CHAPITRE PREMIER
Historicfiie de la légende de l'homme dit au masque de fer.
Les gazettes de Hollande. — Le prisonnier masqué de 1695. — Mattioli connu en 1687. — Réalité de l'existence d'un prisonnier masqué. — Tableau synoptique des hypothèses. — Les prisonniers mystérieux du dixseptiéme siècle. — Origine de la légende. — Sa nécessité. — Son histoire. — Voltaire et le Siècle de Louis XIV. — Les témoins au dix-septième siècle. — Leur autorité. — Valeur des documents tirés du l'egistre de Du Junca. — Conclusion.
Le 29 septembre 1698, on pouvait lire dans la Gazette d'Amsterdam, sous la rubrique « Paris » , la nouvelle suivante :
« M. de Saint-Mars , qui était gouverneur des îles de Saint- » Honorât et de Sainte-Marguerite, est arrivé ici depuis quel- » ques jours pour prendre possession du gouvernemeiit de la V Bastille, dont il a été pourvu par Sa Majesté. » Et dans le numéro suivant , à la date du 3 octobre :
« M. de Saint-Mars a pris possession du gouvernement de » la Bastille, où il a fait mettre un prisonnier qu'il avoit » avec lui, et il en a laissé un autre à Pierre-en-Cise, en pas- » sant à Lyon, n
8 HISTORIQUE DE LA LEGEIsIDE.
Mais, fait plus étrange encore, trois années auparavant, le 14; mars 1695, la même Gazette annonçait « qu'un lieute- » nant de galère, accompagné de vingt cavaliers, avoit con- « duit à la Bastille un prisonnier masqué quil avoit amené de » Provence en litière , et qui avoit été gardé à vue pendant » toute la route, ce qui fais oit croire que cétoit quelque per- » sonne de conséqueiice, d'autant plus qu'on cachoit son nom 1) et que ceux qui l'avoient conduit disoient que c'étoit un secret » pour eux^ . » Enfin j'achèverai peut-être d'étonner quand j'ajouterai qu'une autre gazette , celle de Lejc/e, publiait, à onze années de là, au mois d'août 1687 , à l'article Mantoue d'une Histoire abrégée de l'Europe rédigée par un émigré, Jacques Beryiard, le passage suivant :
« Mattioli ne resta pas longtemps dans Pignerol, qui étoit » trop près de l'Italie , et, quoiqu'il y fût gardé très-soigneu- » sèment, on craignoit que les murailles ne parlassent. On le " transféra donc aux îles Sainte-Marguerite , où il est à pré- » sent sous la garde de M. de Saint-Mars^. »
Ainsi donc, du prisonnier d'il y a vingt ans, suivant M. de Barbezieux en 1691, de celui que Du Junca inscrivait sur son registre de la Bastille comme « Vensien prisonnier de » Pignerol, que M. de Saint-Mars avoit mené avecque luy » dans sa litière, le jeudy 18'^ septembre 1698, à trois heures » après midy » , de cette fameuse inscription dont les écrivains du dix-huitième siècle devaient faire le point de départ de romans et d'hypothèses plus insensées les unes que les autres, les gazettes, au moment même de l'événement, par-
t Je dois l'indication de ces intéressants extraits des gazettes à l'érudit chercheur M. de Boislisle, chargé par le ministère des finances de publier la correspondance des contrôleurs généraux successeurs de Colbert, et de classer et d'inventorier les papiers du contrôle général des finances conservés aux Archives.
2 La Gazette confond Mattioli avec l'homme au masque, que Saint-Mars conduisit en effet aux îles, le 18 avril 1687, quand il quitta Exiles. Mattioli était resté à Pigneiol. Enfermé le 2 mai 1G79, il ne quitta Pignerol pour les îles que le .3 avril 1694, après être resté treize années loin de Saint-Mars. Il y mourut le 28 du même mois.
MATTIOLI CONNU EN 1687. 9
laient tout naturellement, comme d'un fait curieux mais avère'. Pour Mattioli^ son nom était désigné en toutes lettres, et son incarcération n'était même pas un mystère. On lui faisait pourtant l'honneur de le croire à Exiles et aux îles avec M. de Saint-Mars, tandis qu'on le devait laisser sept années encore h Pignerol, jusqu'au jour où la force des armes nécessiterait l'abandon de la célèbre forteresse. Or, des quatre nouvelles que j'ai citées, la plus intéressante serait celle du prisonnier tnasqué, amené en 1695 et venant de Provence, et pourtant ce n'est point de ce personnage que les auteurs se sont occupés. Pourquoi? Celui qu'ils ont visé, c'est Vhomme d'il y a vingt ans de Barhezieux , l'homme de Du Junca.
Le personnage est en effet bien réel. Dans la nuit du 28 au 29 mars 1673, par un temps brumeux, un groupe de cavaliers s'approchait de l'un des faux passages de la Somme qui existent à proximité de la place de Péronne. Celui qui paraissait être le chef s'aventura le premier dans le gué qu'il semblait parfaitement connaître. Grand, élancé, jeune encore, cetliommeétait vêtu d'un justaucorps de panne orné de boutons d'argent et d'un grand manteau dont les pans relevés cachaient son visage. Un vaste chapeau de feutre avec une plume noire, des bottes molles en cuir fauve dites à la Mercy, une épée de combat, achevaient son accoutrement. Les compagnons qui le suivaient à distance s'engagèrent successivement dans la rivière. Mais le chef venait à peine d'atteindre le sommet de la berge opposée , et son cheval de secouer l'eau provenant de cette immersion inattendue , que des coups de feu partirent des remblais qui avoisinaient les débouchés du passage. Des soldats se levèrent en même temps et se jetèrent sur les brides du cheval de l'inconnu, qui fut vite renversé et lié solidement. Quant à ses hommes, atteints ou non, ils avaient prudemment tourné bride.
Conduit immédiatement parla porte de Paris au donjon de Péronne, qui se trouvait dans le bastion voisiîi de celui dit
de Richelieu, interrogé par M. de Lespine-Beauregai^d, lieutenant de Roi dans ladite place, et M. Legrain, prévôt général de la connétablie et maréchaussée de France, le personnage déclara se nommer Louis de Olde7idorff, natif de Nimègue. Ses assertions, malheureusement, ne se trouvèrent pas conformes à celles contenues dans les papiers qu'on prit sur lui et dans la sacoche de son cheval. Quatre jours après, il était à la Bastille, dans la tour Bertaudière , confié aux soins vigilants de M. Besmaus de Montlesun , et interrogé le jour même par le secrétaire d'État de la guerre, M. le marquis de Louvois, qui revint plusieurs fois le voir avant son départ à l'armée.
"J'ose vous demander si ledit Oldendorjf esiceiexécvdiAe » que nous cherchons de cette abominable cabale » , écrit Lespine-Beauregard le 13 avril 1673 '.
« Je souhaite de tout mon cœur pour que celui qui est » arrêté soit le détestable chef... . » , ajoute le Père provincial des Récollets d'Arras, l'agent secret du ministre".
« Il est de la dernière conséquence » , conclut Louvois le 10 mai, à la suite de son entrevue avec le Révérend Père, « que l'on continue à ne savoir point ce qu'est devenu le » sieur — ^ » . Un an plus tard, dans la nuit du 29 au 30 mars 1674, une litière hermétiquement fermée , entourée de plusieurs cavaliers dirigés par le prévôt général de la connétablie et maréchaussée de France, le sieur Legrain, s'arrêtait à quelques lieues de Lyon, sur la route de cette ville à Chambëry , à un endroit nommé Bron , où se trouvait un relais de poste. La venue de ces voyageurs mystérieux était probablement signalée à l'avance , car la porte de cette maison isolée s ouvrit et se referma sur eux sans bruit aucun. Les cavaliers se retirèrent dans les écuries avec leurs montures ; de la litière descendit un homme jeune , à l'allure leste, la figure cachée sous un masque , les mains solidement attachées , de manière
1 Page 73, V. 360, Mss. Dépôt de la guerre. ~ V, 360 , Mss. Dépôt de la guerre.
"^ V. 361, Mss. Dépôt de la guerre.
à ne permettre aucun mouvement. Il fut introduit dans une chambre basse, où se trouvait préparée une couchette sur laquelle il ne pouvait que s'étendre, garrotté et tout habillé qu'il était. Il y avait vingt jours qu'il avait quitté la Bastille, voyageant la nuit, se reposant le jour dans les lieux les plus solitaires, suivant un itinéraire minutieusement tracé par le secrétaire d'État de la guerre, le marquis de Louvois.
Le lendemain, dans la journée, en même temps que l'on remettait à l'exempt une dépêche scellée des ordres du Roi , une autre troupe de dix cavaliers, également commandée par un officier, faisait son entrée dans la maison. C'étaient des hommes de la compagnie franche de M. de Saint-Mars, le g:ouverneur du donjon de Pignerol , sous les ordres de leur lieutenant, le chevalier de Saint-Martin. Les deux officiers échangèrent leurs noms et qualités, ainsi que les dépêches qui leur étaient destinées réciproquement.
L'ordre était ainsi conçu :
« L'officier de M. de Saint-Mars, envoyé par lui auprès » de Lyon pour recevoir un prisonnier que le sieur Legrain «lui doit remettre entre les mains, le conduira incessam- » ment dans le donjon de Pignerol, prenant les chemins pour " passer toujours sur les terres du Roi. Il prendra les précau- )» tions nécessaires pour la sûreté de sa garde, le feraforle- )i ment attacher pendant la nuit, et outre cela garder à vue, et » l'empêchera d'avoir commerce, ni de vive voix ni par écrit, » avec qui que ce lût, ne souffrant point qu'il parlât de )) quoi que ce fût de ses affaires ni à lui ni à aucun de ceux >) qui le garderont ' . »
L'ordre du marquis de Louvois à M. de Saint-Mars était plus explicite encore^ :
« Le Roi ayant jugé à propos pour le bien de son service » d'envoyer à Pignerol un prisonnier, lequel, quoique obscur, » ne laisse pas d'être homme de conséquence, Sa Majesté l'a « fait partir d'ici sous la conduite du sieur Legrain, qui le
1 P. 397, V. .365, Mss. Dépôt de la guerre.
2 10 mars 1674. V. 365, Mss. Dépôt de la guerre.
» conduira jusqu'à la poste qui est au delà de Lyon , nommée » Bron , où il se trouvera le 30 de ce mois , où vous aurez !) soin de l'envoyer recevoir de ses mains par dix hommes » assurés de votre compagnie , commandés par un de vos offi- » ciers^ auquel le sieur Legrain donnera toutes les instruc- " tions nécessaires pour la manière dont ce prisonnier devra " être gardé : vous recommanderez à l'officier de le conduire » sans éclat par les chemins , et de le faire entrer dans Pignerol » sans bruit et même sans que l'on s'aperçoive que ce soit un pri- " sonnier que vos gens conduisent dans le donjon, où vous le » traiterez de la même façon que le prisonnier que M. Vauroy » vous a amené. »
La nuit suivante , le prisonnier inconnu , toujours attaché , mais cette fois à cheval , à cause de la difficulté des chemins, partait sous l'escorte de sa nouvelle troupe pour cette fameuse forteresse où P'ouquet , Lauzun , Eustache Danger et plusieurs autres se trouvaient déjà enfermés sous la surveillance du plus rigoureux et du plus exact des geôliers.
Huit années cette fois se sont écoulées! huit années de réclusion dans la Tour d'en bas du donjon de Pignerol ! Par une nuit sombre du mois d'octobre 1681, toute une compagnie d'hommes d'armes, mousquet ou pique sur l'épaule, quittait silencieusement le donjon et gagnait la campagne par la fausse porte et les fossés qui faisaient directement communiquer ledit donjon avec l'extérieur. A l'embranchement des routes , une litière attendait : on y fit monter deux prisonniers masqués et garrottés qui sortaient de la Tour d'en bas. L'installation faite, la petite troupe s'engagea immédiatement dans la montagne.
C'était la compagnie de M. de Saint-Mars, avec son capitaine et ses deux lieutenants, MM. de la Prade et de Boisjoly, qui se rendait à la nouvelle résidence du gouverneur, au fort d'Exilés, pour y conduire et garder les deux prisonniers de la Tour, conformément à l'instruction formelle du ministre. i< Ces deux de la Tour d'en bas seront les seuls " que Sa Majesté fera transférer à Exiles pour y être en sûreté
» autant qu'à Pignerol. Envoyez-moi un triémoire de tous les » prisonniers dont vous êtes chargé, et marquez-moi ci côté ce » que vous savez des raisons pour lesquelles ils sont arrêtés. A » l'égard des deux de la Tour d'en bas, vous n aurez qu'à les » marquer de ce nom sans y mettre autre chose...
)' .Sa Majesté croit ces deux personnages assez de conséquence » pour ne les pas mettre en d'autres mains que les vôtres. »
» ... Vous les ferez sortir de la citadelle de Pignerol dans » une litière et les ferez conduire à Exiles sous l'escorte de » votre compagnie , pour la marche de laquelle les ordres sont
» ci-joints Vous remettrez en ce temps-là au sieur de Villé-
» bois le commandement de la citadelle « Et Saint-Mars
ajoutait à l'abbé d'Estrades , en lui annonçant son départ prochain : « T aurai en garde deux merles que j'ai à Pignerol, » lesquels n'ont pas d'autres noms que MM. de la Tour d'en
» bas. Mattioli restera ici avec deux autres prisonniers »
Il répondait en même temps le 12 juillet 1681 , afin de tranquilliser le soupçonneux et rancunier ministre : « Pour que » l'on ne voie point les prisonniers , ils ne sortiront point de » leur chambre pour entendre la messe , et pour les tenir en » plus grande sûreté, l'un de mes lieutenants couchera au- " dessus d'eux , et il y aura deux sentinelles jour et nuit qui » verront tout le tour de la tour, sans qu'eux et les prison- " niers se puissent voir ni parler, ni pas même entendre, etc. . . »
Mais ces précautions ne suffisent pas à Louvois ; l'année suivante , il revient à la charge et écrit à Saint-Mars , le 2 mars 1682^ : « Le Roi m'a ordonné de vous commander » de faire garder vos prisonniers si sévèrement et de prendre » de telles précautions, que vous puissiez répondre à Sa » Majesté qu'ils ne parleront à qui que ce soit » Le nouveau gouverneur d'Exilés, froissé sans doute de ces injonctions réitérées , riposte de suite , le 1 1 mars de la même année ^, par une exposition de ses anciens services : «Depuis » que Monseigneur m'a fait ce commandement , j'ai gardé
* p. 36, V. 675, Mss. Dépôt de la guerre. 2 Delort, p. 279.
» deux prisonniers qui sont à ma garde, aussi sévèrement » que j'ai fait autrefois MM. Fouquet et Lauzun, lesquels » ne peuvent se vanter d'avoir donné ni reçu de nouvelles » tant qu'ils ont été enfermés »
Cinq années se sont écoulées ; Saint-Mars vient d'obtenir le gouvernement de Sainte-Marguerite et Samt-Honorat ; Louvois lui adresse alors, le 8 janvier 1687', une nouvelle instruction pour ses prisonniers : «L'intention de Sa Majesté, » lui dit-il, est qu'aussitôt que vous aurez reçu vos provisions » de gouverneur des îles Sainte-Marguerite , vous alliez faire » un tour auxdites îles , pour voir ce qu'il y a à faire , pour » accommoder un lieu propre à garder sûrement les prison- » nieî^s qui sont à votre charge »
Mais la dépêche du ministre se croise avec une autre du gouverneur qui lui annonce la mort de l'un des deux malheureux confiés à sa surveillance , comme on le verra plus tard par les dépêches officielles. Saint-Mars ne parle donc plus que de celui qui reste et répond douze jours après, le 20 janvier 1697^ : « Je donnerai si bien mes ordres pour la garde » de mon prisonnier, que je puis bien vous en répondre, Mon- » seigneur, pour son entière sûreté, et si je le mène aux » îles, je crois que la plus sûre voiture seroit une chaise cou- » verte de toile cirée, de manière qu'il aiiroit assez d'air, sans » nue personne le pût voir ni lui parler pendant la route, pas )) même les soldats que je choisirois pour être proche de la ') chaise , qui seroit moins embarrassante qu'une litière »
Cette fois, le secrétaire d'Etat de la guerre, qui est au courant de la fin du drame pour l'un des deux prisonniers, au reçu même de la dépêche de son geôlier, écrit le 27 janvier^ à son geôlier en chef: « Je vous prie de bien examiner » dans ladite île ce qu'il y a à faire pour pouvoir garder » sûrement votre prisonnier , et de me proposer ce qui sera » absolument nécessaire pour cela. »
1 P. 114, V. 779, Mss. Dépôt de la guerre.
2 Delort,p. 282.
3 P. 506, V. 779, Mss. Dépôt de la {juerre.
Saint-Mars part donc seul pour Sainte-Marguerite, revient chercher V inconnu , arrive le 30 avril' aux îles, etrend compte à son maître : «... Je puis vous assurer , Monseigneur , que per- " sonne ne Va vu, et que la manière dont je l'ai gardé et con- " duit pendant toute ma route, fait que chacun cherche à » deviner qui peut être mon prisonnier . « Il paraît, du reste , que la venue de ce nouveau gouverneur et surtout de cette chaise, contenant un prisonnier myste'rieux, n'avait pas eu lieu sans surexciter quelque peu la vive imagination des habitants de la Provence, et autoriser les commentaires, tout au moins les questions indiscrètes, car, l'année suivante, le gouverneur de Sainte-Marguerite , en rappelant ce qui se passait dans la prison , ajoutait sous forme de conclusion , le 8 janvier 1688 '^ : «... Dans toute cette province l'on dit que î) mon prisonnier est Monsieur de Beaufort , et d'autres disent » que c'est le fils de feu Cromwell »
Sur ces entrefaites, le marquis de Louvois meurt. Son fils et son successeur, M. de Barbezieux, continue à se préoccuper du prisonnier qui est aux îles.
Il écrit en effet, le 1-3 août 1691 % à M. de Saint-Mars: « Lorsque vous aurez quelque chose à me mander du pri- » sonnier qui est sous votre garde depuis vingt ans , je vous » prie d'user des mêmes précautions que vous faisiez quand » vous les donniez à M. de Louvois. » Le gouverneur des îles s'empressa, paraît-il, d'exécuter avec ponctualité les ordres du ministre, car celui-ci lui répond, le 9 février 1694^^ : « J'ai reçu la lettre que vous avez pris la peine » de m'écrire. Je puis assurer que personjie ne Va vue que » moi, et quand vous avez quelque chose de secret à me » mander, vous pouvez en user de la même manière. »
Du reste , les précautions sont absolument les mêmes que
1 Delort.
2 Loiseleur.
3 P. 246, V. 1034, Mss. Dépôt de la guerre. ^ P. 96, V. 1242, Mss. Dépôt de la guerre.
SOUS Louvois ; et comme Barbezieux n'est pas très au courant de la manière dont on procède pour la surveillance des prisonniers, Saint-Mars lui envoie de nombreux détails, parmi lesquels celui-ci ' : « Le premier venu de mes lieute- » nants prend les clefs de la prison de mon ancien pr^isoiinier )) par où l'on commence »
Barbezieux écrit encore l'année suivante, le 17 novembre 1697 ^ : « Continuez à veiller à la sûreté de vos prison- " niers, sans vous expliquer à qui que ce soit de ce qu'a fait n votre ancien prisonnier. « Et six mois après, le 19 juillet 1698^, quand Saint-Mars a obtenu la faveur d'écbanger son gouvernement des îles contre celui de la Bastille, Barbezieux lui dit dans sa dépêcbe : « Le Roi trouve bon que vous par- » tiez des îles Sainte-Marguerite pour venir à la Bastille avec " votre ancien prisonnier , prenant vos précautions pour qu'il '! ne soit ni vu ni connu de personne. »
Deux mois plus tard, en effet, Saint-Mars arrivait h la Bastille après s'être arrêté en route dans sa terre de Palteau , et le sieur Du Junca, lieutenant de Roi audit château, l'ami de madame de Sévigné , pouvait écrire avec quelque raison dans son Journal'': « Le jeudi 18 septembre, à trois heures » après midi, M. de Saint-Mars, gouverneur du château de )i la Bastille, est arrivé pour sa première entrée venant de )' son gouvernement des îles Sainte-Marguerite et Saint- " Honorât, ayant mené avec lui dans sa litière un ancien pri- » sonnier qu'il avoit à Pignerol , dont le nom ne se dit pas, » lequel on fait tenir toujours masqué. »
C'est ce malheureux qui mourait à cinq années de là dans sa prison , événement que Du Junca consignait également sur son registre d'écrou.
Le mort mystérieux de la Bastille , inhumé dans le cime-
' Loiseleur.
2 P. 171, V. 1392, Mss. Dépôt de la ({uerre. •5 P. 129, V. 1432, Mss. Dépôt de la (guerre.
''J Estât de prisonniers qui sont envoies par l'ordre du Roy à la Bastille, à commencer du mercredy honsiesme du mois d'octobre, que je suis entré en
tière à Saint-Paul, l'hôte successif des prisons de Pignerol, d'Exilés, de Sainte-Marguerite et de la Bastille, cache donc une personnalité réelle, une individualité authentique, que la légende et» l'imagination des brillants écrivains du dixhuitième siècle avaient, faute de documents officiels, parée de couleurs variées et de curieuses hypothèses, capables d'attirer l'attention d'un public généralement peu instruit, fort crédule et amoureux du merveilleux.
A cette époque, y avait- il donc en France des prisonniers tout aussi mystérieux, tout aussi inconnus que cet individu?
Gomment d'ailleurs la légende du Masque de fer et des personnages de haut rang qu'il était censé représenter, s'était-elle produite et perpétuée?
A quelle nature de documents fallait-il recourir pour découvrir la vérité ? Voilà quelles furent les premières solutions que ce problème, tel que je l'ai montré, me paraissait réclamer. Et ces solutions sont nécessaires, car elles débarrassent l'esprit de quantité d'incertitudes, et particulièrement de ce que le côté légendaire de la question aurait pu, bien involontairement peut-être, laisser de traces persévérantes et d'influence fâcheuse sur l'appréciation nette des faits si intéressants de cette curieuse période de notre histoire intérieure de France , encore si peu connue.
C'est dans ce but que j'ai cru tout d'abord utile de dresser un état chronologique de la carrière de Saint-Mars et du prisonnier, au point de vue des entrées et des sorties dans les diverses prisons de ces deux personnages si étroitement unis, ainsi que de l'apparition des différentes hypothèses et des écrivains qui en ont été les auteurs plus ou moins consciencieux.
possession de la cliarge de lieutenant de Roy, en l'année 1690 » , par Du Junca, folio S7 v°. « Estât de prisonniers qui sortent de la Bastille, à commencer du honsiesme du mois d'octobre, que je suis entré en possession, en l'année 1690, par Du Junca », folio 80 v". (Archives de l'Arsenal, et Père Griffet, Artde vérifier les dates, chap. XIII, p. 291, édition de 1769, in-12. Registi-e des baptêmes, mariages et sépultures de la paroisse de Saint-Paul, § 1703 .\ 1705, t. II, n" 166.) ■ ■
iSr
commandant le donjon de Pignerol
gouverneur de la citadelle de Pignerol
successivement / gouverneur du château d'Exilés |
gouverneur des îles Sainte-Marguerite et Saint-Honorat. | gouverneur du château de la Bastille
LE PRISONNIER INCONNU {rest
arrêté près de Péronne. . .
à la Bastii!^
transporte successivement
à Pignerol.
à Exiles.
à Sainte- Marguerite, à la Bastille
Comte de Vcrmandois .
Duc de Beanfort.
1745. Mém. secrets,
Fréron.
Père Griffet.
1789. Un inconnu.
1754. Lenglet 1769. Lagranj
Dafresnoy.
re-Chancel
1789. Anquelil.
Duc
de Monmoufh.
1768. Sainte-Foix.
Mattioli
1770. Baron de Weiss.
ISOO.
Fantnzzi.
Datens.
Chambrier.
Sénac de Meilhan.
Roux-Fazillac.
Reith.
Deloit.
EUis.
Depping.
Roussel.
Enfant (adultérin) d'Anne d'Autriche.
Fils de Bnckinghan
et d'Anne d'Autriche
1771. Voltaire.
1783. Linoneî.
1789.Qaentin Craw- — [ford.
1790. Millin.
1869. Marins Topin.
178û.M'sdeLnchei 1785. Du Hume.
1804. Rcgnanlt-Vl — [rii
1834. Dufay.
I8il.8~i