LA BRINVILLIERS
AFFAIBE DE LA MARQUISE DE BRINVILUERS ( MARIE -HADELEIISE}.
Le 31 juillet 1672, à dix heures du soir, mourait à Paris un gentilhomme du nom de Gaudin de Sainte-Croix. Ce gentilhomme, malade depuis cinq mois, vivait fort retiré et loin de sa femme, dont il était séparé.
Ce Sainte-Croix , ancien capitaine dans le régiment de Tracy-Cavalerie, déjà arrêté en 1663, puis relâché, était depuis longtemps l'amant d'une marquise de Brinvilliers , née Dreux d'Aubray, dont tous les parents étaient morts d'nne fin tragique et mystérieuse. Une femme pourtant, la veuve du dernier des d'Aubray, veillait sur les faits et gestes de ceux qu'elle croyait avoir eu intérêt à la mort de son mari. Grâce à son crédit auprès de Louvois, elle put obtenir, le 8 août 1672, défaire procéder à l'inventaire des objets laissés par Sainte-Croix. La découverte des poisons et des papiers compromettants qu'on trouva dans une cassette du défunt mit la justice sur la voie d'une série de crimes inouïs, et provoqua l'arrestation du valet dudit Sainte-Croix, le nommé La Chaussée ^ La capture était bonne, car les aveux de ce misérable furent si complets , si inattendus , que La Reynie, effrayé, se crut obligé de solliciter des ordres avant d'agir. Quand on s'y décida, la marquise de Brinvilliers était déjà en Angleterre, où Colbert essaya, mais en vain, de l'arrêter à l'aide d'une demande d'extradition. Toutefois, suivie à Douvi'es par les agents de Colbert, la marquise se sauva dans les Pays-Bas, et finit par être prise à Liège, grâce aux soins de l'agent diplomatique français dans cette ville, le sieur Descarrières , et à la bonne volonté des con* suis de Liège , et non pas , comme l'a prétendu la légende , par suite d'un déguisement de l'exempt Desgrez en abbé galant'. Mais il est inutile de revenir ici sur les incidents de cette dramatique histoire^, dont le dénoûment est connu.
1 19 Doyembr« 1672.
2 16 mars 1676. Rayaisson, t. lY, p. 164.
tèk LES EMPOISONNEURS.
Je signalerai simplement les personnages qui ont passé sous les yeux des juges pendant les trois procès successif du valet La Chaussée , du trésorier Penautier et de la marquise, et qui prendront place dans le débat.
Marie-Madeleine d'Âubray, marquise de Brin villiers, une des filles du sieur Dreux d*Aubray, maître des requêtes, lieutenant civil au Ghàteletj avait épousé en 1651 le marquis de Brinvilliers , fils de M. Gobelin, président à la chambre des comptes. Devenue la maîtresse d'un aventurier nommé Sainte- Croix, cette femme, pour faire face aux exigences de toute nature qu'avait amenées cette situation anormale, avait eu recours au crime, commun à cette époque, de Tempoisonnement. Parmi les principales victimes, il fallut bientôt compter les proches parents de la marquise, son propre père, le sieur d'Aubray, sieur d'Oflemont, mort le lO septembre 1666, et son frère Antoine, empoisonné à trente-sept ans, le 17 juin 1670. Craignant les investigations de la justice, par suite de l'arrestation du valet de Sainte-Croix, la Brinvilliers s'était sauvée en Angleterre, puis dans les Pays-Bas. Arrêtée à Liège, le 16 mars 1674, amenée le 31 àla Conciergerie, jugée le 17 avril, la marquise fut condamnée et exécutée le 16 juillet de la même année ^
Antoine Gobelin, marquis de Brinvilliers, son mari, avait été mestre de camp du régiment de Normandie en 1659. On ne sait vraiment encore comment cet homme échappa à Ja vengeance de cette femme et de son amant. Les deux misérables comptaient-ils sur une fin fortuite? « On ne parle ici, » écrit madame de Sévigné , le l*"'mai 1676, que des discours » et des faits et gestes de la Brinvilliers. A-t-on janoiais vu » craindre d'oublier dans sa confession d'avoir tué son père? » Les peccadilles qu'elle craint sont admirables! £lle aimoit » ce Sainte-Croix, elle vouloit l'épouser, et empoisonnoit fort » souvent son mari à cette intention. Sainte-Croix, qui ne » vouloit pas d'une femme aussi méchante que lui , donnoit
1 Née, suivant M. Jal, le 22 juillet 1630.
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» du contre-poison à ce pauvre mari^ de sorte qu'ayant été » ballotté cinq ou six fois de cette sorte, tantôt empoisonné, » tantôt désempoisonné , il est demeuré en vie et s'offre pré- » sentement de venir solliciter pour sa chère moitié. On ne » finiroit point sur toutes ces folies.... » En tout cas, fort malade, le marquis, dès 1674, sollicitait un changement et un congé : « Si je pouvois, disait-il tristement à Louvois, avoir » l'honneur de vous voir, vous verriez bien sans doute sur » mon visage que si le seul déplaisir de ne pas faire mon de- » voir me fait croire que ma santé me permet d'aller à l'aria mée, elle n'est pas meilleure que devant '. » Au bas de cet autographe se trouvait la brève réponse de Louvois que voici : « Qu'on lui envoie dès à présent son conf;é. »
Gaudin de Sainte-£roix est un aventurier dans le genre de Ghasteuil, La Tréaumont, Paul Sardan. Capitainç dans Tracy-Cavalerie , marié, puis séparé de sa femme, criblé de dettes, il fut enfermé une première fois à la Bastille le 19 mars 1663, et en sortit le 2 mai de la même année. Il se retira en Angleterre, fit plusieurs voyages dans les Flandres et en Allemagne, s'y lia avec les médecins Glazer et Rabel , l'empoisonneur Eggidi, les Vanens, les Bachimont, les Gonnor, etc., fit partie d'une vaste association criminelle, en devint un des chefs, puis retourna à Paris, dont il fit le centre de ses opérations et de ses relations.
Exih, ou plutôt Eggidi, était un gentilhomme de cette fameuse reine Christine de Suède, qui avait souillé d'un meurtre à Fontainebleau le foyer hospitalier de la France. Dès 1650, cet homme remplissait à Rome le rôle de sicaire et d'empoisonneur; sa sœur était une fille publique.
Arrêté et conduit à la Bastille le 2 février 1663 , il en sortait le 27 juin de la même année, grâce au crédit de Sainte- Croix et de la Voisin, et se retirait en Angleterre, où il retrouvait la bande des Babel , Gonnor, Glazer, etc.,
Pierre Louis de Reich de Penautier, ex-commis des finances^ épousa une demoiselle Lesecq, fille unique de
< P. 64, y. 358. Dépôt de la gueire.
M. Lesecq, trésorier de la bourse des états de Languedoc; Par suite de la mort subite de son beau-père et de ses associéSy Hannyvel, sieur de Saint-Laurens , receveur général du clergé de France, et de d'Alibert et du frère de madame d'Alibert , il se trouva en quelques années possesseur unique de ces difFérentes charges , avec le titre de conseiller du Roi en 1672. Cette fortune si bien préparée, si rapidement amassée par ces morts successives, avait déjà ému l'opinion publique, quand l'ouverture de la cassette de Sainte-Croix et la découverte des papiers qu'elle contenait firent conncdtre les rapports qui existaient entre le trésorier et la bande de Sainte-Croix. Assigné à comparaître le 27 mars 1673, il se renferma dans une négation absolue et fiit renvoyé des fins de la plainte , faute de preuves, le 15 juin 1673. Mais l'arrestation de la marquise , ses aveux , les nouveaux papiers trouvés à Liège, nécessitèrent en 1676 une deuxième instruction. Arrêté chez lui à l'improviste par l'huissier Husson et l'exempt Desgrez, notre homme n'eut pas le temps d'avaler un billet qu'il avait glissé dans sa bouche. DépUé, ce papier donna le texte suivant :
« Juin 1676.
» Il y a... par ma précédente, comme... au premier jour...
» vous m'avez marqué — serai ponctuel Voyez ici pour
» cela même toutes.... les choses.... en l'état que vous pou- » vez désirer et sans qu'il paroisse aucune afiFectation pour » cela, ni que ma famille, ni que qui que ce soit puisse rien » soupçonner. Donnez-moi au nom de Dieu souvent de vos
n nouvelles.... écrirai au plus long une partir d'ici et je
» vous — que vos lettres me so.,., ment et fidèlement ren- » dues — pour tout ce qui vous plaira. Encore une fois, dans » cette maudite conjoncture, donnez-moi souvent de vos nou- » velles. »,
Deux autres brouillons de lettres trouvés dans une corbeille donnèrent le résultat suivant ;
« Ce 6 juin 1676.
» Mon ami s'en va demain pour un mois à la campagne