‹ La vérité sur le Masque de fer (les empoisonneurs)Chapitre 1 sur 152 · PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

Mon SI E un l e Pu k s i u en t.

Date pour date, il y a deux cents ans, une vaste conspiration, dont les ramifications s^ éteyidaient un peu partout en Europe, se tramait dans le but avéré d'attenter à la vie du Roi de France. C'est au milieu des intrigues de cour, des soulèvements de provinces, des empoisotinemetits , des arrestations et des condamnations multipliées qui accompagnèrent et suivirent ce complot, qu'il a été possible de retrouver la vérité sur le personnage dont la légende devait faire l'Homme au masque de fer, et d'expliquer enfin cette mystérieuse aventure qui a des rapports avec les événeynents les plus importants de notre histoire au dix-septième siècle.

Cette étude, entreprise avec l'aide des documejits si nombreux et si peu connus des Archives du ministère de la guerre, je vous prie. Monsieur le Président, de vouloir bien en accepter L'hommage, trop heureu.v si j'ai pu, en éclairant d'un joîir nouveau cette page obscure des an7iales françaises , mériter la haute approbation de l'auteur éminent qui a retracé avec tant d'autorité les dernières phases de notre histoire nationale .

Veuillez agréer.

Monsieur le Président , l'hommage de mon respectueux dévouement.

Th. IUNG,

Officier d'étal-major.

Paris, 1er octobre 1872.

Il n'est pas de de'tails inutiles ni de sottes questions en histoire. L'épisode parfois le plus insignifiant en apparence est de nature à mettre sur la voie de solutions historiques inattendues.

«Je ne sais si je me trompe, dit Augustin Thierry dans sa » Lettre 1'" sur l'histoire de France, mais je crois que notre " patriotisme gagnerait beaucoup en pureté et en fermeté , w si la connaissance de l'histoire, et surtout de l'histoire de » France , se répandait plus généralement chez nous et deve- » nait en quelque sorte populaire.

» Mais existe-t-il une histoire de France ? Je ne le

î) pense pas La vraie histoire nationale est encore ense-

V velie dans la poussière des chroniques cojitemporaines .

» Personne ne songe à l'en tirer , et l'on réimprime encore » des compilations inexactes ^ sans vérité et sans couleur, que, « faute de mieux, nous décorons du nom d'histoire de France. . . »

Augustin Thierry n'est malheureusement que trop sincère : tout est légende dans notre histoire. Il faudra bien des efforts, et des efforts incessants, pour arriver à la remplacer par des récits véridiques.

» C'est qu'en effet, comme nous le disions dans notre Mé- )) thode dans r histoire , eu égard aux siècles qui se sont écoulés » depuis l'organisation des sociétés, les conquêtes de l'esprit » humain sont de date plus que récente. Avec le dix-neuvième )' siècle seulement s'est acquis pour les hommes le droit de » comparer et de juger, pièces en main , les faits et les mo- » biles qui ont amené ces mêmes faits, et surtout de les

2 AVANT-PEOPOS.

« coordonner et de les rattacher à une vaste étude, la philo- » Sophie de l'histoire , compagne obligée d'une autre philo-

5) Sophie plus vaste, la philosophie de la nature

» Jusqu'au dix-neuvième siècle, les documents mis h la » portée des hommes étaient peu nombreux par rapport aux » intérêts qui avaient dirigé les actes des chefs, et les écri- » vains à même de les étudier étaient encore plus rares que » les documents. Le cadre dans lequel pouvait se mouvoir » cet examen individuel était fort restreint. L'histoire n'était » qu'une compilation de faits tronqués, dans laquelle on w rassemblait tout ce qui pouvait se prêter à l'exaltation du

» sujet qu'on désirait traiter »

Or, si jamais question a eu le pouvoir de rester légendaire et de surexciter l'imagination des historiens depuis cent vingt années, c'est bien celle du Masque de fer. Il faut avouer, du reste, qu'à cette époque de violence et d'absolutisme, il était assez difficile de se reconnaître au milieu des dédales de cette mystérieuse aventure. Ce ne fut qu'au commencement du dix-neuvième siècle que furent découvertes en pays étranger quelques pièces authentiques relatives aux différents prisonniers renfermés à Pignerol et aux îles de Lérins.

Ce travail de recherches n'a rien de bien attrayant. Il est ingrat à tous les points de vue , car on est un peu comme un chasseur, ignorant du gibier qu'on rencontrera et contraint souvent à revenir bredouille. Enfin , dans une période de transition et d'affaissement comme la nôtre , où l'étude s'est trouvée si peu encouragée, où l'art de jouir est devenu le mot spirituel , mais fâcheux, de généraux et de courtisans fameux, où nombre d'écrivains ont préféré faire de la ligne dans des feuilles légères à l'entreprise d'œuvres sérieuses , il y a pour le public quelque apparence de folie à exécuter de semblables labeurs de coordination et de patience. Et cependant jamais champ plus vaste ne s'est offert aux efforts des hommes studieux. Notre histoire fourmille d'erreurs, et la

nation a soif d'être instruite et de reprendre le rang qu'elle a perdii par sa faute.

Les Archives de la guerre, particulièrement, sont riches en manuscrits peu connus, surtout pour les dix-septième et dixhuitième siècles. C'est, en effet, en parcourant un volume de 1658, qui porte le n" 154 de la collection et qui contient le formulaire du secrétariat de la guerre de cette époque, que je fus frappé des erreurs multiples et incroyables contenues dans Pinard et dans Roussel '. Or, c'était ce même Roussel qu'avaient adopté comme véridique Brahaut et Suzanne dans leurs Histoires des Régiments ^. En constatant ces faits, je compris mieux comment les lacunes et les fautes de tout genre s'étaient perpétuées dans les livres et dans les dictionnaires pour tout ce qui concerne les règlements militaires de la première période de Louis XIV. J'entrevis alors une figure militaire, parfaitement inconnue et pourtant la plus grande qui ait existé en France, celle du secrétaire d'État de la guerre, Michel Le Tellier, le père de M. de Louvois. Ce fut donc dans l'intention d'élucider cette question historique que je commençai ce vaste classement de pièces, et que, dans cette période de recherches, je me trouvai mettre la main sur quantité de dépêches relatives à Saint-Mars et à d'Artagnan, etc. J'allais en publier quelques extraits, lorsque l'interdiction du ministre de la guerre de m'occuper d'études relatives à Le Tellier, à Turenne et à Condé, et de puiser aux Archives de la guerre, me fit renoncer momentanément à mes essais.

Plus tard, en 1869, lors de la publication de M. Topin sur le Masque de fer, qui , lui douzième , reprenait l'hypothèse discréditée de Mattioli, je comparai les conclusions

1 Essai historique sur les régiments d'infanterie, cavalerie et dragons , par M. Roussel; Paris, sept volumes m-12 ; 1765.

2 Histoire de l armée et de tous les régiments, par M. Brahaut (1847-1855), sept volumes in-8°.

Histoire de l'infanterie française, par Suzanne; 1849, liuit volumes.

de cet écrivain avec les résultats obtenus. Les différences nombreuses que je constatai m'engag^èrent alors à produire dans la Revue contemporaine les pièces inédites que j'avais trouvées; mais la guerre, à laquelle j'eus l'honneur de participer dès le début, vint encore une fois interrompre mon travail.

Actuellement, après les événements auxquels on vient d'assister, le calme, quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse, tend à se rétablir dans les esprits et dans les institutions. Chacun éprouve la nécessité d'un effort persévérant pour le repos et pour la rénovation du pays. Chacun se rend compte d'un mouvement latent, mais irrésistible, qui correspond à une période de transformisme , période curieuse à plus d'un titre, et dont la devise sera : Acta, non verha, si elle doit aboutir à une conclusion pratique. L'expression de cette tendance n'a qu'un mot : Travail, et ce mot est dans toutes les bouches. J'ai donc cru qu'il n'était pas hors de propos, en ce temps de transition, où l'on ressent l'ardent désir de se remettre des fatigues de la lutte et de la politique par des lectures instructives et attachantes, d'en finir avec ce point ignoré de notre histoire, et de livrera la publicité cette œuvre rétrospective.

Il en est des documents historiques comme des troupes qu'an fait mouvoir sur ce vaste échiquier qu'on appelle le théâtre de la guerre : l'important est de ne pas se perdre au milieu de ces pièces multiples et de les coordonner utilement.

Cette étude du Masque de fer est-elle absolument complète? Non, car je ne pouvais évidemment, dans mes recherches, espérer trouver tout indiquée une solution qui embrasse quarante années de notre secrétariat de la guerre. Ma seule ambition a donc été de désigner le personnage auquel s'appliquait cette légende fameuse, de désagréger du récit tous les hors-d'œuvre dont l'imagination d'écrivains plus ou moins consciencieux l'avait gratifié, et de permettre enfin à

tous les clierclieurs de compléter sans difficulté aucune, sans nul besoin de compilations nouvelles, les quelques parties qui n'auraient pas toute la soudure désirable. En un mot, j'ai fait de la synthèse , la seule qu'autorise la critique dans l'histoire, attendu que pour avoir la fortune d'être accepté par l'opinion, il ne faut s'appuyer que sur des pièces originales. C'est ce que j'ai fait, sans m'occuper de ce que cela pouvait produire. Si j'ai omis des documents, c'est que je ne les ai pas trouvjés, voilà tout; et c'est ainsi que j'apporte à mon travail une mine de plus de quatre mille pièces totalement inédites.

Je suis parti du point de vue suivant : M. de Saint-Mars, le fameux gouverneur du donjon de Pignerol, d'Exilés, de Sainte-Marguerite et de la Bastille, a eu sous sa garde un certain nombre de prisonniers. L'un de ces prisonniers est sûrement V homme au masque. Donc, en faisant l'historique exact de chacun de ces messieurs, je devais être certain de ne point laisser échapper ce personnage, et, par élimination, d'arriver nécessairement à la constatation de son identité.

Tel est le système que j'ai adopté et qui m'a permis d'entrevoir tout un côté mystérieux et inconnu du règne de Louis XIV, les empoisonneurs ^ cette bande fameuse dont l'action désastreuse se fit sentir pendant cinquante années sur la France et les plus hautes familles d'Europe , malgré les efforts et les recherches de La Reynie , de Louvois et de Barbezieux.

Cette méthode me parait rationnelle ; d'ailleurs elle se prête à des études successives qui sont fort intéressantes et jettent un jour tout nouveau sur bien des questions de cette époque. Elle autorise la division du travail et l'étude critique d'une manière absolue ; enfin elle a l'avantage de ne laisser aucune place à la supercherie historique, à la légende et aux désordres d'une imagination vagabonde. Elle n'a peut-être pas l'attrait d'un roman ni d'une idée de parti pris à laquelle on prête

toutes les grâces capables d'entraîner le lecteur ; elle n'a droit qu'au respect , parce qu'elle se croit être l'expression de la sincérité.

J'ai donc partagé cette vaste étude rétrospective en trois grandes parties :

1" Historique de la légende du Masque de fer et réfutation sommaire des différents systèmes acceptés par les historiens;

2° Le personnel des forteresses de Pignerol , de Perouze, d'Exilés, de Sainte-Marguerite et de la Bastille. Historique des divers prisonniers de M. de Saint-Mars;

3° Les empoisonneurs et l'homme au masque.

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