EMPOISONNEMENT DU DUC DE SAVOIE EMMANUEL H
Cette conspiration est appelée assez improprement araire VanenSy du nom d'un des coupables, car elle comprend d'autres prévenus beaucoup plus importants; mais elle tire son origine de l'arrestation de ce personnage.
Charles-Emmanuel II , le chasseur enragé que nous connaissons déjà par l'histoire de Castanieri , avait épousé la princesse Marie de Nemours. Né en 1634, il mourut subitement le 12 juin 1675, à la .suite de l'absorption d'une boisson rafraîchissante. Comme tant d'autres membres de sa famille, ce malheureux prince avait été empoisonné. Pour quels motifs? sous quelle haute influence? L'histoire est muette làdessus. Le hasard seul , assure-t-on , fit découvrir cette bande
1 Bavaisson, t. IV, p. 314.
d'empoisonneurs. Ce fiit en recherchant rorigfine d'une lettre de change qu'on mit la main sur les acteurs de ce terrible drame, dont les pièces sont consignées dans le tome IV des Archives de la Bastille, de M. Ravaisson.
Arrête le 5 décembre 1677 pour indiquer la provenance d'une traite de deux cent mille livres payable à Venise chez les sieurs Castelli et PocobelU et délivrée par un banquier de Paris fort connu , le sieur Gadelan ; interrogé le lendemain même, il se déclara âgé de trente ans, natif d'Arles, ofEcier d'infanterie réformé. Ces dépositions et les papiers compromettants qu'on trouva au domicile de sa maîtresse , mademoiselle Leclère, dite Finette, permirent à La Reyniede découvrir une nouvelle bande de malfaiteurs. Tel fut le point de départ de cette curieuse et étrange procédure qui effraya jusqu'aux juges eux-mêmes et dévoila toutes les turpitudes de la cour de Savoie, ainsi que tout un monde d'assassins et d'empoisonneurs. Sans entrer dans le récit de cette affaire , qui prend les proportions du roman le plus insensé , je me contenterai de donner des renseignements sur quelques-uns des accusés.
Louis de Vanens, ancien ofBcier, natif d'Arles , perdu de dettes, agent du marquis de Chasteuil, voyageur en poisons, empoisonné lui-même par ordre du maître , le marquis de Chasteuil, mort à la Bastille.
Le marquis de Chasteuil , chef de cette bande d'empoisonneurs. Il prenait le titre de major au régiment de la Croix blanche (Savoie). C'est ce François Galaup, dit le chevalier, dont j'ai donné l'ordre d'arrestation adressé par Louvois à Saint-Mars et à d'Herleville en 1675.
Barthominat, dit la Chaboissière, dit Delorme ,' empoisonneur, habitué de l'hôtel de Soissons, dont il connaissait les êtres et où il recevait de l'argent. Né à Saint-Germain en Auvergne, il était âgé de trente-cinq ans quandilfut amené à la Bastille , le 29 novembre 1677. Il fut convaincu d'avoir reçu de l'argent d'un parent du chancelier d'Aligre , pour Tempoisonnement de ce dernier.
AFFAIRE VANENS. 303
Pierre Gadelan, banquier à Paris et secrétaire du Roi. Natif de Castres, il était âgé de quarante ans, marié et père de famille lorsqu'il fut arrêté le 30 décembre 1677. En relations d'affaires avec les sieurs Gastelli et Pocobelli, banquiers à Venise , Pedi , banquier à Rotterdam , banquier lui-même de cette bande de malfaiteurs , il fut interrogé pour la première fois le 4 juillet 1678, et enfermé à la Bastille, où sa femme n'eut permission de le voir tous les jours qu'à partir du 29 juillet 1682'. Transféré à Besançon le 5 septembre 1 683 ', il y mourut l'année suivante , et le 30 septembre 1 684 Louvois, en faisant part à La Reynie de la fin du misérable , lui envoyait la bague qu'on avait trouvée au doigt du défunt*.
Le nommé Ponsieux, agent inconnu , voyageur en poisons, résidant à Venise et en Allemagne.
Le comte de Castelmajor était intimement lié avec Bachimont, Vanens et Chasteuil pour l'affaire des poisons. On trouva de lui des lettres fort compromettantes dans les inventaires faits chez Vanens et Bachimont. Ce comte, Portugais d'origine, habitait Turin. Il avait une position élevée et occupait un rang fort honorable, car le 21 novembre 1671, Servient , notre ambassadeur à Turin , écrivait à Louvois : a M. le comte de Castelmajor est sur le point de son départ » pour se rendre à la cour. Il portera des lettres très-favora- «bles de Leurs Altesses Royales, et j'ai même pris la liberté » de lui en donner une pour vous.... Il désire obtenir de » passer le reste de ses jours en Portugal, dans sa famille , » sans vouloir, à ce qu'il proteste fort expressément, s'ingérer » d'aucune affaire de l'État*. » Et le 6 février 1672, il ajoutait : a M. le comte de Castelmajor, qui arrive jeudi dans » cette ville, ne peut se taire de l'accueil, des grâces qu'il a » reçues de Sa Majesté*. »
1 P. 535, ▼. 679, Ms8. Dépôt de la guerre.
* P. 132, V. 696, Mas. Dépôt de la guerre.
• P. 50Î, ▼. 717, Mss. Dépôt de la guerre.
♦ P. 181, V. Î64, M«8. Dépôt de la guerre.
^ P. 59, ▼. 299, Mss. Dépôt de la guerre.
Le comte de Bachimont s'appelait Robert de La Mire , sieur de Bachimont , Rurecourt et Yvranches. Agé de cinquante ans, il était né à Bachimont en Artois. Très-lié avec les empoisonneurs, il fut enfermé au château de Pierre-eD- Cise , et interrogé pour la première fois le 17 mai 1678. Ce Bachimont habitait près de Lyon avec sa femme, dans une maison isolée où il faisait de l'alchimie et qui servait de repaire aux agents de Turin , de Paris , Lyon , Baie et Bordeaux. Ce M. de Bachimont était de bonne Camille. Ancien capitaine dans Picardie, il avait été im fort mauvais officier, signalé au ministre pour ses absences continuelles. Dès le 18 juillet 1669, Louvois lui écrivait : «Par V tous les extraits des revues des compagnies du régiment de » Picardie, la vôtre paroît la plus foible et en plus mauvais » état. Il est aisé de juger que ce désordre vient de votre » absence*. » Le 2 août, Louvois renouvelait ses reproches*. Cassé et renvoyé du corps, Bachimont retourna à Paris, où il vivait déjà depuis longtemps avec sa maîtresse , qu'il n'épousa qu'en 1674. En 1675 , il fit plusieurs voyages à Turin, au moment de l'empoisonnement du duc, et à l'aide des sommes qu'il toucha , vint se réfugier près de Lyon et acheter la maison mystérieuse dont nous avons parlé.
Madame de Bachimont était fille d'un conseiller au parlelement de Rennes, le sieur Paul Hay, comte de Coëtlan. Sa mère était fille du président Fouquet. Le fils d'un frère de sa mère avait épousé Pauline de Grignan, Elle- avait également une sœur, du nom de Madeleine, qui en 1659 s'était mariée avec Charles Louis de Simiane, marquis d'Esparan, ancien capitaine et alors conseiller au parlement de Grenoble. En 1639, elle avait pris pour mari Siméon de la Haye, sieur du Plessis-au-Chat, qu'elle avait fait assassiner. Gravement compromise, enfermée, puis relâchée , elle était allée rejoindre son amant, le capitaine de Bachimont , dont elle ne prit le nom qu'en 1674.
1 p. 172, ▼. 23^, Mm. Dépôt de la guerrj.
2 P. 16, V. 234, Mss. DépOt de h (guerre.