MORT DU COMTE DE SOISSONS
Le 20 juin 1673, l'ambassadeur Michel écrivait deTournay
au doge de Venise : u La perte du comte de Soissons afflige
» tout le monde. Il se feisoit transporter à Wesel , se trou-
» vaut un peu soulagé d'une indisposition légère , lorsqu'il
» fut surpris par un accident mortel * . » Cette fin avait^ en effet, quelque chose d 'étrange. La maladie avait dure trois jours à peine, et pendant ce temps, à quelques lieues de là, la comtesse de Soissons , la trop fameuse Olympe Mancini , la deuxième nièce de Mazarin, menait joyeuse vie. En compagnie 'une autre empoisonneuse, sa sœur (Marianne- Marie Mancini), duchesse de Bouillon^, elle faisait partie carrée avec le duc de Villeroy et M. de Vendôme. Or, le comte de Soissons était suivi d'un ancien page , le sieur Tory , fort joli garçon , que la chronique mettait au nombre des favoris de a dame. Le comte mort ^, sa femme n'eut rien de plus pressé que de courir effrontément à Maêstricht, où se trouvaient la cour et Tory. Le 18 septembre, elle sollicitait même une faveur de Louvois pour son amant ^ : « J'ai trop de preuves n de vos honnêtetés et des manières avec lesquelles vous V savez obliger les gens , pour ne pas profiter dans ces ren- » contres de l'avantage de cette connoissance, et comme j'ai » fort à cœur l'avancement d'un gentilhomme nommé Tory, » qui a été page de feu M. mon mari, qui est présentement » enseigne à la générale des Suisses, je voudrois bien me » flatter que vous eussiez à ma considération quelque bonté y> pour lui dans cette occasion de la mort de M. de Gourten,
» capitaine d'une compagnie S'il pouvoit obtenir cette
» compagnie, je vous en aurois une très-grande obligation, n et la mettant au nombre des autres , je vous en aurois une il reconnoissan ce infinie, étant avec une passion très-sincère. • .
» Votre très-humble servante , — La comtesse de Soissons. »
(Au bas de la lettre , en marge , se trouvaient ces mots : « La compagnie est déjà donnée.» )
L'accusation d'empoisonnement courait les ruelles, et le 15 juillet, Marsilly, l'ami intime de Louvois, lui écri-
1 Archives de Venise.
* Mariée, le 20 avril 1662, à Godefroy-Maurice de La Tour d'Auvergne, duc de Bouillon; morte le 14 juillet 1714.
* Eugène-Maurice de Savoie, comte de Soissons (1633-1673). 4 P. 372, V. 361. Dépôt de la guerre. Autographe.
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vait « La comtesse est malade et accablée de fluxions. Le V bruit qui s'est répandu que M. le comte, en mourant, » avoit dit qu'il se croyoit empoisonné, court toujours. Il est » ici un homme pris et convaincu d'avoir empoisonné sa » femme , lequel étant interrogé par le lieutenant criminel^ ') dit que cela étoit vrai , et qu'il a jeté de la poudre blanche » sur le visage de sa femme, sur sa gorge et sur ses mains, » et qu'il en a aussi mis dans son potage ; et le pressant de » dire pourquoi il a fait cela^ il dit qu'il étoit fort amoureux » de sa femme , et croyant qu'elle en aimoit un autre , il alla » trouver une sienne amie, nommée dame Barbe, lui faisant y» des plaintes de sa femme. Elle lui dit qu'elle lui donneroit » d'une poudre pour s'en faire aimer, en la jetant sur elle et dans sa soupe , ce qu'il fit. Dame Barbe dit que cela est faux ; » l'homme le soutient à dame Barbe, et dit force choses pour » le prouver. Les juges sont fort embarrassés. Que faire à cet » homme qui dit qu'il n'entendoit pas fugue ? Cependant la » femme empoisonnée se mouroit hier , et je la crois morte » à l'heure qu'il est ^ »
Cette mort du comte de Soissons, d'ailleurs, n'était pas une fort mauvaise affaire pour la Mancini, qui gagnait, outre sa liberté, un immense apanage, une énorme fortune, et le 21 janvier de l'année suivante, quatre cent mille livres (deux millions) en espèces bien sonnantes pour l'équivalent de la charge de colonel général des Suisses qu'occupait son mari et qu'on donnait au duc du Maine. Mais l'impunité de ses crimes ne devait pas être de longue durée. A quelques années de là on la retrouvait parmi les accusées de la Chambre ardente, à côté d'empoisonneuses avérées, telles que la Voisin et la Pilastre. Chassée de France, elle vint habiter la Flandre, se sauva à Madrid, s'attacha à la Reine d'Espagne, qu'elle empoisonna, à ce que prétendent avec quelque apparence de raison Saint-Simon et Bavaisson. De retour à Bruxelles , repoussée par tout le monde , devenue l'objet du
1 p. 80, V. 361, Ms8. Dépôt de la guerre.
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mépris général , elle y mourait dans la plus extrême misère en 1708.
ARRESTATION DE l'hOMHE d'aFFAIRES DE H. LE MARÉCHAL