CHAPITRE V
Les empoisonneurs au dix-septième siècle,
1670. Mort de Madame. — 1671. Mort de M. de Lyonne. — 1672, 1673, 1677. Affaire Brinvilliers. — 1673. Mort du comte de Soissong. — L'homme d*affaires du duc de Luxembourg. — 1673. Mort de Nallot. — La cassette et le lit blanc de M. de Louvois. — 1674. Les complots dv Normandie. — Les va-nu-pieds. — L'affaire Bonnesson. — L'affaire Roux de Marsilly. — Le chevalier de Rohan. — 1676. Sardan et Audijos. — 1675. Empoisonnement du duc de Savoie. — 1677. Tentative d'empoisoiinement de la reine de Polo{;ne. — 1675, 1677, 1679. Affaire Vanens, Bachimont et de Chasieuil. — 1678. Poncet d'Orvilliers. — 1678-1681. Les poisons et la Chambre ardente. — 1685. Les dragonnades et la révocation de redit de Nantes. — Conclusion.
De tout ce qui précédait, de tout ce que j'avais exa- D^iné dans les deux premières parties de cette étude , il était résulté pour mon esprit cette conviction complète :
l^ Que la légende de celte question historique n'était nullement due aux récits ou écrits des contemporains du drame et des intéressés, mais uniquement au travail imaginatif des écrivains de la deuxième moitié du dix-huitième siècle, à la personnalité du geôlier et à ses déplacements successifs , ainsi qu'à ses contes jaunes ;
V Que, parmi les prisonniers dont je venais de faire le rapide historique, aucun ne pouvait satisfaire aux conditions réclamées de temps, de surveillance et d'intérêt;
3° Qu'il y avait identité parfaite pour les soins et la garde
du prisonnier à Pignerol, à Exiles , k Sainte-Marguerite et à la Bastille.
Acceptant donc ces conséquences comme certaines, je pris pour point de départ ce fiiit indiscutable de la dépêche de fin 1691 , dans laquelle M. de Barbezieux parlait à Saint- Mars de son prisonnier d'il y a vingt ans, et des autres où il lui rappelait son ancien prisonnier, le prisonnier de Pignerol, etc. Ce détail admis, j'en conclus qu'au lieu d'accepter un merveilleux qui n'existait pas, des concordances de nom impossibles, il était plus logique de rechercher si, conformément à la dépêche ministérielle , c'est-à-dire à vingt années en arrière de 1Ç91 , vers 1672 par conséquent, des incarcé^ rations mystérieuses n'avaient pas eu lieu au donjon de Pignerol ^ et si des événements particuliers en Europe ou en France à cette époque n'avaient pu autoriser le Roi ou le ministre à faire arrêter et enfermer pour la vie quelque grand coupable.
Or, à des dates rapprochées de cette même année 1672, le secrétaire d'État de la guerre avait accompli un voyage mystérieux à Pignerol, et fait exécuter deux arrestations, celles d'un moine jacobin et d'un personnage inconnu. Qu'étaient ces deux hommes? Dans quel but s'était fait ce voyage? Ces arrestations pouvaient-elles concorder avec les données du problème? Des événements graves s'étaient-ils passés en France à la même date ? Voilà ce que je recherchai, «n commençant par un examen des grands procès du temps. La méthode était sûre ; elle devait me mettre sur la voie de découvertes fort intéressantes , mais tellement enchevêtrées , tellement nombreuses, que je dus renoncer à suffire seul à l'achèvement de cette vaste enquête , et me résoudre à publier les documents que je possédais , et dont les points de liaison devaient se retrouver un peu partout dans les archives de différents pays.
. Voici , du reste, par ordre de dates, quelques-uns des curieux événements de l'époque où s'est passé le drame dont le personnage ëpisodique doit être le fameux prisonnier de la Bastille.
MORT D£ MADAME. t79
KORT SUBITE DE MADAME (HENRIETTE ^'ANGLETERRE , DUCHESSE d'oRLBANs).
(30 juin 1670.)
Madame se meurt y madame est morte ! Chacun a présent à la mémoire ce cri suprême jeté par Bossuet , dans sa magnifique oraison funèbre, à propos de la fin tragique de cette jeune princesse étrangère , dont les grâces pleines de charme avaient su captiver la cour de France , et particulièrement un jeune roi de trente ans, Louis XIY ; de cette aimable Henriette, mariée à cet indigne époux qu'on appelait le duc d'Orléans , alors à la merci d'un favori d'une nature étrange , le chevalier de Lorraine. C'est qu'en effet cette mort avait eu quelque chose de si inattendu, de si mystérieux, que les esprits les moins disposés à mal penser avaient cru y voir autre chose qu'une fin naturelle. Voici d'ailleurs quelques notes inédites , relatives à ce douloureux événement :
a Le jeudi 30 janvier 1670 , dit le président Bàilleul (Louis » de Bàilleul, marquis de Chàteau-Gonthier), M. le che- » valier de Lorraine, favori de Monsieur, étoit arrêté au chà- » teau neuf de Saint-Germain , par le comte d' Ayen , capitaine » des gardes de quartier, seir les trois ou quatre heures du » soir. Le même jour, sur les neuf heures. Monsieur partoit V de la cour avec Madame pour s'en venir coucher à Paris ^ au » Palais-Royal, où il arrivoit à minuit, comme on nel'attendoit n point, mécontent de cette disgrâce. II y séjourna tout le » vendredi 31 , et lui et Madame, avec toute sa .maison, ne » partirent que le matin du 1*' février 1670, pour s'en aller 3) en relais de carrosse à Yillers-Cotterets. Madame, paroit-il, » outragée par la familiarité du chevalier de Lorraine avec » son mari , et par les airs insultants qu'il prenoit vis-à-vis » d'elle, avoit obtenu du Roi qu'on le fN; sortir de la cour*.»
De Saint-Germain , le chevalier fut conduit à Pierre-en- Cise, et, le 21 février, Louis XIV écrivait à M. de Pom-
1 RavaÎMon , t. lY, p. 23.
ponne : «J'ai envoyé depuis quelques jours les ordres pour » faire transférer le chevalier de Lorraine de Pierre-en-Cise » au château d'If, et pour lui faire ôter toute comnaunication
» avec le dehors n Mais la détention était bientôt changée
en exil , et du château d'If, le chevalier obtenait la faveur d'aller à Rome^ rejoindre son frère le comte de Marsan, qui l'avait précédé dans cette ville. Que firent là les deux frères? Ce qu'on sait, c'est qu'ils s'y lièrent avec les exilés et les mécontents français, toujours nombreux à Rome à cette époque; qu'ils y menèrent grande et joyeuse vie, et restèrent en communication continue avec leurs affidés de France.
Aussitôt après l'incarcération du chevalier à Pierre-en- Cise, Monsieur et Madame revinrent à Paris*, et reprirent leurs places accoutumées à la cour. Survinrent alors l'immixtion de la duchesse dans les affaires politiques, ainsi que son envoi à Douvres, afin d'y rencontrer son royal frère, Charles II, pour l'amener à signer un traité d'alliance offensive et défensive. Le 5 mai. Madame Henriette arrivait à Douvres, accompagnée d'une jeune Bretonne fort intrigante et fort belle, qui devait servir d'appât à l'amoureux monarque et devenir bientôt la célèbre duchesse de Portsmouth. Le 18 juin , la princesse était de retour, après avoir réussi dans sa double mission, et le 20, de Lyonne écrivait à Pomponne : u Madame est ici depuis avant-hier , fort satisfaite de tous les
«traitements qu'elle a reçus en voyage Le traité est
» signé » Tout semblait donc sourire à la jeune femme ,
dont l'habileté avait su faire réussir une négociation si importante pour les projets de l'ambitieux Louis XIY. Aussi la faveur qui en était devenue la conséquence n'étaitelle pas faite pour réjouir le duc d'Orléans, ni augmenter les chances de retour en grâce de son favori. Mais cette faveur même ne devait guère être longtemps un obstacle. Neuf jours
^ Le cheyalier de Lorraine à Louvois, le 19 janvier 1673 (p. 47, r. 299 Dépôt de la gdeire), août 1673 (p. 6, y. 305, Dépùt de h ^erre). Autographes.
3 24 férrier 1670.