nul ne peut le savoir aujourd'hui ; elle

a emporté ce secret dans la tombe ; mais il est indubitable que cette princesse' nourrissait des projets politiques, et Catherine s'en doutait bien, car elle avait pris sa belle-fille dans une profonde aversion. L'ancien gouverneur de Paul, le comte Nikita Ivanovitch Panine, président du collège des a&ires étrangères à cette époque , l'un des hommes d'état les plus remarquables que la Russie ait jamais eus, avait passé plusieurs années à la cour de Suède en qualité de ministre de Russie; il y avait contracté une grande admiration pour le gouvernement représentatif. Lui et la grande-duchesse Nathalie rédigèrent un projet de constitution, dont le préambule fut écrit par le secrétaire du comte Panine, le célèbre littérateur Denis Fon-Viesine. Cette constitution plaçait le pouvoir législatif dans le sénat , Içquel devait «e partager en deux chambres, l'une composée de membres inamovibles nommés par le souverain, l'autre de membres élus par la noblesse. Dans chaque province et dans chaque district, il devait y avoir une assemblée de nobles , ayant le droit de discuter sur les intérêts de leur proyince ou de leur district, et investis de l'initiative des lois vis-à-vis le sénat, lequel avait, de concert avec le souverain, le pouvoir législatif. Des mesures devaient être prises peur une émancipation progressive des serfs. Cette constitution, assez semblable à celle proposée par la noblesse en 1730, avait éga*

lement le défaut d'être oligarchique, par consé* quent éminemment injuste pour les commerçants et les bourgeois, qui se trouvaient complètement exclus de prendre part au gouvernement, éminemment injuste pour les serfs, auxquels on faisait seulement entrevoir Tafirancbissement dans un avenir que l'influence oligarchique aurait fini par éloigner. Bien plus arriérée, sous le rapport de la représentation nationale, que ne l'étaient les états généraux russes aux seizième et dix-septième siècles, la constitution Panine n'était point viable. Elle trouva beaucoup d'adhérents dans la noblesse; mais Catherine, à laquelle ce projet fut communiqué, le repoussa complètement. Le comte Panine ne cessait de répéter à son ancien élève : « Monseigneur, n'entreprenez » jamais rien contre votre mère; il faut déshabituer » la nation russe de l'idée que la couronne peut tou- » jours devenir le prix d'une émeute; idée funeste, » enracinée en Russie par la conduite de nos sou- » vërains eux-mêmes.» La grande-duchesse Nathalie mourut Wentôt, le 15 [26] avril 4776. Comme elle était morte en couches, l'on fit courir le bruit que la sage-femme, payée par Catherine, avait hâté sa mort, Il n'existe aucune preuve légale à l'appui, mais il est certain que cette sage-femme réalisa une grande fortune, et que le prince Potemkine, si hautain et si arrogant envers tout le monde, allait lui faire visite de temps en temps. On déclara dans les

journaux étrangers que la grande -duchesse, par défaut de conformation , ne pouvait accoucher, et que ceci avait amené sa mort. Le baron d' Assebourg, ministre de Russie près la diète du Saint-Empire , qui avait été chargé trois ans auparavant de la recherche d'une fiancée pour le grand-duc, s'indigna de ce bruit, et écrivit une lettre où il déclarait avoir pris d'avance, auprès des médecins et de l'entourage de la princesse, toutes les informations, dont le résultat lui avait appris que la princesse était douée d'une organisation saine et d'une santé excellente. (Dans nos papiers déposés en Angleterre se trouve l'original de la lettre du baron d'Assebourg; cette lettre est d'une extrême vivacité).

Paul étant tombé dans un violent désespoir à la suite de la mort de sa femme, Catherine, qui tenant à avoir des héritiers de la couronne voulait que son fils se remariât, pour l'arracher à son chagrin et à ses regrets, eut la cruauté de lui envoyer une liasse de lettres trouvées dans un tiroir secret ; c'étaient des lettres adressées à la grande -duchesse par le comte André Razoumovski, ami d'enfance de Paul, et prouvant jusqu'à l'évidence la liaison de Razoumovski avec la grande-duchesse. A la lecture de ces lettres, Paul éprouva un accès de rage furieuse, et de ce jour date cette fatale disposition à la folie qui assombrit toute l'existence de ce prince, transforma son règne en une orgie de despotisme tyran-

nique y et amena sa triste et lugubre fin« Razoumovski fut éloigné dans une ambassade, et Paul épousa y quelques mois après, la princesse Dorothée de Wurtemberg (Marie Fédorovna)j laquelle ne donna jamais à Catherine le moindre ombrage.

Voulant faire quelque chose pour la noblesse, mais en conservant la plénitude du pouvoir autocratique, Catherine accorda à la noblesse le droit de se réunir tous les trois ans en assemblées de districts, puis ep assemblées provinciales, d'élire les maréchaux (prédvoditét) de la noblesse, chargés de veiller à ses intérêts et d'être ses représentants légaux vis-à-vis du gouvernement; d'élire le principal fonc* tionnaire de la police administrative pour chaque district ( capitane-ispravnik ) ; d'élire les juges et les assesseurs des tribunaux de provinces et de districts, et de veiller à la répartition des impôts; enfin de s'occuper, dans ses assemblées triennales, de tout ce qui se rapporte aux intérêts de la province. Ces droits paraissent considérables dans leur énumération : de fait ils se réduisent à peu de chose. Nous avons vu plus haut comment un maréchal de noblesse provinciale, pour avoir refusé d'exécuter une ordonnance ministérielle contraire aux termes de la loi , a été destitué et mis en jugement. N'oublions point que cette énormité a eu lieu en décembre 4 859, c'est-à-dire sous le règne d'un prince bon et animé d'excellentes intentions, à une époque où depuis

trois années consécutives Ton parie sans cesse de réformes (en rejetant, il est vrai, à une échéance plus ou moins longue les réformes les plus indispensables et les pins urgentes; en s'en remettant du soin de préparer les améliorations nouvelles à des vieillards encroAtés dans les abus anciens, et i-edevables à ces abus de leur position et de leur fortune, (X)mme d'un autre côté nous voyons confier à des bureaucrates l'élaboration des moyens propres à arracher la Russie au joug pillard et démoralisateur de la bureaucratie). Les juges de district se trouvent complètement à la merci du gouverneur de la province , lequel , par la plus absurde des confusions entre le pouvoir judiciaire et le pouvoir administratif, a le droit de reviser les procès-verbaux des tribunaux et de mettre en jugement les juges euxmêmes. Le tribunal criminel de la province , en envoyant au sénat, en cas d'appel, le dossier d'une itffaire, doit y annexer l'opinion du gouverneur sur cette affaire. Les ispravnik des districts, comme nous l'avons dit plus haut, dans le chapitre où il est question de l'administration russe, se trouvent astreints à un tribut annuel , et en cas de non-payement, ont l'inévitable chance de se voir destitués et mis en jugement. Enfin, les vœux émis par les assemblées de la noblesse , relativement aux intérêts de leur province , dorment du sommeil le plus profond dans les cartons du ministère de l'intérieur.

Les personnes peu familières avec l'état de la Russie et les procédés habituels du gouvernement russe pourraient reprocher à la noblesse de n'avoir point su faire usage des droits qu'elle possédait : ce reproche serait souverainement injuste. En Russie, mir ce sol classique du mensonge officiel, la loi écrite n'est point appliquée, et le gouvernement procède à sa guise , suivant son bon plaisir. La seule ressource qui reste aux administrés pour échapper au plus odieux arbitraire, c'est de payer les employés, qui alors trompent le gouvernement. D'ailleurs, en Russie, jusqu'à une époque bien récente , ni plus ni moins que jusqu'à l'avènement d'Alexandre II, il n'y avait pour un noble non-seulement d'influence personnelle, mais même de sécurité individuelle vis-à-vis de l'arbitraire , qu'en occupant un certain tckine (grade) élevé, ou bien en se trouvant protégé par des ministres ou des membres de la camarilla. L'arbitraire de l'administration n'épargnait que ceux qu'il redoutait , à cause de leur position administrative , ou de leurs relations personnelles. Pour arriver à un tchine élevé, l'on ne pouvait point vivre à la campagne; il fallait se consacrer au culte des antichambres de Saint-Pétersbourg, flatter, intriguer , ramper. Des nobles qui s'étaient avisés de prendre au sérieux les soi-disant droits de la noblesse, se sont vus exposés à mille avanies, surtout sous le règne de l'empereur Nicolas , de cet ennemi

acharné et implacable de la dignité humaine et de l'indépendance de caractère, lequel, pendant son règne de trente années, a beaucoup rabaissé dans l'administration russe le niveau de l'intelligence, de la loyauté et de la dignité* Combien de nobles ne se sont-ils pas vus saisis, exilés dans une ville éloi* gnée, placés sous la surveillance de la police, ou bien jetés dans une forteresse, et détenus là sans procès ni jugement (4) !

En accordant des droits à la noblesse, Catherine en accorda aussi à la bourgeoisie, mais là également la bureaucratie trouva moyen de les annihiler, comme nous le dirons plus loin, dans le chapitre

(1 ) Voici un fait qui nous est arrivé. En i 843, nous avions publié à Paris , sous le pseudonyme de comte d'Almagro, une brochure sur la noblesse russe, où nous avions parié des états généraux de 4 64 3. L'empereur Nicolas, irrité, nous ordonna de revenir en Russie. Nous y retournâmes. Madame N , mue par une rancune personnelle, et le sieur Jacques T , espion russe, nous avaient dénoncé comme faisant partie de je ne sais plus quelle conspiration. Nos papiers furent visités et la preuve bientôt acquise que nous n'avions jamais conspiré. On nous ordonna, au nom de l'empereur, d'aller occuper un petit emploi administratif à Viatka. Nous refusâmes, en basant notre refus sur le droit accordé par la loi à chaque noble russe de servir ou de ne point servir à son gré. L'empereur ordonna de nous exiler à. Viatka, pour y être placé sous la surveillance de la police, et prescrivit, avant notre départ pour l'exil, de nous envoyer un médecin pour constater l'état de sanité de notre cervelle : l'empereur supposant que l'appel aux droits légaux ne pouvait venir que d'un cerveau malade. Le médecin arriva : nous lui devons la justice d'afiirmer qu'il était fort embarrassé de son rôle. Nous lui dimes que l'une des preuves les

consacré à la bourgeoisie. Quant au peuple , non« seulement Catherine ne fit rien pour lui, mais encore elle eut l'indignité, pour satisfaire ses favoris et les hommes qui la servaient, de leur distribuer, en trentequatre années de règne , plus de trois millions de serfs, et de réduire en esclavage toute la population rurale de la Petite-Russie, jusque-là complètement libre. Ce pays, pour échapper au joug polonais et pour conserver le libre exercice de la religion orien* taie, s'était volontairement annexé à la Russie, en 1654, moyennant des conditions réciproquement jurées et stipulant des droits particuliers. Ces droits consistaient dans la libre élection de tous les colo*

phis évidentes de la folie consistait à regarder comme fous les hommes sensés. Il sourit, eut Tair de ne point comprendre, et après cinq minutes d'entretien sur la pluie et le beau temps, se retira après avoir été d'une extrême politesse, et sans s'être permis de nous adresser la moindre question. On a fait courir dans le temps, à Saint-Pétersbourg, le bruit que nous avions été fouetté par ordre de Tempereur, comme plusieurs personnes, hommes et femmes, Tout indubitablement été sous son règne. Gela n'est point vrai relativement à nous ; si cela eût été vrai, jamais nous n'aurions hésité à le proclamer hautement, comme nous racontons la visite du médecin ; les traitements ignominieux infligés par un despote aux personnes qu'il tient en son pouvoir, et qui ne peuvent jamais lui en demander raison, sont des actes de la plus insigne lÀcheté; ils couvrent de déshonneur et d'infamie, non les victimes qui les subissent, mais le tyran qui les ordonne et en les ordonnant se voue au mépris public. Notre arrestation et notre exil seront racontés par nous dans nos mémoires, que noi^ publierons un jour. En attendant ces mémoires se trouvent déposés, avec nos papiers, en Angleterre.

œls et autres officiers qui exerçaient, dans cette république militaire^ le pouvoir judiciaire et le pouvoir administratif à la fois. La direction suprême du gouyemement se trouvait confiée au hetman, élu par les colonels et les principaux dignitaires de la république, sous l'approbation du czar de toutes les Busçies. Il n'y avait point de différence de caste ; tous étaient égaux; le Cosaque le plus humble pouvait arriver à la dignité de hetman, et les fils d'un hetman eux-mêmes, à moins d'arriver à des fonctions par la voie élective, se retrouvaient simples Cosaques. Avec l'introduction par Pierre P% en 1722, du système du ichine, conférant la noblesse héréditaire, les Petits-Russiens qui occupaient des fonctions dans la grande Russie se trouvèrent nobles héréditaires; les places, en Petite-Russie, cessèrent d'être élecUves; elles furent conférées au choix du gqiuvemement, et les titulaires de ces places reçurent toujours des diplômes de noblesse. La dignité de hetman devint vacante en 4722; elle se trouva remplacée par une administration collégiale , composée de membres nommés par le gouvernement; en 4728, Pierre II la rétablit pour le colonel petitrossien Daniel Apostol , dans sa jeunesse brave et intrépide guerrier, mais à cette époque devenu déjà un vieillard chargé d'infirmités. A la mort d' Apostol, en 1734, la dignité de hetman resta vacante jusqu'en 1750, lorsque l'impératrice Elisabeth, par

— ÎH — un dernier simulacre d'élection , fil élire son beauft*ère, le comte Cyrille Razoumowski, âgé alors de vingt-deux ans (1). Ce fut le dernier betman. Après Tavénement au trône de Catherine II, il commença à travailler dans le but de rendre cette dignité héré* ditaire dans sa famille. Catherine l'ayant appris, supprima la dignité de hetman en 1764. Il y avait déjà à cette époque, en Petite-Russie, une noblesse héréditaire assez nombreuse ; maïs les paysans, libres et maîtres de passer à leur gré des terres d'un propriétaire sur les terres d'un autre, voyaient leur sort envié par les paysans des autres parties de l'empire. Catherine, en 4783, déclara tous les paysans petits-russiens serfs des propriétaires sur les terres desquels la promulgation de cet oukase les trouverait établis! Plusieurs personnages de la cour et de la haute administration , informés à l'avance de l'intention de rimpératrice de publier cet oukase, eurent l'infamie d'attirer sur leurs terres, par des promesses fallacieuses, le plus grand nombre possible de paysans, lesquels se trouvèrent ainsi les serfe des hommes qui les avaient attirés et trompés. Ce fiit

(4) L'impératrice Elisabeth, quelques mois après son ayénement au trône, avait épousé Alexis Razoumowski, fils du Cosaque petit* russien Grégoire Razoum. Il avait été chantre de la chapelle de cette princesse, laquelle l'éleva aui dignités de grand-veneur, de comte, et enfin de feld-maréchal. Les enAunts nés de ce mariage moururent tous en,bas âge. La fameuse Tarakanovv n'était qu'une aventurière ayant usurpé le titre de fille d'Elisabeth.

Tune des plus grandes taches parmi toutes celles qui ont terni le règne de Catherine, ce règne qui fut pour la noblesse russe un âge d'or, et pour la Russie l'une des époques les plus glorieuses sous le rapport des guerres, et des plus brillantes comme succès, sous le rapport de la politique extérieure. Nous disons à dessein « brillantes comme succès »; nous ne pouvons dire comme habileté; au lieu de se borner à reprendre à la Pologne les provinces russes jadis par elle conquises : la Volhynie, la Podolie et la Russie-Blanche, Catherine commit la faute du partage complet de la Pologne. Cette faute fut aggravée encore par son petit-fils Alexandre V% lequel, en réunissant à la Russie le royaume actuel de Pologne , attacha au pied de la Russie un boulet qui l'empêche de marcher vers le progrès , et détourne son attention de l'Asie, où est sa véritable vocation politique, où elle semble destinée, par la Providence elle-même, à transmettre et introduire les bienfaits de la civilisation. Devenus geôliers et parfois bourreaux, nous fûmes obligés, nous-mêmes, de rester esclaves.

Deux ans avant la déloyale et indigne réduction en servage de toute la population rurale de la Petite- Russie, en 1781 , Catherine avait publié une loi établissant que tout esclave, musulman ou païen, embrassant la religion chrétienne orientale , devenait libre dès qu'il touchait le sol russe. Ainsi, le mono-

pôle du droit de subir l'esclavage se trouvait réservé à la race russe, la race dominante dans l'empire! Privilège aussi bizarre que déplorable!

Le 6 [M] novembre 1796, Catherine mourut, et Paul monta sur le trône. Esprit brillant mais illogique, ce prince offrait le mélange le plus bizarre de qualités et de défauts, de sentiments nobles et de penchants sauvages, d'élans chevaleresques et d'accès du despotisme le plus effréné ; il avait le fétichisme du pouvoir absolu, et nous avons dit plus haut la cause déplorable qui fut l'origine du constant vacillement de cette intelligence, d'ailleurs brillante, mais soumise à l'influence du tempérament le plus nerveux et le plus irritable. Tout le système du règne de ce prince fut résumé dans ces mots dits par lui à un émigré français : « Monsieur, » il n'y a ici de grand seigneur que l'homme à qui » je parle et pendant le temps que je lui parle ! » Catherine, tout en conservant le pouvoir autocratique dans sa plénitude, et ne reculant jamais devant un crime qu'elle croyait utile, traitait ses sujets comme des hommes, et leur témoignait des égards. Paul traita tout le monde en esclave, et jamais souverain ne professa, non en principe, mais de fait, un plus profond mépris pour la dignité humaine. Plus de deux millions de paysans furent distribués par lui à des nobles, ce qui, avec les distributions faites par Catherine et la population rurale de la

Petite-Russie réduite tout entière en esclavage par cette princesse, forme environ le tiers du chiffre total des serfs actuels, qui monte à près de vingt-deux millions d'individus* Paul publia une seule loi utile aux serfs, celle qui fixait leur travail à trois jours par semaine. Cette loi, dans tous les temps, a été peu observée, comme il en est toujours des lois^ russes, et comme il en sera toujours tant que la Russie ne cessera d'être le pays de Tarbitraîre et de la vénalité, de l'arbitraire qui engendre la véna-» lité, et de la vénalité qui est le soutien le plus puissant de l'arbitraire.

Parmi les chefs de la conspiration qui ôta à Paul le trène et la vie, plusieurs, entre autres le comte Pierre de Pahlen, gouverneur général de Saint- Pétersbourg, et le vice-chancelier comte NikitaPétrovitch Panine (le neveu du célèbre ministre de Catherine II), avaient l'intention de poser des limites au pouvoir impériaL Le grand-duc Alexandre, l'héritier du trône, avait consenti à ce que l'on exigeât l'abdication de son père, et avait promis, mais verbale* ment^ d'accorder une constitution. A peine Paul eut-il été assassiné, Pahlen et les trois frères Zou-n bow, entrant chez Alexandre, lui annoncèrent son avènement au tràne et lui rappelèrent sa promesse; nais alors trms d'entre les conjurés, le lieutenant général Ouvarow, aide de camp général de Fempereur; le général-major Talyzine, conurnandant le

riment des gardes Préobrajenski, et le colonel prince Pierre YolkoDidd, aide de camp et fovori d'Alexandre y s'y opposèrent, et en menaçant de feure intervenir sur-le-champ le régiment de Préo- In^jenski, exigèrent et obtinrent la prociamation d'Alexandre comme souverain autocrate. Talyzine mourut bientôt après, mais Ouvarow et Yolkonski^ quoique ayant fait partie de la troupe des assassins de Paul, furent comblés des bienfaits de la famille impériale (1).

Alexandre I*' avait nn bon cœur, quoiqu'il fût d'ailleurs implacable dans ses rancunes; il avait nn esprit cultivé, des formes séduisantes, mélange de grâce et de dignité, nne intelligence ordinaire, sans étendne et sans grande portée, mais nne finesse à nulle autre pareille; très-rusé, il possédait au plus haut point l'art de la dissimulation. Napoléon f a dit de lui avec vérité : « qu'il était faux » comme un Grec du Bas-Empire. » Faible de carao-

(4) Le prince Pierre Volkondn rnoomt en 1852, presque octogénaire. Il était feld- maréchal, ministre de la cour impériale et des apanages, chancelier des ordres de Russie. Théodore Our»row mourut en i 824 , général en chef, commandant la garde impériale et membre du conseil de l'empire. La présence de Volkonskî et d'Ourarow dans la conspiration de 4801 est confirmée par tous les témoignages contemporains, entre autres par les Mémoires de Michel Fon-Viesine , où se trouve la Hsle des conjurés, n ne fttut point confondre le général Théodore Ouvarow avec le célèbre ministre de Hnstruction publique, comte Serge Ouvarow, mort en 4855.

tère, il déguisait cette faiblesse sous une tenue pleine de dignité. Sa grande, sa constante préoccupation, était d'avoir pour soi l'opinion publique de l'Europe; en cela, comme par la fausseté de son caractère, il fut le digne petit-fils de Catherine, dont il était loin d'ailleurs d'avoir la haute intelligence (1). Pendant tout son règne, il courut à la recherche de la popularité européenne, et à celte préoccupation, le royaume de Pologne fut redevable de sa constitution.

En Russie, Alexandre passa son temps à promettre une constitution ; il en fit même rédiger plusieurs, s ans jamais avoir eu l'intention réelle d'en promulguer aucune , et de cette manière il ne fit qu'agiter les esprits et faire surgir des vœux et des aspirations qu'il ne voulut point satisfaire. Pendant les dix-huit premières années de son règne il joua le libéral en Europe et en porta le masque en Russie, mais dans les dernières années, tombé sous l'influence, dans sa politique extérieure, du ministre qui gouvernait l'Autriche à cette époque, et dans son

(4) Lorsque Pahlen et les Zoubow lui annoncèrent l'assassinat de son père, il s*écria : « Quelle page dans l'histoire! » Pahlen répondit : « Sire, les autres pages feront oublier celle-là. j> Le secrétaire d'état Trostchinski avait été mandé au palais pour la rédaction du manifeste qui devait annoncer Tavénement d'Alexandre au trône. Entrant chez le nouvel empereur, le premier mot qu'il entendit de lui fut : « Que dira l'Europe? »

administration intérieure, du cruel et impitoyable Araktchéiéw, il renia les aspirations de sa jeunesse et s'engagea dans une voie complètement réactionnaire , sans y apporter cependant la violence et la brutalité que devait déployer après lui son frère Nicolas.

Deux ans après Tavénement d'Alexandre P'', eu 1803 y parut la loi sur les cultivateurs libres, permettant aux propriétaires d'émanciper des villages entiers. Lors de la promulgation de cette loi si sage, la bureaucratie trouva le moyen de l'annihiler, en y introduisant une clause qui en paralysait l'exécution. Il ne fut permis d'émanciper les villages qu'en leur concédant en toute propriété une quantité de terrain qui fût de huit arpents pour chaque serf mâle (l'arpent russe se rapporte à l'hectare français comme 1 2 à 41 , et à l'acre anglais à peu près comme 11 à 4). Cette clause paralysa l'exécution de la loi.

Dans les premières années de son règne, Alexandre avait eu une idée excellente : celle d'assigner un million de roubles par an pour le rachat des serfs ; cette mesure ne reçut point de suite : si elle avait été exécutée, bien des paysans aujourd'hui serfs ne l'auraient plus été.

Mais ce qui honore le plus Alexandre, ce fut la sage et noble résolution de ne plus faire de distributions de paysans à ses ministres, ses généraux et ses favoris, enfin de ne point augmenter le nombre

des serfs. Avec son avènement àii trône cessèreiit, en Russie y ces distributions de bétail humain qui ont été l'opprobre de la dynastie Romanow, Tune des hontes du règne de Catherine, et sous Paul, la conséquence inévitable de sa démence absolutiste.

L'un des hommes de confiance d'Alexandre, le secrétaire d'état Spéranski, homme de mérite et d'instruction, aussi libéral dans sa jeunesse et son âge mùr qu'il le fut peu dans sa vieillesse, rédigea, de l'aveu d'Alexandre, un projet de constitution que l'on peut lire dans le troisième volume du livre de M. Nicolas Toui^énew : <c La Russie et les Russes. » C'était une constitution à l'anglaise, avec deux chambres, dont l'une héréditaire. Le ministre de la police Balachow, ennemi secret de Spéranski, dont il était le flatteur apparent, obtint la communication de ce projet, et dit à son auteur : « Mais ^ » l'empereur, après avoir promulgué cette constitu- » tion, refuse de l'exécuter, que ferez-vous? » Spéranski eut l'imprudence de répondre : <c Je sais » bien que l'on ne saurait se fier à la parole de )) l'empereur, mais une fois qu'il aura promulgué » la c(mstitnti<Hi, il lui sera impossible de ne pœnt » l'exécuter. » Ces paroles imprudentes, rapportées à Alexandre, décidèrent l'exil de Spéranski, et il ne fut plus question de cette constitution (1).

(1) Spéranski «fm% été accusé, bien à tort, cTintelligenccs se-

Le dégoût profond inspiré par le souvenir du ré^ Yoltant despotisme de Paul, les idées libérales ré^ pandues en Europe, le séjour des officiers russes en Allemagne et en France en 481 3, 484 4 et 484 5, inspirèrent à la jeunesse russe le désir bien naturel de sortir de resclavage et d'arriver à la liberté civile et politique. L'empereur Alexandre n'entravait point ce mouvement, et dans le discours prononcé &n 4848, à l'ouverture de la diète du royaume de

«Pètes aTec N«pdëon, lequel, à Tentrevue dTrftirth, où Spëranski avait accompa^ Alexandre, lui arait fait Faccueil le plus distûigué, et avait beaucoup causé avec lui. Spéranski, secrétaire de l'empire, entretenait, il est vrai, une correspondance avec le baron Locré, secrétaire général du conseil d*état français, mais cette correspondance avait lieu non-seulement de Taveu, mais par ordre de l'empereur Alexandre , et ne roulait que sur des questions de jurisprudence et d'administration. Balachow, ministre de la police, et le comte d^Armfeh, ce dernier ennemi déclaré de Spéranski ^ adoptèrent pour le perdre la marche suivante : Armieli informait souvent l'empereur que Spéranski, dans tel endroit, à tel jour et à telle heure, devait avoir un entretien secret avec l'ambassadeur de France. L'empereur chargent le ministre de la police de la vérification de ce fait complètement mensonger^ et Balachow venait affirmer à l'empereur que l'entrevue avait réellement eu lieu. Uempereur ignorant la connivence de Balachow avec Anafelt, et sovpfc^eiix de sa nat«re, prit Spéranski pour un traître, opinion fortement appuyée par le ministre des finances Grouriew, qui en voulait beaucoup à Spérànski pour son contrôle permanent sur le ministère des finances, et pour les projets financiers présentés par M à Fempereur. Le secrétaire de l'empire foi envoyé en exil^ et l'on saisit ses papiers, qui ne fournirent aucune trace de culpabilité. Un an après, de son exil de Perm, Spérànski adressait à l'empereur une lettre où il se justifiait complètement.

Pologne, il dit : En mettant en pratique les principes de ces institutions libérales qui n'ont cessé de faire l'objet de ma sollicitude^ et dont f espère, avec l'aide de DieUj étendre V influence salutaire sur toutes les contrées que la Providence a confinées à mes soins, vous m'avez offert les moyens de montrer à ma patrie ce que je prépare pour elle depuis longtemps , et ce qu'elle obtiendra lorsque les éléments d'une œuvre aussi importante auront atteint le développement né-» cessaire. Ces paroles eurent un immense retentissement en Russie, et favorisèrent considérablement la propagation des idées libérales. Depuis le retour de Tarmée russe dans ses foyers, en 1 81 5, des associations politiques s'étaient formées ; associations si peu secrètes que les noms des membres étaient connus de l'Empereur, et des projets de constitution furent soumis à ce prince, entre autres par Nikita Mouraview, l'un des hommes les plus intelligents et l'un des plus nobles caractères de l'époque. Vers 1820, Alexandre changea de ligne politique ; il se trouva dès lors sous l'influence du prince de Metternich, et suivit désormais une marche complètement rétrograde, A l'aspect de ce changement, les associations se déclarèrent dissoutes en apparence, afin d'éloigner les membres timides et indécis, et se réorganisèrent plus tard sur de nouvelles bases, sur le pied de véritables sociétés secrètes. Après 1815, l'on avait cru pouvoir agir d'accord avec

Tempereur ; à partir de 1 820, le mouvement politique fut obligé de se prononcer contre le gouvernement de ce prince, mais, il faut le dire, il n'y avait point de plan bien arrêté; à l'exception du projet de remplacer le gouvernement de l'arbitraire par un gouvernement basé sur des institutions représentatives , il n'y avait rien de décidé encore ni sur le moment de l'action, ni sur le mode d'exécution du mouvement; il y avait même, entre les diverses sociétés réunies dans un but de changement politique, diversité complète d'opinions sur la forme à donner au nouveau gouvernement. Ainsi, les libéraux de Saint-Pétersbourg et de Moscou, la Société du Nord, comme on l'appelait , voulait un gouvernement monarchique constitutionnel ; la Société du Midi voulait une république fédérative des diverses provinces de la Russie; cette Société du Midi avait à sa tête un homme qui possédait une intelligence éminente, une audace à toute épreuve, une inébranlable énergie et une ambition sans limites : Paul Pestel. Son esprit vraiment supérieur avait compris qu'un gouvernement représentatif n'est vraiment solide et durable que lorsqu'il se trouve dirigé de manière à développer le bien-être des masses. Tandis que les membres de la Société du Nord, tout en repoussant l'odieux principe de l'esclavage, n'avaient aucune idée arrêtée sur la forme qu'ils donneraient à l'émancipation des serfs,

Pestel avait porté la Société du Midi à décider cpxe les serfs seraient émancipés avec de la terre. Cette idée y aujourd'hui admise en Russie par tous ceux qui veulent des réformes sérieuses et non fictives, se trouvait être, du vivant de Pestel, il y a quarante ans, une innovation d'une hardiesse étonnante.

Enfin j il y avait une troisième société, aux envi* rons de Eiew, celle des Slaves réunis, qui se trouvait en communication directe avec la société secrète polonaise , et tendait à une fédération républicaine de tous les pays slaves. Elle avait pour chef, en Russie,. Serge Mouraview-Apostol , intelligence remarquable et l'un des plus nobles cœurs auxquels il ait jamais été donné de battre dans une poitrine humaine.

On sait comment ces sociétés' vinrent à échouer sans avoir atteint leur but. L'empereur Alexandre r% livré dans ses dernières années à des tendaïK^es réactionnaires fortement prononcées, avait disposé de la couronne de Russie comme l'on dispose d'une voiture de voyage. II avait changé l'ordre de succession au trône, du consentement, il est vrai, de l'héritier présomptif, mais sans se donner la peine de faire connaître de son vivant, à soixante millions d'esclaves, le nom du maître au pouvoir duquel ils allaient tomber après sa mort. Entre l'héritier présomptif et l'héritier désigné, il y eut à cette époque, où il n'y avait ni télégraphes , ni chemins de fer,

quinze jours de pourparlers : entre Varsovie où se trouvait Constantin, et Pétersbourg où se trouvait Nicolas, pendant quinze jours Ton joua la couronne de Russie au ballon en se la renvoyant mutuelle** ment. En6n, Constantin ayant maintenu sa renonciation , l'on en reçut l'avis définitif dans la soirée du samedi 12 [24] décembre, et il fut décidé que le lundi 1 4 [26] décembre 1825, Saint-Pétersbourg prêterait serment de fidélité à l'empereur Nicolas. Le matin de ce jour, les conjurés insurgèrent quelques régiments de la garde et allèrent s'établir, les armes à la main , sur la place du Sénat. Dans leur inexpérience , ils croyaient qu'en s'emparant du bâtiment du sénat et peut-être des sénateurs qu'ils y trouveraient, ils imprimeraient à leur mouvement un ca» chet de légalité. Ils ne voulaient point, à l'instar des conspirateurs russes du dix- huitième siècle, agir à la faveur des ombres de la nuit. Mus par un patriotisme sincère, ils voulurent opérer leur mouvement au grand jour. L'empereur fit venir des troupes , mais les soldats russes ne sont point habitués à la guerre civile, et le succès n'était point certain pour Nicolas , lorsque son cousin , le prince Eugène de Wurtemberg, lui conseilla dé faire venir l'artillerie, lui disant : <c que la mitraille n'a point de oompa- » triotes. » Le manque d'ensemble parmi les conjurés empêcha l'exécution de leur plan, et donna à l'artillerie le temps d'arriver, La victoire resta à Nicolas*

Le plan des conjurés de Saint-Pétersbourg consistait à proclamer un gouvernement provisoire, composé de trois membres : l'un des prélats les plus éminents de TÉglise russe, le vieil amiral Mordvinow, et le prince Serge Troubetzkoi. Le colonel Batenkov^ devait être le secrétaire général de ce gouvernement provisoire ( pravitel déll ). Un conseil d'état de trente-six membres devait remplacer le conseil de Tempire alors existant, et une proclamation du gouvernement provisoire devait, le jour même, appeler la nation russe à élire une chambre des députés destinée à doter la Russie d'une constitution et à faire le choix du souverain qui serait appelé au trône. Le manifeste et les actes du futur gouvernement provisoire avaient été imprimés, la nuit précédente, à Timprimerie de G..., Tun des amis les plus intimes des conjurés , qui devint le lendemain et resta dès ce jour l'un des espions les plus connus de la police politique russe. Après la défaite des conjurés, tous ces imprimés furent brûlés, et le prote qui avait surveillé l'impression et le tirage mourut subitement. M. G... aurait pu sans doute nous renseigner à cet égard, s'il lui plaisait de le faire avec franchise... Si les conjurés, au lieu de soulever les troupes à huit heures du matin , d'arriver sur la place du Sénat au grand jour et d'y rester quelques heures dans une inaction complète, avaient soulevé les troupes à une heure du matin, et, profitant de la

longueur des nuits de Saint-Pétersbourg à cette époque de Tannée, avaient immédiatement marché sur le palais d'hiver, la forteresse de Pierre et Paul et les casernes de Tartillerie; ils se seraient emparés de cette dernière ainsi que de la forteresse , auraient fait la famille impériale prisonnière, et , avec la plus parfaite politesse, Tauraient fait monter dans des voitures de voyage dans lesquelles elle eût été conduite à la frontière, l'aube du jour aurait éclairé la Russie sous un gouvernement nouveau. Il a fallu moins de soldats à Elisabeth pour renverser en une nuit la maison de Brunswick , et c'est à cette mémorable nuit du 24.novembre [5 décembre] 1741, que la maison de Holstein-Gottorp se trouve redevable de la couronne de Russie.

L'histoire impartiale, jugeant les hommes et les choses à un point de vue élevé, sans prévention aucune et sans esprit de courtisanerie , placera haut lésdécembristes de 1 825, et ne prononcera leurs noms qu'avec un sentiment involontaire d'admiration et de respect; si grand fut leur dévouement au pays, si terrible fut le sort qui les atteignit, et si noble fut le courage avec lequel ils subirent leur affreuse destinée. Sortant des rangs de la noblesse, ils avaient tous devant soi des positions sociales; beaucoup d'entre eux portaient de beaux noms, se trouvaient appelés à jouir d'une grande fortune et de tout le bien-être qu'assure la richesse. S'ils avaient été

dénués de tout sentiment élevé, ils auraient fait comme beaucoup de leurs pareils : ils auraient flatté, intrigué, rampé ^ et aujourd'hui, dans leur vieil âge, chamarrés de décorations et stigmatisés par la déconsidération publique, ils auraient dormi sur les fauteuils du conseil de Vempire ou du sénat, ou l»en ils auraient figuré aux grandes cérémonies en uniformes d'aides de camp généraux ; ils seraient riches, décorés et méprisés. Toute cette brillante jeunesse , la fleur de son époque (1 81 5-1825), mue par le patriotisme le plus noble, repoussa les séductions qui venaient Tassaillir, se consacra au culte des idées les plus généreuses, et n'hésita point à se sacrifier pour le bonheur de son pays. Nés esclaves titrés et privilégiés dans ce pays d'esclavage général , ces nobles jeunes gens voulurent s'élever à la dignité d'hommes libres et donner la liberté à leur pays. Us engagèrent la lutte; vaincus, ils succombèrent et payèrent leur généreuse audace par la potence et par l'exil. Dans les cachots de la forteresse, dans les plaines glacées de la Sibérie et sous le soleil brûlant du Caucase , ils restèrent nobles, dignes, fermes, sans la moindre rancune contre leurs heureux adversaires, sans le moindre fiel contre leurs geôliers et leurs bourreaux ; et aujourd'hui, courbés sous le poids des ans, ils achèvent leur noble vieillesse au milieu de la considération générale et du respect de tous ceux d'entre les

Rosses (et ils sont heureusement bien nombreux!) qu'animent les sentiments du patriotisme et de l'amour de la liberté. Et que dirons- nous de ces femmes qui suivirent leurs maris dans Texil , partagèrent leur horrible sort, et adcMicirent leurs souffrances? Jamais l'histoire de Russie ne trouvera de paroles assez dignes pour exprimer toute l'étendue de son admiration envers ces nobles héroïnes, l'honneur de leur sexe et de leur pays (l).

Nous avons trop souvent parlé , dans le courant de cet ouvrage, de l'empereur Nicolas, pour revenir encore sur son compte. Mais quelque hostile qu'il fût à toutes les idées de liberté , il faut lui rendre la justice de dire qu'il ne cessa , pendant toute sa vie^ de nourrir l'intention d'émanciper les serfs. En i 838^ pour jeter les bases d'une émancipation , il créa le ministère des domaines , auquel fut confié le soin d'administrer les paysans de la couronne et de

(4) Pour ne point nommer les vivants, et citer seulement ceux qui ne sont plus de ce monde , de quelle utilité auraient pu être à leur pays, s'ils avaient eu le pouvoir en main, des hommes d'une intelligence élevée, de tendances aussi généreuses et d'un aussi noble caractère que Tétaient, par exemple, Serge Mouravîew- Apostol, Nikita Mouravîew, Ryléiew, Jean Poustchine, Nicolas Bestoujew^y Michel Orlçw, Yakouchkine, Youchaevski, le prmce Alexandre Odoievski , Alexandre Poggio , Pierre Borissow, Vadkovski, Fon der Briigghen, Michel Fon-Viesine, et tant d'autres?

Nous comptons piAlier, d'ici à deux ou trws années, une histoire de la conspiration de 1835, et nous prions instaounent les familles et les amis des Décembristes de nous fournir tous les documents et tous les renseignements en leur pouvoir.

transformer leur organisation. Il plaça à la tête de ce nouveau ministère Tua des hommes les plus éminents de la Russie, un homme aussi remarquable par sa haute intelligence que par ses tendances libérales et son noble caractère. Nous avons raconté plus haut comment la toute -puissante bureaucratie parvint à paralyser les intentions du ministre et à fausser complètement la direction du ministère. En 1 842, ce ministre voulut faire une tentative sérieuse dans la voie de l'émancipation des serfs. Il proposa de transformer la dépendance absolue de ces derniers en une redevance ou bien une corvée régularisées par une loi* Ce projet succomba devant l'opposition du conseil de l'empire ; il fut complètement remanié; il en sortit une combinaison informe, autorisant les propriétaires à conclure, s'ils le voulaient^ des arrangements de cette nature avec leurs paysans. Ainsi remanié, ce fut un projet mort -né. On demandera peut-être comment il se fait que Tempereur Nicolas, qui ne souffrait nulle opposition , se montrait si violent vis-à-vis de toute résistance, et se comportait vis-à-vis du conseil de l'empire comme un chef d'escadron vis-à-vis de ses soldats, recula devant cette opposition. C'est que l'empereur Nicolas, tout en désirant l'émancipation des serfs et la réforme administrative , ne voulait point ni d'un contrôle réel, sérieux , ni de la publicité, qui sont les conséquences inévitables des réformes, les seules garan-

lies du maintien de ces dernières et de leur dé\e^ loppement régulier et paisible. Là où n'existent point ni le contrôle ni la publicité, ne sauraient exister ni Tordre ni Thonnêteté dans l'administration; là où règne l'arbitraire le plus efiVéné, l'équité ne saurait exister dans les tribunaux. L'empereur Nicolas 9 doué d'une intelligence médiocre et d'un orgueil démesuré , aurait voulu posséder la jouissance de tous les avantages de la civilisation européenne , sans renoncer en rien aux énormités de son pouvoir asiatique et en continuant à administrer son pays comme un pacbalik; à un arbre greffé et soigné à l'asiatique, il aurait voulu faire produire des fruits européens! C'était impossible ; son impuissance à cet égard irritait l'empereur Nicolas, et un jour, dans l'un de ces accès de franchise qui lui arrivaient parfois, il dit à un ambassadeur étranger (duquel nous tenons ces paroles) : Je sais que Von me vole de tous les côtés; que voulez-vous? Je n'y puis rien! J'ai beau nettoyer ces écuries d'Augias^ je vois que cela ne rnéne à rien! Il se faisait illusion en croyant qu'il nettoyait ces écuries d'Augias; il se bornait à gémir en voyant les immondices s'accumuler, et sous aucun règne ces immondices ne se sont accumulées autant que sous le sien.

Nous avons fait voir la noblesse russe dès son origine; nous l'avons vue obtenir du pouvoir souverain la réduction en servage d'une nombreuse partie

de ses compatriotes, et par un de ces justes châtiments que la divine Providence ne manque jamais d'infliger aux grands crimes politiques, elle a porté la peine de ce qu'elle avait fait; elle s^est vue réduite elle^nème au servage le plus complet, lequel, sous la forme la plus abjecte, a duré jusqu'en 4 762. A partir de cette époque, la noblesse russe, délivrée de ce qu'il y avait de hideux dans la loi qui pesait sur elle, c'est-à-dire délivrée des châtiments corporels, a reçu la jouissance de<5ertains privilèges ailleurs appelés des droits, et qui, en Russie, sont beaucoup plus apparents et fictifs qu'ils ne sont réels.

Voyons maintenant en quoi consistent les prtrtlégts de notre noblesse russe, si pompeusement qualifiée, dans les manifestes oflficîels et les rescrits impériaux, de « soutien du trône et de la patrie ».

4) Un noble russe a le privilège (qu'il partage avec la <:îaste de la boui^eoisîe notable et les marchands des deux premières guildes)de ne point subir de châtiments corporels. Il faut espérer que ce privilège, transformé en droit , sera étendu à tous les Russes sans exception, et nous souhaitons que cela ait lieu le plus promptement possible.

2) Un noble russe a le privilège exclusif de posséder des serfs. Nous souhaitons voir ce privilège supprimé le plus vite possible.

3) Un noble russe a le droit d'entrer au service , si l'on veut bien l'y accepter.

i) Il a le droit de quitter le service^ si on veut bien lui accorder sa démission*

3) Il a le droit de voyager^ si on ne lui refuse point un passe-port«

6) Il a le droit d'énoncer, aox assemblées triennales de district et de province , son opinion sur tout ce qui coneerae les intérêts de la province ; mais si son opinion vient à déplaire au gouvernement , il a la chance d'éire exilé ou emprisonné sans jugement ni procès.

7) Si un noble russe se trouve lésé dans ses intérêts, froissé dans sa dignité personnelle par une administration quelconque, il a le droit, comme tout sujet russe, de porter plainte à Tempereur, en adressant sa pétition par l'intermédiaire de la commission des requêtes. Cette commission envoie la pétition au ministre, contre Fadministration dirigée par lequel la plainte est formulée, et ce ministre décide suivant son bon plaisir.

8) Si un noble russe veut puMîer ses opinions, il a le droit, ainsi que tous les Russes, à l'exception des serfs, de le faire avec le visa de la censure. Mais ce tn^ane Tempéche point, si ses opinions déplai* sent au gouvernement, de se voir jeter arbitrairement dans un cachot, comme cela est arrivé, en février 1 859, au rédacteur du journal polonais Slowo, lequel, de plus, et toujours malgré le visa de la censure, s'est vu ruiné par la suppression arbitraire de son journal.

9) Un noble russe a le droit de résider où il veut, à moins d'être exilé, sans jugement ni pi*ocès, comme cela nous est arrivé à nous (et à bien d'autres), dans une ville quelconque, où Ton se trouve placé sous la surveillance de la police; ou bien de se voir interdire arbitrairement l'entrée de Saint- Pétersbourg, comme cela a eu lieu à notre égard pendant des années entières; ou bien de se voir interdire, tout aussi arbitrairement, l'entrée des deux capitales, ainsi que cela a eu lieu souvent à l'égard de bien des personnes (1).

i 0) Enfin, un noble russe a le droit d'aller et de venir à volonté, à moins qu'il ne soit jeté dans un cachot sans jugement ni procès.

Du reste, point de liberté d'opinions, point de liberté de conscience, pas l'ombre de garanties pour la liberté individuelle. Les droits civiques du dernier d'entre les portefaix d'un pays constitutionnel surpassent incontestablement, et de beaucoup, les privilèges d'un noble russe !

Nous le demandons à tout homme franc et loyal , une situation pareille mérite- 1* elle le moins du monde que l'on puisse en désirer le maintien et la durée? Ne vaudrait-il point mille fois mieux, pour

(à) Le célèbre poète Pouchkine a été exilé à la campagne; Spéranski a été exilé à Perm, etc. La liste des personnes arbitrairement exilées est bien longue, surtout sous le règne de Nicolas.

la dignité et l'honneur de la noblesse russe, renoncer à de prétendus privilèges qui ne sont, en réalité, que les anneaux de la chaîne par laquelle elle se trouve rivée au poteau de l'esdavage ? Ne vaudraitil point mieux avoir des lois sages et justes, vis-àvis desquelles tout le monde serait égal, qui seraient faites, non par le caprice d'un homme et les intrigues d'une camarilla, mais par la volonté et le concours indirect de^ tous les hommes éclairés du pays au moyen de représentants régulièrement élus. Alors il serait possible d'introduire une large publicité, la seule garantie réelle de l'existence d'un contrôle sérieux, en l'absence duquel il n'y aura jamais ni de l'ordre dans l'administration, ni de l'équité dans les tribunaux. Les bonnes intentions seules ne suffisent point à cette immense tâche; l'empereur Alexandre II en est la meilleure preuve; ses intentions sont excellentes, et pourtant les embarras de la position vont croissant tous les jours et mènent la Russie à un cataclysme. Ce cataclysme , elle ne pourra l'éviter qu'au moyen d'un changement dans cette forme de gouvernement qui pèse tant sur elle, même sous le règne d'un souverain aussi bien intentionné que l'excellent empereur Alexandre IF.

Un changement pareil est indispensable au salut même de la Russie, et nous trouvons d'ailleurs que la position de citoyen d'un pays libre est infiniment au-dessus de celle d'un esclave privilégié !

L'un des plus gr^ods avantages de l'éioaneipation des serfs, avantage inappréciable, sera de faire passer une quantité considérable de terres, au moyen de ventes et achats, entre les mains des négodauts et de la bourgeoisie. Cela fera hausser la valrar de la propriété foncière, contribuera puissamment au développement de Tagriculture et à l'exploitation des immenses richesses que la Russie renferme dans son sein, exploitation entravée par Tinfluence délétère de Tadministration asiatique sous laquelle gémit encore la Russie. Alors se trouveront établies^ sur le même sol et à côté Tune de l'autre, deux catégories de propriétaires : les nobles et ceux qui ne le scmt point. Franchement , peut-on ne point opérer une fusion entre eux? Tout homme de bon sens conviendra que le maintien, entre ces deux castes, de toute différence de droits civique, conduirait infailliblement à une jalousie qui ne manquerait point d'enfanter la haine, et cette haine aboutirait à une révolution. Nous avons vu ce que sont les prétendus privilèges de la noblesse russe, s'ils ont une réalité vraie, et à quel point ils sont fictifs! Il est urgent, il est indispensable de transformer les a&r semblées de noblesse en assemblées de propriétaires fonci^s (zémlédadéltsy)^ et de leur donner le nom d'assemblées territoriales (zémskiia sobraniia\ en organisant ces assemblées par provinces et par districts.

L'assemblée de district pourrait être formée de tous les propriétaires, sans distinction d'origine ni de religion, qui posséderaient une certaine quantité de terrain déterminée par la loi , ou bien posséderaient hors des villes, soit un établissement industriel, soit un établissement commercial d'une valeur fixée par la loi. Ils auraient tous voiœ virile. De plus, il serait sage et utile d'accorder des voiœ collectioes aux diverses communes du district , ainsi qu'à ceux dont la propriété n'atteindrait ni l'étendue, ni la valeur établie par la loi pour un vote viril. Ces communes et ces petits propriétaires nommeraient un certain nombre de représentants. De cette manière l'assemblée de district serait formée de deux éléments : de la représentation directe en faveur de ceux qui , jouissant d'une certaine aisance , sont plus éclairés que les masses et plus directement intéressés au maintien pacifique de Tordre de choses existant, et une représentation indirecte au profit de ces masses. L'assemblée de district ainsi composée élirait tous les trois ans un maréchal de district, qui gouvernerait le district, et un ispravnik, qui serait, sous les ordres du maréchal , le chef de la police locale ^ comme il l'est aujourd'hui. Toutes les élections réservées aujourd'hui exclusivement à la noblesse auraient lieu au sein de cette assemblée de district, laquelle, de plus, élirait un conseil de district composé de dix ou douze membres, chargé

de contrôler constamment Tadministration du maréchal et celle de Vispravnikj et investi du droit d'initiative en tout ce qui concerne les intérêts du district. Les assemblées de province seraient composées : 1) de tous les propriétaires fonciers et industriels ayant droit de vote viril aux assemblées de district, et 2) d'un tiers des membres siégeant aux assemblées de district, non par droit de représentation directe, mais par la représentation indirecte dont nous venons de parler. Ce tiers des membres serait élu par ses collègues. L'assemblée provinciale élirait les membres du conseil provincial {goubernskoié pravlénié) au nombre de vingtcinq ou trente, et ce conseil , outre le contrôle sur l'administration, se trouverait investi encore, visà-vis du gouvernement, du droit d'initiative en tout ce qui concerne les intérêts de la province.

P. S. Nous apprenons que M. Ounkovski, ci-devant maréchal de la noblesse de Tver, et M. Evropéous, gentilhomme de Tver, pour avoir, à la dernière assemblée provinciale (voyez chap. VI), pris au sérieux les droits de la noblesse, sont exilés, le premier à Yiatka , le second à Perm. Voilà un beau régime : l'empereur Nicolas n'aurait pas mieux fait!

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