CONCLUSION
Les Anglais, nation essentiellement pratique, et à laquelle on n'a jamais adresse le reproche de manquer de patriotisme, ont l'habitude de signaler tout haut — et le plus haut possible — les abus qui Viennent à se glisser chez eux. A peine un fait anormal, un fait nuisible vient-il à se produire, à frapper les yeux, la publicité britannique, la plus large publicité de Tunivers, fait entendre sa voix sonore et retentissante-; Tattention publique est tenue en éveil; Tabus est attaque, et les forces vives et intelligentes du pays travaillent à le déraciner. Aussi TAngleterre est-elle grande, prospère et libre.
Kous autres Russes, nous avons pendant long-temps suivi un système diamétralement opposé. Tout ce que nous avions de mauvais,
r le Bol russe, proclamait la liberté de Qscience pour tout le monde, sans réserve
restriction, les vieux croyans, qui forint la septième partie de la population de empire, se joindraient à l'ennemi. H ne at point oublier non plus que les révoltes I Stenko-Eazine au dix-septième siècle, de mgatchëw au dix -huitième, qui ont emassé une si vaste étendue de pays, et dont L a en tant de peine à se rendre maître, it trouvé, chez les sectaires, un appui lergique.
Le gouvernement russe, placé aujourd'hui itre une voie de prospérité et un abîme, mt-il se sauver par des réformes, ou bien ï laisser entraîner dans l'abîme par l'avitë et l'impéritie de la bureaucratie et de
camarilla? Toute la question est là : nous Ion» l'examiner dans le dernier chapitre ) notre ouvrage.
LAYÉBITÉ
tiens qui ne demandent qu'une chose : le secret ! Ils consentent à se laisser fouler aux pieds, pourvu que TEurope Tignore!
n faut en finir; il faut rompre avec ces traditions asiatiques, avec ce mystère qui nous empêche de sortir du bourbier où nous sommes; il faut se décider à entrer franchement et résolument en Europe , à devenir enfin des Européens vrais et sérieux.
Voyons oti nous ont amenés cet amour du mystère, cette terreur de la publicité, ce mensonge officiel et oi^anisé. Voyons l'état actuel de la Russie, de ce pays oti la nation est, en grande majorité, si intelligente, si perspicace, si boune, et douée de si admirables qualités d'esprit et de coeur.
Le pouvoir suprême, en Eussie, se trouve en ce moment, nominalement, dans les mains d'un prince honnête et bon, mais de fait, le pouvoir, en Russie, se trouve entre les mains de la bureaucratie et de la camarilla. La bureaucratie a recouvert le pays entier de son faneste réseau; elle exploite la Russie comme les hordes mongoles l'exploitaient au treizième siècle; elle a érigé toutes les né-
ssités de la vie sociale et administrative
au lieu de le signaler pour le détruire, nous voulions le cacher à la publicité, le soustraire aux regards de l'Europe. Nous avons caresse nos dë&utSy conservant avec amour nos abus dans la serre-chaude d'un mystère aussi malentendu que funeste à notre patrie ; nous avons offert à ces abus Toccasion de germer, de mûrir et de s'épanouir à larges feuilles. Notre gouvernement a donné au mensonge une organisation offîcielle, et Ta élevé à la hauteur d'une institution politique. Dans un aveuglement à peu-près général, nous avons confondu le patriotisme avec la servilité, oubliant complèteidiBnt que ces deux sentimens sont l'opposé l'un de l'autre, et même s'excluent mutuellement.
Chez nous, en Eussie, la propriété, la sécurité, la vie et jusqu'à l'honneur des individus, se trouvent complètement livrés aux caprices du pouvoir. Un homme seul peut se trouver investi, de droit, d'un pouvoir illimité, mais il lui est matériellement impossible de l'exercer de fait; ce sont les fonctionnaires qui s'en emparent, gouvernent au nom du souverain, et commettent toua les abus possibles. Et il se trouve des béo-
stance, au bon plaisir impérial. Alexandre II est un honnête homme, mais enfin un homme comme nous tous, il n'est point une institution; il est mortel comme nous, et nous n'avons nul besoin de remonter loin dans l'histoire de Eussie pour nous retrouver à une époque où le bon plaisir du souverain, cet alpha et oméga de notre gouvernement^ n'était que le caprice d'un tyran! L'administration est un bouge de vénalité, de la vénalité la plus infâme; tout se vend et tout s'achète. Pour ce qui en est du clergé msse^ nous voyons la plupart des évêques se montrer courtisans obséquieux vis-à-vis du pouvoir, tyrans vis-à-vis de leurs subordonnés, et concussionnaires sans pudeur. Le clergé inférieur, pauvre, humilié, écrasé, verse des larmes en silence, et supplie Dieu de le tirer de l'oppression où il gémit. La liberté de conscience est foulée aux pieds suivant le bon plaisir du pouvoir. La presse est enchaînée par une censure qui procède par ^bonds et par caprices, et dont le seul résultat favorable à la Eussie a été . l'établissement de plusieurs imprimeries russes à l'étranger, imprimeries établies hors du pays
en branches de revenus à son profit personnel; avide et ignoble, elle vole partout, elle pille tout le monde. La camarilla entoure Tempereur, se place entre lui et la nation, isole le souverain du pays, et apporte le plus grand soin à ne point laisser approcher de l'empereur les hommes intelligens, capables, honnêtes et loyaux. Pour la camarilla, tout homme de mérite, de loyauté, d'énergie, est un ennemi personnel. La bureaucratie et la camarilla se donnent la main, ae soutiennent mutuellement; la chute de Tune entraînerait celle de l'autre; placées entre un souverain honnête homme et une nation intelligente et digne d'affection, la camarilla et la bureaucratie, ces deux forces malfaisantes si unies entre elles, mettent obstacle à toute réforme sérieuse, à toute amélioration réelle, et entraînent le gouvernement russe vers un abîme.
. £n jetant les jeux sur ce vaste empire de Bussie, qui occupe la neuvième partie du globe terrestre, que voyons-nous? Point' de justice; il £aut traverser dix instances successives, le plus souvent la bourse à la main, pour aboutir, en définitive, en onzième in-
232 ^^ YÉBITÉ
cela dans un pajs doue d'une masse de ressources inexploitées. Grâce à cette crise financière qui va toujours en s'aggravant, il serait impossible à la Eussie, à l'heure qu'il est, de tenir cent cinquante mille hommes de troupes hors du pays pendant une seule année entière, par la raison toute simple que, hors du pays, l'on no saurait payer les dépenses en papier-monnaie; l'or manque, le crédit fait défaut, et ferait surtout défaut pour une dépense aussi improductive que la guerre. D'ailleurs, Tadministration militaire, en Bussie, est dans un état de désorganisation complète. Yoilà où est tombé notre pays, si fort et si puissant à l'époque de l'avènement au trône de l'empereur Nicolas; il est déchu de sa puissance par Timpéritie de Nicolas et par celle des hommes qu'il avait choisis, placés au pouvoir et légués à son successeur. La Eussie, grâce à ime guerre de trente années contre la civilisation et le bon sens, est tombée au niveau des puiS' sances du second ordre, et compte aujourd'hui pour bien peu en Europe^ aux yeux de tous ceux qui connaissent le véritable état des choses. Les béotiens de ^«ÀiA.-'î^\«t^wsx^^ pour les-
à la suite des ridicules sëvëritës de la cen- Bure eu Bussie. La uoblesse est eu proie au mëcouteutemeut le plus vif; tous ceux d'entre les nobles qui ont un coeur d'homme et ne sont point aMigës de sentiments de valets — comprennent parfaitement qu'il a ne sont que des esclaves privilégiés ; ils veulent s'élever à la dignité d'honmies libres^ et remplacer par des institutions sérieuse» ces soi-disant privilèges, que le pouvoir foule aux pieds suivant son bon plaisir. La bourgeoisie, constamment humiliée et pillée par la bureaucratie, soupire avec ardeur après tin ordre de choses basé sur la légalité. Les BerfÎB émancipés du joug des propriétaires^ frémissent d'impatience, de même que les paysans de la couronne, de se voir émancipes du joug pillard des tckinovniks (fonctionnaires). Dans l'armée, les soldats, mal soignés, mal nourris, soumis aux coups de bâton, soupirent après un meilleur sort. Enfin, les finances, grâce à l'impéritie de l'administration, à la haine nourrie par la camarilla contre tout ce qui est talent et capacité, ont été amenées au point de menacer l'état, d'ici à quelques années, d'une banqueroute, et
LA ViRITÉ
„ venez nous délivrer de ce fléau!" Après une existence millénaire, après avoir épuisé toutes les formes du despotisme, la Kussie se retrouve sur le bord d'un abîme, et nous disons à Tempereur Alexandre : „ Sire, notre „pays est vaste et fertile, mais l'arbitraire „ et la vénalité y régnent : délivrez-nous de „ce8 fléaux; accordez-nous un gouvernement „ fondé sur les lois et conforme aux besoins „de l'époque."
Nous allons résumer maintenant les réformes, proposées par nous dans les divers chapitres de notre ouvrage:
1) La suppression de tous les châtimens corporels, pour tout le monde sans exception ;
2) L'égalité générale devant la loi;
3) L'abolition du ministère des domaines de la cout^onne;
4) Le droit, à tous les Busses, de ne pouvoir être arrêtés que d'après les formes prescrites par la loi, et de ne pouvoir être ni détenus, ni exilés sans jugement régulier et légal;
.5) L'abolition des juridictions exceptionnelles et axbittaîxe^s
SUR LA BUSSIB.
[uels le mystère et le mensonge officiel sont a panacée universelle, s^imaginent que les Lommes d'état de TEurope ignorent ces déails. Qu'ils se détrompent : ces détails sont connus, et ce n'est point par des mensonges lu'il sera possible de se dégager d'un bour- >ier pareil. L'on ne saurait en sortir que >ar le renvoi des nullités et des voleurs, >ar l'éloignement de la camarilla, par l'appel LUX hommes capables, par l'appel à la publicité; par des réformes réelles, couronnées L'un système de garanties politiques, lesqueles, tout en permettant au pays l'expression trieuse de son opinion, lui assurent, dans les limites tracées par la loi, un légitime concours au gouvernement; établissent en nême temps sur une base solide le pouvoir mpérial, aujourd'hui tout- puissant de nom jt réduit presque à rien par l'action envahis- ;ante de la bureaucratie et de la camarilla, tes deux lèpres dont il faut se hâter de piërir la Eussie.
Il y a dix siècles, en 862, les Slaves du !^ord envoyèrent des ambassadeurs à Eurik ït à ses frères, pour leur dire : „ Notre pays » est vaste et fertile, mais Tanarohie y règne;
2gg LA VÉRITÉ
10) Institution de l'inamovibilité pour les sënateurs;
11) Pour épargner aux plaideurs des provinces éloignées de longs voyages dans les capitales, établissement de départemens du sénat, outre les capitales où il en existe maintenant : à Kiew, à Eazan, à Tiilis et à Irkoutsk;
12) Liberté de choix, pour chaque sénateur, de la ville où il voudrait siéger;
13) Division des districts en cantons (ooloste) et des cantons en communes (obstchina);
14) Tout habitant de la commune, sans distinction de naissance, d'origine, ni de religion, âgé de vingt-et-un ans, possédant un enclos (cabane, oussadba), avec un terram de cinq cents sagènes carrées (a peu-près un quart de hectare fran(;ais), aurait dû avoir le droit de vote à rassemblée communale ;
15) L'assemblée cantonale aurait été composée de tous les habitants du canton, sans distinction de naissance, d'origine, ni de
religion, âgés de \m^-çXr>Mi ^\îi^ ^ \)088édant
8UB LA BUSSIE.
6) La sëparation du pouvoir judiciaire d'avec i pouvoir administratif, et la défense , aux ravemeurs des provinces, de sHngérer dans îB décisions des tribunaux, ni dans la marche es affaires judiciaires;
7) L'abolition de ,1a procédure écrite et îcrète ; l'introduction de la procédure pnbliiie et orale, du jury et des avocats;
8) Béduction des instances judiciaires à •ois : a) le tribunal du district (ouiézdnoi md); b) le tribunal civil de la province rrajdanskaia pallata), ou bien le tribunal riminel de la province {ougholovnaia pallata), b c) le département du sénat, duquel relève i province oh. l'affaire serait jugée. Dans les ffaires civiles il ne devrait y avoir appel, u tribunal de district à celui de province, ue pour les affaires de trois cents roubles t au-dessus, et du tribunal de province au ^nat, que pour les affaires de deux mille mbles et au-dessus.
9) Institution, à Moscou, d'une cour de issation (verhovnaia soudebnaia pallata), à instar de la cour de cassation française, imposée de sénateurs, élus, à vie, par leurs )llègues, les autres sénateurs;
gestion du* maréchal ainsi que celle de Vispravnik ;
19) L'assemblée provinciale élirait les membres de la régence ou du conseil provincial (goubernskoié pravlenié), au nombre de vingtcinq ou trente. Le président et le vice-président de ce conseil seraient, comme aujourd'hui, le gouverneur et le vice -gouverneur de la province, lesquels, tous les deux, continueraient à être nommés par l'empereur;
20) L'on devrait adopter un système de décentralisation. Toutes les affaires qui ne concernent point la Russie en général, mais une province seulement, pourraient être décidées par l'assemblée de cette province, et toutes les assemblées provinciales seraient investies du droit d'initiative, vis-à-vis du gouvernement, sur toutes les questions législatives et administratives. Toutes les affaires qui ne concernent point une province en général, mais un district seulement, pourraient être décidées par l'assemblée de ce district, et toutes les assemblées de district seraient investies du droit d'initiative, envers l'assemblée de leur province , sur toutes les questions législatives et administra-
une maison avec dix arpents de terrain. De plus, les électeurs de la commune auraient envoyé des délégués à l'assemblée cantonale, au nombre d'un délégué sur dix électeurs.
16) Toutes les autorités de la commune et du canton auraient été nommées par voie d'élection.
17) L'assemblée de district et l'assemblée provinciale auraient dû être composées de tous ceux, sans distinction de naissance, d'origine, ni de religion, âgés de yingt-et-un ans, qui possèdent ; a) en ville une maison de la valeur de mille roubles, 6) hors des villes trente arpents de terrain, ou bien un établissement industriel quelconqueestimé à trois mille roubles.
18) L'assemblée du district élirait tous les administrateurs du district, à commencer par le principal d'entre eux, le maréchal du district {ouiezdnoi predvoditel); elle procéderait aussi à l'élection du chef de la police locale (ispravnik), et à celle d'un conseil de district {ouiezdnoié pravlénié), composé de dix ou douce membres, et destiné à contrôler la
290 ^^ TÉRITÉ
23) Le tchine aurait dû être aboli, au grand désespoir de tous les intrigants, de tous les sots, de tous les fripons qui encombrent l'administration russe, et forment une barrière entre l'empereur et la nation;
24) La troisième section de la chancellerie impériale, Tune des créations les plus malheureuses du règne sombre et. farouche de l'empereur Nicolas, aurait dû être abolie, et la police secrète placée dans le ressort du ministère de l'intérieur. Il serait bien temps, pour la Bussie, de ne plus voir élever à la liauteur ^^\me institution d état ce qu'il y a de plus vil dans l'humanité, — l'espionnage.
25) Le nombre des ministres aurait dû être fixé à dix :
Le ministre de la justice; Le ministre de Tintérieur; Le ministre de l'instruction publique; Le ministre des affaires étrangères; Le ministre de la guerre; Le ministre de la marine; Le ministre des finances; Le ministre de l'agriculture et du commerce ;
tires. Ce serait à rassemblée provinciale à décider, si la requête de celle du district doit être transmise au gouyemement ;
21) La chambre des finances (kazënnaia pallata)y qui existe dans chaque province, et se trouve chargée de la perception des revenus de l'état, aurait dû être abolie, ainsi que le comité des perceptions et redevances locales (komitélt zemskih povinnostéi) y et la commission des routes et bâtisses (stroitelnaia % dorqjnaia kommissiia). Toutes ces branches de l'administration devraient être concentrées dans les mains du conseil provincial, rendu électif; il en résulterait une grande diminution dans le nombre des employés et une notable économie;
22) Le nombre des employés {tchinovn^)^ cette lèpie de la Eussie, serait diminué dans tous les ministères, en prenant pour base l'excellent système, adopté au ministère de la marine par S. A. I. le grand amiral de Bussie, système dont l'adoption n'a été permise par cet aréopage béotien que l'on appelle le conseil de l'empire de Bussie, qu'après une longue lutte, et seulement à titre d'état;
LA VÉBITÈ
29) Le procureur du synode aurait dû veiller Beulement à ce que le synode ne s'immisçât point dans les questions dviles et politiques; mais le procureur ne doit se mêler eu rien de l'administration de rÉglise, et encore moins de ce qui concerne le pouvoir spirituel.
30) Il aurait dû y avoir à Moscou, à des époques déterminées^ des conciles de TEglise orthodoxe de toutes les Eussies, auxquels le synode rendrait compte de son administration. Ces conciles devraient être composés de tous les métropolitains, archevêques et évêqucs, de tous les abbés des couvents, et d'un certain nombre de députés, élus par le clergé des villes et par celui des campagnes.
31) Il faudrait abolir les séminaires, instituer des cours de théologie aux universités et aux gymnases, et déclarer aptes à être élevés à Tépiscopat tous ceux d'entre les moines et les prêtres, qui se trouveraient munis d'un diplôme universitaire.
32) Une liberté de conscience complète aurait dû être accordée à tous les cultes, sauf les sectcfs anti-sociales, desquelles nous ayons fait mention au chapitre précédent.
SUB LA BUBSIE.
Le ministre des travaux publics (chemina de fer, ponts et chaussées, etc.);
Le ministre de la maison impériale.
Les postes pourraient redevenir une di^ rection générale , comme elles Pont été jusqu'en 1823, et pour ce qui est du contrôle, une expérience d'un demi-siècle a démontré que dans son oi^anisation actuelle il n'est bon à rien. H est indispensable d'instituer une cour des comptes, sur le modèle de celle de France.
26) Le budget * aurait dû être publié, et la liste civile fixée, sans pouvoir être dé-
27) Les évêques de l'Église orthodoxe orientale auraient dû être nommés par le gouvernement, sur une liste de trois candidats ^us par le clergé du diocèse. Une foia nommés, ils ne pourraient être éloignés de leurs fonctions sans un arrêt solennel, prononcé par le synode après jugement.
28) Le synode aurait dû être composé : 1) des trois métropolitains de Saint-Pétersbourg, Kiew et Moscou; 2) de six ou sept prélats, élu3 par les autres prélats au scrutin public, et investis de l'inamovibilité.
personne impériale aux hommes qui, connaissant leur pays, auraient pu donner de bons conseils. Investi d'une toute-puissance nominale, objet d*une adoration extérieure, flatté et encensé, mais de fait, réduit à une impuissance à peu près complète de faire le bien, trompé de tous les côtés, l'empereur de toutes les fiussies ^se trouve dans l'impossibilité de pouvoir empêcher la bureaucratie et la camarilla de commettre en son nom toutes sortes, d'infamies, dont il ignore les détails et les particularités. Est-ce une position tolérable? Nous sommes convaincus que si l'empereur Alexandre venait un jour à connaître sa position réelle, son coeur honnête la lui ferait repousser avec indignation, et il s'empresserait d'entourer son nom d'une auréole immortelle dans l'histoire, en accordant à la Eussie un gouvernement représentatif. Aujourd'hui, bous un régime de souveraineté soi-disant absolue, nous voyons la bureaucratie et la camarilla exécuter, constamment et journellement, des razzi<is sur le domaine du pouvoir impérial, l'envahir et s'arroger la part du lion; ils enlèvent à l'empereur la plus grande partie de son au-
33) La secte des vieux criïyani de TÉglise orientale (starovéry) aurait dû ayoir la pleine Hbertë de Texeroice de son culte, avec une hiërarchie ecclésiastique librement élue par les^ membres de cette secte.
34) La ceûsure prëyentive aurait dû être abolie, et la liberté do la presse accordée, avec une législation pénale pour en réprimer les escoès.
Mais une fois ces réformes décrétées, oii est la garantie qu'elles seront exécutées, qu'elles ne subiront point le sort ordinaire des lois russes, — celui de rester des feuilles de papier imprinié ? L'on aurait beau décréter les réformes les plus* sages : avec le mode de gouvernement qui régit la Bussie, l'on n'arrivera jamais à les faire mettre à exécution; la bureaucratie et la camarilla y sont trop intéressées; leurs intérêts sont en opposition trop directe, trop flagrante, trop irrémédiable avec les intérêts de la Bussie. La bureaucratie administre, opprime et pille le pays ; la camarilla se trouve placée comme une muraille entre l'empereur et la nation; elle empêche l'empereur de connaître la Russie; elle ne permet point l'approche de la
qui se fait accorder si souvent des spmmes si fortes sur un trésor à peu près vide, elle ne pourrait plus ni se faire donner de l'argent, ni constituer, comme elle le fait aujourd'hui en Russie, une caste intermédiaire entre la famille impériale et le reste de la 'nation. Aussi est-il concevable que la camarilla épuisera tous ses efforts, mettra en jeu toute son immense influence, pour empêcher toute modification dans la forme du gouvernement en Russie.
Sans un gouvernement représentatif, sans une constitution, aucune réforme en Russie ne pourra aboutir, ni porter de fruits. Nous avons vu l'absolutisme dans les mains de souverains dont Tintelligence n'était point saine, comme l'empereur Paul et l'empereur Nicolas; l'on pouvait attribuer les funestes effets de l'absolutisme à ceux qui l'exerçaient. Aujourd'hui nous voyons ce même pouvoir dans les mains d'un honnête homme, d'un homme animé de bonnes intentions : pourquoi donc tout va-t-il si mal ? C'est que labsolutisme porte en lui-même un germe de décadence : avec lui, point de publicité; sans publicité, point de contrôle, et sans
ioTitéf et ils lui laissent la responsabilité de leurs propres mëfaits devant Dieu et devant l'histoire. A peu près impuissant pour le bien, lempereur se trouve responsable de tout le mal, de toutes les horreurs commises par la bureaucratie et la camarilla. Avec un gouvernement reprësentalif , il en serait autrement. L'empereur, après avoir compris qu'un pouvoir illimité est un non-sens, qu'il est matériellement impossible à un homme de l'exercer, aurait posé des limites à son autorité ; il aurait tracé une ligne de démarcation bien nette et bien précise entre son pouvoir et celui de la représentation nationale, et ne serait, à l'avenir, responsable que de ses propres actes, en dégageant complètement sa responsabilité pour les faits et gestes des misérables qui, aujourd'hui, oppriment et pillent la Eussie en son nom.
Oui, l'empereur ne saurait que gagner à l'établissement d'un gouvernement représentatif. Ceux qui y perdraient seraient la bureaucratie et surtout la camarilla. La bureaucratie, cette souveraine actuelle et absolue de la Russie, se verrait obligée d'abdiquer. .Pour la camarilla, ce serait pis encore : elle
bien cire exposée à voir la question orientale, si importante pour elle, résolue sous aes jeux, sans elle et malgré elle. Le mécontentement général, Tindignation publique, arrivés à leur apogée, feront explosion et amèneront un changement violent dans la forme du gouvernement. Quel sera ce changement? Nul ne saurait le prévoir. Au lieu de* courir dans Favenir à des dangers certains, il serait prudent, il serait sage de les éviter, de les prévenir, en accordant aujourd'hui une constitution. £n donnant, de bonue grâce, à temps. Ton peut mesurer ce que Ton accorde: une fois Tère des -révolutions arrivée, qui pourrait prévoir ce que
Ton se verrait obligé de concéder ?
Les bureaucrates et les hommes de la camarilla ont Thabitude de dire que la nation russe n'est point mûre pour une constitution. Mais les Serbes, les Valaques, les Moldaves, eont-ils plus mûrs que les Eusses ? Et pourtant ils ont des gouvernements représentatifs. La Kussie, à l'heure qu'il est, n'est pas moins civilisée qu6 l'Espagne, le Portugal ou la Grèce moderne, et ces trois pays ont des constitutions.
contrôle, les abus, la vénalitë, la corraption^ enyahissent un pays, le rongent, paralysent ses forces, et le minent comme une fièvre lente parvient à miner l'homme le plus robuste.
Mais si l'empereur Alexandre n'accorde point \me constitution, qu'arrivera-t-il ? Sans aborder le domaine de l'imprévu, si fréquent dans l'histoire de Kussie, et pour ne s'en tenir qu'aux chances les plus probables, on peut dire que la désorganisation, aujourd'hui patente, du corps social en Kussie marchera à grands pas; la désaffection générale, déjà visible aux moins clairvoyants, ira en augmentant; les relations mutuelles des diverses classes de la société entre elles s'aigriront davantage; la banqueroute, en atteignant plus ou moins les fortunes privées, en atteignant les émoluments des employés, paralysera complètement les ressources de l'état. En même temps, à la première guerre, l'ennemi, en mettant le pied sur le sol russe, proclamera la liberté de conscience pour tous les sectaires. Dans l'éventualité si prochaine d'une crise en Orient, la Bussie, paralysée par les vices de son administration, pourrait
entre les souverains et leurs sujets; elles ont rafifermi ces dynasties, dont les chefis ont eu assez d'intelligence et assez de coeur pour s'ëlever à cette idëe, incompréhensible aux natures vulgaires, que le pouvoir absolu est au-dessus des forces humaines, et ne sert que d'aliment aux instincts sauvages de ceux qui l'exercent, tandis qu'un pouvoir limite et sagement pondéré, en investissant le souverain du droit de faire le bien, l'exonère de la responsabilité pour tout le mal qui peut être commis dans son pays.
Si une constitution venait à être octroyée à la Russie, il faudrait nécessairement avoir deux chambres, afin d'éviter les immenses inconvénients que pourrait amener un vote précipité, arrivé à la suite d'une vive émotion ou de Tun de ces entraînements irréfléchis, auxquels les majorités des assemblées se laissent aller parfois. Avec deux chambres, ce danger ne serait point à craindre.
De toutes les constitutions, la plus admirable, celle qui a donné les preuves les plus fortes de sa vitalité, c'est la constitution anglaise. Mais en Russie elle est impossible : la constitution anglaise exigeant
Plusieurs personnes voudraient assurer que la Russie ne saurait avoir de constitution, faute de tiers-ëtat. C'est une grande erreur. Le tiers-état existe en Eussie, et il est même très-nombreux. Nous comprenons sous ce nom la bourgeoisie notable, les marchands, la bourgeoisie ordinaire, eniin tous ceux d'entre les nobles qui n'appartiennent point à de grandes familles, possèdent une fortune très-médiocre, ou même n'en possèdent aucune, et ces nobles forment la majorité de leur caste.
Une constitution octroyée à temps, et loyalement exécutée, rattache un souverain à son peuple par des liens indissolubles. Un monarque, en accordant une constitution dans le plein exercice de sa prérogative souveraine, acquiert l'amour de son peuple et raffermit «a dynastie. Les constitutions octroyées : en Bavière en 1818, en Wurtemberg en 1819, en Espagne en 1833, en Portugal en 1834, en Prusse en 1847, et en Piémont en 1848, n'ont certainement diminué en rien le prestige attaché au pouvoir royal dans ces pays, pourtant si différents entre eux. Elles ont, au contraire, resserré les liens d'affection
crimes, et acheva de rendre l'idée du majorât odieuse à la noblesse russe. A Tàvëne* ment d'Anne, en 1730, la noblesse sollicita et obtint l'abrogation de la loi de 1714, et le partage des biens fut rétabli. En 1845, l'empereur Nicolas publia une loi qui engageait la noblesse à créer des majorats, et réglait les conditions d'érection. On sait que Saint-Pétersbourg est la ville des courtisans par excellence, et malgré ce^ il n'y eut pas dix majorats de créés! Tant est vive l'antipathie contre cette institution, sans laquelle il ne saurait y avoir de pairie héréditaire sérieuse.
Une autre raison non moins grave s'oppose également à la création d'une pairie héréditaire en Russie. De quels éléments le gouvernement composerait - il une chambre haute héréditaire ? Il y ferait entrer les membres du conseil de l'empire, les généraux en chef, les sénateurs, -les conseillers privés, et avant tout les membres de la camarilla. Tout ce monde, sauf un petit nombre d'hommes intelligens et -honorables, peut être divisé en deux e^Lté^ories. Ce sont, ou des hommes que \e\xT xi»Àfi,^^Ti^^ ^-^-^^yâiv. ^ être
une pairie héréditaire, appuyée sur des majorais.
Les majorais n'ont jamais pu prendre racine en EuBsie : ils sont trop antipathiques au caractère et aux tendances des nations slaves, caractère essentiellement démocratique, iendances à Tégaliié générale. Dans Tancienne Eassie, l'on ne connaissait même pas ce qu'était un majorai. Pierre 1*, en mars 1714, avec cette violence qui formait le fond de son caractère, déclara majorais forcés tous les biens des nobles alors existants, et alla jusqu'à casser et annuler tous les actes de partage conclus depuis le 1" de janvier 1714. A cette époque, Pierre I" songeait déjà à déshériter son fils Alexis; dans ^ le but de préparer la Eussie à cette éventualité, il eut la bizarre et inconcevable idée, au moment de la iransfoianaiion en majorais de tous les biens nobiliaires, d'ériger en loi qu'un père, ayant plusieurs enfants, pouvait choisir à son gré celui d'entre eux auquel il laisserait son majorai! Si le père mourait sans avoir fjût de choix, le majorai passait au fils aîné. Cette loi sauvage fut la source de nombreuses haines de fSeunille, engendra plusieurs
les diverses catégories d'individus que nous Tenons d'énumérer. Avec ces hommes -là, Ton ne saurait même composer une pairie viagère qui puisse jouir de la moindre considération. Il ûiut à la Eussie deux chambres, et non point une antichambre.
Pour les premières années du gouvernement représentatif, nous ne saurions comprendre, en Eussie, un autre régime que celui de deux chambres électives. La chambre des communes, à laquelle on pourrait donner le nom de douma zemskaia^ pourrait être composée, au nombre de cinq à six cents membres, de députés élus par les assemblées de district (voyez plus haut), et la chambre haute, à laquelle on pourrait donner le nom de chambre des boyards (douma boiarskaia), pourrait être composée de deux cent cinquante à trois cents membres, élus pour quatre années d'abord, ensuite de nouveau pour quatre années, par les mêmes assemblées de district. Seulement, pour entrer à la chambre des communes, il ne faudrait exiger aucun cens d'éligibilité; il suffirait d'avoir vingt -cinq ans d'âge, et de n'être frappé d'aucune incapacité légale. Pour entrer à la
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liambre des boyards, il faudrait avoir qua- •■ttte ans et posséder des propriétés fonciè- Mft jusqu'à un chifire déterminé par la loi. kpÀ$ huit années de pratique du gouveme- -JWfiKt représentatif, Ton verrait surgir dans les deux chambres des hommes, auxquels leur intelligence et leur caractère auraient conquis l'estime générale. Alors, avec ces hommes, l'on pourrait organiser une chambre de boyards viagère et inamovible, nomtnée, en partie par le souverain, en partie pBLT la chambre des communes, sans aucune limite d'âge ni de fortune, ce qui permettrait d'y donner accès à toutes les illustrations et a toutes les sommités sociales du pays.
En donnant une constitution à la Bussie, il faudrait y placer un article qui en permettrait toujours la révision, en l'entourant de certaines garanties, comme, par exemple : une proposition signée de cent membres serait nécessaire pour pouvoir procéder à la révision d'un chapitre de la constitution, et les changements demandés ne pourraient s'opérer que s'ils étaient votés, non à la majorité absolue, comme toutes les autres
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mesures législatives, mais aux trois quarts des voix des membres présents ce jour-li.
Enfin, une raison toute spéciale devrait porter l'empereur Alexandre à octroyer, de plein gré, une constitution à son peuple, avant que Ton ne vienne, d'ici à quelques années, lui en imposer une.
L'origitie du pouvoir de la maison de Hol- «tein-Gottorp ne se perd point dans. la nuit des temps. Ce pouvoir ne tire sa source ni d'un principe de légitimité transmis à travers plusieurs siècles, ni du principe de l'élection nationale. La maison Romanow (éteinte en 1730) avait été placée sur le trône par l'élection nationale, avec un pacte librement accepté et juré sur l'Evangile par le czar Michel ; ce serment sof ennel fut bientôt violé, et le gouvernement russe devint un gouvernement de fait, ne reposant depuis sur aucun principe. Après la mort du dernier des Romanow, l'empereur Pierre II, décédé le 19 [30] janvier 1730, le trône de Russie fut occupé pendant dix années par l'impératrice Anne , fille du czar Jean V, et tantegermaine de Pierre II. Anne mourut le 17 [28] octobre X740, léguant la couronne de
SUR LA KUSSIS.
iBsie, Bans consulter la nation et comme i s'agissait d'un immeuble, à son petit- Feu le prince Jean de Brunsvic-Bevem, âère-petit-fils du czar Jean V. Treize mois rès, dans la nuit du, 24 novembre (5 dénbre) 1741, une insurrection militaire ate dans les casernes du régiment des rdes Prëobrajenski. 81 ce mouvement était lu à échouer, il aurait reçu Tépithète de rolie, et ses fauteurs, le médecin Lestocq, chantre de chapelle Eazoumovski, Woitsow, les frères Schouvalow auraient été outés et décapités, ou envoyés en Sibérie, is il fut couronné d'un plein succès; à titre l'histoire l'appelle du nom de révoion, et ses fauteurs furent comblés d'or, titres et de décorations. Ils jetèrent dans cachot le jeune empereur Jean YI et toute famille, et sans consulter le moins du nde la nation russe, ils placèrent sur le ne Elisabeth, fille illégitime et adultérine Pierre I. l^ons disons UlégUitne : le maope de Pierre et de Catherine n'ayant jais pu être prouvé; mais si même ce mage, ainsi que l'affîrment les fabulistes de cour de Bussie, avait eu lieu «il VI W.^
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il ne s'ensuivrait pas moins qu'Anne', srfe en 1708, et Elisabeth, née en 1709, seraient venues au monde avant le mariage de leur mère, et se trouveraient être, par conséquent, des enfants illégitimes. De plus, Pierre eut-il été ou non marié avec Catherine, Anne et Elisabeth n'en étaient pas moins des enfants adultérins j par la raison que la femme légitime de Pierre I, Eudoxie Lapouhine, qu'il avait, bien malgré elle, emprisonnée dans un couvent, vivait à cette époque et survécut même à Pierre dé ciuq années : elle ne mourut qu'en 1730. Elisabeth, sans consulter la nation et comme s'il s'agissait d'un immeuble, légua la couronne de Ruçsie à son neveu, le duc de Holstein-Gottorp , dont la mère, la duchesse Anne, était, ainsi que nous venons de le voir, la fille illégitime et adultérine de Pierre I. Le duc de Holstein- Gottorp monta sur le trône de Russie le 25 décembre 1761 (5 janvier 1762) sous le nom de Pierre III. Il fut l'arrière-grandpère de l'empereur Alexandre II. Il est bien évident qu'il n'y a point en tout ceci la moindre trace, ni de droit di^nn, ni de voeu national, et que le gouvernement russe n'eat
SUR LA RUSSIE. gQQ
'■ ffCvk gouvernement de fait et de force brutale, issu d'une insurrection soldatesque et nocturne, et ne reposant sur aucun principe régulier.
Si Alexandre II accorde une constitution, alors lui et ses descendans seront incontestablement reconnus par tous les Russes pour nos souverains légitimes. Personne alors ne voudra se rappeler leur origine allemande et nullement russe; personne alors ne se souviendra de ce qu'ils ne sont point des Bomanow, mais des Holstein-Gottorp ; qu'ils ne se trouvent issus de Pierre I qu'en lignée illégitime et adultérine, et ne se trouvent redevablQB de la couronne de Bussie qu'à une insurrection soldatesque et nocturne. Tout Russe les tiendrait alors pour ses souverains légitimes par la raison qu'ils descendent d'Alexandre II, de ce prince magnanime qui aurait transformé un peuple d'esclaves en une nation d'hommes libres, et remplacé Paibitraire par la légalité. En accordant une conBtîtution , l'empereur Alexandre accom- * pliiait une oeuvre sublime devant Dîexx, Yxi' ^Éurers et rhistoire; il asBureraît ^ «a ^naatie la base légale qui lui fait cotûçV^^^'