VIII. LE SIEUR LOGGIEB
Ordre d'entrée, 4 septembre 1672. — Ordre de sortie, 30 novembre 1672.
Cinq mois de prévention, dont trois mois dans le donjon de Pignerol , le tout pour s'être déguisé en ermite et avoir tenu, après boire, des propos indiscrets dans un cabaret étranger, c'est chose dure, même au dix-septième siècle. Ce fut là, cependant, le plus clair de l'aventure survenue à un malheureux voyageur lyonnais qui, pour passer sans
danger et à peu de frais la frontière française, alors pen sûre, avait imaginé le moyen ingénieux de revêtir un costume religieux. A son arrivée à Turin, notre homme s'arrêta à l'auberge, et là, tant soit peu gris, entre parenthèses, laissa échapper quelques paroles inconvenantes contre les chefs du gouvernement français. Or, dans la même salle se trouvaient des agents de M. de Saint-Mars et du président Truchy. Ces zélés serviteurs n'eurent rien de plus pressé que d'aller rendre compte de ce qu'ils avaient entendu, et le lendemain, à son réveil, notre imprudent fut enfermé, puis interrogé. Il était déguisé, donc c'était un espion ; il prétendait ne rien savoir de ce qu'on voulait lui faire avouer, donc cet homme était un coupable et un individu dangereux, qu'on devait garder avec le plus grand soin. On courut prévenir de l'événement l'ambassadeur de France, M. de Servient, qui s'empressa d'en faire part h Louvois, le 23 juillet 1672 : « Mon- » seigneur, écrit-il, il y a ici un homme que M. le général » des finances de S.A. R. de Savoie m'a mandé être un » espion, et qui, pour cette accusation, est arrêté prisonnier, » dont il vous envoie les informations. Nous attendons vos » ordres sur cela. On l'a interrogé de tous biais, même pro- V mis de lui pardonner s'il disoit la vérité, sans que jamais » il ait voulu dire ce qui est dans ladite information '. »
La dépèche arrivait à Paris le l*'"août ; le 4 septembre, le ministre répondait par l'ordre d'incarcération du personnage : (c Monsieur Saint-Mars, envoyant dans ma citadelle » de Pignerol le nommé Loggier pour être mis dans le donjon » d'icelle et gardé soigneusement, je vous écris cette lettre » pour vous dire que mon intention est que lorsque ledit » Loggier sera conduit dans le donjon, vous ayez à l'y faire » recevoir et tenir sous bonne et sûre garde jusqu'à nouvel » ordre de moi, sans permettre qu'il ait communication avec » qui que ce soit, de vive voix ni par écrit. Et la présente n'étant » pour autre fin, je prie Dieu, Monsieur de Saint-Mars, qa'il
1 P. 146, y. 293, Mss. Dépôt de la guerre.
LE SIEUR LOGGIER. 205
» VOUS ait en sa sainte garde ^ » Le même jour Louvois ajoutait à Loyauté : « Je vous envoie un mémoire qui a été donné » par le marquis M. de Saint-Maurice au sujet d'un homme » travesti en ermite, soupçonné de méchantes intentions » contre la personne du Roi. Sa Majesté désire que vous vous 9 rendiez à Turin pour recevoir ce misérable, et le conduisiez » sûrement à Pignerol pour y être gardé par les soins de » M. de Saint-Mars, en vertu des ordres de Sa Majesté^. »
Une fois à Pignerol, le malheureux ne fut pas plus en état qu'à Turin de satisfaire la cu^^iosité ministérielle. « C'est un » homme qui s'estimeroit heureux de finir ses jours dans une n autre prison que celle où il est. Il a besoin de linge et de » chaussures » , écrit Saint-Mars^. « On n'a jamais pu tirer » de lui aucune chose, ajoute le commissaire Loyauté. Je I* joins à la présente l'interrogatoire que je lui ai fait subir et » qui ne signifie comme rien. Je ne vous romprai pas la tète » sur ses grandes lamentations, en se récriant sur les accuif sations qui étoient proposées et soutenant toujours le res- » pect et l'honneur qu'il a porté et porte à la sacrée personne » de Sa Majesté^. » Le 30 novembre 1672, en effet, le ministre adressait à Loyauté l'ordre d'élargissement Ju personnage. « J'ai rendu compte au Roi, écrit-il à Loyauté, du » contenu de l'interrogatoire que vous m'avez envoyé du » sieur Loggier. Sa Majesté n'a pas trouvé qu'il pût être con- » vaincu d'aucun crime, et elle a jugé à propos de le faire V mettre en liberté. Par la dépêche ci-jointe pour M. de » Saint-Mars, elle désire que vous donniez dix pistoles au n sieur Loggier pour se conduire où il voudra, lui disant » qu'on l'a pris pour un autre et que l'on est fâché de cette «méprise*.»
Le dernier passage de cette lettre est charmant et tout à fait dans le goût du temps. A tous les degrés de l'échelle
1 R. 120, Archives nationales.
S P. 32, ▼. 268, Mss. Dépôt de la guerre.
^ P. 108, ▼. 279, Mss. Dépôt de la guerre.
* P. 158, V. 259, Mss. Dépôt de la guerre.
* P. 373, V. 269, Mss. Dépôt de la guerre.
hiérarchique cela se passait ainsi ! La France d'alors se composait tout au plus de cinquante mille individus à la merci et au bon plaisir desquels le reste de la nation française appartenait par le droit du plus fort. C'était déjà bien beau de vouloir s'excuser d'une méprise, et tout à fait en dehors des habitudes de M. de Louvois. En ajoutant dixpistoles à ses regrets, dix pistoles pour cinq mois de prison , de chagrins, de maladie, le ministre faisait preuve d'une sensibilité rare. De nos jours, à part lés époques de révolution, on n'est plus exposé à ces incarcérations inattendue^; mais si la justice commet encore des erreurs, elle ne se croit pas obligée à aucune indemnité à l'égard du prévenu si malheureusement lésé. Il est vrsTi que le fait de Loggier est tout à fait exceptionnel. Ce matin-là, sans doute, Louvois s'était levé de bonne humeur, et madame Dufresnoy l'avait bien disposé pour les convives un peu forcés de son. beau-frère.