RITE EN
avec son geôlier, elle 14, Saint-Mars pouvait écrire à son maître que tout s'était passé convenablement et conformément à ses instructions. Le surintendant, du reste, n'y avait pas été le seul prisonnier, car on y enferma, le 16 octobre 1 665 , deux habitants du pays, les nommés Pictol et Querolles, sur Tordre de Le Tellier du 9 octobre, pour des délits de droit commun qui n'entraînaient qu'une incarcération momentanée.
Du jour de la réintégration de Fouquet dans son ancienne prison, la petite forteresse resta dans l'obscurité. En 1669 , elle était commandée par un sieur de Moransane.
En 1670 , lorsque Louvois changea tout le personnel militaire du gouvernement de Pignerol, Moransane, comme les autres, dut faire place à un sfeur Gastinnet. Ce Gastinnet mourut en 1673 ; aussitôt Saint-Mars sollicite la place pour un de ses lieutenants, le chevalier de Saint-Martin.
u Avant de demander au Roi , lui répond-Dn du secrétariat ') le 14 novembre 1673 ' , de nommer le chevalier de Saintn Martin à la place de feu le sieur Gastinnet, gouverneur de « la Pérouse, M. Louvois désire savoir s'il se contentera des » appointements de ladite charge. » Il parait en effet que Saint-Martin ne se trouva pas satisfait de la proposition , car te 25 du .même mois, le secrétaire d'État faisait savoir au commissaire des guerres Loyauté, que M. de Ritfardeau, capitaine dans Bourbonnais, était choisi au lieu et place de M. de Gastinnet, et à M. de RifFardeau, qu'il eût à partir pour son nouveau poste ^. Tel est le résumé des documents que j'ai pu réunir sur le séjour de Saint -Mars dans cette place de guerre.
Le fort d'Exilés est situé « sur une petite monta(-ne » très-avantageuse » qui se trouve au milieu de la vallée de la Dpria et sur la rive gauche de ce cours d'eau, à douze
^ Page 158, v. 306, Ms8. Dépôt de la guerre.
S P. 363 et 389, V. 306, Mss. Dépôt de la gnrrre.
lieues nord-ouest de Pignerol, trois ouest de Suse et sept. est de Briançon.
Il ferme auprès du Pont-de-Vaux un dëfilé presque impossible à forcer, sur la route qui mène de Briançon à Turin.
Ce fut par le chemin de Geaux à Ghaumont que Gharles* Emmanuel l" duc de Savoie, fit passer son artillerie quand il en fit le siëge. Ge poste fut pris en 1597 avec le secours des Espagnols, et repris en 1598 par le connétable de Lesdiguières.
Plusieurs chemins de montagne y viennent aboutir , particulièrement celui du col des Volettes , venant de la vallée de Pragelas, et celui du petit mont Genis, passant au col de Rouilles. Ge fut ce dernier chemin que les Barbets ou Yaudois venant de Suisse, prirent au commencement du mois de septembre 1689, pour continuer leur route vers le pont de Salle - Bertrand et la vallée de Saint -Martin et de Luzerne en Piémont.
Gette place était attenante à Test à la communauté. de Ghaumonr, au sud à la vallée de Pragelas, à l'ouest à la communauté de Salle-Bertrand, et au nord à une petite partie du Piémont et de la Savoie.
Elle passait pour être fort ancienne. Strabon en parle en effet dans le quatrième livre de son Histoire. Il prétend qu'elle était située à l'extrémité des terres de Gottius que l'empereur Auguste avait essayé de conquérir. Ce Gottius était souverain des Alpes Gottiennes, et avait pour capitale de ses États la petite ville de Suse, qui n'est qu'à deux lieues d'Exilés.
César en fait également mention et dit positivement, au premier livre de la Guerre des Gaules, qu'étant parti d'Exilés, qui est la dernière place de la province Citérieure , il arriva le septième jour dans la terre des Vaux Gottiens, qui sont de la province Ultérieure * .
1 (Archives du Dépôt des fortifications.) Description du fort d*Exiles et de ses environs (carton n® 132). Notice sur le fort il* Exiles et ses environs, par M. de la Blottière, 1701 (carton n^ 132), p. 747 de l*Jnvenuire.
Plan de 1679, par IJugot, échelle de 200 toises.
Plan de 1683, Atlas 108, tome 11, no^2.
Quelques historiens ont même assuré que le nom d'Exilés provenait du latin exsiliutn , parce que Ton y réléguait autrefois des prisonniers romains. Il est de fait qu'à l'époque qui m'occupe on voyait dans le donjon une ancienne tour, plus élevée que les autres , qu'on supposait avoir déjà servi de prison du temps des Romains. Ce fut dans cette même tour, dont j'ai donné le plan et le dessin, qu'on enferma les deux prisonniers de la Tour d'en bas.
Au dix-septième siècle , cette forteresse faisait partie du Dauphiné. Â la mort du duc de Lesdiguières, gouverneur de la province, le droit à la nomination au poste d'Exilés revint au Roi, et le 12 mai 1681 Louvois écrivait à Saint- Mars : (c .... Sa Majesté a trouvé bon de vous accorder le » gouvernement d'Ëxiles, vacant par la mort de M. de Les- » diguières, où elle fera transporter ceux des prisonniers qui » sont à votre garde qu'elle croira assez de conséquence pour » ne pas les mettre en d'autres mains que les vôtres ^» Au reçu de cette dépêche , Saint-Mars , de concert avec le commissaire du €haunoy, entreprit un premier voyage pour constater l'urgence des aménagements à exécuter. De retour à Pignerol dans le courant de juin , il comptait partir vers la fin de juillet pour sa nouvelle résidence ; les ordres mêmes étaient donnés, les lettres écrites dans ce sens à l'abbé d'Es« trades, lorsque survint une dépêche de Louvois prescrivant à Saint-Mars de faire traîner en longueur les réparations , et de prétexter une impossibilité quelconque de départ, sa présence étant devenue nécessaire à Pignerol , où l'on comptait se préparer à une seconde tentative contre Casai. Cette fois encore, Catinat allait recevoir l'hospitalité myistérieuse du gouverneur du donjon. Ce ne fut donc que vers le milieu d'octobre, après la prise de Cusal par Catinat et BoufHers, que Saint-Mars put se rendre au fort d'Exilés avec ses deux prisonniers. Pour les garder, il employa les hommes de sa compagnie, réduite à quarante-cinq, avec deux lieutenants ,
1 P. 232, V. 654, Mss. Ihspôt an la guerre.
La Prade et Boisjoly . Mais quelle çarde! quel soin ! La dépêche de Saint-Mars à liOuvois, du 11 mars 1682, est plus explicative, plus détaillée que le meilleur des récits.
Le 2 mars 1682, le secrétaire d*État avait écrit à son geôlier : ft Gomme il est important d*empécher que les prison- » niers qui sont à Exiles, que ron nommoù à Pignerol de la n Tour d'en bas, n'aient aucun commerce, le Roi m'a ordonné » de vous commander de les faire garder si sévèrement et de n prendre de telles précautions , que vous puissiez répondre à » Sa Majesté qu'ils ne parleront à qui que ce soit, non-seule- » ment de dehors , mais même de la garnison d'Exilés ; je n vous prie de me mander de temps en temps ce qui se pas- » sera à leur égard \ »
Saint-Mars répond par le retour du courrier à cette question et à une autre du 27 février : «J'ai reçu celle qu'il vous » a plu me faire l'honneur de m'écrire le 27 du passé, par » laquelle vous me mandez, Monseigneur, qu'il est imporn tant que mes deux prisonniers n'aient aucun commerce. » Depuis le commencement que Monseigneur m'a fait ce » commandement, j'ai gardé ces deux prisonniers qui sont à » ma garde aussi sévèrement et exactement que j'ai fait » autrefois de MM. Fouquet et Lauzun, lequel ne peut se » vanter d'avoir donné ni reçu des nouvelles , tant qu'il a été » enfermé. Ceux-ci peuvent entendre parler le monde qui nw passe au chemin qui est au bas de la tour où ils sont; mais n eux, quand ils voudroient, ne sauroient se faire entendre; » ils peuvent voir les personnes qui seroient sur la montagne w qui est devant leurs fenêtres , mais on ne sauroit les voir à » cause des grilles qui sont au-devant de leurs chambres. J'ai » deux sentinelles de ma compagnie nuit et jour des deux » côtés de la tour, d'une distance raisonnable, qui voient n obliquement la fenêtre de mes prisonniers. Il leur est con- * signé d'entendre si personne ne leur parle, et s'ils ne crient » point par leurs fenêtres, et de faire marcher les passants qui
' P. 30, V. 675, Mss. Dépôt de la guerre.
» s'arréteroient sur le chemin ou sur le penchant de la mon- » tagne. Ma chambre étant jointe à la tour, qui n'a d'autre n vue du côte de ce chemin , fait que j'entends et vois tout et n même mes deux sentinelles , qui sont toujours alertes par ce 1* moyen-là.
» Pour le dedans de la tour, je l'ai fait réparer d'une ma-
V nière où le prêtre qui leur dit la messe ne les peut voir, à
V cause d'un tambour que j'ai fait mettre qui couvre leurs ^ doubles portes.
» Les domestiques qui leur portent à manger mettent ce « qui est de besoin aux prisonniers sur une table qui est là, et » mon lieutenant le prend et le porte. Personne ne leur parle » que moi, mon officier, M. Vigneron le confesseur, et un n médecin qui est de Pragelas, à six lieues d'ici et en ma pré- » sence. Pour leur linge et autres nécessités, mêmes précau- » tions que je faisois pour mes prisonniers du passé. »
Quelle dépêche! Il n'est pas possible d'être plus explicite « plus complet, et le plan que j'ai donné me permet d'en suivre le détail. A part la somme allouée pour l'entretien , les précautions sont identiques à celles employées pour MM. Fouquet et Lauzun. Qu'on compare ces procédés avec ceux adoptés pour Mattioli, laissé à Pignerol^dans une place ou-' verte , et l'on comprendra de moins en moins la persévérance de M. Topin à défendre l'hypothèse de Mattioli que ses devanciers dans cette opinion (Delort, Roux-Fazillac , Ellis,etc.), n'admettaient comme possible qu'à la condition formelle de faire de Mattioli l'un des deux individus à l'égard desquels Saint-Mars prenait la minutieuse précaution que je viens de citer.
Dans cette place , les appointements de Saint-Mars étaient fort élevés. Il touchait six mille livres de fixe , comme commandant de la citadelle , dix-huit cents livres comme souslieutenant de mousquetaires , quatre mille huit cents livres pour les places de Pérouse et de l'Écluse, sans compter les allocations d'éclairage, de chauffage, de literie, de solde des hommes , de la nourriture des prisonniers fixée au taux
de quinze francs par tête et par jour, etc MaisTennui,
paraît-il, était en proportion des appointements. A Exiles, Saint-Mars se trouvait absolument seul avec sa famille, ses enfants, ses prisonniers, ses quarante-cinq hommes et ses deux lieutenants. Le village d'Exilés était assez éloigné et sans importance. Il pouvait bien dans cette petite place faire de l'autocratie à volonté , au besoin s'absenter pour se rendre à Suse , à Turin , même à Casai ; mais le retour n'en était que plus désagréable. Aussi, lorsque, le 13 janvier 1687 ',1a dépêche ministérielle arriva, lui annonçant que le ministre aTait bien voulu faire droit à ses réclamations et sollicitations incessantes , et lui accordait le gouvernement des fies Sainte- Marguerite, notre homme s'empressa d'accepter. Il était resté cinq années et six jours à Exiles.