‹ La vérité sur la Russie (volume 3)Chapitre 13 sur 23 · DE LA BOURGEOISIE · texte numérisé non relu

DE LA BOURGEOISIE

Aux termes de la loi municipale (gorodovoié polojénté), promulguée par Catherine II en 1785, tous les habitants des yilles n'appartenant point à la noblesse, mais possédant une maison, exerçant le commerce ou l'industrie, formaient le corps municipal (gorodskoié obatchéstvo) de chaque ville, et avaient le droit d'élire leurs maires {golova), leurs anciens (starschina), et des assesseurs dans les divers tribunaux. Déjà Pierre I*"* avait partagé la bourgeoisie en deux classes: les martîhands et la bourgeoisie proprement dite, et avait divisé les marchands en trois catégories, appelées guil- ^les, entre lesquelles les marchands se trouvaient répartis suivant l'étendue de leur commerce et la quotité de l'impôt payé par eux pour leurs patentes. Catherine II accorda aux deux premières guildes seulement de privilège d'être exemptées des châtiments corporels. Ainsi, un négociant riche, estimé pour son caractère personnel, se voyait-il atteint subitement dans sa fortune par l'une de ces grandes crises si fréquentes dans le commerce et auxquelles n'échappent point les

hommes les plus honorables , il se trouvait réduit à descendre de la première guilde dans la troisième, et se voyait immédiatement exposé aux avanies les plus abjectes. Il en résulta que tous les marchands na cessèrent d'employer tous leurs efforts pour faire arriver leurs fils à la noblesse, en les faisant entrer au service de Tétat. La carrière si honorable de négociant fut Tobjet du dédain de ceux mêmes qui l'exerçaient et lui devaient leur fortune. On a beaucoup blâmé les marchands russes de ce dédain qu'ils professaient pour leurs occupations, et de leur ambition de voir arriver leurs fils à la noblesse. On a eu tort; ce ne sont point les marchands qu'il faut blâmer, il fftut les plaindre. Ils se sont vus obligés de vouloir Bortir d'une position intolérable. C'est le gouvernement russe qu'il faut blâmer du long maintien de cet ordre de choses; le gouvernement russe voulant s'assimiler à l'Europe et jouir des avantages de la civilisation européenne, tout en conservant un régime semi-asiatique, et le droit d'exercer son pouvoir toutà-fait à l'asiatique.

En 1832, l'on créa les castes de la bourgeoisie notable héréditaire et de la bourgeoisie notable personnelle (potchétnot grajdaniné), exonérées des châtiments corporels et de la capitation. Le gouvernement faisait entrer à son gré, dans l'une de ces deux castes, les négociants, les artistes, les bourgeois. De plus, tout négociant ayant figuré dix ans dans la première guilde, sans faillite et sans procès, avait le droit de devenir bourgeois notable héréditaire, et ce titre appartient aussi de droit aux enfants de tous ceux d'entre les employés qui ne font point partie de la noblesse héréditaire. Mais en publiant cette loi l'on commit

une grande faute: celle d'interdire aux bourgeois notables le droit de tenir une petite boutique ou un atelier; le commerce en gros leur fut seul accessible. En 1846, Thomme d'état si distingué qui se trouvait placé alors à la tête du ministère des domaine» de la couronne avait fini par décider Tempereur Nicolas à aborder de front et sérieusement la grande question de l'émancipation des serfs, ' projet que l'empereur Nicolas abandonna à la suite des événement* de 1848 en Europe, frappé qu'il fut alors d'une terreur exploitée par de vils courtisans à leur profit personnel. En 1846, l'empereur Nicolas, sous l'influence momentanée du sage et bonorable ministre dont nous avons parlé, se montrait un peu accessible à quelque» idées de réforme. On conçut alors le projet de réorganiser les municipalités des villes, et l'on introduisit dans la ville de Saint-Pétersbourg, pour servir de modèle aux autres, une municipalité composée de députés de tous les propriétaires, nobles héréditaires, noble» personnels, bourgeois notables héréditaires, bourgeois notables personnels, marchands de toutes les trois guildes, et bourgeois ordinaires. Cette sage réforme ne fut point étendue aux autres villes de l'empire, à la suite de la panique de 1848, et onze ans plus tard^ en 1859, au moment où l'on parle si haut d'améliorations, la municipalité de Saint-Pétersbourg, déjà bien peu influente et médiocrement indépendante, au point d'avoir vu l'un de ses membres, insulté par le gouverneur général de la ville, se voir refuser toute satisfaction, fut, à la suite de ce déplorable épisode, placée vis-à-vis de ce même gouverneur général dans une position de complète dépendance, à tel point la

toute -puissante bureaucratie redoute le contrôle de rassemblée la moins indépendante!

On ne saurait se figurer en Europe le mépris avec lequel les municipalités et leurs chefs électifs se trouvent traités par la bureaucratie. Bans la plupart des villes de province et dans presque toutes les villes de district, les maires (gohva) ne sont reçus un peu convenablement par les autorités supérieures de la ville qu'en leur faisant des cadeaux, et malheur à celui qui refuserait d'en faire; il se verrait exposé à mille avanies. Les assesseurs élus par les municipalités pour siéger aux tribunaux de province et de district, y sont traités avec un mépris inqualifiable; on en a vu, à l'arrivée du président du tribunal, se précipiter dans Tantichambre pour ôter la pelisse et les bottes chaudes de leur chef, lequel recevait ces soins serviles avec une impassibilité pouvant faire croire aux étrangers que ces malheureux assesseurs accomplissaient le devoir légal de leur charge. Le gouverneur général de Tune des plus grandes villes de Tempire, ce satrape ridicule et odieux dont nous avons parlé dans cet ouvrage, qui trouvait que rien ne gênait l'administration autant que les lois, arrivant pour la première fois dans la province qu'il devait ensuite opprimer pendant onze années consécutives, reçut dans la ville du district qui se trouva sur son

passage (K ), la municipalité venant en corps lui

présenter ses hommages. Il l'accueillit par cet étrange discours: „Messieurs, je sais que vous êtes des fri- „pons! Soyez bien sur vos gardes; je vous préviens „que je serai d'une extrême sévérité envers tout le „monde." Sous l'empereur Nicolas, le maire d'une ville de province ayant refusé de souscrire à l'arbi-

traire avec lequel le gouverneur général voulait disposer du budget de la ville, fut exilé par Tempereur à la demande de ce gouverneur général. On croira peut-être que ce dignitaire, qui prenait le budjet municipal pour sa cassette particulière, fut éloigné du service? Pas le moins du monde. Il fut placé au second des garde-meubles de la couronne, c'est-à-dire au sénat, et se considéra comme offensé de n'avoir point été placé au premier des garde-meubles, c'està7dire au conseil de l'empire, où il aurait également trouvé des collègues dignes de lui et tout aussi utiles à la Russie.

H est urgent de transformer les municipalités de toutes les villes de la Russie, en les mettant sur le pied de celle de Saint-Pétersbourg, avec cette modification (que Ton devrait également introduire à Saint- Pétersbourg), de ne point faire délibérer séparément les représentants des diverses catégories, ce qui est le moyen le plus sûr de faire naître l'esprit de jalousie, de rivalité, de haine, et d'aboutir à des conflits. 11 est de mauvaise politique d'introduire dians le corps municipal d'autres distinctions que celles basées sur la différence du cens électoral.

\ Il serait bien temps de supprimer les guildes, en lès remplaçant par des patentes individuelles, comme dans les pays civilisés; de faire tomber les barrières surannées de la loi russe, et d'introduire le droit de libre exercice de tout genre de commerce, industrie et métiers, pour tout le monde sans exception, moyennant une redevance légale.

Il faudrait admettre les corps municipaux des diverses villes à concourir à l'élection des membres du

conseil provincial {goubemalcoié pravlemé), écmi noua avons parlé aux chapitres IV et Vil.

Enfin, Ton ne saurait assez désirer de voir l'adnûmstration des villes enlevée aux mains ijg^nobieft et avides de la bureaucratie, représentée par les goroéU mtchyi, les maîtres de police, etc., et de la voir oonfiée à des corps municipaux sérieusement éleotifo, et soustraits à l'arbitraire de la bureaucratie qui pès^ aujourd'hui sur eux.

DE L'ADMINISTRATION MnJTAIRE.

N'étant point militaire, nous ne toucherons dans ce chapitre ni à l'organisation de Tarmée, ni à la stratégie, etc. N'ons parlerons uniquement de Tentretien des soldats, de la manière de les habiller et de les nourrir, et de la position qui leur est faite vis-à-vis de leurs chefs. La dernière guerre a révélé les abus les plus afireux, les plus dégoûtants; l'opinion publique s'en est indignée, le gouvernement s'en est ému, UDe enquête solennelle a été ordonnée; le soin d'opérer cette enquête fut confié à un jeune officier général dont la dernière guerre avait mis en évidence les talents et l'éminente loyauté, un officier général trèspopulaire dans l'armée et le digne fils de l'un des hommes les plus respectables de la Russie (*). Nous

(*)~Le père du prince Victor W..., le prince Hilarion W..., était mort, en 1847, dans le poste le plus élevé de Tempire, celui de président du conseil de l'empire et du comité des ministres. Vrai type d'honneur et de loyauté, il avait offert le rare exemple d'un homme qui a passé un demi-siècle à la cour de Saint-Pétersbourg sans jamais dé-

n'avons nul besoin d'ajouter que le zèle le plus loyal et réquité la plus stricte ont présidé à cette enquête solennelle. Mais les divers rouages de la bureauca^tie se tiennent si bien entre eux, se trouvent si parfaitement engrenés les uns dans les autres, que les effort» les mieux combinés ne purent réussir à amener devant la justice tous ceux qui auraient dii lui être livrés;, parmi le très-petit nombre d'individus traduits, à la suite de l'enquête, devant le tribunal militaire nommé par le gouvernement, tous ne furent point condamnés, 'et le principal coupable, celui qui avait dirigé l'administration militaire dans la dernière guerre et avait été la source comme le protecteur de tous les abus^ le général Z..., fut seulement renvoyé du service! Cette sentence fut prononcée trois années et demie après la fin de la dernière guerre, dont les désastres et la honte paraissent tous les jours et de plus en. plus s'effacer de là mémoire du gouvernement;- la toute-puissante bureaucratie, après une forte commotion^ rentre dans son existence ordinaire, et les leçons du passé paraissent n'avoir servi à rien. Profiter de l'absence de la publicité, seule garantie d'un contrôle réel^ pour voler et piller sans pudeur ni vergogne, et si Ton est découvert, faire en apparence beaucoup de bruit pour aboutir en définitive à sauver les coupables et empêcher toute réforme sérieuse, tel est le système constant de la bureaucratie russe. Dépourvue complètement d'honneur et de conscience, elle ne redoute qu'une chose au monde : la publicité. Eh bien, il faut

choir d'une loyauté à toute épreuve et d'une tenue empreinte du cachet de la plus admirable dignité. Il fut du très-petit nombre d'hommes qui ont eu le rare courage de faire entendre la vérité k l'empereur Nicolas.

la clouer au pilori de la publicité, jusqu'à ce que Ton soit arrivé à obtenir les réformes indispensables.

Pour expliquer Tétat hideux de Tadministration militaire en Russie, il faut remonter à ses véritables auteurs, l'empereur Nicolas et Tofficier général qui, pendant un quart de siècle (1827-1852) a rempli les fonctions de ministre de la guerre. Cet officier général, d'une médiocre capacité administrative, était l'un des plus habiles intrigants de cour qui aient existé, et cette qualité, prisée, en Russie, bien au-dessus de l'esprit et du mérite, avait fini par l'élever au plus haut poste de l'administration, celui de président du conseil de l'empire et du comité des ministres. Plat courtisan vis-à-vis de son souverain, le plus obséquieux de ses flatteurs, tremblant devant ses colères, il était, vis-à-vis de ses subordonnés, hautain comme un parvenu, insolent comme un esclave distingué par son maître, dur et méchant jusqu'à la cruauté. Il ne voulait que deux choses: de la faveur à la cour et de l'argent, et pour arriver à ces deux buts, tous les moyens lui semblaient bons. Ses subordonnés tremblaient devant lui, et par une suite naturelle de la crainte, s'entendaient à le tromper, comme lui de son côté, tremblant devant l'empereur, trompait son souverain. Les hommes nobles et loyaux furent mis à l'écart; les hommes à caractère indépendant furent l'objet des persécutions ; la platitude et la bassesse tinrent lieu de mérite, ce dernier offusquant un ministre médiocre ; la vénalité et le vol furent des moyens d'avancement, un colonel ou un officier général honnête étant un reproche vivant pour un ministre prévaricateur. Cela dura ainsi un quart de siècle, et l'armée russe fut moralement désorganisée. Le ministre de la guerre

voyait Tempereur plus souvent que tous sea collègues ; il travaillait tous les jours avec lui. L'empereur Niiîolas abîmait tout ce à quoi il touchait: le ministère de la guerre fut abîmé plus qu'un autre, par la raison bien simple que l'empereur s'en occupait tous les jours.

En 1852, un an avant l'ouverture de cette guerre «i maladroitement engagée par l'empereur îsf icolas contre des adversaires dont l'alliance lui aurait été si éminemment utile, tandis qu'il s'obstinait à conserver une alliance, qu'il croyait intime, avec l'adversaire naturel et l'ennemi permanent de la Russie, en 1852, l'empereur Nicolas appela au ministère de la guerre l'un des officiers généraux qu'il distinguait le plus et dans lequel, avec cette constante erreur de jugement et de coup, d'oeil qui formaient le trait distinctif de ce souverain, il croyait voir un homme d'état. C'est un officier général connu par son intégrité, mais complètement dénué non - seulement de mérite, mais de toute espèce de capacité, même de la plus médiocre. Son sourire perpétuel et banal, adressé à tous et à chacun, lui sert aux yeux de ceux qui ne le connaissent point à déguiser une absence complète d'idées. Les affaires d'état, les grands intérêts de la patrie, n'existent point pour ce ministre uniquement occupé et préoccupé des ralations de cour, des invitations au palais, et l'homme le plus heureux du monde lorsqu'il lui est possible de ne point donner son temps aux affaires sérieuses; du reste, ne comprenant rien du tout à la marche de l'administration, se perdant dans les détails et les minuties, ne sachant jamais s'élever aux considérations générales, et tremblant toute sa vie devant tout ce qui est réforme et progrès. Pendant la dernière guerre

sa plus grande préoccupation consistait à cacher à l'empereur Nicolas d'abord, à l'empereur Alexandre ensuite, toute la portée de nos désastres, 'pour ne point les affliger^ disait-il, mais en réalité pour éviter leurs reproches. Si les courriers arrivés de Tannée et iijterrogés par le souverain lui révélaient la vérité, ils étaient sûrs de se trouver ensuite exposés aux reproches du ministre de la guerre.

La dernière guerre (1853-1856) vint révéler, dans toute son horreur, Taffreux état de l'administration militaire russe, complètement livrée à cette bureaucratie qui considère le vol comme sa propriété. On ne saurait, dans l'intérêt du pays, donner assez de publicité, a^sez de retentissement aux faits odieux qui se produisirent à cette époque, afin d'en éviter le retour à l'avenir, d'autant plus que les réformes en Russie s'accomplissent bien lentement, et d'une manière beaucoup plus nominale et apparente que sérieuse et réelle.

Le général Z , appelé à la direction générale

de l'administration de l'armée, fît nommer son beaupère Sch chef de l'intendance militaire, et donna

à son beau-frère W une place dans l'administration. On put ainsi administrer en famille. Les troupes recevaient des biscuits moisis, de la viande pourrie;

plusieurs d'entre les colonels étaient payés par Z

pour tolérer ce brigandage; ceux qui se conduisaient en honnêtes gens et portaient plainte, voyaient leurs doléances infructueuses, Z se trouvant puissamment appuyé et protégé d'ailleurs par toute la bureaucratie."

Les chefs des „compagnies des bœufs" (volomi roty)y choisis par Z , en recevant de lui, par exemple, cinq cents bœufs, signaient un reçu pour six cents.

Il ne leur restait plus qu'à compléter ce chiffre, en s'emparant des bœufs qui leur tomberaient sous la main dans les localités traversées par les troupes, et c'est ce qui eut lieu. En même temps, les petites autorités locales, pour un pot-de-vin de cinq ou six roubles, délivraient facilement un certificat constatant la mort d'un bœuf qui n'avait jamais existé. Lors de la retraite de nos troupes des rives du Danube jusqu'en Russie, le chef de l'une des compagnies de bœufs conduisit pendant plusieurs centaines de verstes, sur un chariot, un bœuf mort, et à chaque couchée il se faisait délivrer un certificat constatant la mort de l'un de ses bœufs. En général, dans la dernière guerre, les bœufs ont formé Tune des branches les plus lucratives des exactions bureaucratiques. Ainsi, un jour le gouvernement reçut un rapport officiel l'informant que dans la partie de la province de Crimée située en deçà de la presqu'île. Ton venait d'organiser un nouveau dépôt de dix-huit cents bœufs (lesquels n'ont jamais existé)! Ces dix-huit cents bœufs, après avoir été censés achetés, furent censés être nourris pendant plusieurs mois; au bout de ce temps, il furent censés avoir été tués, ils furent censés avoir été salés; dans ce but Ton fut censé avoir acheté du sel, et chacun de ces bœufs mythologiques rapporta aux inventeurs de ce procédé environ trois cents roubles (douze cents francs).

Lors de Toccupation des provinces danubiennes par nos troupes, en 1853, l'ordre fut donné de Saint- Pétersbourg de faire, à titre de réserve, de grands achats de seigle, d'avoine, de foin, etc. Z n'employa à tous ces achats qu'une faible partie de l'argent à lui envoyé. Lors de l'évacuation précipitée

-dea provinces danubiennes par nos troupes, en 1854,

Z présenta au général en chef un rapport, où il

exposait Timpossibilité absolue de faire voiturer en Russie les immenses magasins de réserve qu'il était censé avoir organisés. L'ordre fut donné de les brûler, et comme il n*y avait à peu près rien à brûler. Von n'hésita point à mettre le feu aux greniers de blé de quelques malheureux propriétaires moldaves et valaques. Le tour fut fait et accompli.

Des deux capitales et de toutes les parties de la Russie, des personnes de toutes les classes de la nation envoyaient à l'armée des habillements et des objets de première nécessité ; rien n'arrivait jusqu'aux soldats de l'armée de terre; ils manquaient souvent des objets les plus indispensables. Les envois arrivés en Crimée, à peine remis à l'administration militaire, se trouvaient, soit partagés entre les divers chefs pour leur usage personnel, soit vendus aux marchands, qui les mettaient en circulation à leur profit.

Les marins étaient plus heureux. Une administration intelligente et probe veillait à leur bien-être. Les objets envoyés pour leur usage ne s'égaraient point, grâce à la loyauté des officiers de la marine russe, grâce à Tintelligence distinguée et à la haute intégrité du jeune homme spécialement envoyé en Crimée à cet effet, M. Boris M (aujourd'hui secrétaire d'État).

Les deux personnages envoyés successivement pour surveiller la distribution aux soldats de l'armée de terro des effets que leur ofiraient le patriotisme de la nation et la sympathie publique, avaient été choisis par S. M. l'impératrice. Marie, cette vertueuse princesse au cœur si noble et au sens si droit, l'objet

du respect général en Russie. Ces deux personnages^ le comte Michel Wielhorski et le prince Grégoire Dolgoroukow, tous deux distingués par les plus éminentes qualités du cœur, apportèrent dans Texercice de leurs fonctions un zèle qui leur coûta la vie: tous deux succombèrent à un typhus gagné dans les visites aux hôpitaux. Mais que pouvaient les efforts de ces deux hommes si loyaux et si zélés contre les rapines de la bureaucratie militaire, rapines protégées et couvertes par Tinfluence de la bureaucratie de Saint- Pétersbourg? Que pouvaient-ils contre la déplorable incapacité d'un ministre de la guerre personnellement intègre, il est vrai, mais complètement dénué d'intelligence, toujours préoccupé des invitations à la cour et de l'accueil qu'il y recevait, et songeant avant tout à cacher à l'empereur Tétat désastreux de Vemnée, pour ne point affliger Sa Majesté.

Si le ministère de la marine, dont le chef venait seulement d'entrer en fonctions, pouvait veiller au bienêtre de ses subordonnés, pourquoi le ministère de la guerre ne pouvait-il en faire autant? Cest que M. le ministre de la guerre , appelé à ce poste par l'empereur Nicolas, dont il était l'homme de choix et la meilleure preuve de l'inhabilité de l'empereur dans le choix des hommes, offrait le type le plus achevé de l'incapacité la plus complète, et se trouvait sous le poids d'une préoccupation exclusive: celle de se bien maintenir en cour. Le jeune et intelligent chef du ministère de la marine allait, lui, droit aux abus, et les attaquait de front avec la plus grande énergie.

Nos malheureux soldats, admirables de courage,, d'abnégation, de résignation, venaient-ils à être blesses de manière à pouvoir subir le transport dans des.

hôpitaux un peu éloignés du théâtre de la guerre, on les plaçait sur des charrettes, en leur refusant les habits chauds qui leur avaient été assignés. A peine recouverts de vieilles capotes militaires trouées et dé- <îhirées, ils se voyaient conduits en route, par un hiver rigoureux, à travers des souffrances et des privations de tous genres. Dans les villes et les principaux bourgs, il y avait des hôpitaux militaires pro- Tisoires, dont les chefs, au lieu de veiller au bienêtre des malheureux qu'on leur amenait, les laissaient gémir sur les charrettes pendant des heures entières, souvent par le froid le plus rigoureux, et s'en allaient eux-mêmes faire bonne chère, boire du vin de Champagne et jouer un jeu d'enfer. Les malheureux venaient-ils à expirer, on les inscrivait sur la liste de l'hôpital, on déposait les cadavres dans des caves où le froid pouvait les préserver pendant un certain temps de la décomposition, et puis l'on portait sur la liste des dépenses de l'hôpital le prix de la nourriture soidisant délivrée à ces malades décédés, et le prix des médicaments censés avoir été employés à leur traitement. Lorsqu'il venait à s'accumuler beaucoup de cadavres dans les caves, on les jetait dans des bières faites à la hâte et on les conduisait au cimetière. Plus •d'une fois l'on vit, pendant le trajet, ces bières mal faites s'entr'ouvrir et les cadavres rouler sur le sol dans un état de nudité complète ... ; ils n'étaient même point enveloppés de linceuls, dont le prix se trouvait également volé par l'administration militaire !

Les talents administratifs de M. le ministre de la guerre furent récompensés par les cordons de Saint- Wladimir et de Saint-André.

Lors du jugement du petit nombre d'entre les misérables qui, malgré tous les subterfuges de la bureaucratie, ne purent échapper aux suites d'une enquête loyalement opérée, Ton vit, au graûd scandale et à l'inexprimable indignation de l'opinion publique^, le principal coupable, Z..*., voir alléger la peine à laquelle le tribunal l'avait condamné, par Tintercession des généraux qui avaient commandé eu chef Tarmée^. ety le croirait-on! par l'intercession, entre autres, du prince Michel Gr , si connu pour son intégrité exemplaire! ! ! Sans l'habileté de Z , dit-on, Tarmée serait morte de faim! ! 1 Mais comment peUt-on maintenir un pareil ordre de choses et ne point le remania*

de fond en comble? A quoi la Russie se voit-elle

donc réduite par cette forme de gouvernement, elle, un pays si vaste, si riche de ressources inexploitées,, habitée par une nation aussi intelligente ? Cette Russie,, il y a trente ans encore si puissante à l'extérieur, se voit aujourd'hui paralysée par les vices de son administration, et se trouve dans l'impossibilité de faire la guerre sans livrer le bien-être et la vie de xjes défenseurs à la merci des plus misérables fripons dont l'histoire fasse mention! Voilà les fruits de l'absence du contrôle et de la publicité, les fruits amers, mais inévitables du despotisme.

Il y a certain^oaent dans l'armée russe plusieurs oolooels loyaux et intègres, d'autant plus honorables qu'ils forment la minorité parmi leurs collègues. La. mlaieure partie des colonels, comme la majeure partie des ofïïciers généraux commandant les régiments de là ^rde impériale russe, s'enrichissent de la manière la pMs honteuse et la plus indigne, aux dépens du bien-être des soldats dont le éort leur est confié.

Voici <)OHiment ils y procèdent. Les soldats sont mal et ÎBBaffîsamment nourris. La farine pour la confection du pain leur étant allouée par le gouvernement en 'quantité suffisante, une partie de cette farine est <50ofisqnée par le colonel , et vendue à son profit. Les colonels s'arrangent de manière à opérer à leur propre profit des économies sur le drap destiné à Tha- Utlement des soldats, sur le cuir destiné à leurs bottes. Bans les régiments de cavalerie, les revenus des ookniels sont bien plus considérables que dans ceux de l'infanterie; ils font des économies sur la ration des chevaux en foin comme en avoine. Enfin, Tune des brandies les plus lucratives du revenu des colonels consiste dans les 'prix officiels (spravoschnyta Uénj/)^ c'est-à-dire le chiffre, établi chaque semaine, des prix de tout ce qui peut servir à la nourriture des hommes et des chevaux dans la localité occupée par le régin^ent Ce chiffre se trouve établi en commun par le colonel et les autorités locales; les prix sont toujours exagérés au-dessus de la réalité; le colonel donne un pot-de-vin aux autorités locales, et empoche le reste de la différence entre le prix réel et le prix véritable.

Dans le système russe, non - seulement pour la partie militaire, mais encore pour toute l'administration, un idief ne saurait jamais avoir tort vis-à-vis de «on inférieur^ an inférieur ne saurait jamais avoir raison vis-à-vis de son supérieur. Le gouvernement a bien établi ce que l'on appelle des revues ^inspection {imspéktorshoi smotr), où l'on voit un officier général, 4éeigiié à cet effet, venir non-seulement examiner l'habilleuent -et l'équipement des soldats, mais encore leur demander «'ils n'ont point de plaintes à formuler contre

leurs chefs. Malheur au soldat qui essayerait de proférer la moindre plainte, de faire entendre la moindre doléance! L'affaire serait soumise à Texamen des chefe supérieurs, que le colonel trouvera moyen de gagner par des cadeaux, et à peine Tofficier général inspecteur sera-t-il parti que le colonel saisira le premier prétexte venu, même le plus futile, pour faire appliquer à ce soldat hardi cinq cents coups de bâton, sanf^ après que le dos du malheureux aura guéri, à lui faire appliquer encore une nouvelle volée de ce genre. Que

peuvent faire ces infortunés? Souffrir et se taire,

voilà leur lot! Impossible de voir une créature humaine plus remplie d'abnégation que le soldat russe. Bon, humain, toujours prêt à venir à Taide d'un malheureux, capable de partager avec lui son dernier morceau de pain, à la guerre courageux comme un lion, et après le combat, compatissant envers l'ennemi désarmé; d'une résignation absolue basée sur la foi religieuse; offrant dans son caractère un mélage admirable de stoïcisme et de bonté, le soldat russe, pour peu que le sort lui ait accordé un chef humain et loyal, adore ce chef, et se trouve prêt à donner sa vie pour lui.

Les officiers eux-mêmes ne sont point à Tabri du despotisme et des vexations de leurs colonels, lesquels s'occupent activement de maquignonnage, et, tirant de là une source de revenus, obligent les officiers riches à acheter chez eux des chevaux à des prix exagérés. Dans chaque régiment, il y a un officier chargé des fonctions de trésorier et un autre chargé de celles de maréchal des logis. Tous les deux doivent être élus, suivant l'usage, par le corps des officiers du régiment; mais en réalité ils sont désignés par le

colonel. Si des officiers qui ne conviennent point au œlonel osaient accepter le choix de leurs collègues, ils s'en repentiraient bien vite, leur chef ayant à sa "disposition tous les moyens de leur causer mille désagréments. Aussi le trésorier et le maréchal des logis du régiment sont-ils, d'ordinaire, les deux bras du colonel dans les concussions et les exactions de ce dernier.

Un jour, à une station de poste, nous avons rencontré un soldat libéré du service après la dernière guerre, et qui nous disait: „J'ai vu en Crimée les „8oldat8 français et les soldats sardes: voilà des gens „ heureux! Ils sont bien nourris, et traités avec hu- „manité et convenance {po tchélovStchéski), Nous, „noiis manquions souvent du nécessaire; nous sommes constamment volés, et puis battus par ceux qui nous volent !*'

Le ministre actuel de la guerre est un officier général intègre, d'une grande expérience, animé des meilleurs intentions; mais il est âgé, souvent infirme et presque aveugle. Malheureusement la bureaucratie russe est plus forte et plus puissante que les ministres: ceux d'entre ces derniers qui ne consentent point à devenir les instruments de Todieuse horde bureaucratique, et veulent sincèrement le bien de leur pays, voient tous leurs efforts paralysés par la bureaucratie, n ne suffit point de changer les hommes: ils ne servent que de palliatifs; le mal va en s'aggravant tous les jours, et sans un changement complet de système, «ans la réforme sérieuse des institutions, Ton marche à une catastrophe à laquelle, nous le craignons fort, Ton arrivera d'ici à peu d'années.

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