‹ La vérité sur le Masque de fer (les empoisonneurs) d'après des documents inédits des archives de la guerre et autres dépôts publicsChapitre 69 sur 170 · ET LA DAME CARRIERE · texte numérisé non relu

ET LA DAME CARRIERE

Mathonnet : Ordre d'entrée, 18 août 1672. — PInssot : Ordre d'entrée, 18 août 1672. — Heurtaut: Arrêté en août 167S, se suicide et meurt à la fin d'août

Si jamais quelqu'un a eu le talent de surexciter l'imagination des femmes et le zèle de ses maîtresses, c'est sans contredit M. le comte Ântonin de Lauzun. En prison ou à la cour, il semble que ce soit autour de lui que doivent se concentrer toutes les affaires amoureuses de l'époque ; d'ailleurs, il faut bien connaître les mœurs du temps pour apprécier à sa juste valeur ce rôle de gentilhomme, insolent avec ses égaux et grossier avec les femmes.*

En l'an de grâce 1673, le mot Aonncur avait une signification bien différente de celle qu'on lui prête aujourd'hui. C'est ainsi que vivre de l'argent et du crédit de ses maîtresses, tricher au jeu, même à celui du Roi, tuer et voler son prochain, violer les filles, houspiller le manant de toutes les façons imaginables, se griser journellement, ne point

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payer ses dettes, n'étaient que de minces peccadilles pour MM. les porteurs d'épée.

Si donc M. de Lauzun était le plus désirable des amants , il était, sans conteste^ le plus désagréable des prisonniers. Toujours furieux, toujours mécontent , hautain , à lui tout seul il a donné à M. de Saint-Mars plus de mal que ses compagnons d'infortune tous ensemble. A peine le comte fiit-il enfermé dans le • donjon de Pignerol, que la citadelle et la ville devinrent un centre d'intrigues pour sa délivrance, grâce à l'argent de ses deux dernières maîtresses, la Grande Mademoiselle et mademoiselle de La Motte d' Argencourt , demoiselle d'honneur de la Reine.

Dans cette course amoureuse , mademoiselle de La Motte parait avoir été première. Retirée à Ghaillot, elle avait pris à son service un valet de chambre du comte, Béarnais de naissance, le nommé Heurtaut, garçon intelligent et de caractère entreprenant. Les poches bien garnies^ notre homme gagna Pignerol, en compagnie d'un sien cousin, le sieur Plassot, s'installa dans la cassine de la mère Famélas, s'aboucha avec M. et madame Carrière, couple assez réussi, prêt à jouer tous les rôles qu'on lui offrirait, moyennant finances, bien entendu. Par l'intermédiaire de cette dame Carrière , Heurtaut entra en relation avec un sieur Mathonnet, aide-major de la citadelle de Pignerol , qui avait à se plaindre des mauvais procédés de MM. de Saint-Mars et de Saint- Léon. Sur ces entrefaites, Mathonnet obtint un congé, vint à Paris avec le sieur Carrière, se rendit à Chaillot et s'y mit en rapport avec la demoiselle de La Motte. Il devait à son retour au donjon prêter la main à l'évasion du prisonnier. En attendant, Heurtaut et Plassot n'avaient pas perdu leur temps. Ils avaient pu soudoyer un soldat de la compagnie de Saint-Mars , lequel , un jour de faction , fit parvenir à Lauzun une lettre de sa maîtresse , lettre servant d'enveloppe à un clou , de manière à lui prêter un poids suffisant pour être lancée par la fenêtre du prisonnier. Mais avec M. de Saint- Mars, ce maître en geôlerie, il n'y avait guère d'évasion

possible. Pendant le sommeil de ses prisonniers, il ne se gênait pas pour pénétrer dans leurs chambres, enlever leurs vêtements et se livrer avec toute l'attention d'un fureteur à l'examen des doublures, boutons, etc. Ce fut ainsi qu'il trouva le fameux clou dans une des poches de l'habit du comte; quant à la lettre, elle avait disparu naturellement. Mais ce clou , comment pouvait-il être venu chez M. de Lauzun, puisqu'il n'y avait que lui, Saint-Mars, qui ouvrait la porte du prisonnier et qui lui passait les plats après les avoir examinés avec le plus grand soin? Évidemment cet engin ne pouvait parvenir que du dehors. C'était donc un factionnaire qui avait fait le coup. Or, comme Saint-Mars connaissait le tour de service de chacun de ses hommes , il ne fut pas long à retrouver le coupable après un interrogatoire général. Heurtaut, signalé, fut arrêté à la porte de la ville avec les dépêches chiffrées de mademoiselle de La Motte , au moment où il cherchait à se rendre h Turin. Plassot et la dame Carrière^ plus heureux, étaient déjà dans cette ville. A peine enfermé, Heurtaut, désespéré de voir son projet manqué, s'ouvrit les veines avec un bistouri qu'il avait sur lui , ainsi que le prouve un passage du Journal d'une personne de la Maison du Roi, passage cité par M. Ravaisson*. Les lettres chiffrées furent envoyées à M. de Louvois, qui répondit le 18 août 1672' à Loyauté : « Pour connoitre si le clou » que l'on a trouvé dans les poches de Lauzun est empoi- » sonné, il faudroit en piquer un chien. Cependant je vous « envoie les lettres que M. de Savoie vous a fait tenir, «adressées au sieur Plassot, lequel il faut faire parler, et » tâcher , par tous les moyens , d'obtenir la vérité de ce » qui s'est passé. Sa Majesté ayant été informée que le sieur » Mathonnet s'est rendu à Pignerol, j'ai envoyé un ordre '> pour le faire arrêter. Aussitôt qu'il aura été arrêté, vous 'î l'interrogerez sur le fait résultant du procès et sur le com-

3 P. 164, y. 268, Mss. Dépôt de la guerre.

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« merce qu'il a eu pendant qu'il a été ici avec mademoiselle » de La Motte d'Argencourt. »

De son côté, M. de Servient , notre ambassadeur à Turin , sur la demande de Loyauté et de Saint-Mars, faisait arrêter la dame Carrière et le sieur Plassot. « Le sieur de Loyauté, » écrit-il le 13 août, arriva jeudi matin en cette ville, avec » le sieur de Blainvilliers, et le lendemain, à la pointe du » jour, ils partirent pour Pignerol, avec les deux prisonn niers que M. le duc de Savoie leur a accordés. Je ne vous «dirai rien, Monseigneur, du détail de cette affaire, ne » doutant pas que ledit sieur de Loyauté, à qui j'ai offert » tout ce qui pouvoit dépendre de moi, ne vous en rende n un compte fort exact ^ » Et le 2 août Saint-Mars pouvait annoncer à Louvois qu'il avait sous la main tous les misérâbles y à l'exception de Mathonnet, qui ne fut arrêté que le P' septembre, à Lyon, au moment où il entrait en ville, igpiorant encore le drame qui venait de se passer.

Voici d'ailleurs cette lettre curieuse de Saint-Mars à Louvois .: « Je vous informerai , Monseigneur , des diligen- » ces que j'ai faites, tant dans ma compagnie que parmi » mes domestiques, pour découvrir si aucun n'avoit point » d'babitude avec les misérables traîtres qu'on m'a amenés V de Turin.

» J'ai trouvé un de mes soldats qui a bu deux fois avec » ce prisonnier, qui est encore en vie (Heurtant). La dame » Carrière s'est trouvée mal ; il m'a fallu descendre à la ville » pour obliger les médecins à la voir, avec M. le major.

» Je fais prendre garde à mon soldat, et quand ce qu'il » a fait ne se trouveroit rien du tout , je le chasserai vilai- » nement. Il est constant que ce misérable prisonnier n'est » venu ici que pour essayer de corrompre quelqu'un , et qu'il n cherchoit tous les moyens pour cela. Je crois que si on n lui donne la géhenne^ il avouera tout, parce que je le " trouve craintif. Quand je l'ai menacé de lui donner de

^ P. 151, V. 299, Mss. Dépôt de la guerre.

» la canne, il s'est mis en devoir de parler, et puis après » il dit ce qu'on veut qu'il dise, et qu'il ne sait nier. Ce » misérable , qui s'est désespéré , avoit bien résolu de faire » ce qu'il a fait. Il m'a dit : Je me sens obligé d'avouer » que j'ai de l'argent dans ma chambre , mais il est en dépôt, » et il n'est pas à moi, et personne ne pourra voir à qui il

» est

n Pourvu que Lauzun ne fasse pas quelque tragédie comme n son bon valet Heurtant, tout ira bien, n

Le 21 septembre, Louvois répondait : « Nous avons maini> tenant à notre charge le sieur Mathonnet. Si le sieur de n Loyauté l'interroge bien , il est sans doute qu'on pourra n tirer de lui et de la dame Carrière des éclaircissements de n toute l'intrigue qu'il y a eu avec Heurtant et Plassot ' . »» Puis' il ajoutait à Loyauté le 3 octobre : «Il n'est pas ques- » tion , bien entendu , d'instruire le procès de ces gens-là » comme si on devoit les condamner à mort. On devra se » borner à les faire parler, pour connoitre la vérité sur l'af- » faire pour laquelle ils ont été emprisonnés*. »

Qu'advint-il de tous ces malheureux, qui n'étaient, en réalité, que les complices d'une jolie femme? Pour la dame Carrière, dès le 17 octobre 1672, Louvois prescrivait à Saint-Mars de la mettre en liberté, « à condition qu'elle sor- » tiroit de la ville et du gouvernement de Pignerol dans les » vingt-quatre heures*.» -^ — u C'est fait, répondit Saint-Mars » (21 janvier 1673) ; la dame Carrière a mis au monde une » grosse fille, quoique son mari n'ait été ici il n'y a que six 9 mois. Maintenant elle n'est plus ici ; elle a décampé et s'en » est allée à Paris , à ce qu'on dit , et a laissé quatre enfants n pour gages d'amitié à ses bons amis^. >«

L'aide-major Mathonnet fut traité plus sévèrement. Par ordre du ministre du 27 octobre 1672 , il fut mis en liberté,

' P. 151, y. 268, Ms8. Dépôt de la guerre.

^ P. Si, V. 260, Mss. Dépôt de la guerre.

3 P. 187, y. 260. Mss. Dépôt delà guerre.

4 P. 108, y. 279. Mss. Dépôt de la guerre.

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mais à condition de quitter Pignerol, de ne faire aucune fonction de sa charge et de s'en défaire, moyennant deux mille écus de récompense \ Cette démission ne fut toutefois réglée qu'en 1675 , ainsi que le prouve une lettre deLouvois au marquis d'Herlevilie, du 13 avril 1676'. Le sieur Plassot, plus malheureux, d'abord que ses complices , puisqu'il resta enfermé 9 s'en tira pourtant à bon compte. Comme il refusait de répondre aux questions de Saint-Mars, ce dernier proposait de le faire parler quand même : « Ce seroit, disoit-il, » une chose fort avantageuse, parce que, assurément, l'on » devroit savoir beaucoup de choses de lui^. » Mais Plassot était tombé malade; guéri d'abord, il fit une rechute plus grave, au point que Saint-Mars, à la date du 21 juin 1673, écrivait à Louvois : » Le sieur Plassot , cousin de ce malheu- » reux Heurtaut, qui se fit mourir l'année passée, est tout n moribond, et je crois qu'il ne la fera pas longue, si vous « n'avez pitié de lui. » — « Mettez-le en liberté, répondit » Louvois le 2 juillet, en faisant voir cette lettre au sieur de

V Loyauté, qui lui donnera vingt écus^» • Il est inutile d'ajouter que notre homme ne se le fit pas dire deux fois. II quitta Pignerol , sans même aller réclamer son sac qu'il avait chez l'hôte où il logeait avant d'être arrêté. Bien lui en prit, carie 22 juillet^. Loyauté écrivait à Louvois : « J'ai, suivant l'or- » dre que vous m'avez donné par M. de Saint-Mars, délivré » les vingt écus de charité au sieur Jacques Plassot , lorsque « M. de Saint-Mars l'a délivré mercredi dernier et fait con-

V duire sur le chemin de France, avec un passe-port qu'il m'a » fait lui donner. Il a dit au mousquetaire qui l'a amené sur )? le chemin qu'il avoitun sac chez l'hôte où il a logé avant sa n prison en cette ville. M. de Saint-Mars a envoyé quérir »> ledit sac dont il vous informe, où il s'est trouvé des pou- » dres vénéneuses dedans. M. de Saint-Léon, par sa réquisi-

' P. 187, y. 269. Dépôt Je la guerre.

2 P. 257, V. 424. Dépôt de la guerre.

3 P. 257, V. 269. Dépôt de la guerre.

^ P. 25, y. 305. Dépôt de la guerre.

^ P. 38, y. 375. Dépôt de la guene-

»» tion, a fait arrêter ledit hôte pour n'avoir pas donné avrs «qu'il avoit ledit sac. Je l'interrogerai là-dessus, quoique » ledit Plassot soit parti. »

Saint-Mars ajoutait : «J'ai prié M. de Saint-Léon de faire » mettre en prison un homme qui tient cabaret à la ville pour » ne m'étre pas venu donner avis d'une valise qu'il tenoit » entre ses mains, du nommé Plassot, laquelle étoit remplie » de poisons bien connus et avérés. Maïs comme cela ne pou- M voit regarder que moi seul ^ je n'en ai fait aucun compte, ne » craignant non plus ce genre de mort-là que tous les autres, » J'ai fait mettre ce bourgeois en prison , seulement pour « l'exemple , afin qu'à l'avenir l'on vienne me dire tout ce » qu'on pourroit avoir en ses mains des prisonniers que j'a- >» vois à ma garde ^ » Il était effectivement trop tard ; Plassot , en homme prudent , n'avait pas attendu qu'on revint sur la décision. Mais qu'allait faire ce poison en l'aventure, ce poison dont l'emploi , comme je le montrerai plus tard , n'est que trop général à cette triste époque de notre histoire intérieure? Était-ce réellement pour attenter à la vie du geôlier? En tout cas, le résultat de l'entreprise fut que M. de Lauzua n'y gagna qu'un peu plus de sévérité de la part de son gardien , qui pouvait , quelque quinze ans après , écrire à Lonvois , en lui rappelant ses services : « Pendant qu'il a été » confié à ma garde , M. de Lauzun peut se vanter de n'avoir » reçu aucune nouvelle du dehors. »

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