‹ La vérité sur le Masque de fer (les empoisonneurs) d'après des documents inédits des archives de la guerre et autres dépôts publicsChapitre 15 sur 170 · LE REGISTRE DE DU JUNCA · texte numérisé non relu

LE REGISTRE DE DU JUNCA

de Du Junca , aux pages et aux verso 37 et 80, et qu'elle explique simplement ce que M. Lacroix et l'auteur de ia Bastille dévoilée ont regardé comme si compliqué.

Passons au second document, celui qui est tiré du registre de Du Junca. Le voici tel quel :

« Du judy 18* de septembre 1 698, à troib heures après midy, yy monsieur de Saint-Mars, gouverneur du château de la Bas- » tille, est arive pour sa première entrée, venant de son » gouvernement des illes Sainte-Marguerite Honorât aient » mené avec que luy dans sa litière un ensien prisonnier n qu'il avet à Pignerol lequel il fait tenir touiours masque » dont le nom ne se dit pas et l'aient fait mettre en de sen- » dant de sa litière dans la première chambre de la tour de » la Basinière en atandant la nuit pour le mettre et mener j» moymesme a neuf heures du soir avec M. de Rosarges un » des sergens que monsieur le gouverneur a mené dans la »' troisième chambre seud de la tour de la Bretaudière que » j'aves fait meubler de touttes choses quelques jours avant » son arrivée en aient reseu Thordre de M. de Saint-Mars » lequel prisonnier sera servy et sounie par M. de Rosarges » que monsieur le gouverneur norira. »

Dans ce même journal, dit le Père GrifFet, la mort de ce prisonnier inconnu est rapportée eu ces termes :

« Du lundi, 19 novembre 1703, le prisonnier inconnu « toujours masqué d'un masque de velours noir, que M. de ». Saint- Mars a amené avec lui, venant des îles Sainte- » Marguerite, qu'il gardait depuis longtemps, lequel s'i^tant *> trouvé hier un peu plus mal en sortant de la messe, il est » mort cejourd'hui , sur les dix heures du soir, sans avoir eu n une grande maladie; il ne se peut pas moins. M. Giraut, n notre aumônier, le confessa hier; surpris de la mort, il n'a » pu recevoir ses sacrements, et notre aumônier l'a exhorté » un moment avant que de mourir. Il fiit enterré le mardi n 20 novembre, à quatre heures après-midi, dans le cime- » tière de Saint-Paul , notre paroisse ; son enterrement » coûta 40 livres. »

Or, voici la copie de la deuxième partie de ce document, avec l'orthographe du temps.

« Dumesmejour, lundy 1 9* de novembre 1703, ce pri- » sonnier inconeu touiours masque d'un masque de velours » noir, que M. de Saint-Mars gouverneur avoit mené avec- » que luy en venant des illes Sainte-Marguerite , quil gardet » depuis lontamps , lequel s'étant trouvé hier un peu mal , » en sortant de la messe, il est mort le jourd'huy sur les dix » heures du soir, sans avoir eu une grande maladie , il ne se » put pas moins. M. Giraut notre homonier le confessa hier. » Surpris de sa mort, il na point reseu les sacrements et » notre homonier la exorté un moment avent que de mourir » et le prisonnier inconeu gardé depuis si lontamps a este »î entéré le mardy à quatre hures de l'après-midy , 20* no- » vembre, dans le semetière Saint-Paul , nottre paroisse, sur » le registre mortuer on a done un nom aussy inconeu que » M. de Rosarges major et M. Reil sieurgien qui hont signé » sur le registre.

« Je apris du depuis con lavet nome sur le registre M. de » Marchiel , qu'on a paie 40 1. danteremant. n

On voit qu'il y a quelques nuances assez considérables entre les deux textes, dans le fait et dans les mot^.

Du Junca ne connaît riçu du prisonnier ; ce n'est que depuis son enterrement qu'il a appris son nom, celui de M. de Marchiel,

Quant au troisième document, celui des registres de Saint-Paul, le même Père Griffet dit que « dans les registres » mortuaires de la paroisse de Saint-Paul, qu'on a consultés, » le nommé Marchiali (c'est le nom que l'on donne à ce pri- » sonnier sur le registre) fut inhumé au cimetière de cette »» paroisse, le 20 novembre 1703. Signé Rosàrges, major de » la Bastille , et Reil, chirurgien du château. »

Or, pour les uns, c'est Marchialy; pour d'autres Marchiali ; âgé de quarante-cinq ans , suivant les premiers , ou dç quarante-cinq ans et environ , suivant les seconds ; c'est Marchiel, suivant les troisièmes. Il ya donc divergence d'opi-

COÎîCLUSION. 59

nions dans cet extrait, « coUationné à la minute et délivré » par nous et soussignés, bachelier en théologie et vicaire de » Saint-Paul à Paris, le mardi 19 février 1750.

» Signé : Poitevin, w

Tels sont les trois documents primitifs du dix-huitième siècle. Ils ont une haute valeur, mais, comme Tavait déjà fait * remarquer avec grande justesse le Père Griffet, il ne faut y attacher que Timportance du fait; quant au nom et àTàge, il n'est pas admissible qu'ils soient exacts sur le registre de la paroisse. D'ailleurs la contradiction est flagrante , et puis il est bon de se rappeler la description suivante du château de la Bastille {Recherches historiques sur la Bastille y de 111 A j petit in- 8% p. 33) :

«Le ministre n'aime pas que les gens connus meurent à la » Bastille. Si un prisonnier meurt, on le fait inhumer à la » paroisse Saint-Paul, sous le nom d'un domestique, et ce » mensonge est écrit sur le registre mortuaire pour tromper » la postérité. Il y a un autre registre où le nom véritable

V des morts est inscrit.

» Ce registre, malheureusement, n'a pas été retrouvé au

V moment de la prise de la Bastille , ajoute Fauteur de la » Bastille dévoilée. Toutefois le fait est constant ; cette sub-

V stitution de noms, nous la rencontrerons à chaque pas >» dans le courant de cette étude ; c'est ainsi que le sieur » Jean de Mauville, qui fut transféré des prisons des lies » à la Bastille, lors du gouvernement de M. Delaunay, » fut inscrit sur les registres sous le nom de Villeman , pour w dérober à tout le monde le lieu de la détention du prison- » nier'. »

De tout ce qui précède et de ce que contient ce chapitre

* Bastille dévoilée y 3* livraison, p. 79.

L*autear de la Bastille dévoilée se trompe. Le registre a été retrouvé ; c*est celui de Du Junca, avec le nom véritable du prisonnier, de Marchiel^ italianisé simplement sur le registre de la paroisse. Pourquoi le Père Griffet passatril cette note sous silence? Je Tignore.

peut-être un peu trop lon^, mais pourtant nécessaire, que faut-il conclure ?

1" Que le prisonnier inconnu existe;

2** Que la légende s'est déjà formée autour du prisonnier de Saint-Mars, avant même la mort du prisonnier;

3* Que les récits et hypothèses du dix-huitième siècle ne •s'appuient sur aucune preuve certaine ;

4* Que les récits des contemporains, parents ou autres, n'ont en définitive rien de merveilleux , et présentent au contraire des passages parfaitement conformes à la tradition ;

5" Que le mot de masque de fer n'a existé dans aucun rapport, récit ou document;

6" Que la tradition royale d'un secret d'Etat n'est nullement prouvée, tout au contraire ;

7® Que la légende est due entièrement à l'imagination des écrivains, qu'elle remonte à un journal de 1695, à un roman du chevalier de Mouhy, et à une mystification probable de Voltaire ;

8" Que les documents officiels des Archives de la guerre et de l'Etat peuvent seuls mettre sur la voie de la vérité.

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