‹ La vérité sur la Russie (volume 3)Chapitre 5 sur 23 · F. GB.OTE · texte numérisé non relu

F. GB.OTE

Note du Prince Pierre Dolgoroukow, en réponse k Tinvitation, à fui transmise de la part du Gouvernement Russe, par Monsieur le Gérant du Consulat- Général , d*avoir h rentrer sans dél^i en Russie.

Londres, Cîaridge's Hôtel, Brook-street, ce ^ Mai 1860.

En pal)>liî»nit mon livre: la Vârùé sur la Ru9êùf, et en annonçant une série de publications, j'éèai» mû. par wûk amour sincàre de mou pays, mais je ne n^ dissimulais nullement, à quel point ma frandiise ei me» opinions libérales devaient m'attirer la. haine du parti rétrogyade^ ainsi que des buireaucrates déguisés ea libénvax; la h«3iie, ^^ ui^ mot, 4e tonvs ceux <}««

vivent des abus, de tous ceux qui en profitent. La haine de ces gens-là honore ceux qui en sont l'objet. Néanmoins, mes ennemis les plus acharnés ne m'ayant jamais contesté un certain degré d'intelligence, il était clair qu'un homme de mon âge, et qui n*est point un sot, en se fixant à l'étranger, devait avoir pris, pour s'assurer une existance indépendante, les précautions qu'il avait cru nécessaire de prendre. C'est ce que j'ai fait

Quel but logique peut donc avoir en vue le gouvernement russe en m'intimant Vordre de rentrer en Muasie, et cela sans délai f Croire que j'obtempérerai à cet ordre — c'est me prendre pour un imbécile, et provoquer un éclat de rire retentissant ! Et une fois que je refuse de rentrer, me fera-t-on juger par cette odieuse parodie de la justice que l'on appelle les tribunaux russes? Me fera-t-on condamner à la privation des droits civiques et à l'exil en Sibérie? Avec la meilleure volonté du monde, il m*est impossible de garder mon sérieux. Pour ce qui en est des droits civiques et des privilèges de la noblesse russe, pour ce qu'en pensent tous les gens raisonnables, voyez les pages 230, 231 et 232 de mon livre: pour ce qui en est de l'exil en Sibérie, c'est tout comme si l'on me condamnait à l'exil dans la lune. Le gouvernement russe ne se leurre point, certainement, de l'illusion bizarre de croire qu'un arrêt des tribunaux russes puisse modifier, le moins du monde, ma position sociale dans les divers pays de l'Europe où il pourra m'arriver de résider?

J'ai 43 ans; je suis né et j'ai vécu, comme tous les nobles russes, dans la position d'un esclave privilégié dans un pays d'esclavage général ; j'ai le dégoût

de cette existence; elle me fait mal au cœnr, et je me suis décidé à finir mes jours dans des pays libres, dans des pays où les hommes ne sont point invisagés comme des moutons appartenant à telle ou telle famille. Pour tâcher d'être utile, sur le sol étranger, à ma patrie que j'aime passionnément, je livrerai à la publicité le résultat de mes études sur l'état présent de la Russie, ainsi que sur l'histoire de son passé. Je rentrerai dans mon pays, mais ce ne sera que le jour où le régime des lois aura remplacé celui de l'arbitraire. Si S. M. l'Empereur Alexandre apprécie bien les intérêts de sa propre dynastie, s'il veut éviter les inmienses dangers d'une révolution, il donnera satisfaction aux vœux raisonnables et aux aspirations légitimes du pays: il promulguera une Constitution. S'il ne le fait point, alors, d'ici à un certain nombre d'années, le courant irrésistible des événements fera table rase de l'ordre de choses actuel en Russie. Que mon pays obtienne une Constitution, ou qu'une révolution vienne opérer violemment les réformes dont l'accomplissement pacifique dépend encore, à l'heure qu'il est, de la volonté du gouvernement, dans chacune de ces deux éventualités je compte rentrer en Russie.

Dans le siècle où nous vivons, l'on a vu plus d'une fois des émigrés politiques revenir, au bout d'un certain nombre d'années, dans leur pays natal, et les hommes qui les avaient proscrits partir pour l'exil. Je forme des vœux sincères pour que la dynastie de Holstein-Gottorp , comprenant enfin ses véritables intérêts, parvienne à s'affranchir de la funeste influence de courtisans avides et incapables (dont le dévouement simulé ne survivra point aux années de

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sa prospérité). Je souhaite la voir accorder à la Russie des institutions politiques sérieuses et solides, et en le faisant, s'épargner à elle-même la fâcheuse éventualité d'échanger un jour l'un des plus beaux trônes du monde contre un éternel exil

Prince Pierre DOLGOROUKOW.

En ce moment, la Russie, grâce aux tendances éclairées de Tempereur Alexandre II, entre dans la Yoie des réformes indispensables, dans la voie des réformes qui, seules, peuvent la sauver d'un cataclysme politique, et tout naturellement un grand nombre de questions viennent à surgir. La solution régulière et paisible de ces questions ne saurait être amenée qu'à l'aide de la publicité, d'une publicité impartiale et sérieuse, complètement affranchie de tout esprit de courtisanerie, de toutes les influences personnelles, officielles et semi-officielles.

L'empereur Alexandre, si dévoué à son pays, ne saurait se trouver blessé par l'accent de la vérité, lorsqu'elle lui est exprimée avec respect pour lui et avec amour pour la Russie.

Plusieurs de nos compatriotes ont l'habitude de dire : „I1 ne faut jamais révéler aux étrangers la vérité sur le compte de la Russie: il faut leur cacher les plaies du pays." Ce langage, à notre avis, est en contradiction complète avec la saine logique, la dignité et le patriotisme véritablement éclairé. Sans parler déjà du dégoût profond inspiré par le mensonge à tout cœur honnête et loyal, il faudrait se trouver doué

d*une immense dose de présomption pour croire à la possibilité de tromper tout le monde. Les personnes qui tiennent ce langage nous font l'effet de gens atteints de maladies graves, et préférant souffrir ou même mourir, plutôt que d'avoir recours à un bon médecin qui les aurait complètement guéris, et leur aurait rendu les forces et la santé. Pour la Russie, ce médecin, — c'est la publicité.

Les questions politiques et sociales, pour arriver à une solution logique, doivent être élucidées, et elles JXG sauraient l'être que par Ip, discussion publique. La jjublicité est le remède le plus, efficace pour extirper 1q8 anciens abus et empêcher la formation d'abus nouves^ux.

Pour écrire sur la Russie, il faut être Russe; notre pays; ne ressemblant à aucun autre, et son développement historique ayant eu lieu dans des circonstances tout à fait exceptionnelles. Mais avec la censure, et surtout la censure russe, atteinte de deux maladies, incurables, la peur et Tidiotisme, c'est dans les pays étrangers seulement que Ton peut imprimer upL livre sur la B^ussie. Il existe en Europe cinq ou six.içaprimeries russes, et plusieurs de nos compatriotes uianifesterpnt peut-être leur surprise de nous voir écrire en français, plutôt que dans notre langue nationale. Ifoufl devons expliquer les raisons qui. nous <mt dicté ce choix. En Russie, le parti rétrograde, lequel, si on lui laissait le champ libre, entraînerait Içi pays vers un cataclysme politique, et la bureaucratie russe, cet appui zélé, ce conseiller permanent du parti rétrograde, dans leur affection commune pour le D^ensonge officiel ainsi que pour le mystère protecteur dp ce mensonge, ont la haine ei.la crainte delà

publicité. Mais celle qu'ils abhorent et redoutent surtout, c'est la publicité européenne, et, plus que toute autre, la publicité en langue française, l'idiome le plus connu dans tous les pays du monde. Il s'ensuit que pour attaquer le parti rétrograde et la bureaucratie, il faut nécessairement avoir recours à la publicité en langue française, l'arme la plus redoutée par ces deux ennemis de la prospérité et de la grandeur de la Russie.

Nous avons beaucoup étudié l'histoire de notre pays; nous avons connu la plupart des hommes qui depuis vingt-cinq ans on été au pouvoir en Russie, et la plupart de ceux qui s'y trouvent aujourd'hui; nous connaissons leurs biographies et leurs relations intimes. N'eus avons été à même de connaître les causes secrètes de bien des faits. Nous avons habité et les deux capitales et l'intérieur du pays; nous avons passé par. l'exil ; nous nous sommes trouvé en relations avec des personnes des positions sociales les plus diverses, depuis les plus élevées jusqu'aux plus modestes. Fixé aujourd'hui en pays étranger, nous comptons désormais écrire sur la Russie, dans l'intime conviction de voir la vérité, mise au grand jour de la publicité, même par une plume aussi faible que la nôtre, être utile à notre patrie bien -aimée.

Paris, mars 1860.

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