‹ La vérité sur la Russie (volume 3)Chapitre 14 sur 23 · DES FINANCES · texte numérisé non relu

DES FINANCES

La Russie, nous l'ayons dit plus haut» est le paya classique du mensonge officiel. Le fronton de Tédifice tourné da côté de l'Europe a un aspect européen; mais entrez à Tintérieur, portez vos regards axitour de TOUS, et vous vous trouverez en pleine Asie* Aiasi le principe de la nécessité de la publicité du budget» devenu aujourd'hui en Europe un principe élémentaire de la science du gouvernement, se trouve eontesté par la toute-puissante et toute pillarde bureaucratie russe. Cette bureaucratie, enfant de l'idiotisme et de la rapacité, dominant les ministres qui lui servent d'organes et d'instruments, dominant la oamariUa «^ incapable et si déconsidérée qui lui sert d'appui, empêche la publicité du budget, et les fonctioauiairee employés à la confection de ce dernier se voient ob* liges, le croirait-on, de prêter le serment de n'en rien révéler au public?

Le budget, d'après la loi, doit être soumiâ à Texamen du conseil de Tempire. Pour donner une

idée de la manière dont il est examiné, nous raconterons ici Thistoire du budget de 1858.

Le conseil de l'empire se réunit en pUfnum tou& les lundis, et le comité des ministres tous les mardis (*). Le 30 décembre 1857 (vieux style) tombait sur un lundi. Le ministre des finances de cette époque était le même qui, pendant la dernière guerre, a doublé le nombre des assignats (billets de crédit),, dans la naïve croyance que c'était une manière de faire la guerre gratis et sans dépense pour l'état. Ce ministre, Tun des choix de Tempereur Nicolas, congédié du ministère en avril 1858, était renommé pour Bon incapacité même au sein de cette haute administration russe, où un homme de mérite arrive bien rarement au ministère, où le mérite et la dignité de caractère servent le plus souvent d'obstacles à toute carrière élevée. Il va sans dire qu'il était l'ennemi adiamé de toute publicité et de tout contrôle. La loi prescrivant au ministre de présenter le budget à l'empereur, aprka examen cm conseil de V empire^ au plua tard le 31 décembre, le ministre se garda bien de présenter son budget au conseil dans la séance da lundi 30, où l'on aurait pu jeter les yeux dessus, et sinon l'examiner, au moins le parcourir. D'accord avec le président du conseil, ennemi également acharné do toutes les réformes, et partisan obstiné de tous les abuB, il fit convoquer pour mardi, dix heures du matin, une «éance extraordinaire du conseil de l'empire, dent les ministres font partie, en prév^eoant à l'avance l«s

(') Il ne faut point confondre le comité des ministres, siégeant hors de la présence de l'empereur, avec le conseil dès ministres, lequel, depuis le moi* de décembre 1867, ise réunit tous les jeudis bous la présidence de Temperear.

membres du conseil qu'à midi et demi le comité des ministres devait tenir sa séance hpbdomadaire, et que dans rintervalle des deux séances, le budget devait être présenté à Tempereur après avoir été approuvé par le conseil de Tempire, auquel, de cette manière, Ton accordait une heure pour Vexamen et Vapproba^ tion du budget. La séance du conseil s'ouvrit le mardi 31 décembre, vers les dix heures et demie du m^tin; à onze et trois quarts, après cinq quarts d'heure de séance, le budget, approuvé par cet hospice des invalides, se trouvait porté à l'empereur par le président du conseil et le ministre des finances; l'empereur y donnait son approbation, et à midi et demi, les ministres réunis en comité hebdomadaire ouvraient leur séance, où ils devaient s'occuper d'affaires courantes. Yoilà l'examen auquel les budgets de l'état se trouvent soumis en Russie I On ne sait, en vérité, de quoi s'étonner le plus : de l'audace de ce ministre, qui était le type du représentant le plus achevé de la bureaucratie, ou bien de la résignation des membres du conseil de l'empire et de la criminelle insouciance témoignée par eux aux intérêts les plus graves du pays.

Parmi les ministres des finances en Russie, l'un des plus capables (1823-1844) fut certainement le comte Cancrine (mort en 1845). Habile administrateur, homme intelligent, et en même temps fin et rusé, il sut préserver les finances de l'empire de l'influence délétère de l'incapacité de l'empereur Nicolas, lequel, chez les deux successeurs du comte Cancrine, ne trouva plus ni les sages avis que ces deux hommes vulgaires étaient incapables de lui donner, ni même la respectueuse résistance à laquelle des ministres

dignes de ce nom sont tenas envers un souverain comme Tempereur Nicolas, prenant ses caprices pour du génie. Mais le comte Cancrine, malgré sa remarquable intelligence, ne sut point éviter un écueil funeste et lutter contre un penchant commun à presque tous les ministres russes: celui de se choisir un adjoint (ce que Ton appelle en France un sous-secrétaire d'état), incapable, par la médiocrité de son esprit, d'effacer son ministre; il choisit W , vieux bureaucrate de la capacité la plus médiocre. Le comte Cancrine, arrivé à un âge avancé, quitta les affaires, conduite raisonnable et digne à la fois, que bien peu de hauts fonctionnaires savent imiter en Russie, où la bureaucratie ne peut point compendre qu'elle est créé pour servir l'état, mais s'imagine que l'état et les fonctions publiques se trouvent créés pour son usage à

elle. W remplaça le comte Cancrine, et se mit

à chercher un adjoint plus incapable encore que luimême, en d'autres termes, dénué de toute capacité Son choix tomba d'abord sur un sénateur, lequel, au bout d'un certain temps, eut la loyauté de reconngdtre son manque d'aptitude pour ces fonctions, et se retira pour rentrer obscurément dans le sein du sénat Alors

W prit pour adjoint un fonctionnaire dénué de

toute capacité, un vrai type de bureaucrate, et à la mort de W , en 1852, ce fonctionnaire devint ministre des finances. Pendant toute la durée de son ministère, il fut constamment sous la double influence de quelques obscurs employés de ses bureaux et d'un banquier très-connu, lequel, ayant hérité de la maison de banque et de la fortune de son père, sans avoir nullement hérité de son mérite, se trouvait lui-même sous l'influence du principal de ses associés, M. F —

Voilà comment le ministère des finances marcha de 1852 à 1858, et ceci explique la raison pour laquelle le ministre des finances, au moment où les caisses d'échange du trésor se trouvaient fermées pour tout le monde, accordait à une seule maison de banque le droit d'échanger dans ces caisses, dans des proportions <5olo88ales, le papier contre l'or que cette maison exportait sur les marchés étrangers. Lés plaintes des négociants contre ce monopole si injuste, la réprobation de l'opinion publique ne firent point dévier le ministre de cette ligne de conduite si coupable.

Le ministre actuel des finances a pris possession de son portefeuille un an seulement avant notre départ de Russie, et nous ne pouvons, par conséquent, porter de jugement sur son compte, d'autant plus que ne le connaissant point personnellement, il nous est impossible de nous prononcer entre les diverses versions qui circulent à son sujet, versions, il faut le dire, complètement contradictoires entre elles. Parmi les faits qui honorent ce ministre, il faut citer l'appel à des fonctions importantes, dans le ministère des finances, de quelques hommes connus par leur mérite et leur intégrité ; la création de plusieurs comités chargés de Texamen de diverses questions économiques et financières, comités composés non de bureaucrates, suivant l'antique usage, mais d'hommes connus par leurs études spéciales et leur honorabilité personnelle ; plusieurs d'entre eux, n'occupant aucune fonction publique, se trouvent aussi indépendants par leur position que par leur caractère; enfin, l'essai aujourd'hui entrepris de la réorganisation des établissements de crédit de l'état. Pour un homme d'un âge avancé, ayant passé sa vie dans les bureaux, rompre avec les vieilles

traditions bureaucratiques et entrer dans la voie des réformcfl, constitue déjà un vrai mérite. D*un autre coté, la maladresse insigne apportée dans la conclusic» des deux emprunta de 1859, l'emprunt intérieur comme l'emprunt extérieur, ne parle point en faveur de la capacité du ministre. Il y a pis encore; la déplorable circulaire relative à la prohibition des sociétés de tempérance (voyez le chapitre XI de cet ouvrage) déoonaidère complètement les trois ministres qui ont eu le malheur de la signer (ceux des finances, de rintérieur et des domaines de la couronne).

En ce moment, une terrible crise financière s'appesantit sur la Russie. Si Ton se reporte à 1858, à une époque éloignée de moins de doux années; si Ton se rappelle le grand nombre d'associations industrielles qui se formaient alors journellement, la facilité extrême avec laquelle ces associations trouvai^it de l'argent; comment, pour un million de capitaux demandés, on voyait le public souscrire pour huit ou dix millions, et toutes les actions des sociétés industrielles se négocier à la bourse de Saint-Pétersbourg avec des primes énormes, on reste stupéfait en voyant le changement si complet survenu en seize mois, et l'on se demande si des événements extraordinaires, des calamités hors ligne, la guen^e, la peste, la famine, sont venues opérer une transformation pareille. Le commerce est en état d'indicible souflBrance; des faillites considérables ont éclaté; des liquidations importantes ont eu lieu; les actions des diverses compagnies industrielles sont pour la plupart discréditées et considérablement tombées depuis ; les actions mêmes de celles d'entre les compagnies qui se trouvent investies de la garantie gouvernementale sont à la baisse;

Tor et Targent ont complètement disparu, et ragiosur eux a pris des proportions énormes; le cuivre luimême tend à disparaître, et Tagio se produit déjà sur réchange de ce modeste métal; les capitaux émigrent^ le crédit de la Russie à l'étranger est ébranlé, le change, qui commençait à baisser depuis 1857, a pris des proportions de baisse rapides. D'où vient cette crise épouvantable? Elle n^est point produite par des catastrophes extraordinaires, mais par une calamité permanente en Russie, celle d'une administration remarquable par son incapacité, par l'absence de tout système général, par le mauvais vouloir de laisser arriver aux postes élevés les hommes de mérite au lieu de nullités plates et basses protégées par la camarilla; voilà les causes qui ont produit l'effet que Ton aurait pu attendre de l'action combinée de trois grands ôéaux comme la guerre, la peste et la famine.

La crise financière nous apparaît sous le double aspect d'une crise monétaire et d'une crise conmierciale.

La crise monétaire est le produit direct d'une grande émission de papier-monnaie (billets de crédit) pendant la dernière guerre. En 1850, il y avait pour 301,578,000 roubles de billets de crédit; en 1856, au moment de la paix de Paris, il y en avait pour plus de 690,000,000 de roubles. Le ministre des finances de cette époque, dans sa complète ineptie^ voyait dans l'émission du papier-monnaie en moyen gratuit de continuer la guerre. Il est fort à regretter que S. M. l'empereur Â.lexandre, à son avènement au trône, au lieu de chasser ce personnage comme il méritait de l'être, l'ait encore maintenu aux affaires pendant trois années consécutives, et ne l'ait congédié qu'en 1858. Encore, lors de son congé, reçut-il, avec

mi siège au conseil de Tempire, une pension viagère de 12,000 roubles (48,000 francs) et un rescrit pompeux, dans lequel on énumérait, comme rendus par lui, tous les service qu'il aurait pu rendre s'il avait été un homme capable au lieu d'être le type de l'in- •capacité. Les mauvais plaisants de Saint-Pétersbourg, en lisant ce rescrit, disaient avec raison qu'un homme qui ne connaitrait point ce fonctionnaire et les résultats de son administration, pourrait dire, à la lecture du rescrit, qu'il ne saurait comprendre comment on a .pu se décider à se séparer d'un personnage ayant rendu des services aussi éminents. Ce déplorable ^sage d'adresser des rescrits pompeux aux individus qui les méritent le moins, est le résultat de ce mensonge officiel si profondément enraciné dans les mœurs et les usages de l'administration russe. (N'a-t-on pas vu des rescrits faisant l'éloge de sa sagesse et de ses vertus, adressés à un homme aussi connu par sa complète incapacité que par la légèreté de sa conduite, légèreté si déplacée chez un haut fonctionnaire, si ridicule chez un vieillard, et qui le rend la fable de toute la Russie?)

Le seul moyen de parer à la crise monétaire, c'est de conclure à l'étranger un fort emprunt, non en roubles, vu le discrédit actuel de ces derniers, mais en ^ancs ou bien en livres sterling, avec l'engagement de payer les intérêts aussi en francs ou en livres sterling. Cet emprunt permettrait de rouvrir les caisses d'échange, aujourd'hui fermées non de droit, mais de fait, vu les difficultés extrêmes apportées à l'échange ^e la monnaie. Nous savons par notre propre expérience, qu'encore au mois de mai 1859 un voyageur partant pour l'étranger, ayant besoin d'or, ne pouvait

en recevoir à la caisse d'échange pins de soixante^ demi-impériales (309 ronbles), et encore devait-il ponr cela présenter sont passe-port Pour toncher une somme d'or plus considérable, il fallait s'adresser directement an ministre des financejs en personne, et on ne ponvait la toucher qu'au moyen d'une ordonnance signée pair le ministre lui-même!

La réouverture des caisses d'échange amènerait naturellement la hausse du rouble et son acheminement vers sa valeur réelle, qui est de 4 francs, au lieu de le laisser osciller autour du chiffre de 3 francs 65 centimes, comme cela a lieu aujourd'hui avec toutes les chances d'une dépréciation encore plus forte pour l'avenir, si l'on s'obstine à rester dans la voie d'un système arriéré et fatal.

Les journaux ont appris au public que MM. de Rothschild avaient manifesté le désir d'acheter le chemin de fer de Saint-Pétersbourg à Moscou, au prix de 80 millions de roubles payables en or. Cela aurait été une affaire magnifique pour la Russie. On hésite à vendre ce chemin à MM. de Rothschild, non, comme on l'assure, à cause du prix de 80 millions offert pour un chemin dont la construction, grâce aux vols et aux concussions de la bureaucratie, a conté 120 millions de roubles, et qui, grâce aux mêmes désordres ainsi qu'à l'incapacité de l'administration, rapporte bien peu. On hésite, par la raison que la bureaucratie russe ne se soucie nullement de voir prendre pied en Russie à une maison aussi puissante que celle de MM. de Rothschild, lesquels ne se laisseraient ni malmener, ni pressurer, ni voler par la bureaucratie, et qui, au premier essai d'exaction, traduiraient l'administration russe au tribunal de l'opinion publique de l'Europe, où cette

bureaucratie serait flétrie comme elle le mérite bien, et, noua Tavons déjà dit, c'est le seul châtiment qu'elle redoute.

Une somme de 80 millions de roubles versée en or au trésor de Tétat, et combinée avec un emprunt de 150 millions de roubles en or, permettraient la réouverture immédiate des caisses d'échange, et la crise monétaire disparaîtrait. La hausse du change sur l'étranger compenserait, et avec avantage, l'obligation de payer par an les 7 à 8 millions de roubles exigibles par les intérêts annuels de l'emprunt.

La crise commerciale, malheureusement, a des racines bien plus profondes, et tient en partie à l'incontestable incurie du caractère slave pour les affaires matérielles, et à la paresse innée à notre race slave. Peu de marchands russes savent diriger un commerce en gros, à l'intérieur même du pays, avec cette habileté et cette persévérance inhérentes, par exemple, à la race anglo-saxonne, la plus pratique qui existe sur le globe. Bien moins encore de négociants russes savent diriger un commerce extérieur. Jusqu'à ce jour, nous avons sourtout échangé des produits bruts contre des produits fabriqués, et très-souvent fabriqués avec les articles mêmes de notre exportation. En même temps l'initiative fait complètement défaut à la plupart des négociants ; ils n'ont guère Thabitude de s'enquérir, comme le font les négociants anglais, américains, hollandais, des nécessités de tel ou tel pays, des prix qui régnent sur les divers marchés; le plus souvent ils vendent à des commissionnaires étrangers qui se réservent la direction à donner aux produits acquis par eux, et réalisent les bénéfices que l'incurie et la paresse des marchands russes laissent échapper. En-

chantés de recevoir de la part des maisons de commerce étrangères des arrhes de payement, ils s'engagent à leur livrer à terme la marchandise sur laquelle ces maisons étrangères réaliseront ensuite des bénéfices considérables ; la plupart de nos marchands russes sont des vendeurs: ils ne savent point être des négociants dans le sens élevé, réel et pratique de ce nom. Un pareil état de choses devait infailliblement aboutir, dans un temps plus ou moins long, à une crise commerciale des plus violentes.

Déjà, avant la dernière guerre, il y avait le plus souvent, entre le commerce d'exportation et celui d'importation, une balance défavorable à la Russie. La dernière guerre vint aggraver cet état de choses et précipiter la crise. L'importation pendant la guerre ne diminua point, mais la mer nous étant fermée, les objets importés nous arrivèrent par la voie de terre, toujours si coûteuse en l'absence des chemins de fer. Cette absence, nous en étions redevables à l'opposition que l'administration des ponts et chaussées faisait aux entreprises particulières, dont l'administration régulière et honnête aurait mis en évidence les dilapidations de la bureaucratie sur le chemin de fer de Moscou, construit et exploité par elle (*). L'exploitation de nos

(*) A rëpoque de la construction du chemin de fer entre Saint-Pétersbourg et Moscou, des marchés furent officiellement ouverts pour l'adjudication de l'entretien et du graissage des roues des wagons. Deux compagnies se présentèrent aux enchères ; l'une, ayant à sa tête un Américîan, demandait une somme énorme, d'une exagération inouïe; l'autre demandait un prix moindre. Celle-ci avait à sa tête un aide de camp général de l'empereur, proche parent du, ministre des ponts et chaussées. Ce dernier espérait que vu la grande difiPérence des prix, la préférence serait accor-

produits diminua par la raison toute naturelle que le transport par voie de chariots auquel nous étions réduits fit considérablement hausser le prix de tous les articles. Nos acheteurs ordinaires cherchèrent ailleurs le blé, le suif, le chanvre, le lin, les cordages, dont ils s'approvisionnaient chez nous jusqu'à cette époque ; nous vîmes surgir la concurrence de TAmérique, de l'Australie, de l'Afrique, et une fois cette concurrence ayant pris pied sur les marchés commerciaux, on la vit se développer dans une formidable progression. Après la guerre et la funeste émission d'une masse énorme de billets de crédit, le papier-monnaie subit une dépréciation graduelle qui va toujours en augmentant, et grâce à l'incapacité incroyable de notre administration, à son aveugle obstination à contrecarrer les réformes désirées par l'empereur et l'opinion publique, on peut en prévoir l'inévitable et fatal résultat, qui sera la banqueroute. La baisse du papier-monnaie amène inévitablement à sa suite la hausse de toutes choses; ainsi, avec l'augmentation de la somme d'importation et la diminution de celle d'exportation, avec la disparition des métaux, avec la baisse progressive et constante du papier - monnaie , qui du même coup diminue naturellement la valeur réelle de tous les revenus de l'état, comme les impôts, les contributions, les douanes, la crise commerciale s'aggrave de jour en jour, et se combinant avec la crise monétaire, engendre cette terrible crise financière générale, qui, en pesant

dëe k la compagnie dirigée par son neveu. L'empereur Nicolas trouva inconvenant de déférer le graissage des roues k un aide de camp général, et donna la préférence à la compagnie américaine, laquelle a réalisé des bénéfices incroyables.

BUT toutes les fortunes privées ainsi que sur les finances de l'état, produit une panique en présence de laquelle le gouvernement, terrifié, s'aocroche à des palliatifs, au lieu d'avoir recours à des réformes réelles et sérieuses. Ces réformes devraient consister en deux mesures immédiates: un emprunt métallique et la pu^ blicité du budget; et puis, d'ici à quelques mois, la création d'institutions sérieuses et solides^ dont nous parlerons à la fin de notre brochure. Si Ton veut continuer à gouverner comme en Turquie, Ton en arrivera à placer la Russie dans la position de l'empire ottoman ; si l'on veut voir la Russie forte et puissante, il fiiut adopter les principes et les bases sur lesquels reposent les gouvernements civilisés.

Si déplorable que fût l'administration turque, il s'est trouvé dernièrement à Constantinople un ministre ayant eu le courage, que n'a jamais eu aucun ministre russe, de demander que la liste civile une fois fixée à une certaine somme, ce chifire ne puisse être dépassé. Celui qui oserait se permettre en Russie de formuler iMie demande de ce genre se verrait signalé par la bureaucratie, et surtout par la camarilla, comme un rebelle uigne d'être envoyé aux travaux forcés en Sibérie. Et cependant la publicité du budget est promise à la Russie par la parole impériale, dans l'oukase d'Alexandre I«', du 2 [14] février 1810, qui augmentait les impôts. Voilà un demi-siècle que la parole impériale continue à être violée! Les deux raisons qui font repousser au gouvernement russe la mesure salutaire et indispensable de la publicité du budget, consistent dans le désir de soustraire à la connaissance du public les énormes dépenses de la liste civile, et dans le désir de la camarilla de continuer à

jercevoir les gratifications secrètes fréquemment accordées, et s' élevant parfois, pour certains personnages, jusqu'à la somme de 100,000 roubles. Il existe en Eussie deux petits livres, Tun relatif aux officiers généraux, l'autre aux fonctionnaires supérieurs de Tordre <îivil, réimprimés tous les ans, et tirés à un très-petit nombre d'exemplaires, destinés à l'empereur et aux chefs des diverses administrations de l'étai Dans ces livres se trouve la liste des récompenses accordées à ces officiers généraux et ces fonctionnaires, avec Vénumération des diverses sommes d'argent à eux données à diverses époques. Parmi nos papiers et documents, déposés en Angleterre, se trouve le petit livre; des fonctionnaires de l'ordre civil pour l'année 1846 nous l'imprimerons un jour, et l'on verra à quel point le gouvernement russe a toujours été prodigue de l'ar- ;gent de l'état.

D'après le budget de 1852, la liste civile se montait à 10,750,000 roubles, ce qui, avec les 3,645,000 roubles du revenu des apanages de la famille impériale, formait en réalité une liste civile de 14,395,000 roubles (57,580,000 francs), c'est-à-dire supérieure au chiflFre réuni des deux listes civiles de Ifeance et d'Angleterre, deux pays dans lesquels les petits fonctionnaires ne se trouvent point placés, par l'exiguïté de leurs appointements, entre la faim et le vol, comme ■c'est le cas en Russie. Depuis, les dépenses de la liste civile de Russie ont considérablement augmenté. En 1852 mourut le feld-maréchal prince Pierre Volkonski, homme d'un caractère dur, mais d'une incontestable intégrité, et très-économe des deniers de l'état à lui confiés. Après lui, les dépenses du ministère de la cour impériale ont pris le caractère d'un véri-

table gaspillage. Des bâtisses sans cesse renouvelées^ des achats d'objets parfaitement inutiles se succèdent sans cesse. Dans Thiver de 1858-1859, Ton présenta à la signature impériale le projet de remplacer les anciens lustres du palais d'hiver par des lustres nouveaux, pour une somme de 260,000 roubles (1,040,000 francs). L'empereur approuva ce projet et le signa; mais le ministre des finances eut l'honorable courage de refuser de mettre cette somme à la disposition du ministère de la cour impériale, alléguant le vide du trésor, et l'empereur agit noblement en retirant l'ordre qu'il avait donné à cet égard. Croirait-on que depuis la mort du maréchal Volkonski jusqu'en 1858, pendant six années consécutives, on ne rédigea point l'inventaire, jusque-là annuellement rédigé, du mobilier, des effets et de la vaisselle des palais impériaux! Ce ftit seulement en 1858, quelques mois après la nomination, au poste de maréchal de la cour, du loyal comte Alexandre T , qui offre l'exemple, à Saint-Pétersbourg bien rare, d'un grand seigneur jouissant de la considération générale (^), que ces inventaires commencèrent à être rédigés comme ils l'avaient été du

temps de Volkonski. Mais le comte T occupe

un poste trop secondaire pour pouvoir influer en général sur l'administration du ministère de la cour impériale.

Croirait-on, par exemple, que pour chacun des grands-ducs, dès qu'il se marie. Ton bâtit un palais

(') Si des protestations venaient k surgir, nous nous verrions obligés dn livrer k la publicité les documents, réunis par nous, et les renseignements biographiques (bien curieux) qui se trouvent en notre possession. Nos papiers, comme nous Tavons dit, se trouvent déposés en Angleterre.

spécial, et cela au moment où les finances de Tétal^ vu rimpéritie de Tadministration, marchent à une banqueroute? Il y a un demi- siècle, Tempereur Alexandre I®' avait trois frères, dont un seul a eu des fils: aujourd'hui l'empereur Alexandre II a cinq fils, troia frères et quatre neveux, en tout, douze grands-duos. En suivant cette progression, la Eussie peut s'attendre, à la fin de ce siècle, à voir plus de cinquante grands-ducs. Il ne faut point oublier que sous Pierre I®', il y a un siècle et demi, il y avait dix-neuf princes Gralitsyne, dont sept seulement ont aujourd'hui dea descendants en lignée masculine, et à l'heure qu'il est il y a plus de cent vingt princes Galitsyne. Faudrat-il continuer à bâtir un palais spécial pour chaque grand-duc ?

Nous professions la plus profonde vénération pour S. M. rimpératrice-mère, et nous avons l'intime conviction que si cette princesse, dont la bonté et la lo~ yauté sont connues de tout le monde, connaissait, elle^ seulement le quart de la vérité sur l'état déplorable du trésor et des finances de la Russie, sur le danger dont ce déplorable état menace l'avenir très-prochain du pays, et par conséquent sur les dangers dont il menace la dynastie régnante, nous avons l'intime conviction, disons-nous, qu'elle ne voudrait jamais permettre les dépenses exorbitantes et inouïes faites pour elle dans ses voyages et dans son séjour à l'étranger. Elle voyage, non avec une suite, mais avec une tribu entière de serviteurs de tous grades et de toutes les positions sociales. Arrive-t-elle dans un hôtel? D'après un accord préalable avec le propriétaire, tous les locataires, à partir d'un jour convenu, sont expulsés; l'hôtel entier est réservé à l'impératrice et à sa suite,

an prix de trois ou quatre mille francs par jour. Lors de son dernier passage par le Simplon, en octobre 1859, Ton fut obligé, en Suisse, de faire venir des chevaux de poste à la distance de plusieurs dizaines de kilomètres; ces chevaux ayant dû attendre plusieurs jours, on les paya à tant la journée, et encore une partie des bagages, comme nous Tavons vu de nos yeux, avaient- ils été expédiés de Genève à Nice par le mont Cenis. Les dépenses de séjour s'élèvent au taux le plus déraisonnable. Si à la cour de Russie Von s'imagine, par ces dépenses exorbitantes et impardonnables, produire en Europe un effet digne de la puissance d'un vaste empire, on se trouve plongé dans une complète erreur; c'est l'effet contraire qui est produit. Ces voyages, empreints du cachet d'un luxe oriental et tout asiatique, servent de risée à l'Europe entière, qui nous prend pour des honmies à demi iâvilisés, ayant l'idée, digne de l'Asie, d'éblouir par notre luxe. Considérer l'argent d'une nation comme la propriété particulière du gouvernement, et le jeter au vent par une vanité mal entendue ou par une insouciance coupable, pouvait avoir lieu au seizième ou au dix-septième siècle. Mais de nos jours, les contribuables qui payent ont bien le droit de savoir comment leur argent se trouve employé et d'en contrôler la dépense, surtout dans un pays qui, après avoir figuré, il y a trente ans encore, au rang des puissances du premier ordre, se trouve aujourd'hui, malgré sa vaste étendue et ses immenses ressources, en présence d'une redoutable crise financière et politique à l'intérieur, et dans l'impossibilité, vu le manque absolu d'argent, de faire la guerre à l'extérieur, en d'autres termes, se trouve descendu temporairement au niveau

•des puissances du second ordre. Il y restera invariablement jusqu'au moment de sa rénovation complète ■au moyen de réformes sages et hardies, qui le feront indubitablement remonter, plus fort et plus puissant que jamais, au rang élevé duquel il n'aurait jamais dû déchoir sans les erreurs et les fautes de son gouvernement, sans rimpéritie et la vénalité de son administration, sans l'état si défectueux et si arriéré de la forme du gouvernement qui régit la Russie.

L'étude des réformes politiques indispensables à la Kussie fera l'objet du dernier chapitre de notre ouvrage. Ici nous nous bornerons à dire, qu'un empirant métallique immédiat et la publication immédiate et consciencieuse du budget sont les deux seuls et uniques moyens de prévenir une banqueroute aussi imminente que prochaine, une banqueroute qui pourrait bien renverser le gouvernement. Les choses en êont venues, en Russie, à un point où les palliatifs, les -demi-mesures, non-seulement ne servent à rien, ^ais ne font qu'aggraver le mal et empirer la maladie ■du corps social. Dans un moment aussi critique, aussi •solennel, l'on serait coupable envers son pays de taire la vérité, lorsqu'on se trouve en position de pouvoir la feire entendre. C'est le devoir sacré de tout bon dtoyen.

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