DE LA BOURGEOISIE
Aux termes de la loi municipale {gorodovoié polo* jénié)j promulguée par Catherine II en 4785, tous les habitants des villes n'appartenant point à la noblesse, mais possédant une maison, exerçant le com* merce ou l'industrie , formaient le corps municipal (gorodskoié obstchéstvo) de chaque ville , et avaient le droit d'élire leurs maires {golova)j leurs anciens (starschina)^ et des assesseurs dans les divers tribunaux. Déjà Pierre I" avait partagé la bourgeoisie en deux classes : les marchands et la bourgeoisie proprement dite, et avait divisé les marchands en trois catégories, appelées guildes^ entre lesquelles les marchands se trouvaient répartis suivant l'étendue de leur commerce et la quotité de l'impôt payé par eux pour leurs patentes. Catherine II accorda aux deux premières guildes seulement le privilège .d'être exemptées des châtiments corporels. Ainsi , un négociant riche, estimé pour son caractère personnel, se voyait-il atteint subitement dans sa fortune par
Tune de ces grandes crises si fréquentes dans le commerce et auxquelles n'échappent point les hommes les plus honorables, il se trouvait réduit à descendre de la première guilde dans la troisième , et se voyait immédiatement exposé aux avanies les plus abjectes. Il en résulta que tous les marchands ne cessèrent d'employer tous leurs efforts pour faire arriver leurs fils à la noblesse , en les faisant entrer au service de l'état, La carrière si honorable de négociant fut l'objet da dédain de ceux mêmes qui l'exerçaient et loi devaient leur fortane. On a ^ancoup blâmé les marchands russes^de ce dédain qu'ils professaient pour leurs occupations, et de leur am^ Ution de voir arriver leurs fils à la noblesse. On a eu tort; ce ne sont pcMnt les marchands qu'il font blâmer, il faut les plaindre. Ils se sont vus obligés de vouloir sortir d'une position intolérable. C'est le gouvernement russe qu'il faut blâmer du long maintien de cet ordre de choses^ le gouvernement russe voulant s'assimiler à l'Europe et jouir des avantages de la civilisation européeniiey tout en conservant un régime semi-asiatiqae, et le drmt d'exercer son pouvoir tout-à*&dt i l'asiatique.
En 1832, Ton créa les castes de la bourgeoisie notable héréditaire et de la bourgeoisie notable personnelle (jKdchétnoi grajdamné), exonérées des châtiments corporels et de la capitation. Le gouvernement faisait entrer à son gré, dans l'nne de ces deux
castes, les négociants, les artistes, les boui^eois. Do plus , tout négociant ayant figuré dix ans dans la première guilde, sans faillite et sans procès, avait le droit de devenir bourgeois notable héréditaire, et ce titre appartient aus^ de droit aux enfonts de tous ceux d'entre les employés qui ne font point partie de la noblesse héréditaire. Mais en publiant cette loi Ton commit une grande faute : celle d'interdire aux bourgeois notables le droit de tenir une petite boutique ou un atelier; le comm^^ce en gros leur fut seul accessible.
En 1846, l'homme d'état si distingué qui se trouvait placé alors à ta tète du ministère des domaines de la couronne avait fini par décider l'empereur Nicolas à abords de front et sérieusement la grande question de l'émancipation des serfis, projet que l'empereur Nicolas abandonna à la suite des événements de 1848 en Europe, frappé qu'il fut alors d'une terreur exploitée par de vils courtisans à leur profit personnel. En 1846, l'empereur Nicolas, sous l'influence momentanée du sage et honorable ministre dont nous avons parlé, se montrait un peu accessible à quelques idées de réforme. On conçut alors le projet de réorganiser les municipalités des villes, et Ton introduisit dans la ville de Saint-Pétersbourg, pour servir de modèle aux autres, une municipalité composée de députés de tous les pro* priétaires, nobles héréditaires , nobles personnels,
bourgeois notables héréditaires, bourgeois notables personnels, marchands de toutes les trois goiildes, et bourgeois ordinaires. Cette sage réforme ne fut point étendue aux. autres villes de l'empire, à la suite de la panique de 1848, et onze ans plus tard, en 1859, au moment où Ton parle si haut d'améliorations, la municipalité de Saint-Pétersbourg, déjà bien peu influente et médiocrement indépendante, au point d'avoir vu l'un de ses membres, insulté par le gouverneur général de la ville, se voir refuser toute satisfaction, fut, à la suite de ce déplorable épisode, placée vis-à-vis de ce même gouverneur général dans une position de complète dépendance , à tel point la toute-puissante bureaucratie redoute le contrôle de l'assemblée la moins indépendante !
On ne saurait se figurer en Europe le mépris avec lequel les municipalités et leurs chefs électifs se trouvent traités par la bureaucratie. Dans la plupart des villes de province et dans presque toutes les villes de district, les maires {golova) ne sont reçus un peu convenablement par les autorités supérieures de la ville qu'en leur faisant des cadeaux, et malheur à celui qui refuserait d'en faire; il se verrait exposé à mille avanies. Les assesseurs élus par les municipalités pour siéger aux tribunaux de province et de district, y sont traités avec un mépris inqualifiable ; on en a vu , à l'arrivée du président du tribunal , se précipiter dans l'antichambre
pour ôter la pelisse et les bottes chaudes de leur chef, lequel recevait ces soins serviles avec une impassibilité pouvant faire croire aux étrangers que ces malheureux assesseurs accomplissaient le devoir légal de leur charge. Le gouverneur général de Tune des plus grandes villes de l'empire, ce satrape ridicule et odieux dont nous avons parlé dans cet ouvrage, qui trouvait que rien ne gênait Fadministration autant que les lois, arrivant pour la première fois dans la province qu'il devait ensuite opprimer pendant onze années consécutives, reçut dans la ville du district qui se trouva sur son passage (K...*.), la municipalité venant en corps lui présenterses hommages. Il Taccueillit par cet étrange discours : « Messieurs, je sais que vous êtes des fri- » pons! Soyez bien sur vos gardes; je vous préviens » que je serai d'une extrême sévérité envers tout » le monde. » Sous l'empereur Nicolas , le maire d'une ville de province ayant refusé de souscrire à l'arbitraire avec lequel le gouverneur général voulait disposer du budget de la ville, fut exilé par l'empereur à la demande de ce gouverneur général. On croira peut-être que ce dignitaire, qui prenait le budget municipal pour sa cassette particulière , fut éloigné du service ? Pas le moins du monde. Il fut placé au second des garde-meubles de la couronne, c'est-à-dire au sénat, et se considéra comme offensé de n'avoir point été placé au premier des garde-
meubles, c'est-à-dire an conseil de rempine, où il aurait également trouvé des coU^ues dignes dé lui et tout aussi utiles à la Russie.
Il est urgent de transformer les municipalités de toutes les villes de la Russie, en les mettant stir le pied de celle de Saint-Pétersbourg, avec cette modification (que Ton devrait également introduire à Saint-Pétersbourg), de ne point faire délibérer séparément les représentants des diverses catégories, ce qui est le moyen le plus sûr de faire naître l'esprit de jalousie, de rivalité, de haine, et d'aboutir à des conflits. Il est de mauvaise politique d'introduire dans le corps municipal d'autres distinctions que celles basées sur la di£Eérence du cens électoraL
Il serait bien temps de supprimer les guildes, en les remplaçant par des patentes individuelles, comme dans les pays civilisés; de faire tomber les barrières surannées de la loi russe, et d'introduire le droit de libre exercice de tout genre de commerce , industrie et méUers, pour tout le monde sanis exception, moyennant une redevance légale.
Il faudrait admettre les corps municipaux des diverses villes à concourir à l'élection des membreà 4u conseil provincial (goubernskoié pravlenié)^ dont nous avons parlé aux chapitres IV et VIL
Enfin , l'on ne saurait assez désirer de voir l'ad* ministration des villes enlevée aux mains ignobles et avides de la bureaucratie, représentée par les
gorodnitchyi, les maîtres de police, etc., et de la voir confiée à des corps municipaux sérieusement électifs, et soustraits à l'arbitraire de la bureaucratie qui pèse aujourd'hui sur eux.