‹ La vérité sur le Masque de fer (les empoisonneurs) d'après des documents inédits des archives de la guerre et autres dépôts publicsChapitre 72 sur 170 · XVIII. LE SIEUR BUTTIGARIS , BOURGEOIS DE PIGNEROL · texte numérisé non relu

XVIII. LE SIEUR BUTTIGARIS , BOURGEOIS DE PIGNEROL

Ordre d'entrée, 11 janvier 1673. — Ordre de sortie, 11 août 1675.

Le plus malheureux de tous ceux qui l'avaient précédé au donjon fut certes un sieur Butticaris, un brave bourgeois de Pignerol qui, un soir du mois de janvier 1673, fut arraché de son lit par les soldats de M. La Motte-Lamyre, et confié à la sollicitude habituelle de Saint-Mars. Ce Butticaris n'était pourtant pas le premier venu. Estimé de tous, il remplissait les fonctions de procureur de Son Altesse Royale le duc de Savoie, pour la province de Pignerol. Il

< P. 103, T. 805. Dépôt de la ^pierre.

3 P. 73, ▼. 355. Dépôt de la guerre.

avait neuf enfants^ dont deux filles âgées de dix-neuf et vingt ans. Sa femme était enceinte de son dernier rejeton, et son frère avait le titre de prévôt des églises collégiales de Pignerol. Mais Tordre était formel, signé Louvois, dûment revêtu du sceau royal et adressé à M. de La Motte-Larayre, le 11 janvier 1673 *.

Gomme tous les habitants de Pignerol, Butticaris était Piémontais de cœur et profitait de ses fonctions pour faire quelque peu d'espionnage au profit du duc. Dans le courant de Tannée 1672 il avait écrit au sieur Veralda, Tun des secrétaires du président Truchi * :

«Avec Toccasion du carabin, je n'ai voulu manquer de » faire savoir à V. S. I. comme avant-hier ils ontfaitmou- » rir ce pauvre soldat qui a été pris auprès d'Orbazan pour » V officier que vous savez bien , de cette citadelle. Il serait » nécessaire de donner des ordres rigoureux à nos paysans » pour empêcher cette violence*. »

Cette malencontreuse lettre tomba entre les mains du gouverneur de la ville, qui Tenvoya tout aussitôt à Louvois. Ce dernier répondit par Tordre d'incarcération et de perquisition, que La Motte-Lamyre exécuta avec sa ponctualité ordinaire. Voici , du reste , la dépêche du major de Pignerol , dépêche plus intéressante que le meilleur des récits : « M. de Saint-Léon m'a montré une lettre du Roi, » portant ordre d'arrêter Butticaris, et m'a dit de l'exé- » cuter, ce que j'ai fait sur-le-champ, et l'ai remis entre les f mains de M. de Saint-Mars, dans le donjon. M. le * commissaire a cacheté son cabinet, et le lendemain, on a » travaillé à l'inventaire de ses papiers. Il y avoit dans son r cabinet-son beau-frère, le conseiller Brunette, son frère, le

^ P. 134, y. 301. Dépôt de la guerre.

* V. 354, Dépôt de la {]pierre.

^ « lUustrissimo signore a pati'one colleDdissimo con l'occasione del carabino, non ho voluto mancare di fare sapere à V. S. lUustrissima come avaotihieri' hanno fatto morire quel povero soldato clie è stato pigliato presso Orbassano, dal officiate che ben savi questa citadelle. Sarebbe necessario di dar ordini rigorosi à peasani nostri per iinpedir questa violenza à scorrere.

» Umilissimo servitore, n Butticabis. «

LE SIEUR BUTTICARIS. 217

» juge Roussette et la femme de Butticaris. J'ai dit à M. le « commissaire que je n'avois que deux yeux, et que ces gensr> là avoient chacun deux mains, que, s'ils restoient, on ne « pourroit pas répondre de faire un inventaire fort entier. » Il les fit ensuite sortir, mais après a rappelé la femme et -n Roussette. Il a choisi pour faire cet inventaire un homme n nommé Malot, qui ne sait pas le français et qui a fait Tin- « ven taire en italien, et l'a fait traduire par cet homme inéme ; ?) ce qui est une étrange traduction, qui est plus difficile à Ti entendre que l'original, étant un langage hermaphrodite.

V II Y a beaucoup de choses à remarquer, je me souviens du ^ n*^ 16. Je vous dirai sommairement qu'il y a une lettre de v S. A. R. de Savoie audit Butticaris, où Son Altesse Royale » le traite : Mon fidèle Butticaris; qu'il y en a de M. Truchi, « général des finances, bien cent cinquante de sa propre main, ^ dans lesquelles toutes on voit une très-grande confiance. Il )' y a dans aucunes correspondances : Et continuez à servir » Son Altesse Royale... Demeurez dans la même application w que vous avez fait... Je vous remercie de vos nouvelles... « Continuez à me mander ce qui se passe... Je n'ai affaire de

V vos nouvelles de Hollande, mais des autres. Je vous attends 11 pour parler débouche. Il y en a quantité de Veralda, secré- « tairadu général des finances, de son fils, autre secrétaire. « Les parents disent qu'il y en a bien d'autres dans la ville « qu'on ruineroit, si on chàtioit tous ceux qui font ce métier-là. » On n'a rien trouvé de la main de Butticaris ni rien de si » convaincant que celles que je vous ai envoyées, qui sont v de sa propre main ' . »

De son côté, Saint-Mars écrivait le 28 janvier : «Le 25 de M ce mois, M. de Loyauté m*a remis entre les mains une leti> tre du Roi , pour recevoir et mettre en prison le sieur But- » ticaris, bourgeois de Pignerol, et de le tenir sous bonne » et sûre garde, sans qu'il puisse donner aucune nouvelle. r> M. le major me l'amena le jour même, où je le logeai 91 incontinent dans l'appartement de madame Carrière, qui

^ P. 46, V. 354. Mds. Dépôt de la guerre.

» est une chambre d'un de mes officiers, autant sûre qu'il se » peut. » Et le 5 février Loyauté ajoutait : « Je vous envoie » le restant de l'inventaire des papiers de M. Butticaris, » duquel restant M. le major ni moi n'avons rien trouvé n digne d*étre enlevé du cabinet, lesquels nous y avons laissé, » dont j'ai refermé la porte et gardé la clef jusqu'à nouvel » ordre. » Mais pour Louvois, l'affaire est suffisamment éclaicie : « C'est un espion du général Truchy, et cela résulte » clairement de l'inventaire de ses papiers. Le Roi veut bien » ne pas lui faire son procès ^ mais il sera tenu longtemps » dans une dure prison ^ . »

Les prescriptions du sévère ministre ne devaient être que trop strictement exécutées. Butticaris, peu habitué à ce régime exceptionnel des cachots, tomba malade, et, à la date du 28 janvier, sa malheureuse femme écrivait à Louvois : « L'ordre du Roi que vous avez envoyé à M. de Loyauté pour » faire arrêter mon mari, ayant été exécuté mercredi soir, » m'a tout à fait surprise ; et comme vous pouvez bien savoir, M je ne puis être informée de la cause de sa détention.

» Je n'ose supposer que la charge de procureur de S. À. R. » de Savoie, en'la province de Pignerol qui lui est sujette, » ne lui donne de l'ombrage. Monsieur-, je vous conjure^ les » larmes aux yeux, d'avoir pitié de ma pauvre famille, alUée M avec les principales de cette ville, chargée de neuf enfants, » dont il y a deux filles âgées de dix-neuf à vingt ans ,. à ma- «rier avec fort peu de bien, de fortune, de leur redonner un » père et à moi mon mari*. »

Mais quand Louvois autorisa l'infortunée à voir son mari en présence d'un officier , Loyauté ne put que lui répondre (25 mars') : « M. de Saint-Mars m'a fait part de la grâce » que vous faites à madame Butticaris , à laquelle vous en avez » donné aussi avis, que j'ai été voir ensuite de l'ordre de M. de » Saint*Mars, que j'ai trouvée au lit, très-mal d'une fièvre

< P. 121, y. 301. Dépôt de la guerre.

2 P. 52, V. 354. Dépôt de la guerre.

3 P. 150, V. 354. Dépôt de la guerre.

CâSTÂNIERI, dit SAINT-GEORGES, DIT LA PIERRE. 219

» causée par une fausse couche qu'elle fit avant-hier. »

Saint-Mars lui-même s'apitoya sur le sort de son prisonnier.

Le 21 juin il ëcrirait : «Ce misérahle Butticaris est fort

u malade J'oserai prendre la liberté devons dire, Mon-

» seig^neur, qu'il est plus malheureux que coupable, et que » toutes les personnes de ce pays le seront toujours comme y) lui. » Il ajoutait le 2 septembre : « Je vous demande pardon > si je prends la liberté de vous demander une çrkce , qui est » la liberté du misérable Butticaris , qui se sèche ici tout en » vie de douleur et d'affliction. S'il vous platt de lui faire >* cette grâce, je vous répondrai de lui comme s'il étoit dans n la plus sûre prison du monde. »

Le 30 décembre il revenait à la charge : «Le Butticaris V est toujours en attendant vos grâces et vos bontés. Vous n m'avez fait l'honneur de me laisser espérer sa liberté. Je » vous la demande en grâce. » Mais le despotique Louvois ne lâchait pdS aussi facilement la proie qui lui tombait entre les mains. Il tenait à faire trembler les gens même à distance, et ce ne fîit que vingt mois £^rès qu'arriva de Versailles, le 11 août 1675, l'ordre de sortie du malheureux, ordre ainsi conçu : M M. de Saint-Mars ayant trouvé bon de faire élargir « le nommé Butticaris, détenu prisonnier dans le donjon de la » citadelle de Pignerol , je vous écris cette lettre pour vous « dire que mon intention est qu'aussitôt que vous l'aurez » reçue, vous ayez à mettre ledit Butticaris en pleine et entière » liberté , le laissant pour cette fois sortir dudit donjon de ma » citadelle sans difficulté. »

C'était avoir payé cher une lettre de vingt lignes à son mattre et seigneur.

Page 1