‹ La vérité sur la Russie (volume 3)Chapitre 6 sur 23 · APERÇU GENERAL SUR LA RUSSIE · texte numérisé non relu

APERÇU GENERAL SUR LA RUSSIE

Qu'est-ce que la Russie, au point de vue politique et administratif?

Cest un immense édifice à extérieur européen, orné d'un fronton européen, mais, à Tintérieur, meublé et administré à Tasiatique. La très-grande majorité des fonctionnaires russes, déguisés en costumes plus ou moins européens, procèdent dans Texercice de leurs fonctions en vrais Tartares.

Sur quelle base repose l'administration russe? — Est-ce sur les lois? — Non, certes; aucun pays n'est plus riche que la Russie en lois, ordonnances et règlements de toutes sortes; le code russe est le plus volumineux de la terre; il contient quinze gros volumes de plus de mille pages chacun: tous les ans apparaissent encore des suppléments. Mais ce code, si utile à la prospérité des fabriques de papier, est une lettre morte pour le pays. Le premier article du premier volume, en plaçant l'empereur au-dessus de toutes les lois, transforme tous les quinze tomes, si épais, en la plus volumineuse des mauvaises plaisan-

teries. L'administration russe repose sur l'égalité de tous, non devant la loi, comme en Europe, mais devant le caprice du pouvoir et la vénalité de l'administration, comme en Asie. Pour y échapper, il faut faire partie de la camarilla de la cour, ou être protégé par elle, toujours comme en Asie.

I^os paroles ne peuvent avoir rien de blessant pour l'empereur Alexandre; il est un honnête homme, et le premier à désirer la rénovation morale de son pays.

L'une des erreurs les plus généralement accréditées consiste à regarder l'empereur de toutes les Russies comme un autocrate tout-puissant. C'est une gcande erreur. Autocrate de droit, l'empereur ne l'est presque jamais de fait. Il peut exiler chacun, il pe\it .walever à chaque Russe sa fortune, sa liberté, sa vie; il peut fftire tomber les têtes au gré de son caprice, ii^ais l'on pense bien que l'empereur Alexandre, prince éîclairé et bon, se garde bien d'user de ces droits aau- :!9;9ges. Au fond, l'empereur n'est que le rédacteur, et parfois même seulement le promulgateur des lois et .ordonnances, sans être à mém^ de pouvoir le moins du monde tenir la^ main à leur exécution. Si une loi publiée par l'empereur est utile aux intérêts de la bureaucratie, ou à ceux des ministres, ou de l'entourage intime impérial, vous pouvez être certain qu'elle sera exécutée avec une vigueur et un zèle remarquables ; si elle n'est d'aucune utilité aux intérêts des trois pouvoirs que nous venons de mentionner, elle ne le sera qu'avec mollesse et dédain, et si elle était oontraire à leurs intérêts, vous pouvez être certain qu'elle ne sera jamais exécutée. Mais de ces trois pouvoirs, le plus influent, le plus puissant, est sans

-oontredit la bureaucratie, cette lèpre morale de la Russie. Soumise à l'empereur de nom, elle lui impose le plus souvent ses volontés à elle. L'empereur règne, la bureaucratie gouverne, et son autocrate à elle, c'est l'or, le seul souverain auquel la bureaucratie russe apporte constamment le tribut d'une obéissance complète et d'une inaltérable fidélité.

Ceux qui connaissent bien le peuple russe, ce peuple si richement doué sous le rapport de l'intelligence et sous celui du cœur, ce peuple à l'esprit si lucide, si vif, si fin, comprenant tout, saisissant tout, d'une aptitude si variée, ce peuple bon, obligeant, -compatissant envers les malheureux, respectueux envers la vieillesse et les supériorités sociales, ceux-là ne peuvent s'empêcher de frémir en songeant à l'atroce administration sous laquelle il gémit. Entre ce peuple si admirable, et un souverain bon et honnête comme l'empereur actuel, s'interpose une bureaucratie corrompue, avide, pillarde, triple extrait des passions les plus mauvaises et les plus viles. Cette bureaucratie tromîpe le peuple en lui faisant souvent accroire que ses abus à elle sont autorisés par le souverain; elle trompe l'empereur en lui représentant comme dangereux ce peuple si digne d'afiection et de confiance. S'élevant <Jomme un mur entre l'empereur et la nation, ayant accaparé toute l'influence réelle, la bureaucratie domine tout, pille partout, et si l'on ne renverse point son influence, si, par des réformes sages et opérées, lorsqu'il en est encore temps, on n'établit point le gouvernement sur des bases solides, éclairées, oonfortnes aux lumières de l'époque, le règne de la bureaucratie finira par amener en Russie, et beaucoup plus tôt qu'on 2>e le pense, un cataclysme épouvantable dans lequel

nous verrons s'engloutir le gouvernement, et dont Tidée seule fait frémir, car il n'est donné à aucune intelligence humaine d'en prévoir le résultat final

Mais de tous les Russes, Tempereur, quelque excellentes que puissent être ses intentions, est celui qui peut le moins connaître la Russie. L'empereur est trompé de toutes parts, la Russie étant le pays du mensonge officiel et organisé. A tous les échelons, si nombreux en Russie, de Tadministration, les employés inférieurs présentent à leurs chefs directs des rapports et des exposés de situation que tout ca monde, depuis les stanovoy (sous-chefs de police desdistricts) jusqu'aux ministres et au président du conseil de l'empire, savent parfaitement être faux. Les^ ministres présentent à l'empereur des rapports qu'ils savent être faux. Les souverains russes, pour savoir la vérité et connaître les abus, avaient recours à trois moyens: une commission des requêtes devait accueillir les pétitions et les plaintes adressées à l'empereur; la poste devait ouvrir les lettres; une 'police secrète,, promptement transformée en une véritable inquisition politique, devait rechercher les abus et les révéler à l'empereur. Qu'est -il arrivé de tout cela? La bureaucratie obtint une loi en vertu de laquelle toute plainte portée contre un fonctionnaire public ou un ministre était renvoyée au ministre lui-même, lequel devait examiner la plainte et donner son avis sur la requête!!! De plus, tout le monde sait en Russie, qu'à la commission des pétitions toutes les affaires se trouvent exclusivement concentrées entre les mains du secrétaire d'état chargé de recevoir les ^requêtes, l'un des hommes les plus incapables et les plus méprisés de la Russie, ce qui ne l'empêche point d'occuper ce

poste depuis un quart de siècle. Tout le monde sait qu'à la chancellerie dé ce fonctionnaire les affaires ne se traitent que Tor à la main.

Pour ce qui en est de Touverture des lettres à la poste, Ton ne montre à l'empereur que celles qu'on veut lui faire voir. Toutes celles pouvant nuire à la camarilla ou aux personnes que la camarilla protège, ne sont point mises sous les yeux du souverain, et plus d'une fois l'on a eu recours à la fabrication de lettres fausses.

Enfin, la police politique fut pendant longtemps l'antre de la vénalité la plus effroyable. Là tout s'achetait, tout se vendait, et l'argent en main, l'on pouvait commettre les actions les plus infâmes. La police politique avait l'habitude d'effrayer constamment l'empereur Nicolas par de soi-disants indices de conspirations et de menées politiques. Cela lui donnait du crédit auprès du souverain, et de plus, une fois les arrestations opérées, l'enquête commencée, les riches qui se laissaient rançonner étaient graciés; les pauvres et ceux qui ne voulaient point payer allaient en exil. En même temps, les abus les plus criants étaient cachés au souverain; ainsi, un fonctionnaire, à Saint-Pétersbourg même, dérobait constamment, pendant longues années, dans la caisse publique à lui confiée, des sommes dont le total s'éleva à plusieurs millions, mais comme il était l'ami et le partner de l'un des principaux fonctionnaires de la police, l'empereur Nicolas ne dut la connaissance de ce fait qu'à un pur hasard. Le chef supérieur actuel de la police secrète est un homme connu, il est vrai, pour son intégi'ité , mais il n'est guère impartial. Appartenant par ses opinions au parti rétrograde, il exagère dans

se« rapports à Tempereur tout ce qui concerne rte» libéraux, et lui cache les méfaits des rétrogiraâes. Ainsi, le gouverneur général de Vune des plus igraobdes villes de Vempire, pendant les onsie années de son administration, se signala par le despotisme le plus vexatoire, le plus tyrannique, le plus brutal, s^immisçant dans les affaires de famille, disant des injures à ses administrés, protégeant ouvertement la vénalité et la concussion, et y prenant part lui-même, par des fournitures de drap pourri et d'eau-de-vie de mauvaise qualité. La police assurait Tempereur que tous les bruits répandus à ce sujet étaient calomnieux. Enfin, tout récemment, ce gouverneur général, qui avait l^habitude de dire que rien ne gênait l'administration autant que la loi, fat destitué parce qu'il avait poussé son mépris de la légalité jusqu'à autoriser sa fflle, mariée et non divorcée , à commettre un acte de hi- :gamie en se remariant publiquement. Mais Tempe- Teur n'apprit ce fait que par les bruits des salons; la «police secrète le lui avait caché et avait donné au ^couple bigame le temps de se rendre à l'étranger, non point en fayant, mais en voyageant au grand jour et sans se presser, c'est-à-dire en faisant environ douze cents Terstes sur des routes où il n'y a point de chemins de fer. Le moyen le plus sûr, pour l'empereur, de connaître les abus et d'y remédier, aurait consisté dans Tme publicité large et sérieuse; mais c'est justement <je que ne veulent point la plupart des ministres, la «amarilla et la bureaucratie. La littérature russe, à peine réveillée d'un long sommeil involontaire, a fait preuve d'une sève, d'une énergie, d'un talent qui ont 4ëpassé toute attente. Ce qui est plus beau encore, c'est qu'elle fait preuve d'une noblesse de sentiments

et d'un patriotisme éclairé véritablement remarquables; â peine les liens de la oensure qui renchainaient si rigoureusement ont -ils été un peu affaiblis, qu'on la vit se livrer, avec la plus noble ardeur, à la poursuite des abus qu'elle recherchait pour les signaler et Jee flétrir, et à l'étude sérieuse et approfondie de toutes les questions sociales les plus importantes. Bans ces quatre dernières années, les revues et les journaux russes ont publié un très-grand nombre d'articles qui auraient été lus et appréciés par l'univers entier, s'ils avaient été écrits dans une langue plus connue généralement que ne l'est la langue russe, et s'ils avaient paru dans les revues françaises , anglaises ou allemandes. Mais dès qu'un article ne se bornait point à traiter les questions sous un aspect général, allait au fond des abus existants et les signalait vivement, la plupart des ministres, la camarilla et la bureaucratie poussaient des cris d'épouvante^ et déclaraient l'État en péril et en danger, parce que la presse signalait les concussions de telle ou telle administration, ou bien indiquait l'excellence de telle ou telle réforme désagréable à la bureaucratie. Croirait-on en Europe que le ministre de la justice a sollicité l'empereur, à plusieurs reprises, d'interdire aux journaux la discussion sur la nécessité d'une procédure publique et orale? Il est vrai que ce ministre est connu pour être souvent malade — IS^éanmoins il y a vingt ans qu'il gère le ministère de la justice. Croirait-on qu'il a été interdit aux journaux de dire que la ferme des eaux-de-vie, telle qu'elle existe en Russie, est l'organisation la plus immorale et la plus odieuse que l'on puisse voir? Croif ait-on qu'il est interdit aux journaux de démontrer la nécessité de la publicité du bud^?

La publicité est la tête de Méduse de la bureaucratie russe: si Taigle fixe le soleil de ses regards, les hiboux et les chats-huants ne peuvent vivre que dans les ténèbres.

Enfin, Tempereur de Russie est privé même de la possibilité de causer avec les individus qu'aucun lien ne rattache à la bureaucratie ou à Tarmée. Dana les cours où règne Tancienne étiquette monarchique, l'ancienne étiquette européenne, tout gentilhomme, tout noble a le droit de venir à la cour; dans les cours organisées sur les principes si larges et si féconds de la société moderne, comme les cours de Paris, de Turin, de Bruxelles, tout homme de mérite, tout homme bien né, tout homme ayant à quelque titre que ce soit une position sociale, peut avoir accès à la cour. De cette manière il est possible au souverain de voir tous les hommes distingués du pays, de causer avec eux, de s'éclairer de leurs lumières, et de connaître à fond les besoins et les nécessités du pays. En Russie, il n'en est point ainsi. Pour être reçu à la cour, il faut avoir un certain grade bureaucratique. L'homme le plus éminent, l'écrivain le plus distingué, le penseur le plus profond, le gentilhomme de la plus vieille race, ne peuvent être admis à la cour sans avoir un certain grade bureaucratique. Or, pour avancer vite dans la hiérarchie bureaucratique russe, il faut, sauf quelques exceptions bien rares, dues à des causes de hasard ou à de puissantes protections, il faut, disons-nous, n'avoir ni dignité ni conscience, et remplacer la dignité par une épine dorsale bien flexible, et la conscience par la finesse. Cette dernière qualité, en Russie, le plus souvent prige pour de l'esprit, est bien utile dans notre pays, où l'esprit est souvent

bien nuisible. La finesse, apanage ordinaire de la médiocrité, est très-commune et très-utile dans tous les pays où règne Tesclavage. En Russie, un homme qui unit la médiocrité à la finesse, et qui n*a ni dignité ni conscience, est presque sûr d'arriver aux postes élevés de TÉtat et de jouer un rôle à la cour. Comme nous le voyons, la cour de Russie, où l'on n'a accès ni par le mérite ni par la naissance, mais uniquement par les fonctions que l'on occupe ou que l'on a occupées, n'est point une cour européenne, mais une cour asiatique, habillée en costumes européens. On voit qu*il n'est nullement flatteur d'en faire partie. Il en découle ce triste résultat, que T empereur, avec les meilleures intentions du monde, mais n'ayant aucun point de contact avec les forces vives et intelligentes du pays, ignore l'état des esprits et les besoins réels de ses sujets.

Malheureusement l'empereur ne songe point à ce qu'une situation nouvelle exige des hommes nouveaux; il croit pouvoir opérer des réformes avec l'aide des individus qui, trente années durant, ont suivi son père dans les voies de la compression et de la haine des lumières. Comme le disait un jour à Pétersbourg un diplomate étranger, l'empereur ne se doute point qu'il est éminemment dangereux de confier à des cochers de fiacre la direction de locomotives des chemins de fer.

Croirait-on qu'en Russie, après la création des divers ministères en 1802, les ministres ne se sont réunis en conseil en présence du souverain que pendant une ou deux années, et qu'ensuite, jusqu'en 1857, chaque ministre avait un travail spécial ? ce qui ôte à l'administration générale tout caractère d'unité, autorise les abus de pouvoir les plus épouvantables, et

expose le gouvernement à prendre des mesures si contradictoires entre elles, que leur contradiction mutuelle pousse parfois jusqu^au grotesque. Chaque ministre se trouvait placé dans son ministère dans la position d'un pacha dans son pachalyk, ne disant à Tempereur que ce qu'il voulait lui dire, le trompant souvent ; et une fois le travail fini avec Tempereur, personne n'osait faire d'observations au ministre, qui avait toujoura pour réponse: „G*e8t la volonté de Sa Majesté!" Les ministres se réunissaient, il est vrai, une fois par semaine entre eux; mais c'était hors de la présence de r empereur, pour discuter sur des mesures insig-nifiantes et secondaires, tandis que toutes les mesures importantes se trouvaient décidées dans le travail en têteà-tête de chaque ministre avec le souverain. Cela dura plus d'un demi-siècle, et amena la Russie au point où elle en est maintenant. L'administration russe est la vénalité organisée, appuyée sur une anarchie permanente, recouverte, aux yeux de l'empereur et de l'Euirope, par le voile du mensonge officiel.

En novembre 1857, nous avons présenté à 8: A. li le grand-duc Constantin et à M. le ministre des affaires étrangères un mémoire où, en conseillant diverses réformes, nous insistions sur la nécessité urgeni» de supprimer le travail séparé de chaque ministre avec r.empereur, et de réunir les ministres en conseil sous la présidence du souverain, comme cela a lieu dans tous les pays civilisés. 8. A. I. le grand-duc Constantin remit notre mémoire à l'empereur le 2 (14) décembre. Neuf jour après, le 11 (23) décembre 1857, les ministres, pour la première fois depuis un demi^ siècle, furent réunis en conseil sous la présidence de l'empereur, et> depuis ils se réunissent ainsi tous les

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jeudis. Mais le travail spécial de chaque ministre avec l'empereur ne fut pas pour cela supprimé, et contribue à embrouiller les affaires, en laissant la porte grande ouverte aux influences des favoris et aux rivalités personnelles.

Maintenant, nous allons jeter un coup d'œil sur rétat actuel en Russie :

à) De la justice et du conseil de Tempire ;

b) Du sénat;

c) De Tadministration;

d) Du tchine (grades hiérarchiques de la bureaucratie) ;

e) De Témancipation des serfs ;

f) De la noblesse, du servage et des assemblées électives ;

g) De la boui^eoisie;

h) De Tadministration militaire; ^) Des jSnances et du budget; /) Des fermes d eaux -de -vie et des sociétés de tempérance ;

k) De la police politique;

t) De la presse;

et ni) De la liberté de conscienca

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