‹ La vérité sur le Masque de fer (les empoisonneurs) d'après des documents inédits des archives de la guerre et autres dépôts publicsChapitre 114 sur 170 · PONCET D'ORVILLIERS · texte numérisé non relu

PONCET D'ORVILLIERS

Le chevalier Gonnor, Anglais au service de France, babi* tait tantôt Rouen, tantôt Paris. Il existe aux Archives de la guerre une lettre de Louvois à ce personnage. Elle est du 26 septembre 1672, et ainsi conçue : « Ceux qui vous ont » dit que le.... avoit mandé que vous étiez du complot du » sieur Witternigton , n'étoient pas bien informés, puisqu'il » n'en a jamais écrit, mais Ton a jugé qu'il étoit comme im- » possible que vous en ayez quelque connoissance. Au sur- » plus, Sa Majesté ne désire pas rétablir le sieur Witternig- » ton, mais elle disposera volontiers de sa compagnie '. »

Dalmas, chirurgien aveugle , compromis dans l'empoisonnement du chancelier d'Aligre. Arrêté le 22 février 1678*, il fut envoyé au château de Besançon , le 5 septembre 1 683.

Babel, médecin de Paris. Il avait reçu de Charles II , roi d'Angleterre, des sommes considérables. Il était aux gages du sieur Gadelan C'est ce même Babel que nous avons vu à Cannes et à Nice en rapports intimes avec Saint-Mars et Louvois.

Femme Lecjère, dite Finette, ttiaitre.sse de Vanens; femme Catherine Leroy, servante ; femme Dusoulaye , blanchisseuse; le sieur de Sainte-Colombe, le sieur Terron du Clauzel, mademoiselle de Montalais, le président Truclii , le marquis de Saint-Maurice, un prêtre nommé Baub, etc.

Tels sont les principaux personnages de ce drame curieux qui n'a pas encore eu son historien.

MADEMOISELLE DE LA6RANGE ET PONCET d'oRVILLIERS.

Cette histoire , qui parait isolée et se passe à Paris et à l'étranger, se rattache pourtant à tous les drames de Turin , Londres et Bruxelles, par la connaissance que les accusés ont les uns des autres. Voici les noms de quelques-uns des coupables :

Madeleine Gueniveau, veuve de Bobert, sieur de Lagrange^

^ p. 201, ▼. 258, Ms«. Dépôt de la guerre, 3 P. 421, T. 571, Mss. Dépôt de la gaerre.

receveur des glabelles et tailles d'Anjou , kgée de trente-sept ans, fiit exëcutëe le 25 février 1679. Cette demoiselle de

Lagrange est une sorte de virago, de dëmon femelle; elle donna des détails si circonstanciés sur les complots dirigés

contre le Roi , désigna tant d'individus, fut si claire dans ses dépositions, qu'on s'empressa de la faire disparaître de ce monde '.

Le comte de Gonnor, agent anglais'.

Poncet d'Orvilliers, capitaine réformé du régiment de Piémont en 1675. Cet officier criblé de dettes avait fait de nombreux voyages en Angleterre et en Belgique. 11 fat trouvé porteur d'une somme de dix mille livres qu'il venait de toucher à Londres. Il était en relations avec la Philibert, la demoiselle de Lagrange, la Voisin, Gonnor, Bachimont, etc. Cet agent opérait principalement dans les Pays-Bas. Il fit des révélations importantes et compromit beaucoup de monde. En 1681 , il était encore à la Bastille^

Le curé de Lannoy, complice de la demoiselle de Lagrange, fat exécuté le 25 février 1679.

De cette épouvantable affaire , dite des poisons , qui vint se dérouler devant la fameuse chambre ardente', de cette plaie dont la découverte effraya tellement les contemporains, on n'a eu et on n'aura jamais qu'une idée superficielle. Malheureusement la blessure était trop profonde pour qu'on voulut la sonder complètement. On se contenta de la cicatriser par quelques exemples sévères, et «de faire disparaître

* Dépêches de Louvois à Le Tellier, pages 44, 45, 46, 5 féYTÎer, voliime 318, Dépôt de la guerre.

* Voir affaire Vanens.

^ La Chambre ardente fat composée de treize membres, savoir : sept conseillers d'État, Boucherat, de Breteuil, Voisin, Fieubet, Le Pelletier, de Pommereu, d'Argouges ; six maîtres des requêtes, de Fortia, de La Reynie, Tuiigot Saint-Clair, de Sève, de Thuisy , et Lefèvre d'Ormesson.

les individus compromettants. Il eût fallu sévir contre trop de gens et surtout remonter trop haut dans l'échelle sociale pour avoir les vrais coupables.

Je signalerai simplement les noms des principaux accusés :

Le nommé Dubuisson , qui prit plus tard le nom de Lesage. Déjà enfermé en 1667, conduit aux galères, il en sortit par le crédit de la Voisin. Enfermé de nouveau en 1679, il fut interné à Besançon. Ce fut lui qui avoua à Louvois, avec lequel il eut plusieurs entretiens, ses relations avec la Montespan, Yanens, la Lagrange, etc.

Le prêtre Mariette , ancien précepteur, habitué de l'hôtel de Soissons et de la maison de la Montespan. Enfermé à Saint- Lazare en 1667 , il s'échappa , prit le nom de prieur de Sainte- Catherine, et ne fiit arrêté à Toulouse que le 27 février 1680 * et conduit avec la plus grande précaution à Yincennes.

Le nommé Belot, arrêté le 24 février 1679 et conduit à Vincennes * .

Le sieur Gollin , le sieur Yautier , M. de Broglio, le marquis de la Bosse. Ce dernier fîit pris à Lyon et conduit à Yincennes*. Il était accusé d'avoir eu des rapports suivis avec Fouquet^.

Le nommé Lemaire, déjà poursuivi à Turin en 1670 et 1673 , fut enfermé le 24 septembre 1679*. Ce Lemaire, conduit à la frontière le 18 août 1682, reçut l'assurance d'une pension annuelle de cent cinquante pistoles, l'ordre de voyager et de ne jamais rentrer en France, et surtout de ne souffler mot de ce qu'il avait pu entendre à Yincennes®.

Le sieur de Zurlabat '^ ; le prêtre Danon ^ ; Bock , pris à son débarquement à Dunkerque^; La Boissière , If jan-

1 P. 496, T. 638, Mss. Dépôt de la guerre.

2 P. 107, y. 618, Mss. Dépôt de la guerre.

3 20 mai 1679. P. 324, v. 6S1. Mss: Dépôt de la guerre. * P. 16S, T. 622, Mss. Dépôt de la guerre.

B P. 540, T. 624, Mss. Dépôt de la guerre.

P. 463, T. 680, Mss. Dépôt de la guerre.

7 Octobre 1679, p. 322, t. 625, Mss. Dépôt de la guerre.

8 25 octobre 1679. P. 503, t. 635, Mss. Dépôt de la guerre.

3 décembre 1679. P. 34, v. 627, Mss. Dépôt de la guerre.

vier 1680 ' ; le sieur Trabot , le sieur Gallet, qui fiit pendu; le sieur Racine , Tabbé Girard , l*abbé Olivier , le médecin Rabel. L'ordre d'arrestation est du 24 janvier 1680 '. Il était encore à la Bastille en 1681.

M. de Cessac et sou valet, le sieur de Boncourt, les sieurs Morlaix, de LaMesnardière, Lafontaine, le chevalier de Monteau, je sieur Dabois, qui dit trouvé possesseur d'un coffre rempli de papiers compromettants pour mademoiselle de Montalais et madame de Rouville ; le sieur Latard , qui fut l'objet de plusieurs interrog[atoires personnels de Louvois ; le comte de Montemayor, enfermé à la Bastille, fut interné à Salces, où il fut oublié' ; le sieur Touroude; Lépreux, bénéficiaire de Notre-Dame; Villeneuve, Le Prieur, Guibourg, Trabon, Lefranc, de La Michelière, Goffiniac, Saurin, Charpentier, Lunesy, Vauchon, Lacroix, Gautier, le chevalier de Villers, de Lendricourt, Baron, de Grois, Berlise, Coquet, de La Forge , Lalonde, Bors du Barret , mort à la Bastille; Etienne de Bray , exécuté le 2 septembre 1681 ; Récaraet, qui était continuellement gardé à vue par trois hommes ; Barentin et son fils, Guédon, Chevalier, sommelier de M. de Bissy; de Vassart, Desbordes, le marquis de Termes, le marquis de Monteran, Lemaure, le sieur Mathurin Chapon, de Croy, condamné à mort; Passavant, Arnould Moret, dit Jolicœur, Maupassart, Bergeron , Le Crain, Guillaume Bosse, de Buret; Laferge, mis en liberté, puis repris et exécuté; Oudat^ Barbu, Pierre, Petit-Charles, Martin Bicq, le marquis de Feuquières , de Saint-Meurs, marquis de Dampierre, des Rochers, chirurgien du Roi ; le comte de Glermont , Alexandre de Càncmville , marquis de Raffetot , etc.

En fait de femmes : mademoiselle Philibert, mademoiselle d'Arcy, la présidente Le Yéron, madame de Dreux, madame de Broglio', la nommée Roussel, la Voisin, exécutée; la Trianon , morte à Vincennes ; la nommée Dode , qui se coupa

1 p. 288, T. 637, Mm. Dépôt de la guerre, s P. 625, T. 637, Mgs. Dépdt de la guerre.

3 2 jauTier 1683, t. 683, Mm. Dépôt de la

[e la guerre.' Dépôt de la guerre.

la gorge dans sa prison après son interrogatoire ' ; la Poulain , qui fut arrêtée à Senli^ par M. Bourdereau, prévôt de Senlis, le 18 octobre 1679'. On trouva chez elle une cassette pleine de papiers fort importants. La Filastre , morte à la Bastille ; la dame Larcher. Madame de Polign&c ; l'ordre d'arrestation envoyé à l'intendant de Maries par Louvoîs, est du 14 janvier 1680' ; il ne put être exécuté. Madame de Polignac, en fuite, fut condamnée par contumace^. La comtesse de Soissons, également en fuite. L'ordre d'envoi à la Bastille est daté du 24 janvier 1680. On rechercha longtemps un jeune homme avec qui elle avait des rapports et à qui elle donnait beaucoup d'argent. Madame la comtesse d'Alluy, la nommée Frémont , madame veuve Bontroux et sa fille, la dame de Rouville , mademoiselle de Montalais , la nommée Jeanne Coligne, la nommée Rahy , Baleron , la Yinaigrière, la Charnue , la Joly , qu'on trouva munie de poison dans sa coiffure^ ; la Wertmar, Marguerite La Haye , la Poligny , la Granger et sa fille, la dame du Sausay-Gnradoz , arrêtée à Rouen; les deux filles de Sottinet, In nommée du Fayet, la Gagnière, la demoiselle Anne Robert, la Doublet , la veuve Sandotine , la Lefebvre , la gouvernante des enfants de la marquise de Gœuvres , introduite dans la famille par le cardinal d'Ëstrées* ; mesdames de Yilledieu, de Luzancy , la duchesse de Bouillon , la princesse de Tingry , la comtesse 'du Roure, madame Escalopier, Marie de La Chaussade de Gallonge, veuve du marquis de Bougy, lieutenant général; la dame dite à Double-Queue. Qu'était cette dame? Le 18 novembre 1680, Louvois écrivait à La Rcynie** : « Au » sujet de la dame dite à Double-Queue, il faut la faire confron- » ter avec les autres prisonniers. » Cette confrontation eut

1 P. Zk6, T. 624, Mss. Dép6t de la guerre.

2 P. .362, V. 625, Ms:i. Dépôt de la guerre.

» P. 62», V. 637, M»s. Dépôt de la guerre.

* 25 février 1680. P. 170, v. 638, Mas. Dépôt de la guerre. <^ 4 août 1681.

6 25 août 1680. P. 369, v. 644^ Mas. Dépôt de la guerre.

7 P. 315^ V. 626, Mss. Dépôt de la guerre.

lieu efiectivement le 20 novembre , à dix heures du matin ; elle amena des révélations importantes'. Mais les deux dépêches qui se rapportent à cette personne ne permettent pas de connaître qui elle peut être.

Mademoiselle Desponts ne fut arrêtée que pour disparaître aussitôt et être envoyée en mission en Angleterre.

Il me reste à parler de trois personnes que Louvois semble avoir poursuivies avec insistance dans le courant de cette pro* cédure. Ce sont : mesdames de Yivonne et de Montespan, et le maréchal de Luxembourg.

Pour madame de Yivonne , en effet , Louvois indique à La Beynie' ce qu'il faut faire afin d'obtenir des preuves de complicité de cette dame avec la Filastre. Dans une seconde dépêche, il prescrit au même La Rcynie, qui est appelé chez le Roi, de ne pas craindre de dire tout ce qu'il sait sur cette dame.

Françoise- Athénaïs de Rochechouart-Mortemart, marquise de Montespan , née en 1641 , morte le 28 mai 1707, avait épousé à vingt-deux ans en 1663 le marquis de Montespan. «G'étoitune diablesse incarnée, a dit d'elle la princesse Pala- 9 tine , mais la Fontanges étoit bonne et simple. Toutes deux )• étoient fort belles. La dernière est morte , dit-on , parce » que la première l'a empoisonnée dans du lait. Je ne sais si » c'est vrai, mais ce que je sais bien , c'est que deux des gens p de la Fontanges moururent, et l'on disoit publiquement qu'ils * » avoient été empoisonnés. » La Filastre, dans son interrogatoire, prétendit également que madame de Montespan avait feit donner du poison à mademoiselle de Fontanges et que Guibourg était à sa solde. « Il résulte aussi , dit La Rey* » nie à Louvois, des interrogatoires de Lesageetdc Mariette, » les faits suivants, que, dès 1667, madame de Montespan » était entre les mains de la Voisin , qui avait déjà travaillé » avec Mariette pour elle contre La Vallière*. » La femme

1 P. 424, T. 646, Ms8. Dépôt de la guerre.

3 25 septembre 1680, p. 385, t. 644, Mss. Dépôt de la guerre.

3 Ravaisson, t. IV, p. 13.

LES P0IS019S ET LA CHAMBRE ARDENTE. dli

Voisin chargeait également madame de Montespan , et , le 22 juillet 1680, Louvois annonçait à La Reynie qu'il avait lu au Roi la déclaration de la fille Voisin , si injurieuse pour la favorite. Il ménageait en même temps une explication entre madame de Montespan et Louis XIV '. « Dans ce mo- » ment, écrivait madame de Maintenon, ils sont aux éclair- » cissements, et l'amour seul tiendra conseil aujourd'hui. Le » Roi est ferme , mais madame de Montespan est bien aima- J9 ble dans les larmes. » — a Cet éclaircissement a raffermi le n Roi, ajoutait-elle le 23 août; je l'ai félicité de ce qu'il avoit » vaincu un homme si redoutable. Il avoue que M. de Lou- » vois est un homme plus dangereux que le prince d'Orange, » mais c'est un homme nécessaire. » Il est en effet certain que dans toute cette histoire de poison , Louvois a joué deux jeux. D'un côté, il s'acharne contre la Montespan, Luxembourg, madame de Vivonne , de Feuquières ; il pousse La Reynie a découvrir la vérité , il le harcèle , l'engage à parler directetement au Roi , pendant que de l'autre il accable ces mêmes personnes de ses assurances d'amitié.

u Tout ce que Votre Majesté a vu contre MM. de Luxem- » bourg et de Feuquières, écrit-il au Roi, le 8 octobre 1679, SI n'est rien auprès de la déclaration de cet interrogatoire... » Et à quelques mois de là , il annonce à ce même Luxembourg ^ qu'il a appris avec plaisir sa justification , mais qu'il est fort affligé de l'ordre qui le fait éloigner de la cour. « Je » vous supplie , ajoute-t-il , d'en être persuadé et de la part V sincère que je prends à ce qui vous touche , étant véritable- » ment tout à vous. »

Absent , il engage continuellement son père , Michel Le Tellier, et son oncle, Saint-Pouenges , qui le remplacent au ministère, à communiquer au Roi les documents nouveaux qu'on découvre *.

«J'ai reçu votre lettre du 1" de ce mois, qui ne désire

^ Pierre Clément,

S 28 mai 1680.

> V. 623, 624, 625. Mss. Dépôt de la guerre.

312 LES EMPOrSOlSr^EURS.

M point de réponse, écrit-il à M. de Saint- Pouenges le » 2 septembre 1679 ; je vous adresse une lettre que je viens n de recevoir de Desgrez, que vous lirez au Roi et la brûle^ V rez ensuite, comme vous avez fait des précédentes... » Il promet également à La Reynie et à Desgrez de ne jamais parler à qui que ce soit des pièces et des mémoires qu'ils ont en main et qu'ils lui communiquent. Il a des agents à lui, partout, à l'étranger, à l'intérieur, au grand déplaisir des autres secrétaires d'État. Avant tout, il veut être seul à posséder les détails de cette vaste procédure, seul à pouvoir en entretenir le Roi. Saisit-il la corrélation qui existe entre toutes les différentes affaires de Vanens, de Poncet, etc. ? J'en ai l'intime conviction. Dès 1671 et 1673, en effet, les mesures prises par Louvois aux différentes frontières sont parfaitement coordonnées. Les instructions données aux agents sont précises et concordantes ; elle se suivent et se confirment les unes les autres, les années suivantes. Le 14 octobre 1676, Louvois envoie l'ordre suivant au chevalier du guet :

« Je vous adresse des ordres du Roi pour faire arrêter un » nommé Gayant^ duquel le sieur Desgrez sait la demeure. Il » faudra que vous vous saisissiez de tous ses papiers et que » vous me les envoyiez ; cependant vous prendrez soin de » dire à M. de Besmaus que l'intention du Roi est qu'il t^ssià » garder cet homme-là avec tant de précaution qu'il ne » puisse avoir communication avec qui que ce soit, ni de » donner de ses nouvelles à qui que ce soit, de la même * façon que le gentilhomme flamand qui a été fort longtemps » dans la Bastille, sans que l'on ait pu savoir pendant ce » temps-là ce qu'il étoit devenu. »

Le 27 novembre 1679, il écrit à l'agent Mézières' : «J'ai » eu des nouvelles de l'homme que vous avez ordre de faire » arrêter. Il est arrivé à Beauvais, où il a vu sa fille, de » laquelle ayant appris ce qui lui étoit survenu à Roye, il % n'a pas jugé à propos de se mettre en carrosse et est venu

1 V. 500, Mm. Dépôt d« la guerre.

n a Paris en intention d'aller rejoindre son carrosse ou de » l'aller attendre à Saint-Sébastien. Il est extrêmement » déguisé, ayant une barbe de plus de trois semaines, qui » est blanche et noire. Il a un chapeau noir, une perruque » noire et une grande jaquette grise de bouracan , quelque * peu d'or et d'argent à sa camisole, et ressemble extrême- » ment à un opérateur. Il avoit avec lui un officier espagnol » de petite stature, vêtu de drap gris avec des boutonnières » d'argent des deux côtés et de gros boutons d'argent, de » quoi j'ai jugé à propos de vous donner avis, afin que cela » vous puisse donner des facilités pour le reconnoitre. Il » seroit bon que vous changeassiez de temps en temps » d'habillement et de chevaux, afin que la femme qui est » dans le carrosse pût moins s'apercevoir d'être suivie.

V En toutes les grandes villes où vous passerez, informez- » vous toujours s'il n'y a point de lettres pour vous, sans » dire que ce sont des lettres de ma part que vous cherchez. » Pour les procédures, il réclame, en 1679 et 1680^ à Lamoignon, à Pellot, etc., de lui faire parvenir les mémoires et extraits des affaires de madame de Gasteldvs (Caen, 1667), de Madeleine Bavant (Rouen, 1669), de la Brinvilliers, etc

«Le Roi seroit -bien aise, écrit-il à M. de Lamoignop, le n 4 février 1680, de voir les mémoires ou extraits que feu » M. le premier président a faits sur les afiîiires de madame » de Brinvilliers ; je vous supplie de me les envoyer, et, n après en avoir rendu compte à Sa Majesté, j'aurai soin de » vous les faire livrer sûrement. » Et le lendemain , il le » renvoie à La Reynie en ajoutant : « Vous trouverez dans » ce paquet ce que- M. de Lamoignon m'a envoyé des

V extraits que M. son frère avoit faits pour le procès de U » dame de BrinviUiers, desquels je vous prie de prendre le » soin nécessaire, pour qu'après que vous n'en aurez plus » besoin, vous les lui puissiez rendre. » Le ministre et La Reynie se réjouissaient d'y trouver la liaison de ces différentes aflaires.

Mais les découvertes qu'on avait faites, les arrestations opérées, avaient pris de telles proportions, T opinion publique s'était tellement émue de ce débordement de crimes, que, sur l'avis même de La Reynie et de Louvois, on dut accé* lérer les mises en jugement. Des deux cent quatre-vingt-six principaux accusés, trente-six périrent par la corde ou autrement. «Les gazettes ne parlèrent de rien, tout se fit » sans éclat; de temps à autre seulement, dit M. P. Clément, n on annonçait un jugement, voilà tout. »

Officiers, prêtres, filles de joie, grands seigneurs, grandes dames, tels étaient les agents et les complices de ces infomies. « Or, si tous ces procès, comme l'a dit avec justesse un his- » torien, eussent été portés au parlement, les ministres de « Louis XIY n'eussent pu les diriger au gré de leurs intérêts » et de leur maître , qui voulait sauver les nobles coupables. » La commission de l'Arsenal ne condamna que les fabricants » et les débitants de poison. Les seigneurs et nobles dames » qui les avaient employés furent tous déclarés innocents... » Les ministres avaient pensé, sans doute, qu'il suffisait de » débarrasser la société des fabricants de poison. Cette con- » descendance pouvait avoir et eut les plus funestes consé- » quences. Les moyens de détruire n'ont jamais manqué aux » criminels qui ont voulu les employer, et la honteuse par- » tialité des commissaires de l'Arsenal laissa la société sans » garantie contre de nouveaux attentats. » La preuve en fut que, si momentanément on enraya le mal, si l'on empêcha la personne du Roi d'être atteinte, on ne put faire que les personnes qui lui touchaient de près ne succombassent successivement d'une manière étrange. En 1681, mourut ainsi mademoiselle de Fontanges; en 1689, périt également la princesse Marie-Louise, fille de Madame Henriette, mariée en 1679 au roi d'Espagne. On découvrit à Paris le complot; on envoya tout aussitôt le contre-poison à Madrid, mais le courrier arriva trop tard.

«La reine d'Espagne, raconte Dangeau, qui rapporte » les propres expressions de Louis XIV au souper de la

» cour, ëtoit morte empoisonnée dans une tourte d'an- » gfuille ; la comtesse de Pernist , les caméristes Zapata et n Nina, qui en avoient mangé avec elle, étoient mortes du » même poison . »

Plus tard encore, Louis XIV devait voir s'éteindre subitement et mystérieusement tous les membres de sa famille qui lui étaient le plus chersr. Quant à celui qui devait être Louis Xy, il ne réussit, dit-on, à être sauvé que grâce au contre*poison que lui fit prendre sa gouvernante. Dans toute cette série d'infamies, on pressent donc le crime et la honte à chaque pas ; on entrevoit comme une lugubre légende sous cette apparence brillante du règne de Louis XIY, et l'on en arrive à admettre une sorte de corrélation fatale entre toutes ces horreurs.

Qu'on se reporte aux années 1669, 1670, 1671, 1679, partout apparaissent les mêmes noms. Or, la rencontre de ces personnages dans cette vie de crimes et de désordres n'est évidemment pas due au hasard. Ces empoisonnements de souverains et de ministres, ces révoltes de provinces, ces complots perpétuels, dont les instigateurs possèdent des points de contact si étranges, ont certainement un centre. lU émanent d'un groupe d'individus organisés puissamment à l'intérieur et à l'extérieur. Ils obéissent à un mot d'ordre. C'est contre eux que, de 1672 à 1681, luttent sans pitié Louvois et son père, le chancelier Le TeUier. Est-ce enfin à cause des relations constantes de ces agents en poison avec les protestants, que Louis XIY, Louvois et Le Tellier se firent les promoteurs de ces mesures terribles contre les gens de la religion prétendue réformée , et promulguèrent la fatale révocation de l'édit de Kantes? Est-ce à la fatale influence des Jésuites qu'ils obéirent? Est-ce sous la menace de leurs vengeances qu'ils agirent? « Le numéro du 31 décemy» bre 1683, dit M. Hattin, le savant compilateur des gazettes » de Hollande et de la presse clandestine, parut avec les lettres » initiales du titre imprimées en rouge, ce qui ne manqua pas, » on le pense bien, d'intriguer les lecteurs et donna heu à

» toutes sortes de suppositions. C'était un signe convenu entre M le chancelier de France, Michel Le Tellier, et le révéla- » teur d'un complot tramé par les Jésuites contre la vie de » Louis XIV. » Quel était ce complot? Je dirai pent-étre dans une autre ëtude ce qu'il en était, ce qu'il y a de faux ou de vrai dans cette allégation contre la puissante société ; mais pour la question que j'étudie, je ne puis, pour l'instant, qu'émettre cette hypothèse.

Quoi qu'il en fut, dans la poursuite de tant de crimes monstrueux, la justice, je l'ai dit, ne fut pas toujours appliquée avec équité. Les petits passèrent à travers le crible de cette sorte de vanne judiciaire et vinrent mourir de ci, de là ; les gros demeurèrent ; quelques-uns , pris de remords ou inquiets eurent peur et se sauvèrent ; d'autres portèrent haut leur infamie , comme les Luxembourg, les Gessac, etc. D'autres enfin, comme l'Anglais Gonnor, le capitaine Gaudin de Sainte-Croix, Yanens, le marquis de Gbasteuil, Bachimont, Ponoet, La Tréaumont, Castelmajor, Montemajor, Paul Sardan, Audijos, le Masque de fer, Lisola, de Grave, Van den Enden, etc. , furent plus ou moins atteints. Quant à leurs rapports, ils étaient évidents. Les chefs actiiis agirent de Londres, Bruxelles, Rouen, Lyon, Turin, Rome,

Madrid , véritables points stratégiques choisis d'après

une organisation bien entendue. Ils eurent leurs banquiers, leurs chefs et leurs sicaires. A la faveur des maisons religieuses, des exactions des généraux de Louis XIV, des folies des traitants, ils exaltèrent les passions honnêtes des populations bénévoles, ils attirèrent à eux tous les faibles d'esprit et les nobles perdus de dettes et de débauches, tels que les Rohan, les Louvigny, etc...

Comme auxiliaires, ils attirèrent les officiers aventureux, les cadets de famille, les prêtres éhontés et leurs pénitentes toujours avides de foi, de mysticisme, d'argent, de luxure et de luxe. Comme but, ils eurent la soif de l'or, des charges, des monopoles ; comme moyens, l'empoisonnement ou Tassas^ sinat de ce qui les gênait, et comme espérance, pour quel-

cjues-uns peut-être, une place sur un trône. Ils furent, en réalité, les termites de cette société, étincelante à la superficie, mais {jungrenée jusque dans ses parties les plus essentielles.

Les sociétés sont comme les arbres et les plantes, elles ne se conservent et ne se régénèrent que par la base, par les racines, et cette base, ces racines ne sont autres que la masse populaire qui leur fournit une sève toujours nouvelle. Arrêtez cette sève perpétuellement ascendante, et Tarbre, quelque beau fruit qu'il donne, est appelé fatalement à périr.

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