DUBREUIL, DIT SAMSON
dant Lagrange ëcrivait au ministre : « J'ai envoyé à Bàle la : lettre que vous m'avez adressée pour M. Samson , autre- « ment Dubreuil ; vous en trouverez dans ce paquet la réponse ^ avec les deux autres qu'il m'a écrites. Il n'a pas voulu sor- » tir et n'a proposé l'entreprise de Rhinfeld que pour se faire » valoir et que le Roi accorde ce qu'il demande. Il emportera » l'argent des Espagnols et des Allemands, et vous verrez » que ce qu'il souhaite pour l'échange des espèces , n'est que » pour avoir la facilité de l'emporter en Italie , pour n'être n pas obligé de retourner en Allemagne , de crainte que ses » affaires ne soient découvertes. Je ne vois qu'un moyen pour » le prendre, c'est d'avoir un homme à Bàle qui l'observe » et. qui le suive jusqu'à ce qu'il soit à portée de quelque
» place du Roi, et s'en saisir Le sieur Sler a eu com-
» merce avec lui, mais j'ai su que ce n'a été que pour ra- » voir ses mulets et que, s'y étant employé, il lui avoit » donné une paire de pistolets dont ledit sieur Dubreuil avoit » fait présent depuis à M. de Montecuculli ' . » Louvois répondit simplement par un ordre d'arrestation^, ordre qui ne put être mené à bonne fin, car notre homme se tenait prudemment sur ses gardes : « Je revins hier de Plobsheim , dit » Lagrange, le 31 mars 1676, proche Bàle, sans avoir pu » exécuter ce que vous m'avez ordonné au sujet de M. Du- » breuil. Je vous envoie trois lettres qui vous feront assez » connoStre la défiance qu'il a eue sur tout ce que je lui ai » proposé en dernier lieu. Je lui envoyai M. de Bellevaire, 9 capitaine dans le régiment de Dalmany , qui est un fort » brave homme, lui parler, et voir s'il n'y auroit pas moyen » de l'enlever avec six cavaliers qu'il avoit embusqués, en » lui montrant le jardin où il vouloit que nous eussions 9 conférence , ce qu'il fit. Mais comme il faut sortir par la » barrière de la porte de ladite ville , il lui fut impossible de n le faire, c'est ce qui' me fait désespérer de l'entreprise*. »
1 P. 617, V. 486. Dépôt de la guerre.
2 25 février 1676; p. 436^ v. 471. Dépôt de la guerre.
3 P. 677, V. 487. Dépôt de la guerre.
Ce ne fiit que le 24 du mois d'avril que l'espion fut enlevé et enfermé dans la citadelle de Brisach : » Le Roi, écrit à ce » sujet Louvois le 2 mai, a été bien aise de voir qu'enfin le » sieur Dubreuil ait été arrêté , et Sa Majesté veut bien que » vous fassiez donner deux cents écus à chacun des officiers » qui ont contribué à le faire prendre. A Tégard.du capucin i^ du couvent de Béfort , le Roi ne doute point que son procès » ne lui ait été fait aussitôt qu'il est arrivé à Brisach et qu'il >^ ne soit présentement exécuté. Je m'attends d'apprendre par » votre premier ordinaire tout ce que vous aurez pu tirer » dudit Dubreuil , tant sur ce qu'il sait du dessein des enne- » mis, que des moyens de faire sortir ses effets de Bàle. L'in- >) tention du Roi est que vous fassiez conduire sûrement >' ledit Dubreuil à Besançon à M. le duc de Duras, auquel je >* mande que Sa Majesté désire qu'il l'envoie au château de •> Pierre-Cise. J'écris en même temps à Mgr l'archevêque » de Lyon de l'y recevoir et de le faire conduire sûrement à » Pignerol où il sera remis entre les mains de M. de Saint- »y Mars pour être gardé dans le donjon de la citadelle'. »
Louvois écrivait en même temps au duc de Duras et ajoutait à M. de Saint-Mars : u II vous sera remis au premier jour, » par quinze gardes de Mgr l'archevêque de Lyon , un pri- » sonnier nommé Dubreuil qui a été arrêté en Alsace , et qu'il » est important de faire garder sûrement. Le Roi désire que » vous le receviez dans le donjon de la citadelle de Pignerol, » où vous pourrez le mettre avec le dernier prisonnier qui vous » a été envoyé. Vous me manderez de temps en temps ce qui se » passera à son égard, »
Aussitôt arrivé à Pignerol ^ l'individu fut enfermé dans la Tour d'en bas avec le dernier prisonnier envoyé au donjon ; mais il paraîtrait que Louvois ne se rappelait guère ce qu'était ce dernier détenu et qu'il le confondait avec un autre, car, à la date du 25 novembre, il demande à Saint-Mars «qui est logé » avec le sieur Dubreuil que vous dites qui est si fol , me mar- » quant son nom et celui par lequel il vous a été amené, et
* P. 30, V. 474. Dépôt de ta gueiro.
DUBREUIL, DIT SâMSON. 237
» m'envoyer une copie de la lettre qui vous a été écrite pour » le faire recevoir , afin que je puisse mieux me remettre qui » il est. » Saint-Mars répond et Louvois réplique : «J'ai reçu » votre lettre du 8 décembre , par laquelle j'ai bien compris n quel est le prisonnier qui est avec le sieur Dubreuil. «
Ce malheureux n'était autre que le futur compagnon du Masque de fer , l'un des prisonniers de la Tour d'en bas, l'un ' de ceux envoyés à Exiles, le moine jacobin. C'est ce qui explique la lettre du ministre du 21 février 1677 : « Pour »» répondre au surplus de ce que vous m'écrivez , je dois vous » dire qu'il est vrai que ceux qui frappent les prêtres, au ïï mépris de leur caractère, sont excommuniés; mais il est » loisible de châtier un prêtre quand il est méchant et que » l'on est chargé de sa conduite. Pourvu que celui-ci soit » autant en sûreté avec le valet de M. de Lauzun qu'il l'est » avec le sieur Dubreuil , le Roi se remet à vous de le changer w de prison , ou en cas que vous jugiez à propos de le laisser » avec ledit sieur Dubreuil , de le faire attacher de manière » qu'il ne puisse lui faire du mal. Mais souvenez-vous de » prendre garde au sieur Dubreuil , qui est un des plus artifi- » cieux fripons que Ton puisse rencontrer. » Dubreuil fut effectivement transporté dans une autre prison et mieux traité vers la fin de 1677, car, au mois d'août, Le Tellier écrivait à Saint-Mars : « Sa Majesté veut bien que vous fassiez acheter » les livres que le nommé Dubreuil demande, et que vous les «lui remettiez. » Depuis ce jour, j'ai retrouvé peu de traces de ce personnage. Ce que je sais, c'est que le 5 mars 1678, Louvois, au camp devant Gand , en parle à M. de Saint-Mars, et que le 3 mai 1679, Catinat annonce à Louvois l'arrivée de Mattioli au donjon et son incarcération dans la chambre du nommé Dubreuil.
Il fut un des trois prisonniers qu'on laissa à Pignerol et qu'on confia à lagarde de M. de Villebois, après le départ de Saint-Mars pour Exiles en 1681. En effet, le 24 mai 1682',
^ P. 548, V. 677, Dépôt de la guerre.
c'est-à-dire huit mois après le départ pour Exiles, Louvois écrivait à Yillebois : «J'ai reçu votre lettre du 10 de ce » mois , par laquelle je vois la peine que vous fait le sieur )> Dubreuil. S'il continue à faire le fol, vous n'aurez qu'à le » traiter comme on fait les gens qui ont perdu l'esprit , c'est- » à-dire le bien étriller, et vous verrez que cela le fera revenir » dans son bon sens. Mais lorsqu'il vous a demandé d'entre- » tenir M. de Saint-Mars, il eût été plus à propos que vous » lui eussiez dit qu'il commandoit toujours dans le donjon. Il » valoit mieux ne pas se donner la peine de lui venir parler V que de lui répondre comme vous avez fait. » De Pignerol Dubreuil fut transféré dans les nouvelles prisons des iles Sainte-Marguerite, en juin 1694. A quelle date y mourut-il? Je n'ai pu le découvrir encore.
En résumé, quel était ce personnage? Un espion. Mais d'où venait-11? Etait-ce le collègue de Gastanieri, dit La Pierre, dit Saint-Georges, l'ancien premier commis du trésorier Penautier, le complice de la marquise de Brinvilliers, ce commis qui s'était sauvé si à propos au moment critique du procès? Je ne puis en vérité qu'émettre des hypothèses à ce sujet , mais des hypothèses assez favorables , car ce Dubreuil n'était pas un coquin ordinaire. Quand on l'arrêta à Bàle, il avait un certain train de maison; d'ailleurs il savait écrire convenablement. Il a même laissé un autographe des plus curieux au point de vue de ses relations. C'est le seul que j'aie retrouvé émanant d'un prisonnier de Saint-Mars; à ce titre , il est digne d'être mis sous les yeux des lecteurs :
Le nommé Dubreuil au marquis de Louvois :
« Au donjon de Pignerol, ce 28 juillet 1676 ^.
» Suivant la permission que vous me donnez de vous écrire, » je vous dirai que bien que j'eusse véritablement dessein de » rendre quelque grand service à Sa Majesté , je tombe d'ac- » cord d'avoir fait deux fautes considérables, Tune de ne » m'être pas venu jeter à la merci de Sa Majesté dès le com-
1 P. 215, T. 510. Dépôt de la guerre.