‹ La vérité sur le Masque de fer (les empoisonneurs) d'après des documents inédits des archives de la guerre et autres dépôts publicsChapitre 135 sur 170 · RETOUR DE LOUVOIS · texte numérisé non relu

RETOUR DE LOUVOIS

» ayant juge à propos, pour le bien de son service , d'envoyer n à Pignerol un prisonnier, lequel^ quoique obscur, ne laisse V pas d*étre homme de conséquence , Sa Majesté l'a fait partir » d'ici sous la conduite du sieur Legrain , qui le conduira « jusqu'à la poste qui est au delà de Lyon, nommée Bron, » où il se trouvera le 30 de ce mois, où vous aurez soin de » l'envoyer recevoir de ses mains par dix hommes assurés de » votre compagnie, commandés par un de vos officiers, aux- » quels le sieur Legrain donnera toutes les instructions néces- » saires pour la manière dont ce prisonnier devra être gardé ; » vous recommanderez à l'officier de le conduire sans éclat p par les chemins et de le faire entrer dans Pignerol sans bruit » et même sans que l'on s'aperçoive que ce soit un prisonnier » que vos gens conduisent dans le donjon, où vous le traiterez n de la méine façon que le prisonnier que M. de Vauroy vous a * amené »

Le 7 avril, Y homme que vous savez, le prisonnier de Péronne , se trouvait au fameux donjon , sous la surveillance jalouse du plus parfait des geôliers, M. de Saint-Mars, l'âme damnée du secrétaire d'État de la guerre.

La première partie du drame était accomplie. Le Tellier et Louvois pouvaient vivre en paix dans la plénitude de lu puissance et de la faveur. Ils avaient rendu au Roi le plus grand des services, et par la découverte de papiers importants, par les fils de l'intrigue qu'ils avaient pu débrouiller, se trouvaient être sur la voie des conspirations qui devaient éclater quelques mois après en Normandie (affaire La Tréaumont) , en Guyenne et en Languedoc ( Audijos et Foncenade), etc., ainsi que des ténébreuses affaires de la Brinvilliers, de Poncet d'Orvilliers, de Yanens et des empoisonneurs; lutte immense d'une société sans nom, lutte qui devait avoir la révocation de l'édit de Nantes et les dragonnades pour péroraison sanglante. Par cette connaissance même des secrets de tant de gens, des intrigues qui s'étaient ourdies autour du Roi, grâce à l'appui des femmes galantes habituées delà cour, ils avaient pu combattre avec

avantage ki cabale qui les devait emporter. La prise de Maëstricht n'avait pas suffi pour rétablir la faveur du jeune secrétaire d'État. Plus que jamais Louis XIV était assailli par les réclamations et les plaintes déguisées de gens intéressés à la chute de toute cette famille, si nouvelle et si puissante. Le prince de Gondé et Turenne avaient manifesté hautement leurs prétentions; on n'attendait donc que le retour du secrétaire d'État pour faire surgir l'occasion où éclaterait le mécontentement du Roi. Louvois semblait perdu; ses amis s'éloignaient déjà de lui, lorsqu'un revirement inattendu se produit à la suite d'une entrevue de Le Tellier et de Gondé. Le prince est devenu, tout à coup et comme par enchantement, plus bienveillant que jamais pour le jeune secrétaire d'État. Au lever du Roi, le lendemain, il l'accueille avec toutes les marques de la plus vive sympathie, ce que voyant, courtisans et valets s'empressent de l'imiter. Quant à Turenne, il suffit d'une démarche personnelle de Louvois, conseillée par l'habile Le Tellier, pour calmer les justes susceptibilités du maréchal. Que s'était-il donc passé dans l'esprit de ces grands seigneurs acharnés après le secrétaire d'État? Le Tellier a-t-il fait entendre à quelquesuns qu'il a de quoi les compromettre et même les perdre? Gela est plus que probable. Dans ces procès successifs qui se déroulèrent depuis l'arrestation du voyageur de Péronne , il y eut à chaque instant de ces substitutions de personnes et de pièces. Je le montrerai dans une autre étude que celle-ci , je l'espère, et je ferai ressortir d'une façon plus évidente encore la duplicité , l'habileté , la fourberie constante que chacun se trouvait dans la nécessité d'employer pour rester bien en cour. Curieuse époque que celle-là, où tout n'est que compromis dans les paroles et dans les actes ! La lettre suivante de Louvois au duc de Montausier, gouverneur du Dauphin, en donnera une simple idée. Elle est du 23 juin 1673 :

ce J'ai reçu une lettre de M. le lieutenant criminel, par » laquelle il me mande que, procédant contre quatre faux » monnoyeurs qu'il a fait arrêter, ils ont accusé M. de Sainte-

DE MARCHIEL A PIGNEROL. 391

M Maure d'être un de leurs complices, et comme je sais que y* vous prenez part en ce qui le touche , j'ai cru que je devois » vous donner avis de ce qui se passe en cela , afin que vous » puissiez profiter et empêcher que si ledit Sainte-Maure y est » effectivement mêlé, je ne tombe dans aucun inconvénient; 9 mais vous jugez bien qu'il est à propos que personne naît w connoissance de l'ordre (fueje vous donne sur cela , et que je' » vous supplie de recevoir comme une marque de la passion » avec laquelle je suis '....') Un ministre aidant à l'évasion de faussaires, c'est un indice du temps; tout d'ailleurs est dans ce goût. Le résultat des habiles mesures prises par Le Tellier et Louvois n'en avait pas moins été atteint. Au commencement de l'année 1674 , les individus arrêtés à Péronne étaient interrogés, mis en liberté ou enfermés. Quant au sieur Le Froid , dit Louis de Oldendorf , dit de Marchiel , il était à Pignerol. Rien de curieux comme les détails de cette incarcération , aussi complets que ceux donnés pour Péronne, que ceux qui seront envoyés plus tard pour Exiles et Sainte- Marguerite. On y reconnaît l'esprit d'ordre et de suspicion qui a fait de Louvois l'un des premiers organisateurs de la victoire. J'ai déjà donné plus haut la lettre de cachet pour le donjon à Pignerol. Elle était accompagnée de la dépêche explicative suivante :

« M. Legrain partant présentement pour mener à la poste, » par delà Lyon^ le prisonnier dont je vous ai parlé par mes » précédentes, je vous fais ce mot pour vous dire que l'inn tention du Roi est qu'il soit gardé avec les mêmes précau' » tions que celui qui vous a été amené par le sieur de Vauroy ; » et comme c'est un fripon insigne qui en matière. fort grave a » abusé de gens considérables, il faut qu'il soit traité par vous » durement et que vous ne lui donniez que les choses absolu^ y> ment nécessaires à la vie^ sans aucun autre soulagement tisl » qu^il puisse être * . »

Ces ordres si durs de Louvois sont dans ses habitudes. Il

1 P. 319, V. 304, Mss. Dépôt de la guerre.

3 P. 398, T. 345, Mss. Dépôt de la guerre.

les donne pour assouplir les gens dès le dëbut. C'est la méthode qu'emploient les belluaires pour dompter leurs animaux. Saint-Mars et Louvois n'en usèrent jamais autrement, pour Fouqiiet comme pour les ministres protestants.

Mais où l'on reconnaît l'habitude de précautions minutieuses du ministre, c'est dans les prescriptions qui précèdent l'envoi du prisonnier. C'est le prévôt général de la connétablie et maréchaussée de France , le sieur Legrain , le fevori de Louvois, qui a été chargé de la conduite du prisonnier. Une fois arrivé le 30 à Bron , petit relai situé près de Lyon , sur la route de Chambéry , il doit le remettre entre les m&ius des gens de M. de Saint-Mars. Or Louvois ne confie les détails de l'échange et de la direction à suivre ni à Legrain ni à Saint-Mars. C'est à M. de Séjournant, le directeur de la poste de Lyon , qu'il adresse l'ordre ' à donner îi M. le chevalier de Saint-Martin et au sieur Legrain , avec injonction de ne le livrer qu'en main propre et contre reçu. Quant à cet ordre, il était ainsi conçu : u L'officier de M. de Saint-Mars, » envoyé par lui auprès de Lyon pour recevoir un prison-- 9 nier que le sieur Legrain lui doit remettre entre les mains, p le conduira incessamment dans le donjon de Pignerol, pre^ n nant les chemins pour passer toujours par les terres du Roi. » Il prendra les précautions nécessaires pour la sûreté de sa » garde, le fera fortement attacher pendant la nuit et^ outre n cela, garder à vue , et l'empêchera d'avoir commerce ni de n vive voix ni par écrit avec qui que ce fût ^ ne souffrant point » qu'il parlât de quoi que ce fût de ses affaires ni à lui ni ii » aucun de ceux qui le gardent*, »

Du reste , Louvois savait à qui il avait affaire. Saint-JAars avait envoyé à Bron le plus irréprochable de ses culs de plomb, le chevalier de Saint-Martin. Aussi, Louvois, satisfait', lui écrivait -il le 30 mars : « J'ai reçu votre lettre » du 21 de ce mois; vous avez bien fait d'envoyer à cheval

1 24 mars 1674. P. 408 , v. 305, Mss. Dépôt de la guerre.

2 Î3 mars. P. 397, v. 365, Mss. Dépôt de la guerre.

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