‹ La vérité sur la Russie (volume 3)Chapitre 19 sur 23 · DE LA LIBERTE DE CONSCIENCE · texte numérisé non relu

DE LA LIBERTE DE CONSCIENCE

Le gouvernement russe procède, en fait de liberté de conscience, comme il agit en général dans toutes, les branches de l'administration, par bonds et caprices^ et, en définitive, avec l'arbitraire le plus absolu. La. liberté de conscience &e trouve inscrite dans les lois^ et même dans les lois fondamentales de l'empire, mais de toutes ces lois fondamentales il n'y en a qu'une seule d'observée : celle qui confère à l'empereur le droit de faire tout ce qui lui plaît. Le gouvernement russe,. au lieu d'adopter la liberté de conscience pour maxime politique et pour règle de conduite, ainsi que doit le faire tout gouvernement véritablement civilisé et conforme aux besoins de l'époque, en prend ce qu'il veut^ l'accorde en partie aux uns, le refuse aux autres, suivant son bon plaisir. Ainsi les luthériens, les musulmans, les païens jouissent d'une liberté de conscience complète; les catholiques romains, tout en exerçant librement leur culte, se voient souvent en butte à des persécutions; les israélites, avec une complète liberté de culte, se voient privés de la plupart des droits ci-

Tiques, si peu nombreux cependant, accordés à tous le» sujets russes, même aux païens; enfin, les sectaires de rÉglise orientale, auxquels le libre exercice de leur culte est interdit, se voient obligés de le pratiquer en cachette, en payant la police. En réalité, la liberté de conscience en Russie existe sous le manteau de la vénalité bureaucratique, jusqu'au moment d^une razzia administrative, qui passe comme un ouragan, semant le désastre et la ruine sur son passage, et une fois Touragan passé, la vénalité reprend ses droits ordinaires. C'est un ordre de choses odieux, indigne d'un grand pays, indigne d'un prince honnête homme comme l'empereur Alexandre II. La liberté de conscience constitue le droit le plus sacré de l'homme, le droit le plus inaliénable; Dieu seul peut lui en demander compte.

Nous ne parlerons point ici du règne de l'empereur Nicolas, de son intolérance, de ses cruautés, de sa demi- folie. Son règne appartient à l'histoire, et nous ne parlons que du temps présent. Le dualisme qui existe dans le gouvernement russe depuis les cinq années de règne du nouveau monarque, cette lutte permanente entre les intentions excellentes du souverain et les tendances détestables de la bureaucratie et de la camarilla, se reproduit dans la question de liberté de conscience comme dans les autres. L'empereur veut le bien, et par conséquent les réformes, qui seules peuvent faire sortir la Russie du bourbier où elle croupit; la bureaucratie et la camarilla veulent à tout prix la maintenir dans ce bourbier, qui pour eux équivaut à une véritable Californie. C'est une lutte à mort^ où l'empereur ne pourra triompher défini tive^ ment qu'en brisant la camarilla, en abattant la bureau?*

xratie, et en indroduisant en Russie un régime nouveau, un régime basé sur T opinion publique. Si Tempereur ne se décidait point à le faire, si les forces 'lui en manquaient, les événements de l'avenir, dans ^leur marche irrésistible, briseront le régime actuel, et cet excellent souverain, qui pouvait et qui peut encore se placer à la tête des événements pour les diriger, sera emporté par le flot des circonstances. Heu- -reux alors s'il parvient à surnager!

Pour faire voir ce que peuvent se permettre la bureaucratie et son instrument, la police politique, même à une époque où le gouvernement russe travaille à l'émancipation des serfs, et où les journaux européens sont remplis d'éloges adressés à ses tendances libérales, nous citerons un fait arrivé en 1858, dans la province de Yitebsk, en Russie-Blanche. Nous en empruntons le récit au numéro du 15 février 1860 du journal russe de Londres, la Cloche.

„Dans la province de Yitebsk, les paysans du village de Dziernowicz, appertenant à M. Antoine Korsak, ayant professé jadis la religion grecque-unie, avaient embrassé, au dix- huitième siècle, la religion catholique romaincv En 1848, l'église de leur village fut transformée par le gouvernement en une église de la religion orientale, et les paysans déclarés orthodoxes. Ils se mirent alors à fréquenter l'église du village voisin de Siedlow, mais celle-là fut bientôt fermée par ordre du gouvernement, et le curé, le père dominicain Pierre Çeçerski, éloigné de la localité. Le gouvernement envoya à Dziernowicz un prêtre orthodoxe, lequel, pour un tribut que lui payaient les paysans, informait l'archevêque de Poloçk et de Yitebsk que ses paroissiens accomplissaient avec exactitude

leurs devoirs religieux, tandis qu'au contraire ils ne mettaient point les pieds à Téglise, et faisaient célébrer secrètement les cérémonies de mariage et de baptême par les prêtres catholiques romains, qui, dans, ce but, accomplissent de temps en temps, sous le voile du mystère, la tournée des provinces occidentales.

En 1857, ayant entendu parler de la bonté du: nouveau souverain et de ses tendances généreuses, les paysans de Dziernowicz lui adressèrent une pétition, pour solliciter la permission de professer publiquement le culte catholique romain. Cette pétition leur ayant, été renvoyée par la commission des requêtes, ils eu adressèrent de nouvelles à Tempereur et à M. le ministre de l'intérieur. Le ministre ordonna au gouverneur de Vitebsk d'arranger cette affaire. Le gouverneur, après en avoir conféré avec Tarchevêque, envoya à Dziernowicz le colonel de gendarmerie de la,, province, et l'un des conseillers de la régence provinciale, auxquels Parchevêque adjoignit plusieurs prêtres* Cette mission arriva à Dziernovicz, et, soutenue par la police locale, procéda à une enquête, accompagnée de coups de poing, de coups de bâton et de coups de verges. Le nommé Vikénti, aide-chirurgien de l'hôpital du village, ayant avoué être l'auteur des pétitions adressées à l'empereur, eut une dent cassée à coups de poing et fut fouetté de manière à ne pouvoir marcher pendant plusieurs jours. 8a femme, enceinte, fut soumise à un interrogatoire et fit une fausse couche. Une autre femme du village, également enceinte, après avoir subi un interrogatoire, fit une fausse couche et mourut le lendemain. Vikénti et trois autres furent envoyés à la prison de la ville de district, et condamnés aux travaux forcés dans une forteresse.

Pendant cette enquête, le colonel de gendarmerie fit réunir les paysans chefs de familles, et leur dit: „Le €zar veut absolîimor.t vous voir devenir orthodoxes; pourquoi y apportez-vous tant d'obstination?" Les paysans répliquent: „Nous sommes les sujets fidèles du czar; nous acquittons les impôts; nous prenons part à la conscription; au besoin nous aurions donné notre sang pour le czar, mais nous voulons rester fidèles à la religion de nos pères. — Alors vous êtes des rebelles, s*écrie le colonel de gendarmerie, vous ne voulez point obéir au czar ! Livrez-moi, sur-le-champ, les chefs de cette rébellion, sinon vous irez tous en Sibérie, et vous ne reverrez ni vos femmes ni vos enfants!" Les paysans répondent: „Nous sommes tous chefs de la rébellion, nous sommes tous catholiques, nous sommes tous prêts à aller en Sibérie et même â mourir, mais nous ne changerons point de religion." Le colonel s'écria: „Mais vous avez été à Téglise! vous avez reçu la sainte communion de la religion orthodoxe ! — Je crois bien que nous avons été à l'église, répliquent les paysans. Ton nous a entourés de troupes; l'on nous a poussés vers l'église, l'on nous y A fait entrer les baïonnettes dans les reins ; ceux d'entre nous qui se cramponnaient aux portes pour ne point entrer, ont reçu des coups de baïonnettes: ils en portent les traces que vous pouvez voir. Pour ce qui en est de la communion, une fois dans l'église^ Ton nous battait, l'on nous saisiss^t par la tête; après nous avoir souffletés, l'on nous ouvrait la bouche, et l'on y introduisait de force la communion, sans faire attention qu'aucun de nous n'avait été à confesse, et que nous avions déjeuné le matin 1*'

En juin de la même aimée 1858, l'on vit arriver

•dans la province de Vitebak le sénateur Stch ,

tshargé d'inspecter cette province en général, et d'amener à une solution satisfaisante Tafiaire de Dziernowicz en particulier (*). Il engagea M. Lopaçinski, maréchal de noblesse du district où cette orgie de despotisme avait eu lieu, à l'accompagner et à lui prêter .^de: M. Lopaçinski eut le noble courage de refuser. Alors Stch.... se rendit à Dziemowicz, accompagné de six fonctionnaires. Dans la matinée du samedi 12 {24] juillet, les paysans, réunis par ordre et entourés 4e troupes, virent paraître devant eux Stch — en -costume de sénateur, entouré de fonctionnaires revêtus

•de leurs uniformes. Stch annonça aux paysans

^e l'empereur ne leur permettait point d'être catholiques romains; qu'ils devaient professer la religion orthodoxe, et il ajouta : „La volonté du czar est sacrée. ilie czar est le représentant de Dieu. Ce que Dieu ost au ciel, — le czar l'est sur la terre. Ne point lobéir au czar — veut dire désobéir à Dieu. Ainsi, mes enfants, vous ne devez point lutter contre la volonté divine, qui vous est exprimée par ma bouche. Le czar veut que vous soyez tous orthodoxes, par conséquent Dieu le veut. Obéissez." Les paysans, après a^Toir écouté cet étrange missionnaire entouré de la

(') Dans la Cloche, les noms des invidividus mêlés à «ette ignoble affaire se trouvent imprimés tout au long. Nous n'avons point voulu, dans cet ouvrage, publier les noms propres; mais si des réclamations venaient à surgir, nous nous verrions obligé d'imprimer tous les noms dans une nouvelle édition de ce livre, qui paraîtrait soit en France, soit ailleurs, et alors nous livrerions à la publicité bien des renseignements curieux recueillis par nous, annotés et déposés en Angleterre avec nos papiers.

force année, et Tavoir laissé professer jusqu'au bout, son catéchisme à la fois mongol et bureaucratique^ (mais certes point orthodoxe), répondirent : „Excellence,. nous avons toujours obéi au czar, nous avons toujoura respecté sa volonté en tout ce qui ne touche point à notre conscience. Nous supplions qu'on nous permette de professer notre religion, comme on le permet aux luthériens et même aux israélites, sans les poursuivre, pour cela!"

Les fonctionnaires qui entouraient Stch.... s'approchèrent des paysans, et leur dirent: „Rendez hommage au czar dans la personne de son sénateur; allez vous, agenouiller devant lui et lui baiser la main." Lea paysans s'approchèrent, Fun- après l'autre, du sénateur^ s'agenouillant et lui baisant la main, et Stch donnait sa bénédiction à chacun d'entre eux. Après la fin de cette scène d'infâme sacrilège, tous ceux qui avaient baisé la main du sénateur et reçu sa bénédiction furent déclarés orthodoxes et considérés comntô. ayant librement embrassé la religion orientale. Le sénateur parti, la gendarmerie et la police locale restèrent sur les lieux, pour fouetter les récalcitrants et leur faire endurer toutes sortes de violences.

En notre qualité de fils dévoué de l'Église orientale orthodoxe, nous croyons de notre devoir sacré de publier des actions pareilles, pour les mettre au pilori de l'opinion publique du monde civilisé. Comm& nous l'avons dit plus haut, ce serait outrager notre sainte Église que d'admettre un seul instant qu'elle puisse avoir besoin de gendarmes, de geôliers et de

bourreaux. L'ignoble catéchisme de M. Stch ept

celui de la bureaucratie, mais non point de l'Église

orthodoxe, animée de Tesprit de charité et de douceur chrétiennes.

L'un des points où le gouvernement russe est le plus inconséquent, et où son inconséquence entraîne les suites les plus graves pour Tétat, c'est dans sa conduite et dans ses procédés envers les sectaires de rÉglise d'Orieni

Notre Église compte beaucoup de sectes dissidentes, comme les vieux croyants {atarovêry), les ItUteurs de V esprit {douhobortsy) j les buveurs de laU Çrnalakany)y appelés ainsi par allusion à Tabstinence complète de la viande prescrite par leur croyance, dont le communisme le plus complet forme la base; les châtrés {shoptsy)^ secte infôme qui se mutile, disciples d'Origène; les coureurs (béghouny^ qui ne reconnaissent ni mariage, ni gouvernement, ni propriété, et dont la première exigence, envers ceux qui viennent 8*agréger à leur secte, est de les obliger à jeter au feu tous les actes constatant leur état civil.

Parmi toutes ces sectes, il y en a dont aucun gouvernement régulier ne saurait admettre et tolérer Texistence, par exemple la secte des châtrés^ dont la croyance repose sur la mutilation de l'homme, et celle des coureurs, dont les principes forment la négation la plus complète de toutes les bases sur lesquelles reposent les gouvernements et les sociétés humaines; la secte des malakany ne saurait être tolérée qu'avec certaines restrictions. Toutes ces trois sectes, poursuivies par le gouvernement, continuent à exister grâce à la vénalité inouïe de la police et de l'administration russes, pour lesquelles elles constituent une branche lucrative de revenus.

Pour ce qui en est de la secte des vieux croyantSy

elle ne s'attaque en rien aux principes constitutifs des gouvernements et des sociétés. La secte des vieux croyants prit naissance le jour, où le patriarche Nikone fit corriger les erreurs qui s'étaient glissées, à la suite des siècles et par la faute des copistes, dans le texte de la traduction slave des saintes Écritures. Ce jour-là, un grand nombre d'individus appartenant à l'Église orthodoxe se séparèrent d'elle, appliquant à l'œuvre du patriarche l'épithète de sacrilège. Depuis ce temps ils nous appellent, nous, les orthodoxes, nikoniantsy; ils ont conservé le rituel, introduit dans l'église russe au moyen âge et supprimé par Uikone, qui lui avait substitué l'ancien rituel de l'égUse chrétienne primitive; enfin, ils font le oigne de la croix avec deux doigts au lieu de trois, comme nous le faisons, nous. Considérant l'empereur et la famille impériale comme chismatiques , les vieux croyants ne veulent point prier pour eux. Ils se divisent en deux catégories principales: les vieux croyants ayant des prêtres {popovstchina)^ et les vieux croyants n'ayant point de prêtres {hêzpopovstchina). Ces derniers admettent chacun de leurs coreligionnaires à l'exercice du ministère sacré. Le cadre étroit de cet ouvrage ne nous permet point d'entrer dans de longs détails au sujet des sectes que nous venons d'énumérer; tioiis en parlerons d'une manière plus étendue, dans un livre que nous comptons publier l'année prochaine, sous le titre de: La Ritssie de 1847 à 1859. Nous signalerons ici seulement, et en quelques mots, les causes de l'immense propagation de la secte des vieux croyants dans le courant du demi-siècle dernier, et l'inconséquence de la conduite du gouvernement russe à leur égard. Fortement attachés à leurs croyances, comme le

«ont toujours toutes les sectes persécutées, les vieux croyants mènent en général une vie retirée, sobre, austère, économe pour leurs propres besoins. Ceci leur fournit les moyens d'amasser des fortunes considérables. Fanatiques comme le deviennent tous les gens condamnés à une lutte journalière et sourde en faveur de leurs idées, ces hommes si sobres, si économes, ne ménagent point l'argent lorsqu'il s'agit de propager leurs principes. Un serf fuyant le pouvoir de son maître, un bourgeois fuyant ses créanciers, un soldat déserteur, un criminel, un assassin même, trouvent chez les vieux croyants abri et nourriture, à la seule condition de professer la foi de leurs nouveaux protecteurs. De cette manière, le chiffre des vieux croyants est monté aujourd'hui à environ neuf millions, les septième de la population totale de l'empire. Ce oiombre s'accroît tous les jours, et continuant à s'accroître tant qu'il n'y aura point en Russie de régime régulier et civilisé, il constitue un danger sérieux pour la religion de Tétat, pour la religion orthodoxe. La police des villes et celle des campagnes, vénales au delà de toute expression, non-seulement connaissent les lieux de refuge des individus protégés par les vieux croyants, mais encore les autorités de l'intérieur de la Russie portent-elles envie à ceux d'entre leurs confrères qui ont beaucoup de vieux croyants dans le ressort de leur localité. „E8t-4l heureux, NN., âDor voir chez lui tant de starovéry 1^^ disent les tchinovnika (employés russes) (*). Pendant tout le règne de l'em-

(^) Pour donner une idée des sentiments inspirés par les tchmovmks au peuple russe, nous citerons une anecdote. Un enfant, le petit-fils d'un paysan, disait à son aïeul: ^Grand-papa, tu me dis que le diable est bien méchant et

pereur Nicolas, des sectaires constituèrent une branche bien lucrative de revenus pour la police politique de cette époque, laquelle, comme nous Tavons dit plus haut, avait mis la Russie en coupe réglée.

Vers 1844 ou 1845, le gouvernement autrichien, pour lequel la Russie avait fait de si énormes et de si stupides sacrifices, et qu'elle devait, quelques années plus tard, sauver d'une chute complète pour son malheur à elle et celui de l'Europe, joua à la Russie un nouveau tour. Les vieux croyants désiraient depuis longtemps avoir des évêques et un archevêque. Si le gouvernementrusse avait bien compris ses propres intérêts, les intérêts de l'état, il aurait accédé à leur désir^ et par une réconciliation politique, tout en leur accordant une autonomie religieuse complète, aurait eu dans ses mains, d'abord le moyen d'exercer de l'influence sur eux par l'intermédiaire de T archevêque et des évêques, ensuite la possibilité de les surveiller en lea voyant agir au grand jour, au lieu de les forcer à travailler dans l'ombre et le mystère, comme c'est le cas aujourd'hui. C'était l'idée du célèbre prince Po~ temkine, esprit supérieur et perspicace ; s'il avait vécu plus longtemps, il aurait fini par amener Catherine II à y donner son consentement. C'était, de nos jours, ridée de l'un des prélats les plus éminents, de l'un des prédicateurs les plus célèbres de l'Église d'Orient, Mgr. Innocent, archevêque de Kherson et de la Tauride. Nous l'avons entendu plus d'une fois de la bouche de cet homme illustre, qui nous honorait de son amitié. Les vieux croyants s'adressèrent à l'un

„bien mauvais: qu'est-ce donc que le diable?" — „Mon en- „fant, répondit le vieillard, le diable, c'est le principal d'entre tous les tchinovniks !*•''

des évêques de leur rite, établi dans les provinces danubiennes, pour en obtenir Tordination comme métropolitain des vieux croyants de toute la Russie de Tun de leurs coreligionnaires, fils d'un marchand de Moscou. Celui-ci, une fois devenu métropolitain, établit sa résidence au bourg de Biélokrinista, en Gallicie, sous la protection du gouvernement autrichien, et le bourg de Biélokrinitsa est aujourd'hui la métropole religieuse des vieux croyants russes. Ce nouveau prélat divisa la Russie tout entière, mystérieusement, en six évêchés: celui de Novgorod pour la Russie sep- 1;entrionale ; celui d.e Moscou pour la Russie centrale; celui de Kiew et de la Petite-Russie pour la Russie méridionale, les provinces occidentales et la Petite- Russie; celui de Kazan et d'Astrakhan pour les provinces situées sur les deux rives du Volga, enfin ceux de Sibérie et du Caucase. Il institua un évêque pour ■chaque évêché. Ces évêques, à leur tour, procèdent à l'ordination des prêtres, et de cette manière Téglise des vieux croyants, non reconnue par le gouvernement russe, mais tolérée par la police et l'administration qui l'exploitent, existe de fait sous le voile d'un mystère transparent pour tout le monde, excepté pour l'empereur. Elle étend son réseau sur toute la Russie, et compte environ neuf millions de sectaires, dont le nombre augmente tous les jours. Le principal de ses prélats, celui aux mains duquel viennent aboutir tous les fils de l'administration ecclésiastique, réside sur le sol étranger, mais à proximité de la Russie. Par ses coreligionnaires, ses enfants spirituels, il est à même de connaître les moindres détails sur tout ce qui se passe dans notre pays, où le gouvernement a la pré-

tentîon de baser son administration sur le mystère et. le mensonge officiel.

Sous le gouverneur général qui administra et pilla Moscou de 1848 à 1859, Tévêque sectaire de Moscou, appelé ^fronîi , habitait fort tranquillement la vieille capitale, sous le demi-voile du mystère. De temps en temps, la police opérait à grand bruit des visites domiciliaires chez les riches sectaires, en ayant bien soin de prévenir à Favance Sofronii, afin qu'il ne s'y trouvât point ce jour-là.

Un pareil état de choses n'oflfre-t-il point d'immenses dangers pour l'avenir de la Russie? Nous savons bien que la bureaucratie russe ne veut point admettre la tolérance pour les vieux croyants: elle sait que si ces derniers avaient la permission d'exercer leur culte au grand jour, ils ne seraient plus dans* le cas de se voir obligés d'acheter, à prix d*or, la protection de la bureaucratie, qui y perdrait une partie de ses revenus. Mais (nous le répétons pour la centième fois dans cet ouvrage) est-il donc décidé qu'on laissera la bureaucratie conduire la Russie à sa perte? Ne voit-on pas que la tolérance serait aussi utile au gouvernement qu'aux sectaires, et peut-être au gouvernement plus encore qu'à ces derniers. Arracher plu-^ sieurs millions de compatriotes à Tinfluence d'un prélat établi sur le sol de notre ennemie naturelle, l'Autriche; couper court, par la reconnaissance publique du culte des vieux croyants sur le même pied que les autres confessions chrétiennes, à une propagande qui n'existe que grâce au voile de mystère dont elle se trouve recouverte, ne serait-ce point, sans parler déjà des droits sacrés et imprescriptibles de la conscience humaine, d'une suprême habileté politique? Ce serait

transformer plusieurs millions d'ennemis intérieurS| aussi acharnés que dangereux, en citoyens paisibles et tranquilles. Le meilleur moyen de diminuer le nombre des vieux croyants, et même, nous Tespérons, d'arriver avec le temps à l'extinction complète de cette secte, serait de leur accorder la liberté de la presse. Alors, entre eux et le clergé orthodoxe s'engagerait une lutte vive, par le moyen des journaux et des livres. La raison d'existence de cette secte résidant dans la persécution, dont le résultat est de transformer des hommes égarés en victimes et de les élever à la dignité de martyrs, dans le mystère auquel elle se trouve condamnée, dans la position anormale et semi-mystérieuse que le gouvernement lui a faite, ses erreurs, comme la plupart des erreurs humaines, ne supporteraient point la lumière du grand jour de la publicité.

Si le gouvernement russe continue à marcher dans la voie fatale de laquelle il n'a ni le courage ni l'habileté de sortir, sait-il ce qui arrivera? Si, à la première guerre, l'ennemie, quel qu'il soit, en mettant le pied sur le sol russe, proclamait la liberté de conscience pour tout le monde, sans réserve ni restriction, les vieux croyants, qui forment la septième partie de la population de l'empire, se joindraient à l'ennemi. Il ne faut point oublier non plus que les révoltes de Stenko-Razine au dix-septième siècle, de Pougatchëw au dix -huitième, qui ont embrassé, un si vaste étendue de pays, et dont on a eu tant de peine à se rendre msdtre, ont trouvé, chez les sectaires, un appui énergique.

Le gouvernement russe, placé aujourd'hui entre une voie de prospérité et un abîme, veut-il se sauver

par des réformes, ou bien se laisser entraîner dans Tabîme par Tavidité et Timpéritie de la bureaucratie et de la camarilla? Toute la question est là: nous allons l'examiner dans le dernier chapitre de notre ouvrage.

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